Berégost

Le lendemain matin de bonne heure, Daren se leva et après une rapide toilette, descendit dans la pièce principale. Encore une fois, Imoen était déjà debout, et l’attendait autour d’un petit déjeuner frugal.

− Pssst ! Ici !, lui fit-elle, d’un signe de la main.

Daren bouscula deux ou trois habitués pour se frayer un chemin dans la taverne déjà pleine de monde, et s’assit aux côtés d’Imoen.

− Quelle cohue ! Tu parles d’une bonne idée de dormir ici !, pesta-t-il en entamant un pain dont la fraîcheur laissait à désirer.

− Je me demande où sont passés Khalid et Jaheira, émit Imoen d’un ton pensif. On s’est baladé dans toute la ville hier, et on ne les a pas croisés une seule fois… Etrange, non ?

− Je dois t’avouer que je ne suis pas fâché d’avoir un peu de vacances, marmonna Daren, en passant une main au-dessus de sa tête, en signe de ras-le-bol.

Imoen pouffa de rire, et se servit un verre de lait frais.

− Bon, au programme aujourd’hui, lança Daren d’un ton décidé. Passer à la garnison, ou au moins interroger un garde sur l’origine de leur matériel, faire un tour dans les autres auberges, et glaner des informations sur la place principale. Ça te va ?

− Oui, chef !, lui répondit du tac au tac Imoen, en mimant un salut militaire.

Daren prit une profonde inspiration et serra la mâchoire. Imoen, elle, riait à présent franchement. Il se souvenait parfaitement qu’elle réservait ce type de sarcasmes à des personnes particulièrement dirigistes, comme elle l’avait fait à Jaheira, et il était partagé entre la colère de se voir comparé à elle et l’amusement de voir Imoen l’avoir pris au piège. Il se détendit, et secoua la tête, un sourire aux lèvres.

− Imoen… Tu es vraiment…

− …géniale ?, conclut-elle d’un air mutin.

− Incorrigible !

Ils finirent leur petit déjeuner dans la bonne humeur, et sortirent en ville. Il était presque huit heures, et la journée présageait déjà une chaleur estivale. Du pas de la porte, Daren jeta un rapide coup d’œil dans les buissons sous les fenêtres, mais le corps de l’assassin de la veille n’était plus là. Vraisemblablement, son complice avait dû revenir l’emporter, afin de ne laisser aucune trace de l’évènement. Il donna un léger coup de coude à Imoen à ce sujet, qui acquiesça d’un signe de tête pour lui signifier qu’elle avait compris.

Ils commencèrent par vagabonder vers la place principale, où une sorte de petit marché fleurissait. Des étalages de fruits, légumes, ou poissons en tous genres étaient plantés de manière anarchique, et la population de Berégost semblait se retrouver ici le matin, pour acheter et vendre ses produits. Daren et Imoen se séparèrent, et considérant les fruits étalés d’un œil, ils épiaient les conversations alentours de l’autre. La pénurie de fer était sur beaucoup de lèvres, ainsi que la guerre montante contre l’Amn. Berégost était une ville marchande sur une route commerciale, et suite aux tensions, les miliciens de la Porte de Baldur ne sillonnaient plus autant les routes qu’auparavant, laissant la part belle aux brigands de toutes sortes. Toutes leurs préoccupations se portaient maintenant sur les mines de fer du sud du pays, et les villes qui demandaient une protection n’étaient que peu écoutées. À en juger par ce qu’il entendait, il n’était pas rare de voir arriver à Berégost un marchand ambulant fraîchement délesté de sa marchandise par des bandits de grand chemin.

Alors qu’il déambulait à droite et à gauche, se mêlant aux conversations locales, Daren heurta presque de plein fouet un vieil homme, à l’accoutrement pour le moins étrange.

− Oh ! Excusez-moi, jeune homme. Avec tout ce monde, j’ai du mal à avancer.

Le vieil homme portait une grande barbe grise, et était vêtu d’une robe d’un rouge terni par les années, assortie d’un chapeau en pointe de la même couleur. Il était appuyé sur un long bâton, mais semblait pourtant avoir suffisamment de vigueur pour s’en passer. Daren s’excusa lui aussi, et continua à fouiller la foule du regard, à la recherche d’un quelconque fait intéressant.

− De rien, vieil homme. Bonne journée.

− Bonne journée, mon enfant. Et ayez confiance en vos amis, ils sont loyaux et servent une cause noble.

Daren se raidit, et se retourna aussitôt.

− Excusez-moi ? Que venez-vous de…

Mais il ne parlait plus à personne. Le vieil homme tout habillé de rouge avait disparu dans la foule, et Daren eut beau le chercher du regard, il ne distinguait aucun signe de lui.

Quelle réflexion étrange… Ce vieillard avait disparu comme il était venu, et en lui laissant un message des plus curieux. En savait-il plus que Daren ne le soupçonnait ? Sa collision était-elle si accidentelle qu’elle en avait l’air ? Maintenant qu’il y songeait, son visage et son allure ne lui étaient peut-être pas si étrangers que ça. Il avait la sensation de l’avoir déjà rencontré auparavant, il y a longtemps. Daren resta immobile, perdu dans ses pensées quelques minutes, triturant ses souvenirs les plus anciens et les plus flous, tentant de mettre des images sur ses impressions, avant que plusieurs personnes ne lui firent remarquer de manière plus ou moins polie qu’il bloquait le passage des animaux. Daren secoua la tête, s’excusa brièvement, et fila en direction de l’auberge retrouver Imoen pour déjeuner, se remémorant ce vieil homme et ses mystérieuses paroles.

Imoen était déjà là, et avait commandé un repas froid. Il s’assit et la questionna sur sa matinée.

− Toi d’abord. Je t’écoute.

− Bien, comme tu veux.

Daren lui expliqua les rumeurs qu’il avait entendues, la raison de la prolifération des brigands aux alentours, et termina par sa curieuse rencontre avec le vieil homme. Imoen, pensive, donna alors son point de vue.

− Si tu veux mon avis, ça doit être un mage.

− Un mage ?, répéta Daren, incrédule.

− Un sorcier, si tu préfères, quelqu’un qui manipule la magie. Ils sont tous comme ça : vieux, habillés de façon excentrique, avec un bâton qui sert d’alibi pour l’âge, mais qui en fait une arme qui peut t’envoyer en enfer en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire !

Elle s’interrompit, cherchant de nouveaux arguments, puis reprit, un sourire éclairé sur le visage.

− Et tu dois le connaître parce que tu l’as sûrement déjà vu ! Gorion a bien dû fréquenter des mages à Château-Suif, et tu as dû apercevoir ce type quand tu étais plus jeune ! Tout s’explique.

Daren était dubitatif, mais ne trouvait pas grand-chose à opposer à Imoen de manière concrète. Il lui fit néanmoins part de ses doutes.

− Hmmm, ou alors c’est juste un vieux du coin qui a un peu trop bu et qui sort le même discours à tout le monde… Ou pire : un espion à la solde des assassins qu’on a combattu hier soir ! Bref… Et toi ? Quoi de neuf ?

Imoen se frotta les mains, et entama le récit de sa matinée.

− Alors… j’ai commencé par une auberge… Feldpost, je crois. Une hor-reur ! Tu verrais l’ambiance ! Tous les bourgeois à des kilomètres à la ronde doivent se donner rendez-vous ici, ce n’est pas possible ! Et vas-y que j’étale mes bijoux par ci, et que j’expose mes robes en soie par là ! En même temps… quand tu vois le prix de la nuit, et même du rafraîchissement, tu comprends mieux ! Enfin bref, ça ne m’a pas empêchée d’écouter les ragots un moment, et je peux te dire qu’ils sont tous morts de trouille. Si la guerre éclate, ils sont aux premières loges, et d’après ce que tu viens de me dire, l’armée régulière de la Porte de Baldur ne les protègera pas ici. À ce qu’il paraît, la capitale est bouclée, et on ne peut y rentrer ou sortir que sur recommandation ! Ils parlent tous de faire leurs valises, pour aller retrouver de la famille dans le Nord. Enfin, voilà les nouvelles.

Daren écoutait attentivement le rapport d’Imoen, et lui posa une autre question.

− Et la garnison ? Tu as eu le temps d’y passer ?

− Minute !, protesta-t-elle. Tu me coupes, alors que j’ai même pas fini ! La garnison, je continue. Hé bien, figure-toi que, comme tu l’avais deviné, les armures de plates de certains gardes ne viennent pas d’ici. Il paraît qu’il y a une guilde de marchands, à la Porte de Baldur, qui produit encore du fer de qualité. Et l’un d’eux a un oncle dont le demi-frère par alliance travaille pour eux, enfin tu vois ce que je veux dire…, et il a réussi à obtenir des prix, et surtout des commandes. Ne m’en demande pas plus, j’ai déjà dû user de tout mon charme pour obtenir ces informations, et une fois que le garde s’est aperçu de ce qu’il m’avait dit, il n’a plus voulu m’adresser la parole.

Daren était impressionné. Imoen avait un savoir-faire en matière d’espionnage sans conteste bien meilleur que le sien. Il fit une moue admirative en hochant lentement la tête. Imoen était ravie, et ils mirent au point la suite de leur prospective pour l’après-midi, en avalant rapidement leur repas.

La fin de la journée ne s’avéra toutefois pas d’une grande richesse, et tous deux revinrent bredouilles de leur chasse à l’information. S’ensuivit une nuit sans incident, et le lendemain en fin de matinée, ils prirent la direction du grand temple de Lathandre, situé juste à l’Est du centre-ville de Berégost. Ils tuaient le temps à remettre leurs découvertes en place, et à élaborer des plans et des explications toutes plus farfelues les unes que les autres sur les évènements de leurs précédentes journées, lorsqu’au alentour de midi, deux silhouettes familières s’avancèrent vers eux.

− Salut les jeunes !, leur lança Khalid, d’un signe de la main.

Jaheira, comme à son habitude, était restée silencieuse. Elle s’avança vers eux, leva les yeux vers Daren, et l’interrogea de manière directe.

− Alors ?

Daren s’attendait à un accueil de la sorte, et ne se laissa ni démonter, ni emporter. Il expliqua ce qu’ils avaient découvert, les déductions qu’ils avaient faites, mais omit volontairement l’épisode du vieil homme en rouge, ainsi que celui des deux assassins à sa recherche.

Jaheira haussa les sourcils, visiblement impressionnée par leurs découvertes, mais n’en laissa pas plus paraître pour le moment.

− Pas mal, conclu-t-elle. Pour des amateurs, bien sûr.

Daren serra les dents et les poings, mais un douloureux coup de talon sur ses orteils l’aida à conserver son calme.

− Rien de plus pour nous, si ce n’est un marchand en provenance de Nashkel, qui nous a raconté des évènements étranges autour des mines. Des rumeurs… sur des démons qui les hanteraient. Tout ceci restant à vérifier, bien sûr, finit-elle sur un ton dégagé.

Daren reprit la parole, s’éclaircissant la voix.

− J’ai aussi d’autres choses, bien que je pense qu’elles n’aient pas à voir avec notre enquête.

Il fit une pause, mais Jaheira ne le coupa pas.

− J’ai été… attaqué par … deux hommes encagoulés. L’un d’eux avait (il sortit le rouleau de parchemin de sa tunique, et le tendit à Jaheira) ceci sur lui.

Elle saisit le rouleau, et plissa les yeux lorsqu’elle comprit le contenu du message. Derrière elle, Khalid se mordait la joue, d’un air pensif. Après un long silence, elle reprit enfin.

− Gorion avait donc une excellente raison de te faire sortir de Château-Suif. Mais comme il ne t’a pas plus mis au courant que nous-même sur la situation qui le préoccupait, il va être difficile de résoudre cette énigme. De toute façon, cela ne change rien à notre enquête, et peut-être que nous aurons davantage de réponses en continuant d’avancer.

Khalid prit alors la parole, et se tourna vers Daren et Imoen.

− Et… vous vous en êtes bien tirés, à ce que je vois ?

Daren esquissa un sourire.

− Oh, oui. Un homme mis à terre pour moi, et Imoen… a encore une fois été géniale.

− Ça, je n’en doute pas !, renchérit Khalid, lançant un clin d’œil d’encouragement vers Imoen.

− Elle a mis hors du coup l’autre type, qui était apparemment un mage, avant même qu’il n’ait fini son sort !

Elle était un peu gênée de se remémorer cette scène douloureuse, et fut très reconnaissante envers Daren de ne pas être entré dans davantage de détails.

− Un mage ?, répéta Khalid, visiblement impressionné.

Il émit un sifflement, et leva un pouce en signe de félicitation. Jaheira n’avait rien ajouté de plus, mais, pour la première fois, elle leur fit un sourire sans équivoque.

− Allez, on a une enquête sur le feu. Bien joué, vous deux.

Daren emplit ses poumons d’air pur, et ferma doucement les yeux. Il était fier de partir à l’aventure, d’être reconnu, et se sentait prêt à affronter tous les dangers qui se dresseraient devant lui. la petite troupe se mit en route en direction du Sud, vers le village de Nashkel, où se trouvaient de probables réponses à leurs questions.

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