Nashkel

La petite ville de Nashkel était à l’extrême Sud du royaume, et il leur fallut presque quatre jours pour distinguer au loin les contreforts des Monts Brumeux, aux pieds desquels se trouvait leur destination. Daren profitait de leurs quelques pauses pour demander des conseils à Khalid, sur la manière de se battre ou sur ses éventuelles bottes secrètes. Jaheira se montra moins distante que lors de la première partie du trajet, et plaisanta même certains soirs, participant à la conversation avec les trois autres, ce qu’Imoen ne manqua pas de mimer dans son dos.

Désignant l’horizon de sa main tendue, Jaheira prit la parole.

− Les Pics Brumeux. Nous serons arrivés dans quelques heures, tout au plus.

− Vous êtes déjà venus à Nashkel ?, interrogea Khalid.

− Non, répondirent en cœur Daren et Imoen. Disons que nos voyages dans ce royaume ont été… limités, renchérit Daren, une pointe d’amertume dans la voix.

L’après-midi touchait à sa fin lorsqu’ils arrivèrent devant les premières habitations de Nashkel. Le village ne semblait pas très étendu, et s’affichait comme seuls bâtiments principaux qu’un temple de Heaume, et un grand chapiteau qu’on distinguait à l’Ouest. Leur route croisa tout d’abord les portes d’une petite auberge, ainsi que celles d’un bâtiment qui ressemblait à une caserne. À la recherche d’informations, le petit groupe interpella une patrouille de ce qui semblait être une milice locale.

− Bonsoir. Nous sommes des voyageurs, en provenance du Nord, et nous souhaiterions parler à… Berrun Tuemort, demanda Khalid à l’un des miliciens, tout en ressortant un papier de l’une de ses poches sur lequel il avait griffonné le nom du bourgmestre local.

− Berrun ? Ah, en ce moment, vous le trouverez sans doute dans l’arrière-salle de l’auberge qui se trouve devant vous, en train de faire affaire avec des mercenaires.

Des mercenaires ? Apparemment, ils n’étaient pas les seuls à être embauchés sur cette affaire. Ils pénétrèrent dans l’auberge, et s’installèrent en premier lieu à une table. La pièce, exiguë pour un établissement de ce genre, ne pouvait accueillir qu’une vingtaine de personnes tout au plus. Derrière le comptoir, un gros homme, le ventre bedonnant, astiquait ses écuelles en fredonnant. Il leva le regard et salua les quatre compagnons, puis prit rapidement leur commande. Plus loin, une jeune femme métissée lisant un livre volumineux était assise aux côtés d’un homme immense. Un colosse de presque deux mètres, les cheveux rasés, un tatouage violet lui recouvrant une partie du crâne et du visage, couvert de nombreuses cicatrices, et portant fièrement un hamster orangé sur son épaule. Intrigués, Daren et Imoen observaient cet étrange couple du coin de l’œil. La femme semblait mystérieuse, mais l’homme qui l’accompagnait était une véritable force de la nature, sa gigantesque épée dans son dos. Daren, bien que d’une taille respectable, devait lui arriver péniblement à l’épaule. Tout à coup, le colosse se leva pour se diriger vers le comptoir.

Presque au même moment, plusieurs hommes à l’allure sinistre sortirent de l’arrière-salle, dont l’entrée était dissimulée derrière un rideau gris terne. Le petit groupe s’installa à une autre table, jetant pour une raison inexpliquée des regards menaçants à la jeune femme, toujours plongée dans sa lecture, imperturbable.

L’instant d’après, l’un d’eux se leva, et vint s’asseoir à ses côtés en faisant craquer ses articulations. Le géant, qui s’était levé un peu plus tôt, n’avait encore rien remarqué, et s’adressait maintenant d’une voix forte au tenancier.

− Aubergiste ! Un hydromel et une écuelle de graines pour Minsc et Bouh !

L’aubergiste le désivagea, médusé, et balbutia quelques mots.

− Nous… nous n’avons pas de … graines, mon bon monsieur, mais nous avons de l’hydromel de qualité très correcte.

− Tu entends ça, Bouh ? Ils n’ont rien à manger pour toi, ici !, cria-t-il de manière tout aussi forte, s’adressant visiblement à son hamster.

L’aubergiste était partagé entre la terreur et l’incrédulité. Il osa une question au bout de quelques secondes.

− Vous… vous parlez à votre… hamster ?

− Un hamster ?, s’indigna encore plus fort, si cela était possible, l’homme au tatouage. Bouh n’est pas un animal habituel ! C’est un hamster géant de l’espace miniature !

L’aubergiste était terrifié.

− Un fou… je suis tombé sur un fou…, murmura-t-il pour lui-même.

Un peu plus loin, la jeune femme arborait maintenant un très léger sourire, mais n’était toujours pas intervenue. Elle semblait ignorer totalement l’homme assis à ses côtés, qui commença à la menacer à voix haute.

− Sorcière ! Rentre chez toi ! Tu n’as rien à faire ici !

Daren se disait pour lui-même que cet homme ne devait pas savoir que le colosse un peu plus loin était son compagnon de voyage.

− Tu viens pour nous piquer notre travail ! On va te faire la peau !

Derrière lui, les cinq autres lançaient des cris d’approbation et d’encouragement. Entendant ces bruits, l’homme qui disait s’appeler Minsc se retourna, et entra dans une fureur incroyable en voyant ces mercenaires menacer sa protégée.

− Vous ne pouvez pas parler comme ça à Dynahéir !, tonna-t-il. Bouh ! Bottons les fesses de ces vilains !

Et il se lança à l’assaut des six hommes, qui avaient maintenant dégainés leurs armes.

Daren, Imoen, Khalid et Jaheira observaient la scène d’un regard stupéfait, en se gardant néanmoins d’intervenir. Il était évident que le gros homme avait de quoi se défendre, mais les autres étaient nombreux, et semblaient ne pas reculer devant quelques coups en traître. Le premier, à la table de la « sorcière », comme ils l’avaient appelée, reçut un violent coup de poing en pleine figure, et traversa le fond de la pièce dans les airs, avant de disparaître derrière les rideaux, inconscient. Malgré leur supériorité numérique, les cinq restants avaient du mal à porter leurs coups, leur allonge étant pour la plupart insuffisante. Daren brûlait d’envie de se lever et de l’aider, mais Jaheira leva légèrement la main, lui faisant signe d’attendre et d’observer la situation. Le tenancier, quant à lui, s’était réfugié sous son comptoir, et implorait d’une voix si faible et tremblotante qu’on la percevait à peine.

− Pitié… calmez-vous messieurs… Je vous en prie…

L’un des hommes qui n’avait pas encore prit part à l’affrontement, s’était lentement positionné derrière son adversaire. Tout à coup, il brandit une dague, et menaça d’asséner au géant un coup mortel entre les omoplates. Daren bondit de sa chaise, courut sur l’assassin prêt à frapper, et le heurta si violemment à l’épaule que l’autre en perdit l’équilibre et s’assomma sur un coin de table en laissant tomber son arme. Voyant la chance tourner, les trois autres prirent leur jambes à leur cou, et s’enfuirent aussi vite qu’ils purent, sous les insultes du colosse qui leur lançait encore des chaises à travers la pièce. Une fois la bagarre terminée, il se retourna, et s’adressa à Daren.

− Merci !, cria toujours d’une voix forte le géant. … Heu…

− Daren. Je m’appelle Daren, compléta-t-il rapidement.

− Merci Daren ! Minsc et Bouh te sont redevables ! Bouh, voici Daren ! Daren, voici Bouh !

Le rongeur émit un léger crissement, que Minsc sembla prendre pour une salutation.

− Maintenant que les présentations sont faites, allons boire ! Aubergiste ! Apporte-nous l’hydromel !

Le gros homme au comptoir se redressa, toujours terrorisé, et servit deux verres d’une liqueur dorée qu’il déposa sur un plateau usé. Minsc posa son large bras sur l’épaule de Daren, qui manqua de perdre l’équilibre, et l’invita à s’asseoir à sa table. Pour la première fois, la jeune femme, qui se nommait apparemment Dynahéir, referma son livre, et leva les yeux vers lui.

− Merci, mon ami. Il est rare de trouver une âme désintéressée par les temps qui courent.

Daren fut tout d’abord surpris par son accent. Elle avait une voix chantante, et roulait légèrement les « r ». Il lui sourit, bredouillant quelques mots de remerciement, puis elle reprit.

− Vous pouvez dire à vos compagnons de venir s’asseoir avec nous, si vous le souhaitez.

Elle tourna son regard en direction d’Imoen, Khalid et de Jaheira, et leur fit un sourire. Ayant entendus ses paroles, les trois autres se levèrent, et s’installèrent à ses côtés, la saluant discrètement d’un signe de la main.

− Mon nom est Dynahéir, et voici Minsc, un rôdeur de l’Est.

Imoen, Khalid et Jaheira les saluèrent brièvement, se présentant eux aussi, puis Dynahéir poursuivit.

− Nous venons de loin, et parcourons le pays à la recherche de travail. Nous avons entendu parler de problèmes dans des mines, un peu plus au Sud, mais les gens de la région sont tout sauf hospitaliers.

Elle fit une pause, puis reprit.

− Vous m’avez l’air plus ouvert d’esprit que ces brutes sans cervelle. Vous êtes dans la région pour la même raison que nous ? Ou faites-vous seulement escale dans ce village ?

Jaheira et Khalid s’échangèrent un regard discret, et ce fut Khalid qui répondit.

− Nous enquêtons nous aussi sur les problèmes miniers, à vrai dire. À ce propos, pourriez-vous nous dire où l’on pourrait trouver le bourgmestre, Berrun Tuemort ?

− Derrière le rideau au fond de la pièce, il y a un escalier qui descend au sous-sol. C’est là que les mercenaires engagés par la ville discutent contrat et autre rémunération, je crois, répondit Dynahéir.

− Merci beaucoup, conclut Jaheira, qui se leva en direction du fond de la salle. Reste assis, je m’en occupe, lança-t-elle en direction de Khalid qui s’apprêtait à se lever lui aussi.

La nuit commençait à tomber. Dynahéir sortit quelques bougies de son sac, et les plaça dans un chandelier usé et terni qui ornait un coin de la table. Elle claqua des doigts négligemment, et d’un coup, toutes les bougies s’allumèrent en même temps.

− Oohhhh…

Imoen était fascinée, et venait de pousser ce « ohh » d’admiration.

− Vous êtes une… magicienne ? Une vraie ?, renchérit-elle, toute excitée.

− En effet, ma petite, répondit la magicienne avec un sourire. Mais les gens d’ici m’ont plutôt donné le nom de « sorcière », vois-tu. Il semblerait que la magie ne soit pas vue d’un très bon œil dans cette région.

− Vous pourriez me montrer autre chose ?, demanda Imoen, un air avide dans les yeux.

Daren et Khalid étaient eux aussi ravis de voir de la magie à l’œuvre, mais Imoen était réellement en extase.

− Si tu veux, lui répondit-elle avec un grand sourire. Mais la magie n’existe pas que pour impressionner les foules, tu t’en doutes. Lorsqu’on a le pouvoir de rendre invisible une armée, ou encore de désintégrer quelqu’un juste par la pensée, il faut faire preuve d’une très grande sagesse, vois-tu ?

− Bien sûr, reprit Imoen, à la fois aux anges, mais aussi légèrement impressionnée par les propos de la mage.

Celle-ci marmonna quelques paroles, et joignit ses mains en un éclair jaune vif. Lorsqu’elle les rouvrit, un papillon aux couleurs éclatantes s’envola, et commença à tourner autour des bougies qui brûlaient depuis peu. Imoen avait les yeux écarquillés, comme une enfant qu’on amènerait pour la première fois au cirque, et ne fut ramenée à la réalité que par Daren qui, pendant ce temps, était allé chercher des plats et venait de les poser sur la table.

Au bout de quelques minutes, Khalid se leva, un air inquiet, et annonça avant de quitter la table.

− Je vais voir où en est Jaheira. J’espère qu’il ne lui ait rien arrivé… Je reviens tout de suite.

Daren et Minsc étaient affamés et engloutirent leurs assiettes à une vitesse phénoménale. Imoen, quant à elle, les yeux toujours dans le vague, rêvait encore à la prestation magique de Dynahéir. D’un coup, elle se tourna vers la magicienne, et demanda d’une voix timide.

− Vous… vous pourriez m’apprendre ?

Elle rougit, et elle balbutiait comme jamais. Daren s’étouffa presque, et releva ses yeux écarquillés vers Imoen, l’air incrédule.

− De quoi parles-tu ma petite, lui répondit Dynahéir d’une voix douce.

− Vous pourriez m’apprendre… la magie ? Oh, s’il vous plaît… j’en ai toujours rêvé… Laissez-moi au moins essayer…

Dynahéir la considéra un instant d’un air amusé, et le regard ahuri de Daren la fit même sourire franchement. Minsc prit alors la parole, toujours de sa voix forte.

− Excellente idée ! La jeune Imoen sera la sorcière de Daren ! Daren, il te faut un hamster toi aussi, si tu veux pouvoir veiller sur ta Dynahéir !

Daren en avala de travers, et fut pris d’une soudaine quinte de toux. Il vida péniblement son verre pour retrouver son souffle, et s’adressa à la jeune femme.

− Imoen ? Tu es sûre de ce que tu veux ? Je veux dire…magicienne… ce n’est pas facile, et…

− Tu ne m’en crois pas capable ?, le coupa-t-elle d’une voix suraiguë.

Son visage prenait maintenant une teinte écarlate. Daren n’osa pas la contredire davantage, et il haussa les épaules.

− Essaye toujours, si ça te fait plaisir…

Minsc donna un grand coup de poing sur la table, ébranlant les couverts et le chandelier en étain.

− Excellente nouvelle ! Tenancier ! Une nouvelle tournée pour fêter ça !, cria-t-il à travers la salle.

Jaheira, suivie de Khalid, sortirent de l’arrière-salle quelques minutes plus tard. Jaheira s’avança et annonça à ses deux compagnons encore attablés.

− Bien, je n’ai pas eu beaucoup d’informations, mais j’ai obtenu des sauf-conduits officiels pour se rendre dans les mines principales.

Elle sortit légèrement un papier jauni d’une poche, qu’elle rangea aussitôt.

− L’auberge est pleine, par contre. Mais j’ai aussi obtenu qu’on nous laisse deux chambres à la garnison. Ils sont en patrouilles quelques jours vers les montagnes, et ils ont des places de libre. On va sûrement rester quelques jours dans le coin pour commencer. Il y a un cirque ambulant qui s’est installé pas loin d’ici. Ça me semble un endroit parfait pour débuter des recherches.

Daren était stupéfait par la professionnalité de Jaheira. Elle avait de l’expérience en la matière, et elle savait en faire usage. Jaheira et Khalid saluèrent leurs hôtes de la soirée, et bientôt imités par Daren, s’éloignèrent en direction de la sortie. Seule Imoen était restée assise, chuchotant quelque chose à Dynahéir. Elle se leva peu après, et rejoignit Daren en vitesse. Avant qu’ils ne rattrapent eux-mêmes les deux demi-elfes, elle chuchota quelque chose à l’oreille de son ami.

− J’ai une faveur à te demander… Je sais que tu me comprendras… S’il te plaît…

Daren se retourna en haussant les sourcils, se doutant à moitié de la requête qu’elle allait formuler.

− Tu pourrais… tu pourrais t’occuper de nos recherches sans moi, juste quelques jours… ?

Avant même qu’il n’ait pu répondre, elle renchérit aussitôt.

− Je t’en prie… tu ferais ça pour moi, hein ? Mon petit Darenounet…

Daren secoua la tête lentement, en poussant un long soupir.

− Si ça peut te faire plaisir… Je suppose que je dois aussi garder tout ça pour moi, n’est-ce pas ?

− On ne peut rien te cacher, lui répondit-elle avec un clin d’œil, ayant retrouvé toute son allégresse.

Ils sortirent enfin de l’auberge, se dirigeant vers la caserne qu’ils avaient aperçue quelques heures plus tôt. Le jour était presque totalement tombé, et leurs muscles éreintés avaient bien mérité une nuit de repos. Après quelques rapides mises au point sur les chambres, chacun rejoignit son lit, et s’endormit rapidement, abattu par plusieurs longues journées de marche.

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