Prologue

« Daren ! Ohé ! Daren ! »

La voix résonnait entre les murs épais de la citadelle de Château-Suif. Nous étions seulement le 2 Mirtul, mais la chaleur était déjà étouffante.

« Bon sang, Daren ! Tu es en retard ! Amène-toi ! »

Affalé entre deux fagots de paille, à l’ombre d’un abri pour chevaux, le jeune Daren était perdu dans ses pensées.

Cette voix, c’était celle de Hull, un garde de la citadelle. Hull n’était pas un mauvais bougre, bien qu’un peu rustre. Il était surtout compatissant de l’enfance difficile de Daren : pas de parent, peu d’amis, contraint et forcé de rester à étudier sans relâche aux ordres de maître Gorion ; les sorties étaient rares, et plus encore ces derniers temps.

Depuis vingt ans maintenant, Gorion était son tuteur. Agissant toujours avec sagesse et droiture, il lui avait enseigné une partie de son savoir tout au long de ces années : l’histoire de Féérune et celle de ses héros, et bien qu’il fût avant tout un grand mage respecté et reconnu de tous, il lui enseigna aussi bien l’art du combat que celui de l’infiltration. Gorion était un père pour lui, toujours proche et à son écoute.

Et pourtant, malgré toutes les histoires qu’il lui avait contées, il en manquait une, de taille à ses yeux : la sienne.

Comme seule explication, il n’avait eu seulement le droit de savoir qu’il était orphelin. Qui étaient ses parents ? Etaient-ils morts ? Pourquoi l’avaient-ils abandonné ? Les seules informations que Daren ait pu obtenir étaient sur sa mère, et se résumaient à quelques allusions, ou des bribes de phrases que son père adoptif murmurait au milieu des larmes qui emplissaient son sommeil. Sa mère venait apparemment de Lunargent, et semblait avoir connu le mage. N’ayant aucun héritage d’elle, ni aucun souvenir, Daren en avait conclu qu’elle était morte en lui donnant la vie. Peut-être fut-ce la douleur d’une telle séparation qui conduisit Gorion à se cloîtrer dans l’enceinte confinée de Château-Suif et à l’élever seul ? Il ne le saurait probablement jamais. De son père, en revanche, Daren n’avait jamais obtenu le moindre renseignement.

Toutes ces questions résonnaient parfois dans son esprit jusqu’à l’assourdissement, et en cet après-midi de début d’été, c’était le cas. Il fallait réfléchir à tout ceci à nouveau, car contrairement à son habitude, Gorion était distant, nerveux. Il s’était absenté plusieurs jours ces dernières semaines, et avait délaissé son entraînement. À son retour, quelque chose avait changé. Il semblait préoccupé, comme si derrière son visage affectueux et rassurant, on sentait poindre l’inquiétude, ou même la crainte. Et rien n’était plus inquiétant que quelque chose capable d’inquiéter Gorion lui-même. Au fond de lui, Daren savait qu’il se passait quelque chose d’important, quelque chose d’anormal, jusqu’à ce matin, où ses doutes se transformèrent en réalité. Gorion arriva plus tôt qu’à l’accoutumée, et lui présenta la situation d’un air grave.

− Ce soir, nous partons mon enfant.

− Nous… partons ?, répéta Daren, estomaqué. Mais… que… ?

− Ne pose pas de question, je t’expliquerai en chemin.

Il sortit une bourse d’un pan de sa robe, une bourse apparemment remplie de quelques pièces d’or.

− Prends ceci. À partir de maintenant, tu en auras peut-être besoin. Je te laisse la journée pour te préparer et faire tes adieux. Rejoins-moi ce soir devant la bibliothèque. D’ici là, j’ai à faire.

Il commença à faire demi-tour, mais Daren le saisit par la manche.

− Attendez, père ! Vous pouvez au moins me dire où nous allons ? Qu’est ce qui se passe ici ?

− Je ne peux pas répondre à ta première question, Daren, car je n’ai pas encore moi-même la réponse, répondit-il d’un air presque dégagé. Quant à la deuxième, je te dirais simplement pour l’instant que tu n’es plus en sécurité ici. Ou si ce n’est pas le cas, ça le deviendra sous peu.

Pas en sécurité ? Château-Suif est mieux gardé qu’un palais royal !

− Il est vrai que cette citadelle t’a protégé toutes ces années, mais la menace grandit mon enfant, et ce ne sont pas ces murs qui l’arrêteront.

− Nous partons… pour toujours ?, demanda Daren d’un ton presque suppliant.

− Seul l’avenir le dira, lui répondit-il. Je ne peux hélas pas encore répondre à cette question non plus. Bien…

− Mais…, le coupa Daren.

Sa tête allait exploser de questions. Pourquoi ? Comment ? Il ne pouvait pas se résigner à laisser partir son tuteur ainsi, sans autre explication. Mais il n’eut à peine le temps de commencer sa phrase, que Gorion lui répondit sur un ton sans réplique :

− Prépare-toi, fais tes valises, et sois devant l’entrée de la bibliothèque à dix-neuf heures.

Après un léger silence, Daren répondit d’une voix résignée.

− Bien, père.

La discussion était terminée, et il était inutile d’espérer en tirer davantage. Gorion se leva, et sortit en refermant la porte sans bruit, le laissant seul avec ses questions.

Faire ses valises. En temps normal, ces paroles l’auraient rendu fou de joie. Enfermé la plupart du temps dans la ville-bibliothèque qu’était Château-Suif, Daren n’avait cessé de rêver à des voyages, voir le monde, en vrai et pas seulement en livre. Mais ce matin, c’était l’angoisse qui dominait. Il allait laisser toute son enfance, toute sa vie, derrière lui, et il n’avait qu’une journée pour faire son deuil.

Et Imoen ! Il devait absolument la voir avant ce soir. Comment lui expliquer son départ ? Elle était sa seule véritable amie, et surtout lui était pour elle son « grand frère ». Il était déjà peiné de la laisser ici, mais plus encore de se demander comment elle allait le prendre.

Orphelins tous deux, ils étaient sensiblement du même âge, mais de personnalité très différentes. Imoen n’avait jamais supporté les sermons du vieux Gorion, ni travaillé aussi dur que Daren : elle était espiègle, joueuse, et très déterminée, surtout lorsqu’il y avait un coup à faire. Bien qu’elle ait plus ou moins suivi l’enseignement de Gorion elle aussi, c’était auprès de Winthrop l’aubergiste qu’elle avait trouvé un repère paternel. Malgré ces différences, elle n’en savait pas plus sur son passé que Daren, et il n’en eut pas fallu plus à ces deux âmes perdues pour bien s’entendre.

Une boule au ventre, Daren s’aperçut que faire ses bagages ne lui prit pas autant de temps qu’il l’aurait espéré. Il n’avait que peu de possessions personnelles, à part quelques livres que Gorion lui avait offerts lors de précédents anniversaires, son plastron de cuir, son épée, ainsi que divers équipements d’entraînement.

Il remit la tâche douloureuse des adieux à plus tard, et se sentit submergé par le besoin d’être seul, isolé. Il fallait remettre les choses à plat et relativiser. Il emporta un rapide déjeuner, et courut jusqu’à l’étable du fermier Dreppin, les larmes aux yeux, puis s’y enferma pour y faire le point. Il était onze heures. Huit heures le séparaient encore de son départ. Il avait le temps.

« Daren ! Tu es sourd ou quoi ? »

Séchant rapidement ses larmes, il sortit discrètement de sa cachette, allant à la rencontre de Hull.

− Ah ! Tu es là ! Je te rappelle qu’on s’entraîne à cette heure-ci. Il est dix-sept heures, et j’ai fini mon service.

Dix-sept heures ! Tout ce temps s’était déjà écoulé ?

− Heu…, non désolé Hull, je n’ai vraiment pas le temps aujourd’hui. Gorion m’a laissé …heu… une tonne de choses à faire, et il faut que j’aie fini avant ce soir.

Apparemment, son départ était resté assez secret, car vu le temps que Hull passait à la taverne, le moindre ragot revenait inexorablement à ses oreilles. Et malgré tout, il n’avait l’air au courant de rien. Néanmoins, Daren n’avait ni l’envie, ni le temps, de lui expliquer la situation. Il lui fallait trouver Imoen, et au plus vite.

− Ah … hé bien, va travailler alors, dit-il d’un air déçu. On se retrouve ce soir chez Winth’ ? Je te rappelle que tu me dois une tournée !

− Heu, oui oui. À plus tard !

Daren avait répondu machinalement, et il cherchait en même temps des yeux la silhouette d’Imoen.

− Hé, Hull, attends ! Dis-moi, tu n’aurais pas vu Imoen, par hasard ?

Hull leva les sourcils, intrigué par cette question incongrue.

− Il me semble l’avoir vue sortir de la bibliothèque, vers les jardins, pourquoi ça ?

− Pour rien. Merci mon vieux. À bientôt !, répondit Daren, qui était déjà parti en courant.

Les jardins étaient assez loin de l’auberge, et avec les nombreux arbres qui commençaient à fleurir, il était assez difficile d’y trouver quelqu’un en cette saison.

Bien que la chaleur de la journée commençât à s’estomper, il faisait encore chaud, et courir dans les jardins de la citadelle s’avérait épuisant. Soudain, au détour d’un sentier, une jeune femme aux cheveux couleur de feu fit son apparition. Imoen. Elle avait l’air aussi joyeuse qu’à son habitude, mais quelque chose dans son sourire et dans son regard laissait transparaître un peu de tristesse. Lorsqu’elle reconnut Daren, légèrement essoufflé de sa course, elle s’approcha en lui faisant un signe de la main.

− Salut toi ! Alors ? Tu t’es encore mis dans le pétrin, pour devoir courir comme ça avec cette chaleur ?

Elle avait pris son air faussement moralisateur qu’elle maniait à merveille.

− Très… amusant…, répondit Daren en reprenant son souffle. Non, en fait je te cherchais.

− Ah ? Tu as besoin de mes innombrables talents ? Oui, je sais… je suis… indispensable !

Elle posa sa main sur son menton, et prit une pose songeuse.

− Oui, oui… disons… que tu me feras tout le travail que nous donnera le vieux pendant… deux semaines ? Ça ira ? Je suis simplement géniale. Au fait, tu voulais quoi ?

Daren ne répondit pas, mais sa mine s’assombrit. Imoen reprit aussitôt.

− Dis-moi, tu n’as rien fait de grave, hein ?

Après un court silence, Daren prit la parole.

− Non, ce n’est pas ça Imoen. C’est que… comment te dire ça. Ce soir, je vais…

− … partir en voyage pour longtemps, c’est bien ça ? , finit-elle.

Elle avait cessé de sourire.

− Comment…

− J’ai écouté aux portes, c’est tout. Mais je pensais que ce n’était pas vrai, ou que j’avais mal entendu. Et puis, il y avait ce message assez mystérieux qu’a reçu le vieux. Je ne l’ai pas très bien compris, mais j’ai tout de suite senti que c’était de mauvais augure, et… Oh, me regarde pas comme ça ! On se renseigne comme on peut !

Daren déglutit.

− Tu sais ce que ça signifie, n’est ce pas ?

− Bien sûr ! Ça signifie que d’ici un mois ou deux, tu es de retour à la maison, et que tu auras des tas de choses à me raconter ! Oh, Daren, j’espère que tu iras jusqu’à la Porte de Baldur ! J’ai lu dans tous les livres que c’était une cité impressionnante. À moins que tu ailles même jusqu’à Eauprofonde ? Ça serait vraiment génial, il parait que c’est une ville splendide ! Ou dans le Sud, peut être ? …

Imoen avait reprit toute sa jovialité et son humour, et il était difficile pour Daren de lui faire part du mauvais pressentiment qui le rongeait. Peut-être n’était-ce d’ailleurs que lui-même qui s’en faisait pour rien ? Comme lui avait dit Gorion, « seul l’avenir le dirait ».

Pour le moment, il était rassuré. Cette épreuve s’était avérée bien moins éprouvante que prévue. Il lui restait un peu plus d’une heure. Ses affaires étaient prêtes, et les adieux étaient faits. Il ne lui restait plus qu’à passer dire au revoir à quelques autres connaissances, s’il en avait le temps.

Dix-neuf heures sonnèrent au clocher du temple d’Oghma, et Daren se dirigea vers la porte principale de la grande bibliothèque. Au pied de la grande statue d’Alaundo, Gorion, impassible, attendait.

− Je suis prêt, père.

− Très bien, mon enfant. Nous allons voyager de nuit pour commencer, et si tout se passe bien, nous aurons atteint la cité de Berégost avant demain midi. Là, nous nous reposerons quelques jours.

− Bien père.

Daren avait appris à ne pas en demander plus que ce que Gorion voulait bien lui dire. Néanmoins, une question lui taraudait l’esprit : et si tout ne se passait pas bien… ? Comme lisant dans ses pensées, Gorion reprit la parole.

− Si nous venions à être séparés,…

Il fit une très légère pause, mais Daren remarqua son hésitation.

− … il faudrait absolument que tu rejoignes l’auberge du Brasamical.

L’auberge du Brasamical ? Daren avait entendu parler de cette cité : une petite forteresse où tout le monde pouvait entrer en oubliant son passé. Les règles de vie y étaient très strictes, mais tant qu’on les respectait, le voyageur de passage n’y était pas inquiété, ni recherché. Pourquoi fallait-il aller là-bas ? C’était un endroit des plus mal famés. Gorion continua son explication.

− C’est là-bas que nous devrons rencontrer Khalid et Jaheira. Ils nous offriront un asile sûr pour quelques temps.

− Qui sont-ils, père ?

− Ce sont deux amis très proches, et bien qu’ils soient actuellement engagés sur quelque affaire, je suis sûr qu’ils nous offriront leur hospitalité. Mais assez parlé pour le moment. Il est temps de prendre la route. Tu as une arme, j’espère ?

La question se voulait neutre, mais Daren ne put s’empêcher de la trouver dérangeante.

− J’ai deux épées, une targe, quelques flèches, mon arc, une…

− Très bien, cela devrait être suffisant, coupa Gorion. Tu n’es peut être pas encore au courant, mais une mystérieuse « épidémie » touche le fer ces temps-ci. Une sorte de malédiction, d’après les forgerons des villes alentours. Le fer est devenu fragile, et se brise comme un rien. Tu as bien vérifié la solidité de ton équipement ?

− Mon épée est celle que j’ai reçue pour mes douze ans, père. Je l’ai toujours entretenue avec beaucoup de soin, et elle ne m’a jamais fait défaut.

− Parfait, nous pouvons partir alors.

Gorion passa devant, et marcha d’un pas leste, malgré un bâton lui servant apparemment de canne. Il paraissait toujours pensif et légèrement contrarié, mais plus rien ne faisait peur à Daren, désormais : il était avec son maître, et rien ne pouvait lui arriver.

C’est ainsi qu’ils franchirent les portes de Château-Suif et qu’ils prirent la route de l’Est. L’air était lourd, et les nuages à l’horizon d’un noir tirant sur le violet s’amoncelaient dans le ciel, comme si la menace impalpable qui rodait s’était incarnée sous la forme d’un orage, leur donnant un dernier avertissement sur leur périple incertain. Le vent se levait, un vent annonçant la tourmente, chaud et humide à la fois, relevant les cheveux ébouriffés de Daren et froissant la longue toge de Gorion. Tournant une dernière fois la tête en arrière, apercevant le soleil couchant illuminant la mer, Daren fit un adieu qu’il pressentait être le dernier à la grande citadelle de Château-Suif, perchée au bord de la falaise, comme un phare de sagesse illuminant la Côte des Epées.

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3 réflexions sur “Prologue

    • Merci pour ton commentaire !

      J’essaie effectivement d’écrire cette histoire sans que le lecteur n’ait besoin de quelconques connaissances préalables sur l’univers en question. C’est vrai qu’il reste des noms un peu exotiques à ingurgiter… mais ils font parti de l’univers en question… J’essaie en tous cas de ne pas trop faire reposer l’intrigue sur eux.

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      • C’était surtout compliqué les premières lignes mais après ça coule tout seul! En tout cas tu écris très bien. Et j’aime apprendre à connaitre de nouveaux univers. Je lirais la suite dans l’après midi quand je serais chez moi au calme, car j’ai vu qu’il y avait beaucoup de chapitres en ligne 😀

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