Chercher de l’aide

Après une course effrénée de quelques minutes, ventre à terre, Imoen fit encore un signe à Daren et chuchota :

− Là ! Par ici ! Il y a une souche creuse bien dissimulée, faufile-toi et passe devant.

Daren s’exécuta, et rampa tant bien que mal dans l’herbe encore humide de l’averse de la nuit. Ils n’avaient couru qu’une poignée de minutes tout au plus, mais la surprise était telle chez leurs assaillants qu’ils avaient pris l’avantage. On entendait encore à quelques mètres les cris des brigands, autant décidés à ne pas laisser filer leur proie qu’à chercher une revanche. La nuit aidant, ils ne les avaient pas distinctement repérés, et avaient seulement pu tout au plus deviner la direction qu’ils avaient empruntée. Daren se demandait même s’ils avaient compris qu’un complice l’avait aidé à s’échapper.

Les voix se rapprochèrent. Quelques rayons de lumières illuminaient les seuls brins d’herbes que les deux fugitifs avaient pour horizon. Le plan d’Imoen semblait toutefois porter ses fruits. Un, deux, trois, puis quatre hommes passèrent devant la cache improvisée, sans remarquer les traces de pas pourtant nombreuses laissées sur le sol. Une fois les bruits suffisamment éloignés, Imoen fit mine de se dégager, mais Daren la retint par la jambe, lui faisant comprendre qu’il préférait passer quelques minutes de plus à attendre, même dans cette position inconfortable, plutôt que de retomber dans une nouvelle embuscade.

Ses soupçons semblèrent néanmoins infondés. Après un bon quart d’heure passé à épier les moindres bruits aux alentours, Imoen, puis Daren s’extirpèrent de leur tronc creux, à la fois aux aguets mais aussi soulagés d’être enfin sortis d’affaire. Imoen regarda Daren affectueusement, et sourit.

− Hé bien, c’était moins une.

Pour toute réponse, Daren lui renvoya son sourire, et essuya son front encore transpirant. Au bout de quelques secondes, après avoir repris son souffle, des dizaines de questions s’entrechoquèrent dans son esprit, et il ne savait par où commencer.

− Imoen… Je… Comment… Comment est-ce possible ?

Elle s’attendait visiblement à cette question, et était ravie qu’on la lui posât.

− Oh, hé bien, je me promenais dans le coin. J’adooore la chasse de nuit en plein orage, et tu comprends, je… Ohhh ! Me regarde pas comme ça ! Tu n’as vraiment aucun sens de l’humour !

Sa bonne humeur avait redonné quelque peu le moral à Daren, mais il réitéra sa question, toujours sérieux.

− Bon bon, si tu tiens vraiment à le savoir, je vais te répondre, reprit Imoen, faussement contrariée. Je… Je suis tombée sur plusieurs lettres, que je n’aurai sûrement pas du lire, et j’ai compris qu’il se préparait quelque chose de grave. Surtout après ce que tu m’avais dit plus tôt dans l’après-midi. Je ne suis pas si idiote que tu crois, tu sais. J’ai tout de suite pensé qu’il pourrait t’arriver des ennuis. Oh, je sais, tu vas me dire que Gorion était avec toi, et que tu ne risquais rien, mais je ne pouvais pas me défaire de cette idée. Alors, j’ai préparé mes affaires, et je me suis enfuie. J’ai passé toute la nuit à courir partout, espérant vous trouver, mais avec cette pluie, c’était vraiment difficile. Alors, je suis tombée sur ces hommes, de loin. Heureusement qu’ils ne m’ont pas repérée les premiers… j’aurai passé un sale quart d’heure je crois ! Mais bon, reprenons, où en étais-je déjà ?

Daren luttait péniblement pour suivre le flot intarissable de paroles d’Imoen. Il avait à peine saisit la question qu’elle venait de poser, qu’elle avait déjà repris :

− Ah oui, voilà. Donc, je me suis dit : « Imoen, ces types sont louches, ce sont sûrement des brigands ». Je cherchais un petit groupe de deux personnes, et eux, cherchaient sûrement aussi des gens à dépouiller. Je me suis dit que j’allais les suivre de loin, et comme ça, non seulement ils ne m’attraperaient pas moi, mais en plus j’avais une bonne chance de vous retrouver !

Elle marqua une pause, apparemment ravie d’exposer son plan, puis finit :

− Et toi ? Où est passé le vieux ? Vous n’étiez pas censé voyager tous les deux ?

Au fond de lui, Daren redoutait cette question avant même de l’avoir entendue. Son visage se figea et des larmes lui montèrent aux yeux. Imoen réalisa tout de suite la situation, et se mordit la lèvre. Doucement, elle prit les mains de Daren dans les siennes.

− Oh, pardon… Je suis désolée… pardon…

Il ne pouvait pas répondre pour le moment. Sa gorge était serrée, et de chaudes larmes commençaient à couler sur ses joues. L’embuscade, l’homme à l’armure, son épée transperçant le corps de son père. Tout lui revenait à l’esprit en même temps. Prenant une longue inspiration, il prit enfin la parole, la voix légèrement tremblante.

− Un homme, en armure noire. Il nous attendait. Il m’attendait. Il lui a dit, il me voulait moi ! Il me voulait moi, Imoen ! Et il… il… Gorion m’a dit de fuir, mais je n’ai pas pu… Et… J’aurais dû mourir tout à l’heure ! C’était moi qui aurais dû mourir ! Et Gorion, il m’a …. et il est…

Les sanglots étouffaient maintenant sa voix, et il ne pouvait plus continuer. De toute façon, Imoen avait compris. Elle ne savait quoi répondre à son ami de toujours. Elle n’avait pas été aussi proche de Gorion que lui, et ne pouvait pas partager la même peine, mais elle le laissa pleurer toutes les larmes qu’il fallait, le réconfortant de sa voix douce. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, hors du temps, et Daren reprit ses esprits.

− Et toi ? Comment vas-tu faire pour rentrer ? Et comment t’es-tu débrouillée pour qu’on te laisse sortir ? Sans raison ?

Imoen avait toujours le chic pour échafauder des plans, et c’était encore une fois le cas.

− Hé bien, j’ai tout simplement fait croire à tout le monde que Gorion voulait que je t’accompagne. Tu te demandes comment j’ai réussi ça, hein ? J’ai tout simplement utilisé une des lettres que j’ai saisie pour imiter la signature du v… de Gorion pour faire croire à un mandat officiel, me convoquant avec lui. Génial, n’est ce pas ?

Daren était encore une fois impressionné par les stratagèmes d’Imoen, mais il ne pouvait se résoudre à la voir se sacrifier pour lui ainsi. Après tout, sa vie était en danger maintenant, et il ne voulait surtout pas lui faire courir un quelconque risque à l’accompagner.

− Mais comment vas-tu rentrer à Château-Suif maintenant ? Ecoute, je vais venir avec toi, je vais dire que c’est moi qui t’ai amenée de force, et je suis sûr qu’ils t’accepteront de nouveau. C’est beaucoup trop dangereux que tu restes avec moi maintenant. Il peut m’arriver n’importe quoi, n’importe quand, et je…

− Non, mais oh ! Qu’est ce que tu crois, monsieur je-sais-tout ? Tu crois que je n’ai pas pensé à tout ça ? Tu me prends pour une idiote ?

Imoen avait haussé le ton, et sa dernière phrase résonnait encore. Toute trace de sourire avait maintenant disparu de son visage, et ses yeux bleus gris flamboyaient d’une détermination que Daren n’avait encore jamais vue chez son amie d’enfance.

− Si je t’ai suivi, c’est que je l’ai décidé. Tu crois vraiment que je suis du genre à laisser tomber mes amis au moindre problème ? Mais tu me prends pour qui ??

Un silence qui parut durer une éternité plana au dessus des arbres. Daren ne savait pas quoi répondre, et il était partagé entre le soulagement d’avoir son amie à ses côtés, et l’inquiétude du risque qu’il lui faisait maintenant courir. Son regard croisa celui d’Imoen, et il sut qu’il était inutile de la contredire davantage.

− Bon, tu as sans doute raison, finit-il par lâcher, résigné.

Imoen retrouva instantanément son sourire, et conclut la conversation d’un ton enjoué.

− Parfait ! Bon, il y a une cité qui n’est plus très loin vers le nord je crois, et on devrait pouvoir l’atteindre avant le lever du soleil. Tu te sens d’attaque ?

Daren hocha la tête, et rassembla ses affaires. Imoen fit de même et ils cheminèrent ensemble en direction de Brasamical.

− Imoen … ?

Elle se retourna, intriguée.

− Oui ?

− Merci…

Elle lui décocha un grand sourire qui en disait plus que des mots, rajusta la sangle de son sac, et continua sa route, imitée par Daren.

Après quelques heures de marche, le soleil commençait déjà à illuminer très légèrement l’horizon. Il devait être quatre ou cinq heures du matin. Daren était épuisé, mais son entraînement physique régulier l’avait habitué à endurer ce genre de situation. Imoen aussi semblait encore alerte. Ils ne parlèrent que peu pendant la marche, chacun étant concentré sur ses pas.

Soudain, sortant d’un petit passage légèrement boisé, le sentier qu’ils suivaient leur dévoila les murailles d’une forteresse. Une forteresse qui semblait imprenable, dont on distinguait le haut de la tour du donjon.

− C’est … une auberge ?, lança incrédule Daren.

− Une auberge ? On dirait plutôt une place forte ! Tu connais cet endroit, Daren ?

− Non, enfin, je ne sais pas. Gorion m’a parlé avant de partir d’une auberge que je devrai rejoindre en cas le problème, vers le nord. L’auberge de Brasamical. Tu penses que ça peut être ça ?

− Ça ressemble à tout sauf à une auberge… Enfin, le meilleur moyen d’en être sûr, c’est de demander, tu ne crois pas ?

Une moue sur le visage, Daren reprit la marche en direction de ce qui semblait être un pont-levis. Arrivés enfin sur place, celui-ci était abaissé, et Daren s’y engagea, suivi de près par Imoen.

− Halte-là, voyageurs !

Une voix sortie de nulle part les fit bondir. Un homme, vêtu d’une armure et armé d’une hallebarde, était posté telle une statue invisible aux abords de la route, et venait de les arrêter.

− Vous vous apprêtez à entrer dans l’auberge du Brasamical. Je dois vous informer que les combats de rue sont interdits ici, et si vous avez l’intention de traquer quelqu’un qui s’y serait réfugié, je vous demanderai de passer votre chemin ! Me suis-je bien fait comprendre ?

L’homme à la hallebarde avait débité son discours comme s’il le connaissait par cœur. Mais l’essentiel était là : l’auberge du Brasamical, enfin. Ils avaient réussi leur premier objectif. Daren poussa un soupir de soulagement.

− Me suis-je bien fait comprendre ?, reprit plus fort le garde.

Imoen passa devant, et s’inclina légèrement devant lui.

− Oui, monsieur, pas de problème ! On sera sage comme des images !

Le garde sembla satisfait, et il leur répondit :

− Parfait. L’auberge elle-même est dans le donjon. Bon séjour, et bonne nuit.

Daren et Imoen passèrent le pont, et découvrirent une vue des plus incroyables. Cet endroit n’avait pas été une auberge depuis toujours, c’était impossible. C’était un vrai château fortifié, et les bâtisses militaires de la cour avaient été reconverties en habitations. On pouvait même en distinguer une qui abritait maintenant un temple consacré à Heaume, au vu du grand œil qui ornait ses portes. Au centre, un grand escalier montait au donjon principal.

Gravissant péniblement les hautes marches, les deux réfugiés, épuisés de leur nuit mouvementée, arrivèrent essoufflés devant une porte à double battant majestueuse, légèrement entrouverte. D’ici, on pouvait entendre un brouhaha mêlé à des bruits de bouteilles.

L’intérieur était des plus étonnant. Une immense pièce de plusieurs mètres de hauteur faisait office de taverne. Des dizaines de tables étaient disposées en désordre, et malgré l’heure, quelques unes étaient encore occupées. Au fond de la pièce, on pouvait distinguer d’autres escaliers, qui montaient sans doute aux chambres à l’étage. La plupart des clients présents étaient discrets, accoudés à leur table, ou encore au comptoir à consommer quelques boissons frelatées. Un groupe au centre perturbait néanmoins cet équilibre. Quatre personnages à l’air patibulaire semblaient disputer une partie de cartes, et apostrophaient régulièrement une serveuse qui semblait terrifiée à la simple idée de s’approcher d’eux.

− Hééé !! Ness ! Qu’es’ qu’on t’a dit ? À boire ! Et plus vite que ça !, beugla l’un d’eux, un homme d’une carrure extraordinaire aux crâne presque rasé.

La pauvre « Ness » tremblait de tous ses membres, et on entendait à l’autre bout de la salle les bouteilles s’entrechoquer dans ses mains. Daren s’avança, et se faufila un chemin entre les chaises en désordre qui jonchaient la pièce.

Soudain, un bras musclé se dressa devant lui, et le percuta de plein fouet.

− Ness ! Tu te ramènes ? Ou tu veux qu’on vienne te …

Le choc renversa Daren et l’homme interrompit sa phrase aussitôt. Il le dévisagea un instant, se demandant apparemment ce qu’il faisait par terre, puis se leva. Il prit Daren par le col et le souleva au dessus du sol.

− Hé, moucheron…. T’sais que tu viens d’salir mon tatouage ?

Son haleine empestait l’alcool frelaté. Ce colosse devait bien mesurer dans les deux mètres, et peser plus de deux cents livres. Il portait en effet un énorme tatouage sur son avant-bras, tellement recouvert de cicatrices qu’il était difficile de dire ce qu’il représentait. Ses trois comparses semblaient ravis d’un peu de distraction, et émettaient des rires gras.

− Ex…cu…sez…moi…, articula péniblement Daren, le souffle coupé par la prise inconfortable.

− Mon mignon, tu sais que tu tombes à pic, toi ? J’étais justement en train de me faire tondre par ces trois enflures, et je suis sûr que tu aurais de quoi me dépanner, hein gamin ?

Il serra encore les mains, rapprochant encore le visage de Daren du sien. Les trois autres riaient maintenant sans retenue.

− Allez, mon p’tit gars, vide-moi tes poches, et on en parle plus.

Daren était à bout de force, et il ne voyait pas comment il allait se tirer de cette situation sans y laisser ses économies. Mais une voix surgit alors du comptoir :

− Lâche cet enfant, l’ami.

Cette voix, féminine, venait de stopper net le gros homme. Il reposa Daren sur le sol, cherchant du regard qui avait pu le défier de la sorte.

− C’est quoi ton problème ?, lança-t-il en direction du bar.

Une frêle silhouette féminine à la chevelure châtain bouclée, accoudée au bar, réitéra son avertissement.

− Laisse cet enfant tranquille. Il ne cherche pas les ennuis, et tu ferais bien d’en faire autant.

Le ton était calme, mais on y sentait une détermination sans faille. L’homme délaissa Daren et renversa quelques chaises pour se frayer un chemin jusqu’au comptoir.

− C’est à moi que tu parles, la donzelle ?

Un homme, accoudé à quelques mètres lui aussi prit la parole d’un ton las.

− Jaheira, laisse tomber… Tu le fais vraiment exprès…

Il avait l’air résigné. Il poussa un soupir, et fit un signe au tenancier pour commander une boisson.

Le gros homme leva le bras, et posa une main gigantesque sur l’épaule de la femme, qui ne s’était pas encore retournée. En un éclair, elle fit volte-face, puis l’immobilisant habilement, elle lui décocha un violent coup dans le ventre. Malgré sa très forte corpulence, le trop-plein d’alcool et la puissance du choc l’envoyèrent à terre. La jeune femme faisait maintenant face à la salle, et tout le monde avait les yeux rivés sur elle. Daren profita de la situation pour s’écarter, tant bien que mal. Un silence religieux régnait maintenant dans l’auberge.

Les trois autres se levèrent aussitôt, et l’un d’eux mit la main à la garde de ce qui semblait être un couteau. La jeune femme tendit la main vers lui, et une chose incroyable se produisit : l’homme était incapable de dégainer son arme ; une épaisse liane venait de surgir de la table, et s’était enroulée autour de son bras. Les trois hommes avaient maintenant les yeux écarquillés, et ne savaient plus que faire.

− Vous feriez bien de filer d’ici, tous les trois, avant que je ne me fâche vraiment !, tonna-t-elle.

La jeune femme avait prononcé ces paroles avec un tel aplomb que les deux encore libres ne demandèrent pas leur reste, et filèrent en courant, tels deux chiens battus. Le troisième, incapable de se libérer de l’emprise des plantes, qui semblait se resserrer davantage, balbutia quelques mots.

− Pi…pitié ! Laissez-moi partir !

Ce grand gaillard de presque deux mètres sanglotait comme un enfant. D’un geste désinvolte, elle laissa retomber sa main droite, et les lianes se desserrèrent aussitôt. Sentant une chance de sauver sa peau, il fila aussi vite qu’il put. La jeune femme se retourna de nouveau, et claqua des doigts d’un air dégagé, désignant le verre qu’elle venait de vider à une jeune serveuse qui était encore tétanisée par ce qui venait de se produire.

Imoen se rapprocha de Daren, et lui posa une main sur l’épaule.

− Ça va ? Tu n’as rien ?

Mais Daren ne pensait pas à ça. Il se remémorait les paroles de l’homme accoudé au comptoir.

− Ces hommes étaient terrifiants ! Mais cette femme là-bas, l’était au moins tout autant, tu ne trouves pas ?

Cette femme là-bas… Il avait distinctement entendu son nom. Elle s’appelait Jaheira, et c’était son contact, ici, à l’auberge de Brasamical.

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