Seul dans la nuit

Combien de temps s’était-il écoulé ? Deux heures ? Peut-être trois ou quatre ? Daren avait couru jusqu’à l’épuisement. Des rêves étranges, mêlant réel et imaginaire, embrouillaient son esprit. Tout à coup, un son, continu, pénétra petit à petit la barrière de ses pensées, et Daren finit par revenir à lui. Il ouvrit une paupière. Puis les deux.

Il faisait encore très sombre. La pluie avait totalement cessé maintenant, et seules l’odeur de la terre humide et quelques marques de boues pouvaient rappeler qu’un violent orage avait éclaté peu de temps auparavant. On pouvait maintenant entendre distinctement les crissements des insectes, et les hululements des oiseaux de nuit. En un instant, tout ce qui s’était passé ces dernières heures lui revint à l’esprit. Quelques larmes lui montèrent aux yeux, mais l’angoisse le paralysait tellement qu’il ne pouvait même pas pleurer. Qu’allait-il faire à présent ? Seul, et avec un équipement aussi dérisoire, il n’allait pas survivre bien longtemps.

L’embuscade, la mort de Gorion, ces quelques minutes, les dernières de son père, l’obsédaient, et défilaient en boucle dans son esprit. « Remettez-nous votre enfant », avait-il dit. Et Gorion lui avait demandé de prendre la fuite… Si seulement il l’avait écouté tout de suite, peut-être ne serait-il pas mort… ? Peut-être. Un terrible sentiment de culpabilité doublé d’impuissance l’envahissait. Gorion n’était pas seulement mort. Il était mort pour le protéger, et peut-être même par sa faute. La seule évocation de cette idée lui donnait la nausée. Au bout de longues minutes sans parvenir à bouger, Daren rassembla ses esprits, et la situation plus que précaire dans laquelle il se trouvait actuellement prit le pas sur ses pensées morbides : qu’allait-il faire maintenant ?

Château-Suif n’était pas loin, mais ce n’était pas la peine d’y retourner. Non pas qu’il ne puisse retrouver son chemin, mais sans Gorion, il était impensable d’espérer y entrer. Les règles d’accès à la citadelle étaient des plus draconiennes : afin de préserver la sérénité du lieu, les visiteurs de la ville-bibliothèque devaient fournir un ouvrage de grande valeur pour y être admis. Ce système permettait de tenir à l’écart les malandrins de toutes sortes, et Gorion lui avait toujours expliqué qu’en dehors de lui-même et de quelques privilégiés, personne, Daren y compris, ne pourrait déroger à cette règle multi centenaire. C’était grâce à ceci que la place forte était restée intacte depuis des siècles, et ce n’était pas lui, même fils adoptif du grand Gorion, qui allait remettre ce fonctionnement en question. Aucun retour possible, donc. Il fallait aller de l’avant.

De l’avant, mais où ? Grâce aux quelques connaissances acquises dans les livres, Daren avait une vague idée de la région, mais il regrettait amèrement de ne pas avoir été plus attentif lorsqu’il avait étudié les grandes villes de la Côtes des Epées. Il se souvint soudain. Gorion lui avait parlé d’un lieu avant de partir. Comment était-ce, déjà ? Le « Bras Secoureur » ? Un déclic se fit : Brasamical. C’était l’auberge du Brasamical. Jaheira, Khalid ! La mémoire lui revenait. Une lueur d’espoir lui emplit le cœur. Il était perdu au milieu de la nuit, seul, son père adoptif mort sous ses yeux quelques heures auparavant, mais il y avait une lumière au bout du tunnel. Intérieurement, il rageait que Gorion ne l’eut pas davantage mis au courant de la situation. Que se passait-il ? À quoi devait-il s’attendre ? Et même plus concrètement : à quoi ressemblaient ces deux personnes qu’il était censé rejoindre ? Une chose cependant était sûre : il ne tiendrait pas longtemps seul, avec le peu de matériel qu’il possédait. Instinctivement, il mit la main dans sa poche, et sentit la bourse remplie des quelques pièces d’or léguées par son père adoptif : il ne l’avait pas perdue dans sa course. La chance tournait-elle enfin ? Adressant une rapide prière intérieure à Tymora, il rassembla ses affaires, et se mit en quête d’étoiles pouvant le guider vers sa destination : le Nord.

À nouveau, le son revint. Ce même hurlement, continu, qu’il avait entendu lors de son réveil. Maintenant qu’il avait totalement repris ses esprits, Daren reconnut tout de suite ce qui l’avait tiré de son évanouissement. Ce hurlement était celui d’un loup.

Il le savait, non seulement pour en avoir déjà entendu, lors d’une de ses rares sorties en dehors de Château-Suif avec Gorion, mais aussi car son tuteur le lui avait déjà mentionné, les loups arpentaient régulièrement les plaines dans la région. Ils n’étaient habituellement pas très agressifs, mais lorsqu’ils chassaient en meute, mieux valait ne pas rester dans les parages. Il se mit donc en chemin, après avoir préparé son épée, préférant se guider à la lueur des étoiles, plutôt que de prendre le risque d’allumer une torche. Les meurtriers de son père étaient peut-être toujours dans les environs, et il ne pouvait pas prendre le risque de se faire repérer. Pas après ce qui s’était passé.

Les cris s’éloignèrent, et Daren en déduisit qu’il était finalement sorti du domaine de chasse des loups. Il marcha pendant une petite heure, sans rencontrer âme qui vive. L’auberge devait être à plusieurs lieues encore, et il ne savait pas s’il l’aurait atteinte avant le lever du jour. La fatigue aurait normalement eu raison de lui, mais son esprit ne parvenait pas à trouver un quelconque repos, et marcher lui permettait de penser à autre chose, ou plutôt lui permettait de ne pas penser. Il était concentré sur chacun de ses pas, et il savait que s’il s’arrêtait maintenant, le chagrin et l’angoisse prendraient à nouveau le dessus, l’empêchant d’atteindre son seul espoir de survie. Alors que son esprit fatigué était concentré sur son objectif, une voix rocailleuse, avec un fort accent local, sortit Daren de sa torpeur.

− Alors, petit. Tu ne sais pas que c’est dangereux de se promener dehors tout seul sans papa et maman ?

Son cœur s’emballa, et ses réflexes reprirent le dessus. Il avait déjà la main à la garde, et son regard avait fait le tour de son horizon pour repérer les présences autour de lui.

Rires. Ils étaient plusieurs, apparemment. Et les paroles de l’homme qui se tenait un peu plus loin devant lui avaient fait mouche.

− Tsss tsss, regardez-moi ça ! Ça sait peut-être même se battre ! Oohhhhh ! J’ai peur !

Rires à nouveau. À en croire son ouïe, ils devaient être quatre ou cinq. Etaient-ils liés à l’homme en armure noire ? L’avait-il retrouvé ? Il chassa cette pensée de son esprit, concentrant ce qui lui restait de force sur la délicate situation devant laquelle il se trouvait.

− Allez, mon petit. C’est une bien jolie épée que tu as là, en parfait état en plus. Si tu avais un peu d’or aussi, on pourrait même te laisser en vie. Pas vrai, les gars ?

Encore des rires. Cette fois, il les avait tous repérés. Ils étaient quatre, plus l’homme qui semblait être leur chef. Avait-il une chance à cinq contre un ? Très doucement, de manière presque invisible, il descendit sa main le long de sa jambe droite, là où étaient cachées ses dagues de lancer. Il excellait à ce petit jeu, et avait même réussi à en planter une dans le mille les yeux bandés, une fois. Une fois. Mais cette fois encore, il fallait réitérer l’exploit.

En un éclair, une dague jaillit de l’obscurité, et fendit l’air en direction de l’un des brigands. Dégainant simultanément son épée, il entendit un cri de douleur, lui indiquant qu’il venait de faire mouche. Il en restait quatre. Chargeant de toutes ses forces, il fonça vers l’homme qui lui barrait la route, et le désarçonna sous le choc. Il fallait fuir, encore. Il le savait. C’était la seule issue.

− Qu’est ce que vous attendez ? Bande d’abrutis !, brailla leur chef, maintenant à terre. Réglez-lui son compte, et ne le laissez pas filer !

Daren entendit alors siffler des flèches derrière lui. Ils avaient dégainé leur arc. Instinctivement, il continua sa course en se baissant et il remercia intérieurement Tymora une nouvelle fois que ces manchots sachent aussi bien se servir de leurs arcs qu’ils avaient l’air versés dans la littérature poétique. Sa blessure à la cuisse le lançait, mais la tension du combat était telle qu’il n’y prêta pas attention. Il devait courir, et leur échapper. Tout semblait se dérouler avec succès, quand soudain, il entendit cet ordre :

− Vas-y ! Maintenant !

Sans comprendre ce qui se passait, il se retrouva immobilisé, empêtré dans un filet de chasse. L’un des hommes était dissimulé dans un arbre, et n’attendait que la fuite de sa proie pour la faire tomber dans son piège. Dans un effort surhumain, il tenta de couper les cordes usées du filet à l’aide de son épée, mais c’était peine perdue. Le gros homme, barbu et hirsute, finissait de descendre de son poste, et exultait déjà en le voyant se débattre. Il approcha, le regard presque fou, une hache à la main, et se mit à crier.

− Je l’ai eu ! Ici, près du …

Un trait fendit l’air, et le bandit finit sa phrase dans un râle, mêlé à un gargouillis de sang. Une flèche venait de lui transpercer la gorge, et il s’effondra dans un spasme, le regard mort. Ne comprenant pas ce qui venait de se passer, mais ne voulant pas laisser sa seule et unique chance de salut s’enfuir à nouveau, Daren commença à retirer progressivement le filet, pendant que les autres approchaient, se demandant ce qui avait bien pu arriver à leur compagnon.

Tout à coup, une main saisit son poignet. Le sang de Daren se figea. Il venait d’être capturé à nouveau. C’était fini. La pression sur son bras se fit plus forte, et la traction fut telle qu’il en partit presque à la renverse. Il se retourna, et il aperçut une ombre qui courait en lui faisant signe de le suivre. Etait-ce un autre piège ? Qu’importe… Il n’avait vraiment plus rien à perdre. Il se mit lui aussi en marche, rattrapant son sauveur, juste le temps de saisir quelques mots de la silhouette sombre qui s’échappait elle aussi.

− Viens vite ! Par ici !

Cette voix. Il n’avait entendu qu’un murmure, mais il ne pouvait pas se tromper. La personne qui venait de décocher ce tir, la personne qui l’avait saisi par le poignet et qui l’avait entraîné, la personne qui courait actuellement devant lui et lui montrait le chemin, cette personne, c’était Imoen.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s