L’heure du bilan

Les jours qui suivirent ne furent pas très riches en évènements. Daren continua à sillonner les rues de Nashkel, à la recherche de quelconques indices, mais sans grand succès. Il espéra rencontrer le maire, Berrun Tuemort, afin de le questionner, mais celui-ci restait introuvable. Il croisa aussi quelques soldats du Poing Enflammé, l’armée de la ville de la Porte de Baldur, rentrant apparemment de leur mission de surveillance. Ceux-ci furent d’ailleurs surpris de trouver des civils logeant dans leurs quartiers, les contraignant à déménager. Le soir même, Daren retourna à l’auberge où Imoen était encore attablée, plongée dans le même tome poussiéreux que la veille. À peine était-il entré que l’aubergiste l’interpella, et lui remit une missive manuscrite. Daren ne reconnut pas tout de suite l’écriture, mais la signature en bas de page ne laissait planer aucun doute.

« J’espère que vos investigations avancent bien. Nous avons trouvé une piste intéressante avec K., et nous passerons demain soir faire le point avec vous. Réserve des chambres à l’auberge si possible, car nous avons croisé des soldats sur notre parcours, et il semblerait qu’ils soient de retour à Nashkel plus tôt que prévu. Bonne chance les amateurs.

Signé : J. »

La dernière phrase lui laissa un sourire aux lèvres, et il retourna voir l’aubergiste, espérant que des chambres se soient libérées, ce qui était le cas. Retournant s’asseoir aux côtés d’Imoen, il tenta d’amorcer une conversation, mais elle ne lui répondit que par des « hmm », ou des « oui oui », ne décrochant pas les yeux de sa lecture. Agacé par son attitude, et frustré de n’avoir rien découvert de plus lors de ses investigations de la journée, il retourna à la caserne pour rassembler ses affaires. Il se passait et repassait en tête tout ce qu’il avait bien pu voir ou entendre ici ou là, tentant d’assembler les pièces d’un puzzle incompréhensible. En chemin, alors que la nuit commençait à tomber, il croisa deux hommes qui semblaient se séparer, et saisit distinctement ces quelques paroles : « À demain, Berrun ».

Berrun. Sans doute Berrun Tuemort. C’était l’occasion rêvée de l’aborder. Il s’avança poliment, et tendit une main vers lui en guise de salutation. L’homme le dévisagea un instant, et son visage s’éclaira.

− Ah ! Bonsoir, mon ami. Vous êtes un des mercenaires qui travaillez avec l’elfe, c’est bien cela ?

Daren acquiesça d’un hochement de tête, et demanda.

− Excusez-moi, pourriez-vous m’accorder quelques instants. Je voudrais vous poser quelques questions à propos de tous ces évènements.

− Pourquoi pas, lui répondit Berrun. Que diriez-vous de marcher un peu tout en discutant ? J’adore me balader à la fraîche le soir, quand la journée a été chaude.

Ils marchèrent ensemble un moment, et le maire se révéla plus coopératif qu’il ne l’aurait cru. La difficulté qu’il avait eue à le joindre pendant la journée lui avait laissé supposer qu’il était impliqué d’une façon ou d’une autre dans cette épidémie du fer, ce qui n’était manifestement pas le cas.

− La tension est assez vive dans le coin, expliqua-t-il. Imaginez-vous, on a l’armée qui fourre son nez partout, et suspecte tout le monde. Les mines continuent pour l’instant à fonctionner, mais le Poing Enflammé a décidé de prendre la direction en main, et la mine de Nashkel ressemble davantage à un camp militaire qu’à autre chose, maintenant ! Mais ces gars là sont des bons à rien ! Ils arrivent péniblement à maintenir l’ordre dans les environs, mais à l’intérieur même de la mine, on raconte des choses… à vous faire froid dans le dos, je vous jure.

Daren était intrigué, mais ne l’interrompit pas.

− Des mineurs disparaissent, si vous voyez ce que je veux dire… Des gars qui bossaient là depuis quinze ans ! Et hop, quelques jours plus tard, on retrouve leur corps dans les environs. Mort bien sûr. Ces gars de la Porte de Baldur, c’est des superstitieux, alors comme ils ont la trouille, ils menacent de fermer les mines !

L’homme était visiblement très contrarié et la colère se ressentait dans ses paroles.

− Si la mine ferme, c’est la fin de Nashkel ! Ici, les gens vivent du fer depuis des générations, vous comprenez ?

Il poussa un long soupir de dépit, et continua.

− De toute façon… Même si la mine ne ferme pas… le fer qui en sort est bon à jeter… Regardez…

Il sortit de sa besace quelques dagues, noircies, comme si elles avaient pourries de l’intérieur. Daren écarquilla les yeux.

− Vous voyez ?… Impossible de tirer quoi que ce soit de ce fichu métal… Vous devez vraiment nous aider. J’ai promis une récompense importante à qui réglerait ce problème. Et je suppose que vous avez maintenant compris pourquoi je fais appel à des personnes extérieures ? Le Poing Enflammé n’est bon que pour faire de la garderie !

Daren le remercia chaleureusement de son accueil, et chacun prit la direction de sa couche. Perdu dans ses pensées, Daren suivit machinalement la direction de l’auberge, puis de sa chambre. Il en poussa la porte, et un éclair argenté illumina la pièce. Instinctivement, il se mit en garde, et voulu saisir son épée, mais celle-ci avait disparu ! Ainsi que ses jambes d’ailleurs. En fait, toute la partie inférieure de son corps était devenue aussi transparente que l’air. Il entendit un éclat de rire devant lui, et releva la tête, le regard ahuri.

− J’ai réussi ! Ouiiii !!

C’était Imoen, qui sautillait sur place comme une enfant.

− Hum… enfin… normalement, tu aurais dû disparaître totalement…, dit-elle en faisant une moue. Enfin, c’est pas si mal pour un début, tu ne crois pas ?

Daren était stupéfait. À moitié invisible, son regard allait et venait entre ses pieds et Imoen, sa bouche entrouverte, mais muette.

− Bon, hé bien, dis au moins quelque chose !

Il parvint enfin à émettre un son.

− Heu…

− C’est tout ? « heu » ?

− Heu… Tu pourrais me rendre mes jambes ? …

Elle s’attendait visiblement à un autre type de commentaire, et elle pinça les lèvres d’un air supérieur.

− Je ne t’ai pas enlevé les jambes… juste rendues invisibles… Inculte !

Elle marmonna quelques paroles tout en exécutant des signes étranges avec ses mains, et tout à coup, Daren reprit son aspect habituel.

− La prochaine fois… tu pourrais me prévenir… Tu m’as fichu une de ces trouilles !

Imoen était à la fois satisfaite d’avoir eu son petit effet, mais aussi contrariée de sa réaction. Daren n’était qu’un rustre qui ne pourrait jamais comprendre « l’Art ». Une fois ses esprits revenus, il mit rapidement au courant Imoen de sa discussion avec Berrun Tuemort, et ils partirent tous les deux se coucher.

Cette nuit-là, Daren rêva de nouveau. Un rêve étrange, où il sentit la même présence que cette nuit, lors de leur voyage vers Nashkel. Cette fois, il marchait vers Château-Suif, seul. Les grilles de la citadelle étaient fermées, et il distinguait dans la muraille une fenêtre qui représentait son seul espoir d’y revenir. Il se trouvait devant une herse imposante, et il criait en tenant fermement les barreaux entre ses mains. Gorion était là lui aussi, mais il était aussi mort dans son rêve qu’il l’était dans la réalité : un fantôme argenté peinant à rester réel dans une ambiance brumeuse. Il lui souriait, mais d’un sourire triste, vidé de tout espoir. La fenêtre dans la muraille rétrécissait, lentement mais inexorablement, ne laissant plus apparaître qu’un filet de lumière, avant de céder sa place aux murs épais qui l’entouraient. Tout, autour de lui, semblait le combattre, le rejeter. La ville elle-même se rebellait contre lui. Gorion prit alors la parole, d’une voix monocorde : « Il ne faut pas revenir mon enfant. Il faut aller de l’avant ». Tandis que l’écho de ses paroles se répercutait mille fois, la ville de Château-Suif fut petit à petit submergée dans la brume, et lorsque celle-ci se dissipa enfin, Daren était en pleine campagne, arpentant un chemin qui lui paraissait à la fois inconnu et familier. Une tension qu’il ne s’expliquait pas monta lentement en lui. La verdure de l’herbe se changea en une couleur rouge sang, et une angoisse s’empara de lui. La même peur invisible mais omniprésente qu’il avait ressentie la fois précédente. Une voix, la voix, se mit à gronder de nouveau. « Tu finiras par apprendre… », disait-elle d’un ton menaçant.

Daren se redressa brusquement sur son lit, ruisselant de sueur. Quelques rayons de soleil lui indiquèrent qu’il était temps de se lever. Il était encore perturbé par son cauchemar, abstrait mais si réel à la fois. Il avait du mal à se concentrer sur ce qu’il avait à faire, et il ne parvenait pas à détacher son esprit de cette voix, comme si une partie de lui-même s’était soudain éveillée. Alors qu’il refaisait machinalement son lit, des marques étranges le tirèrent de sa transe. Les mêmes marques que dans l’herbe l’autre matin, mais cette fois-ci légèrement plus distinctes. Une collerette de taches brunes, qui aurait pu être du sang séché, ornait ses draps en formant un début de cercle. Son cœur et sa respiration s’accélérèrent. Il souffla plusieurs fois pour se calmer, se demandant s’il allait se réveiller une nouvelle fois, et après avoir repris ses esprits, il s’habilla et sortit retrouver Imoen, l’air hagard.

Daren garda son étrange expérience pour lui, préférant n’inquiéter personne, lui-même y compris. Enfin, vers midi, tous deux partirent en direction de leur point de rendez-vous afin de retrouver leurs compagnons. Imoen semblait avoir fini d’étudier à temps plein, et l’avait cette fois accompagné. Elle transportait cependant toujours l’énorme volume qu’elle lisait ces derniers jours dans son sac, qui semblait prêt à céder sous le poids. Khalid et Jaheira arrivèrent à l’heure annoncée, et ils mirent en commun leurs découvertes des jours précédents.

− Hmmm, c’est assez intéressant. C’est peut être bien un crâne qui est représenté sur ce collier, tu as raison, admit Jaheira en examinant le pendentif. J’ai quelques connaissances en divinités chamaniques, je regarderai ça de plus près ce soir.

− Et pas de nouvelles de ton assassin en armure noire ?, interrogea Khalid.

− Non, toujours pas, répondit Daren.

Il avait complètement laissé de côté cet épisode pendant les deux journées qui avaient suivies sa rencontre, s’étant concentré sur ses recherches.

− Je me demande s’il y a un lien avec tout ça…, continua-t-il d’un air songeur.

− Difficile à dire pour le moment, bien que la logique des choses voudrait qu’on réponde non à cette question, intervint Jaheira. Bien, on va prendre quelques vivres d’avance, et on va entamer la suite.

Daren se demanda ce qu’elle entendait par « la suite », mais il n’eut pas le temps de poser la question, puisqu’elle reprit aussitôt.

− Direction, les mines elles-mêmes !, fit-elle en levant un bras rigide en direction du Sud.

− Oui, chef ! répondit aussitôt Imoen, se mettant au garde à vous, l’air on ne peut plus sérieux.

Daren avança le premier, laissant les autres le suivre, non pas qu’il eut envie soudainement de prendre le commandement, mais plutôt pour lutter contre l’envie irrésistible d’éclater de rire qu’Imoen avait éveillée en lui.

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