Chapitre 1 : Rencontres

Après plusieurs heures de marche, coupant à travers les prairies, Daren et son père adoptif rencontrèrent les premières gouttes de pluie. Une pluie chaude, comme on en trouve en plein été. Le vent s’était remis à souffler, et on entendait maintenant distinctement l’orage gronder, de plus en plus proche. S’abritant sous leurs capes, les deux hommes avançaient péniblement contre les éléments qui semblaient déterminés à l’acharner contre eux. Le ciel s’illuminait régulièrement presque de manière surnaturelle, comme si Talos lui-même venait dévoiler les sentiers cachés que Gorion leur faisait suivre. Contrairement à ce qu’il avait promis, le maître et tuteur de Daren ne lui avait pas expliqué le but précis de leur voyage. En fait, ils n’avaient même pas échangé un mot depuis leur départ de Château-Suif en début de soirée. Il devait être minuit maintenant, mais il avait semblé à Daren qu’il faisait nuit noire depuis longtemps, car les nuages avaient obscurci le ciel rapidement. Il avait bien essayé de prendre la parole pour initier quelques discussions, même anodine, autant pour briser le silence que pour vaincre son angoisse, mais Gorion s’était contenté de réponses monosyllabiques, de sorte de grognements ou de hochements de tête. Il semblait préoccupé, et ses yeux pourtant âgés transperçaient la noirceur de la nuit et le voile de l’eau qui les entouraient, scrutant les moindres mouvements aux alentours. Plusieurs fois, il s’était retourné de manière assez brusque, faisant sursauter Daren, la main déjà au fourreau, avant de pousser un discret soupir de soulagement et de reprendre la marche.

N’étant pas d’un naturel superstitieux ni couard, Daren se repassa calmement les évènements en tête, afin de clarifier la situation. En fait, c’était bien plus ce qu’il y avait autour de ce voyage qui le mettait mal à l’aise, que le voyage lui-même. Un Gorion préoccupé et anxieux (ou alors était-ce lui qui voyait les choses de cette manière ?), un orage le soir de son départ, et cette désagréable sensation d’être constamment épié, comme si un œil invisible flottait au dessus de son corps, perçant jusque dans ses pensées les plus intimes… Non. Tout ceci n’était que fantasmagorie, divagation, illusion. Il était Daren, le fils de Gorion, et il allait entreprendre un voyage des plus passionnants avec son maître qu’il avait toujours tant admiré. Il repensait à Imoen. C’était elle qui avait raison : il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Autant profiter du voyage.

« Le temps est vraiment épouvantable, mon enfant. »

Daren sursauta une nouvelle fois. Gorion avait pris la parole, et l’avait sorti de ses réflexions. Amusé par sa réaction, il continua, un léger sourire aux lèvres.

− Nous allons essayer de trouver un abri. Peut-être une ferme isolée, ou une ancienne grange. Ce n’est pas ce qui manque par ici. Nous ne sommes que deux, et peu armés de surcroît, je pense que nous ne seront pas pris pour des brigands, pourtant monnaie courante dans les environs.

− Des brigands ?, demanda Daren, intrigué.

− Tout à fait. Depuis la pénurie de fer, il n’y a plus seulement que l’or qui intéresse les fripouilles en tout genre. Tout individu portant des armes ou armures en métal encore en bon état est une cible aussi lucrative qu’un riche bourgeois regorgeant de bijoux. Néanmoins, nous ne sommes ni l’un ni l’autre, et encore moins des détrousseurs de grand chemin. Nous serons accueillis, je l’espère, pour être hébergés pour le restant de la nuit.

Il s’interrompit un instant, puis reprit, prenant un air faussement interrogateur, digne d’Imoen dans ses meilleurs jours.

− Tu as l’habitude de dormir dans des étables, à ce que j’ai compris, n’est ce pas ?

Surpris, et à la fois embarrassé par ces révélations, Daren bafouilla quelques mots.

− Heu… non, pourquoi ? Enfin, je veux dire oui… heu, non, ce n’est pas une habitude, mais…

Avec un sourire encore plus franc, à la limite du rire, il mit fin à ses bafouillages.

− Je t’ai dit de ne pas t’en faire. Continuons à avancer dans cette direction, nous finirons bien par…

Silence. Le sourire de Gorion s’était soudainement effacé. Il prit un air grave, un air comme Daren ne l’avait que rarement vu chez son maître. Ses yeux s’étaient figés vers le nord, comme s’il avait aperçu quelqu’un, ou quelque chose. Et c’était le cas. Rien ne pouvait tromper la vigilance du sage. Ni la nuit, ni l’orage, ni même une conversation aussi joyeuse et détendue fut-elle. En un éclair, il plongea sa main dans sa toge, et en ressortit une sorte de poudre scintillante, qui se mit à étinceler très légèrement au contact de l’eau. Il murmura ensuite quelques paroles, dans un langage que Daren ne comprenait pas, et les étincelles se transformèrent en éclairs, qui tournoyaient autour de sa main droite. On aurait dit qu’il manipulait lui-même la foudre, tel un forgeron maniant son marteau. Gorion était sans conteste un grand mage, et de tels actes étaient pour lui aussi enfantin qu’il est à un oiseau de voler, mais Daren n’avait que rarement eu l’occasion de le voir pratiquer son art, « l’Art » comme il l’appelait lui-même.

Ses dernières incantations à peine terminées, il cacha aussitôt son bras dans les plis de sa toge, afin que personne ne puisse remarquer la boule de foudre crépitante dans sa main droite, prête à surgir pour faire face au danger. Daren mit la main au fourreau, et dégaina lentement et silencieusement sa fidèle épée. Allait-il s’en servir réellement ? Même si son habileté aux maniements des armes avait plusieurs fois été relevée par ses maîtres, il n’avait jamais mené de réels combats. Sa main moite tremblait de peur et d’excitation, ses yeux battant des cils pour y chasser la pluie et éclaircir son champ de vision. Maintenant qu’il y pensait, il n’avait jamais tué personne, et l’idée que cela puisse arriver le révulsait au plus haut point. Tout au plus avait-il blessé bien malencontreusement ce pauvre Hull alors qu’il s’entraînait au lancer de dague avec Imoen… Il ne savait rien d’un vrai combat, et la peur menaçait de le paralyser totalement. Il avait envie de crier, de hurler même, pour se réveiller enfin dans l’étable de ce bon vieux Dreppin. Que ce cauchemar se termine. Les battements de son cœur résonnaient dans sa tête, plus rapides, plus forts, comme s’il allait exploser.

« Reste en arrière. »

C’était Gorion. Il avait chuchoté ces paroles, et sa voix avait agit comme un déclic. Il était bien dans la région qu’on appelait « le Passage du Lion », entre Château-Suif et Berégost, et il voyageait avec son maître.

Gorion poursuivit, sans bouger.

− Ne fait pas de bruit ni de geste inconsidéré. Garde la main à l’épée. Si la situation tourne mal : fuis. Et ne te retourne pas.

− Hein ?

Daren ne put s’empêcher de hausser la voix.

− J’ai dit : si la situation tourne mal, fuis et ne te retourne pas. Tu m’as compris ?

− Mais je… père…

− Tu m’as compris ?, coupa Gorion, haussant lui aussi très légèrement le ton.

− Bien père.

Etait-ce un test ? Une simple épreuve destinée à le rendre plus fort, mise au point par son maître ? Il préféra ne pas se poser davantage la question. De toute façon, autre chose accapara son esprit, quelque chose de bien plus concret et réel que ces questions sans réponses : plusieurs silhouettes se dessinaient sous la pluie, les éclairs sporadiques révélant leurs formes. Deux grands humanoïdes à l’allure lourde et maladroite, vêtus de simples peaux, et maniant de volumineuses masses, ressemblant plus à des branches d’arbres qu’au fruit du travail d’un forgeron, encadraient un homme de stature impressionnante. Cet homme était vêtu d’une armure comme jamais Daren n’en avait vue : d’un noir de jais, des pointes de métal étaient hérissées sur les épaulières, les genoux et les bras. Il avait dans son dos une gigantesque épée, dont la simple garde semblait peser autant que l’épée de Daren tout entière, et était coiffé d’un casque à la mesure de son armure : des piques de métal en sortaient de manière désordonnée, et une grille ne laissait passer que son regard, que l’on pressentait terrifiant. La pluie, tombant sur ce monstre en armure, résonnait de manière métallique dans toutes les oreilles, et ajoutait encore davantage à la terreur qu’inspirait cet impitoyable trio.

− Holà, voyageurs !, lança Gorion, d’une voix forte. Etes-vous amis, ou ennemis ?

Pour toute réponse, l’homme en armure s’avança, suivi mécaniquement par ses deux acolytes.

− Avez-vous besoin d’assistance ? Nous ne sommes que peu équipés, mais j’ai là quelques ingrédients qui pourraient permettre de nous entendre, continua Gorion, la voix calme, mais le bras toujours dissimulé dans sa robe.

Un éclair particulièrement violent illumina le ciel, et Daren découvrit avec stupeur que les deux géants aux côtés de l’homme en armure étaient en réalité des ogres, ces créatures dont la force n’avait d’égal que la stupidité. Une pensée lui vint alors à l’esprit : il était impossible que cette rencontre s’achève sans heurt. Les ogres ne pensaient qu’à se battre, à piller, et à tuer. Il le savait : il l’avait lu et relu dans de nombreux ouvrages à la bibliothèque de Château-Suif. Tous les héros de Féérune avaient un jour ou l’autre combattu ces bêtes, que ce soit pour sauver un village en détresse, ou pour atteindre un mage noir qui les envoyait comme chair à canon. Ces « voyageurs », comme les nommait Gorion n’étaient ni plus ni moins que des bandits, sûrement ceux dont il lui avait parlé quelques instants auparavant. Il était rassuré, car il avait moins de mal à s’imaginer porter le coup de grâce à ces caricatures de vie humaine, qu’à un être qui aurait pu être son frère, ou son père.

Soudain, l’homme en armure prit la parole. Sa voix sonnait comme le tonnerre lui-même, grave et rauque, tout droit sortie de l’Ombreterre.

− Je sais que vous êtes réceptif, vieil homme. Vous savez pourquoi je suis ici. Rendez-vous, et il ne vous sera fait aucun mal.

Il marqua une pause, puis reprit.

− Résistez, et vous le payerez de votre vie.

Un coup de tonnerre d’une rare violence assomma Daren et fit le silence sur les deux parties, comme si les dieux eux-mêmes réagissaient à cette phrase terrible. Il sentit monter en lui un sentiment de haine et de doute à la fois. Qui était cet homme, pour menacer son maître de la sorte, et agir comme s’il le connaissait ? Comme s’il le connaissait… C’était justement le problème. Ignorait-il quelque chose ? Quelque chose d’une ampleur sans pareille, qui se tramait derrière lui, au-dessus de lui, le manipulant comme un pantin dont on tirerait les ficelles. Il avait certes ce sentiment depuis quelques temps déjà, et s’était juré de ne plus y faire crédit. Mais ce sentiment revenait à toute allure, plus fort et plus concret à chaque seconde qui passait. La pluie diminua quelque peu d’intensité, mais dans le ciel on apercevait toujours distinctement des éclairs zigzaguer avec fougue.

− Vous avez tort de croire que je vais vous faire confiance, répondit froidement Gorion. Mettez vous sur le côté et laissez-nous passer. Aucun mal ne vous sera fait, à vous comme à vos laquais.

Les deux ogres regardèrent leur chef, interrogateurs, impressionnés par l’appoint de Gorion. Et il y avait de quoi. Ses yeux flamboyaient, tels deux phares insubmersibles défiant une mer pourtant déchaînée. On aurait dit qu’il aurait pu les tuer d’un simple regard, et ces deux balourds l’avaient senti. L’homme en armure ne leur accorda pourtant aucun signe, et reprit.

− Je suis désolé que vous le preniez comme ça, vieil homme…

À peine avait-il fini de prononcer ces mots, qu’il dirigeait sa main vers la garde de son immense épée dans son dos. Daren eut à peine le temps de comprendre ce qui se passa ensuite. D’un geste fulgurant, Gorion sortit son bras toujours dissimulé dans les replis de sa robe, et libéra alors la magie qu’il avait accumulée vers l’un des deux ogres. Un éclair argenté et aveuglant terrassa la créature, qui n’eut même pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Elle s’effondra, brûlée, comme si elle avait été traversée par la foudre. Les deux autres entrèrent en scène, mais Gorion avait recommencé ses incantations : ses mains déjà flamboyaient de mille feux, et étaient prêtes à donner la mort.

Daren sortit alors son épée et sa targe, et se mit en garde, évacuant son stress en se remémorant l’entraînement. Cet ogre était peut être deux fois plus grand que lui, mais il n’avait pas l’air plus compliqué à vaincre que ce vétéran de Hull. L’homme en armure dégaina son épée, et fendit l’air devant lui, comme s’il avait voulu découper la pluie en deux. Daren sentit une douleur fulgurante à la cuisse, et crut même voir son sang jaillir de ses vêtements. Que s’était-il passé ? Ce démon était pourtant à plus de cinq pas, et bien que son épée fût aussi grande que lui, il était hors de portée de n’importe lequel de ses coups.

L’homme en armure s’approcha de Gorion, et leva encore une fois son épée. Daren, paralysé à l’idée de ce qui pourrait arriver, laissa échapper un cri. L’épée s’abattit sur son père, qui riposta en déployant toute la magie dont il savait faire preuve : un bouclier jusqu’alors invisible se révéla à quelques centimètres de son corps, et dans un bruit de métal crissant, l’épée s’arrêta net sur ce concentré de magie protectrice.

− Vous vous défendez bien, vieil homme. Et je vois qu’il en faudra plus pour vous vaincre, dit l’homme en armure d’une voix caverneuse.

− Vous auriez dû écouter mon avertissement !, répliqua Gorion, en déversant sur lui le feu qui brûlait depuis quelques instants dans ses paumes.

L’homme en armure, surpris par la vélocité de l’assaut, n’eut pas le temps de riposter, et le choc de l’attaque magique le projeta en arrière, embrasant le métal même dont il était recouvert. Néanmoins, il se releva rapidement, et déclara.

− Je vous ai sous-estimé, et je n’aurai pas dû. Je vous adresse un dernier avertissement vieil homme, et je dis bien le dernier. Remettez-nous votre enfant, ou vous mourrez.

Le temps sembla se figer. « Remettez-nous votre enfant ». Daren était incapable du moindre mouvement. Il en avait après lui. Il venait de le dire, c’était lui qu’il voulait ! Mais pourquoi ? Et comment Gorion le savait-il ? Car il le savait, c’était évident maintenant. Au moment même où les mots de l’homme en armure avaient-ils franchi ses lèvres, que Gorion en eut presque les larmes aux yeux. Il reconnaissait cette expression, la même que lorsqu’il parlait de sa mère. La voix du mage retentit soudainement, couvrant le tonnerre et le vent.

− Fuis !

Mais Daren était incapable de bouger. Ce n’était pas sa blessure à la cuisse, plus douloureuse que profonde, qui l’empêchait de se déplacer, mais la blessure qu’il venait de recevoir au cœur : son maître savait que la situation ne pouvait pas bien se finir, et pour la première fois, il avait envisagé le pire… Et si … Non, c’était impossible ! Pourtant au fond de lui… NON !

− FUIS !!, reprit la voix tonnante de Gorion.

L’homme en armure se mit alors à rire, d’un rire démoniaque et sans âme.

− Ha ha ha ! Tu es pathétique, vieil homme. Tu es prêt à sacrifier ta vie pour ce minable avorton. Ha ha ha ! Voyons ce que tu vas faire maintenant !

D’un geste de la main, il désigna Daren, et l’ogre, tel un automate, se retourna vers lui, la massue brandie, prête à frapper. Daren vit le monstre s’approcher de lui, plus près, plus près encore, allant abattre son terrible coup. C’était fini. Tout. Il ne pouvait en être autrement, il allait mourir cette nuit là, écrasé sous les coups d’un ogre, sans même avoir pu se défendre.

Mais au moment de l’impact, un éclat bleu aveuglant détonna devant lui en un halo de lumière bienfaitrice, repoussant le géant à quelques pas et le renversant. Il n’avait aucun doute au sujet de ce qui s’était passé : Gorion venait encore une fois de le sauver. La lumière se dissipa, et il vit la scène se dérouler au ralenti devant lui. L’homme à l’armure noire tenait son épée tendue, le manche à quelques centimètres de Gorion, et la lame ressortant de l’autre côté.

Le vent venait de s’arrêter, et seul le bruit de l’eau clapotant sur l’armure de métal permettait à Daren de se raccrocher à la réalité. C’était impossible. Impossible, mais fait. Une vérité décochée en plein visage : Gorion venait de se faire tuer, et il était mort car il l’avait protégé, lui, Daren.

Telle une décharge électrique, ce qu’il venait de voir remit son corps en état de marche, et Daren courut alors à toute vitesse, à l’aveuglette, loin. Très loin. Il fallait qu’il fuie, comme son maître venait de lui dire. Il ne sentait plus sa blessure, tellement la rage et la colère avaient envahies son corps. Les gouttes de pluies se mêlaient à ses larmes. Il courait tout droit, sans se préoccuper de rien d’autre, sans se retourner, l’image de Gorion transpercée par cette lame maudite envahissant chaque parcelle de son âme.

Au bout de plus d’une heure de course effrénée, Daren s’effondra à même le sol, épuisé. La pluie avait presque cessé, et on pouvait entendre de nouveau les chants et les cris des animaux de la nuit. Mais Daren n’entendait rien de tout cela. Seuls les battements de son cœur mêlés à la voix de son père hantaient son esprit.

Il était environ une heure du matin, le 3 Mirtul de l’an 1373, et une seule chose importait à présent : Gorion, le grand sage, était mort.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s