Festival

Le lendemain matin, Daren fut réveillé par Jaheira qui toqua à sa porte en sortant de la caserne.

− On y va, nous. Bonne journée, et bonne chasse.

Daren se leva et s’habilla rapidement. Imoen était apparemment déjà levée, et son lit était fait. Il se remémora rapidement leur échange de la veille, et comprit qu’il devrait faire cavalier seul toute la journée. Il se dirigea en direction de l’auberge voisine, s’affala à une table, et engloutit un bol de lait.

Par où allait-il commencer ? Jaheira avait parlé d’un cirque, non loin à l’Est. C’était peut-être une bonne piste pour débuter les recherches. Il fit un signe à l’aubergiste, et lui demanda d’un ton dégagé s’il connaissait une autre taverne à Nashkel.

− En temps normal, je suis le seul ici, mais une taverne improvisée s’est montée non loin du cirque. Un endroit des plus mal fréquentés, je peux vous l’assurer, et il ne faut pas non plus être regardant sur la qualité de ce qu’on y mange !, renchérit-il d’un air dégoûté.

Daren le remercia, régla son petit-déjeuner, et sortit en plissant les yeux, le petit soleil du matin donnant juste sur le porche de la taverne. Il prit la direction des chapiteaux qu’on apercevait de loin, et au bout d’un quart d’heure de marche, il atterrit sur un terrain des plus étranges. Une sorte de grande arène, autour de laquelle on devinait un sentier. La terre avait été retournée ici et là, comme si l’on avait voulu y planter des piquets. Soudain, il entendit des bruits de galops, et une voix cria dans sa direction.

− Hééé !! Hola !!

Daren avait déjà dégainé et entamé une roulade, soulevant la poussière d’un sol desséché depuis plusieurs semaines. Il était aux aguets, l’arme au poing, et une fois la fumée dissipée, il devina un homme monté sur un cheval.

− Pas de piétons sur la piste ! Veuillez retourner dans les tribunes pendant l’entraînement.

Cet homme avait une allure étrange, portait des vêtements bariolés, et était coiffé d’un chapeau haut-de-forme bleu et rouge.

− La représentation a lieu demain soir, et il est dangereux de pénétrer sur la piste ainsi. Si je n’avais pas arrêté ma monture à temps, j’aurai pu vous blesser !

Daren venait de réaliser. Cet endroit abritait un cirque en ce moment… Cet homme à l’accoutrement décalé était simplement un artiste qui s’entraînait pour une quelconque représentation. Il s’excusa le plus platement possible.

− Oh, je suis désolé. Je ne connais pas la région, et je crois bien que je me suis perdu. Je suis bien au cirque de Nashkel, non ?

L’homme à cheval prit un air pompeux et déclara, comme récitant le texte d’un poème épique.

− Cher ami voyageur ! Bienvenue à Festival ! La célèbre troupe ambulante de la Côte des Epées ! Nos offrons des représentations tous les soirs de la semaine, avec des numéros exceptionnels, et des artistes bardes venus de tout Féérune pour raconter les exploits de nos héros !

Daren s’inclina rapidement, et remercia le cavalier d’un signe de la main. Il se dirigea vers le chapiteau central, entre les jongleurs et autres avaleurs de sabres. Il demanda son chemin à deux commis qui s’occupaient des abreuvoirs des bêtes, et ils lui indiquèrent un bâtiment en bois de construction éphémère comme étant la taverne locale. S’approchant de l’écriteau sur la porte d’entrée, on pouvait lire en lettres argentées défraîchies : « La Taverne du Dragon qui Rote ». Le nom fit sourire Daren, et il entra en poussant les portes entrebâillées.

À l’intérieur, quelques personnes consommaient en bavardant allègrement, et on entendait des rires joyeux fuser de nombreuses tables. L’ambiance y avait tout l’air détendue, à l’exception d’une femme en armure, toute habillée de noir. Elle se détachait du reste de la foule, ses cheveux sombres reliés par un serre-tête rouge foncé et son épée pendant à la ceinture, et Daren la repéra au premier coup d’œil. Elle était au comptoir, et observait la foule massée dans la taverne. Au moment où Daren entra, elle fronça légèrement les sourcils, et sortit d’un geste de sa main gantée un papier bruni d’une poche sous son armure. Elle le déplia, et l’ajusta à la hauteur de Daren. Son regard changea alors, et elle plissa les yeux.

Daren, qui l’avait observée lui aussi, sentit qu’il était à présent menacé. Il reconnaissait les habits de cette femme, ainsi que le parchemin qu’elle avait dans les mains. Il ne pouvait s’agir que de l’un de ces chasseurs de prime qui le traquaient depuis Berégost. D’un bond, il sortit du bâtiment dont il venait de passer le pas, et courut se mêler à la foule aux alentours. Dissimulé derrière un arbre, il repéra cette femme qui s’était elle aussi précipité dehors. Elle parcourait la foule du regard, une main au dessus des yeux pour se protéger d’un soleil trop lumineux, mais en vain. Elle repartit à l’intérieur, ressortit rapidement un sac sur les épaules, et se mit à déambuler elle aussi entre les tentes de Festival, sans doute à la recherche de sa proie.

À la fois préoccupé par cette menace, mais aussi soulagé de lui avoir échappé, Daren reprit son exploration des lieux. S’éloignant quelque peu du centre, son regard vagabondait et il s’attarda sur de jeunes enfants jouant avec un ballon usé sur un terrain vague. Il avait un mauvais pressentiment. Il aurait juré que quelqu’un, ou quelque chose, l’observait. Il se savait hors de portée de l’assassin de la taverne, mais un sentiment diffus d’une menace encore invisible le préoccupait. Une petite fille en robe bleue venait de rater son ballon, et courait après en riant aux larmes. La tension montait encore, sans raison. Un bruit dans les buissons derrière lui le fit sursauter, mais une bourrasque expliqua aussitôt le phénomène. La petite fille courait encore, et son rire résonnait à ses oreilles. Encore le buisson. Cela pouvait-il être encore une coïncidence ? Le rire, les bruissements de feuilles. Tout s’entremêlait.

Soudain, le bruissement se fit plus fort, et une sorte d’aboiement doublé d’un grognement fit faire volte-face à Daren. Au même moment, les rires s’arrêtaient, et un cri suraigu déchira les airs. Il eut la peine le temps de se mettre en garde qu’une créature étrange, mi humaine mi chienne, se jeta sur lui. Elle se dressait sur ses pattes arrières, et tenait dans sa main droite une arme qui ressemblait à une épée courte. Ses yeux rouges roulaient dans leurs orbites, et la bave coulait sous ses crocs féroces. La créature était de petite taille, et Daren n’eut aucun mal à la repousser. Il dégaina son épée et se retourna, découvrant la petite fille encerclée par trois de ces créatures, qui grognaient et griffaient en jappant autour d’elle. Il entendit son adversaire se relever et courir à nouveau vers lui. Combinant ses connaissances de combat offensif et défensif, il esquiva facilement l’assaut de la créature et lui porta une estocade qui la mit à terre.

Toujours l’arme au poing, en poussant des cris d’intimidation, il fonça sur l’autre groupe, et les trois petits humanoïdes à la tête de chien prirent la fuite sans demander leur reste. La jeune fille semblait aussi terrorisée qu’eux, et elle resta sans voix lorsque Daren s’approcha d’elle.

− Ça va ? Tu n’as rien ?, lui demanda-t-il d’une voix douce.

Ses compagnons avaient pris la fuite eux aussi, dès les premières manifestations des créatures, la laissant seule. Elle pleurait doucement, ne sachant pas trop si elle venait d’être sauvée, ou était juste tombée sur encore plus effrayant.

− Ne t’inquiète plus, ils sont partis. Tu devrais aller rejoindre les grands maintenant. Fais attention quand tu joues un peu trop loin.

− Les monstres vont revenir ?, demanda-t-elle d’une voix timide et sanglotante.

− Je ne sais pas, ma petite, lui répondit Daren. Mais pour le moment, je crois qu’ils ont eu très peur. Tu pourrais me conduire à ton papa ou ta maman ? Je voudrais leur parler.

La petite fille se moucha, sécha ses larmes, et prit le chemin de l’un des chapiteaux. Elle passa sous la toile de la tente, et invita Daren à la suivre.

− Papa ! Maman ! Le monsieur voudrait vous parler, leur annonça-t-elle en le désignant du doigt.

Daren fit un rapide salut de la tête, et s’inclina légèrement.

− On jouait avec Tom et Elsa, et les vilains monstres sont venus partout. Heureusement que le monsieur les a fait partir !

Les parents de la petite l’écoutaient les yeux écarquillés, et dès qu’elle eut fini, sa mère la prit dans ses bras en murmurant quelques prières. Son père, l’air grave, s’approcha de Daren, et lui serra chaleureusement la main, l’invitant à s’asseoir et à prendre un verre.

− Encore ces fichus kobolds, sûrement !, lança-t-il, avec un accent campagnard prononcé.

− Des quoi ?, interrogea Daren, intrigué.

− Des kobolds. Ces espèces de chiens qui volent et pillent. Ils sont pas bien courageux, mais quand ils s’y mettent à plusieurs, ils peuvent faire du dégât.

Daren repensait à ces créatures. Il lui semblait bien en effet avoir entendu parler de cette espèce, sûrement dans l’un des nombreux ouvrages qu’il avait lu sur les populations de Féérune. Une question lui vint à l’esprit.

− Ils sont là depuis longtemps, ces kobolds ?

− Difficile à dire, mon p’tit gars. Je suis pas dans la région depuis assez longtemps pour savoir ça. Mais, depuis qu’on est là, pour sûr, elles nous fichent la pagaille ! J’me demande bien où elles se cachent d’ailleurs… quand elles sont pas en train de piller not’ blé !

La question était en effet des plus pertinentes. Les montagnes offraient un abri évident, mais son instinct lui laissa penser que les choses n’étaient sans doute pas aussi simples. Il prit rapidement congé, voulant revenir examiner le cadavre du kobold qu’il avait occis un peu plus tôt. Une fois sur les lieux de l’embuscade, il se pencha sur les restes de la créature. En dehors de son arme, elle arborait un curieux collier. Un étrange cube de terre cuite décoré et relié par une corde usée. L’inscription était trop sale pour pouvoir la déchiffrer, et Daren rangea précautionneusement son butin dans sa sacoche. Il se dirigea ensuite vers le centre de Nashkel, en direction de l’auberge, pour y prendre son repas. Imoen était assise à une table, un énorme grimoire sur les genoux, et ne l’avait pas vu entrer.

− Alors ?, lui lança Daren une fois à ses côtés.

Elle poussa un petit cri, et fit un bond sur sa chaise.

− Imbécile ! Tu viens de me ficher une de ces trouilles ! Tu pourrais prévenir avant d’aborder les gens comme ça !

Elle avait encore le souffle court, mais elle commençait à réaliser le comique de la situation, et un sourire se dessina sur son visage. Daren prit la commande, et ils mangèrent ensemble.

− J’ai beaucoup de choses à travailler, commença Imoen, mais Dynahéir est très patiente avec moi. Je suis sûre que je peux y arriver, enchaîna-t-elle avec un clin d’œil.

Elle marqua une pause, et interrogea Daren sur sa journée.

− Et toi ? Quoi de neuf ?

Il lui expliqua en détail ce qui s’était passé avec la femme en noir, puis finit par son combat avec les kobolds. Il sortit son petit trophée, et posa le médaillon sur la table.

− Humm…, commença Imoen, d’un air pensif en observant l’objet.

Elle prit délicatement la corde, et examina le dessin plus attentivement.

− On dirait… une sorte de symbole… religieux, peut-être ? Oui, ça pourrait être ça… Il est vraiment très abîmé, et c’est difficile de trouver à quel culte il correspond… C’est un crâne, au centre, non ? Ou des cercles, simplement ? De toute façon, si c’est un Dieu kobold chamanique quelconque, il va te falloir une tonne de documents pour trouver la moindre piste…

Daren la remercia chaleureusement. Malgré son absence pendant la journée, elle venait de lui apporter un éclairage nouveau et pertinent. Imoen se faisait passer parfois pour écervelée, mais c’était sans conteste une fille brillante.

− Bon ! J’ai la tête comme une citrouille, moi ! J’en peux plus ! Au lit !, conclut-elle en fronçant les sourcils et en se massant le front. Bon courage pour demain, et encore merci !

Daren finit rapidement son plat, et rejoignit la caserne. Khalid et Jaheira n’étaient pas encore rentrés, mais il commençait à s’habituer à travailler sans eux. La journée était finie, mais l’inquiétude le rongeait. Il vérifia plusieurs fois la fermeture de ses volets et de sa porte, et se coucha une oreille toujours aux aguets, avant de s’endormir plus profondément au milieu de la nuit.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s