La menace invisible

Quelques heures plus tard, Daren éveilla ses compagnons, à l’exception de Jaheira, déjà levée avant même le signal. Il était encore perturbé par son rêve étrange, mais décida ne n’en parler à personne, pas même à Imoen, pour ne pas l’inquiéter. Une fois leurs affaires pliées et rangées, ils prirent la direction de la route qu’ils avaient quittée pour la nuit, afin de continuer leur périple. Quelque chose, par terre, attira le regard de Daren. Les trois autres étaient déjà devant, et n’avaient rien remarqué. Sur l’herbe verte, on distinguait nettement des marques, d’une couleur brun-rouge, qui formaient un arc de cercle. En observant de plus près, il remarqua que l’herbe avait simplement brûlé à quelques endroits. Tout le problème était que cet endroit n’était pas là où ils avaient établi leur foyer, mais se trouvait sous leur couche de la nuit. Et pour être plus précis, sous sa propre couche. Il eut un mouvement de recul, pris de panique, puis se ressaisit. Ce phénomène étrange devait bien avoir une explication logique.

− Hé, tu arrives ?, lui lança Imoen qui était déjà loin.

Elle le tira de ses pensées, et il ne prêta pas plus attention à ce qu’il venait d’observer. Il serra la ceinture de son sac à dos, et se mit à courir vers ses compagnons pour les rattraper au plus vite.

Plusieurs heures s’écoulèrent, et vers la fin de l’après-midi, ils atteignaient les abords d’une petite ville.

− Voilà, Berégost, annonça Jaheira. On va rester deux ou trois jours par ici. Essayez de récolter des informations sur ce qui se passe aux alentours. On ne sait pas ce qui pourra nous être utile, alors ayez l’œil ouvert.

Daren allait poser quelques questions, mais elle le coupa avant même qu’un son n’ait pu sortir de sa bouche.

− Il y a plusieurs auberges, ici. Je crois que la plus abordable s’appelle « le Joyeux Jongleur », ou quelque chose comme ça. De toute façon, il faudra passer quelque temps dans chaque taverne, histoire de relever les ragots. On se donne rendez-vous dans trois jours, devant… disons le grand temple de Lathandre. Il est suffisamment important pour que tout le monde le repère facilement. Soyez-y à midi. Nous ferons le point sur notre enquête.

Elle marqua une pause, et se tourna vers Daren en ajoutant :

− C’est bon ? Pas de questions inutiles ?

Daren serra les poings, et la défia du regard avant de prendre la parole.

− Et vous, où allez vous dormir alors ? Qui nous dit que vous ne nous envoyez pas dans un endroit mal famé pendant que vous vous la coulerez douce ailleurs ?

Il avait répondu de manière un peu trop agressive, il le savait, et Imoen lui saisit le poignet fermement.

Moi ?, reprit Jaheira d’un air supérieur. Qui t’a dit que je dormais à l’auberge ?

Et sur ces paroles mystérieuses qui laissèrent Daren pantois, elle entra en ville, suivie de Khalid, la tête basse, n’osant pas contredire sa femme, les laissant lui et Imoen devant les premières bâtisses de la petite ville de Berégost.

− Bon, on va où alors ?, interrogea Imoen, pragmatique.

− On va essayer de trouver cette auberge dont elle nous a parlé. On n’a pas le choix, de toute façon.

Ils entrèrent tous deux en ville, et déambulèrent quelques heures dans les rues à la recherche de toute information susceptible de sortir de l’ordinaire. Après un passage chez le forgeron, qu’ils questionnèrent sur la qualité du fer, ils trouvèrent finalement l’auberge du « Jongleur Jovial », certainement celle dont Jaheira leur avait parlé plus tôt. Le crépuscule était maintenant bien entamé, et il était temps de louer une chambre pour la nuit. Faisant route vers l’auberge, Imoen fit part de ses impressions.

− Ce Taërom, à la forge, semblait pessimiste au sujet de l’avenir, tu ne trouves pas ? Pour lui, c’est forcément un coup des Amniens pour envahir le pays.

− Je ne sais pas si on peut appeler ça une information pertinente…, répondit Daren avec une moue dubitative. As-tu remarqué par contre, que les quelques gardes qu’on a croisés étaient rudement bien équipés ? Je ne sais pas combien coûte une armure en plaques de métal ces temps-ci, mais je doute qu’elles proviennent de cette forge.

− Oui, il faudra leur demander, bonne idée… Hé ! Attends un peu… Continue sans moi un moment, j’arrive tout de suite.

Imoen fit alors demi-tour, et se drapa de sa cape sombre, disparaissant presque totalement dans l’obscurité qui régnait maintenant sur Berégost. Daren continua d’avancer vers l’entrée de l’auberge, et remarqua deux silhouettes encapuchonnées sur le bord de l’allée qui semblaient attendre quelqu’un. Alors qu’il passait non loin d’elles, l’une des deux s’avança vers lui, un parchemin déplié à la main qu’elle inspectait à la lueur des fenêtres de l’auberge.

− Bonsoir, mon ami. Etes-vous bien celui qu’on nomme Daren, de Château-Suif ?, lui annonça une voix masculine.

Daren était quelque peu interloqué, et méfiant, retourna une question à l’homme qui venait de l’aborder.

− Bonsoir l’ami, pourrait-on savoir ce que ce Daren a d’important pour vous, à une heure si tardive ?

Son interlocuteur reprit de la même voix terne.

− Vous reconnaissez donc être ce Daren ? J’ai quelque chose à vous remettre si c’est bien le cas.

Quelque chose à lui remettre ? Il était à présent véritablement intrigué. La deuxième silhouette n’avait pas encore pris la parole, ni même bougé. Il se demanda si c’était un vulgaire piège de brigands ou quelque chose de plus important, mais le fait qu’ils connaissent son nom le faisait plutôt pencher pour la deuxième solution.

− Oui, c’est bien moi. Et, donc ? Qu’avez-vous pour moi ?

L’homme rangea son parchemin, et plongea sa main dans une poche intérieure. Il la ressortit aussitôt, et Daren distingua un reflet argenté familier à la lueur des fenêtres.

− Mon présent est la mort !, grogna l’homme, en levant une dague, prêt à frapper.

La dextérité naturelle de Daren et son entraînement régulier avaient heureusement aiguisés ses réflexes. En un éclair, il décocha un coup de poing en pleine figure de son adversaire, avant même qu’il n’ait eu le temps d’abaisser sa lame. L’homme ne s’attendait visiblement pas à une telle riposte et, sous le choc, se retrouva projeté à terre, étourdi. À ce moment là, Daren reconnut quelques syllabes étranges, dont le souvenir le présageait rien de bon. Son acolyte encapuchonné manipulait de la magie, et ce langage n’était autre qu’une incantation. Connaissant les effets destructeurs que pouvait avoir un sort, Daren tenta de se rétablir au plus vite pour contre-attaquer, mais avant qu’il n’ait pu faire un seul pas, l’homme se tût d’un seul coup, et cessa tout mouvement.

− Chhhhhuut… On ne bouge plus, et on met calmement les mains sur la tête, dit une voix féminine derrière lui. Daren, fouille-le, et jette tout ce qui ressemble à une baguette, ou de la poudre, ou quoi que ce soit de suspect.

Imoen, sortie de nulle part, le tenait en joue, le tranchant de sa dague sur sa gorge.

− Bien joué, Immy ! T’es la meilleure.

Elle ne répondit pas, mais Daren devina un sourire radieux sur son visage. Daren n’avait pas le moindre doute sur ce qui avait pu se passer. Imoen avait repéré les deux hommes, et s’était postée derrière eux à leur insu, se laissant l’opportunité d’intervenir si ses soupçons étaient fondés.

Soudain, alors qu’il s’approchait pour fouiller l’homme en capuche, celui-ci acheva sa formule magique, et embrasa ses mains en direction de Daren. Imoen, sur le coup de la surprise, tira son couteau à elle d’un mouvement brusque, et une giclée de sang vola dans les airs. L’homme s’effondra vers l’avant, et tomba comme une masse.

− Oh mon dieu… Oh, Daren ! Que… Qu’est ce que j’ai fait ?

La voix d’Imoen tremblait, et elle lâcha sa dague, comme de peur qu’on la surprenne avec une arme dans les mains. Durant l’escarmouche, l’autre homme avait reprit ses esprits, et avait filé sans demander son reste. Daren s’avança, et prit Imoen paniquée dans ses bras, la réconfortant comme il pouvait.

− Là… c’est rien. Tu nous as sauvés la vie, voilà ce que tu as fait. Tu m’as encore sauvé la vie, tu sais ?

− J’ai … tué cet homme, comme ça. Je … je lui ai tranché la gorge !

Elle répugnait presque à prononcer ces paroles. Imoen s’était déjà battue, mais c’était la première fois qu’elle côtoyait la mort de si près. Daren regrettait de l’avoir embarquée dans cette aventure, de ne pas avoir réussi à la convaincre de rejoindre Château-Suif. La si innocente Imoen ne devait pas être confrontée à cela. Elle finit par reprendre ses esprits, et se dégagea légèrement de l’étreinte de Daren.

− Il… il faut fouiller cet homme. Peut-être qu’il y a une explication à tout ceci, hein ?

− Oui, tu as raison, répondit Daren, en se baissant pour traîner le cadavre hors du passage, derrière un buisson. On ne devrait pas le laisser là, en plein milieu.

L’homme avait sur lui quelques composantes, sans doute magiques, mais seulement d’un quelconque intérêt pour une personne sachant s’en servir, ainsi qu’un rouleau de parchemin des plus intéressants.

« Avis de recherche : un dangereux personnage, nommé Daren, fils du célèbre ménestrel Gorion, est recherché, mort de préférence. Il est actuellement en route pour le Sud, et en provenance de Château-Suif. Attention aux personnes voyageant avec lui. Sa tête rapportera mille pièces d’or au premier qui la ramènera. »

Le message était suivi d’un portrait assez grossier de Daren, illustré d’une légende.

« Toute personne portant ce message aux autorités se verra attribué le même destin que sa cible. »

Un avis de recherche. Il était recherché par des assassins. Daren se rappelait maintenant les paroles de Gorion : il n’était plus en sécurité nulle part.

− Ces gens veulent ta mort. C’est…

Imoen ne parvint pas à finir sa phrase. Elle ne trouvait pas ses mots pour rassurer son ami.

− Je serai toujours avec toi, finit-elle par dire. Ne t’inquiète pas.

Daren esquissa un sourire, et se dirigea vers la porte de l’auberge, le parchemin toujours déplié devant ses yeux.

− Entrons. On va manger ici.

Ils franchirent la porte du Jongleur Jovial, une auberge aux allures démodées, et commandèrent un repas ainsi qu’une chambre pour la nuit. L’ambiance était populaire, mais malgré l’affluence, ils ne surprirent aucune conversation digne d’être remarquée. Une fois leur collation terminée, ils montèrent vers leur chambre. Daren se dirigea vers la sienne, faisant un dernier signe de la main à Imoen pour lui souhaiter bonne nuit. Il ferma sa porte à double tour ainsi que les volets, se coucha, et écouta longuement les bruits aux alentours avant de sombrer petit à petit dans le sommeil.

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