Chapitre 3 : Pistes

Le sentier sinueux qui sillonnait en direction des montagnes conduisait aux mines. La végétation était aride, et on entendait les cris des animaux au loin qui résonnaient entre les rochers. Après quelques longues heures de marche, les quatre compagnons arrivèrent en surplomb d’une sorte de fosse, qui en plus de receler l’entrée principale des mines, abritait plusieurs cabanes en bois et regorgeait de soldats en uniforme. La piste en faisait tout le tour, descendant lentement, et finissait sur une sorte de barrage improvisé, tenu par des hommes du Poing Enflammé.

− Halte-là ! Que faites-vous ici ? Nous avons ordre de mettre aux arrêts quiconque s’approche des mines sans y être autorisé !, leur déclama l’un des hommes d’un ton ostensiblement menaçant.

Jaheira, soutenant son regard, sortit son papier officiel, le déplia, et l’agita sous le nez du garde qui venait de les arrêter.

− Hmmph, ça ira, se renfrogna-t-il. ‘pouvez avancer, mais vous avez pas intérêt à causer des problèmes !.

Khalid s’excusa d’un grand sourire gêné de l’attitude de sa femme, et s’avança à son tour, suivi par Imoen et Daren. Les différentes bâtisses tout autour servaient entre autres à entreposer le fer fraîchement miné, et on apercevait d’épais rails rouillés s’engouffrant à l’intérieur de la grotte. Des maisons improvisées avaient été construites ici et là, afin de fournir aux mineurs un point de chute plus près de chez eux. Tout le tour de la fosse avait été barricadé, et l’endroit grouillait de soldats et de mineurs affairés.

Tandis que Daren parcourait tout ceci du regard, Jaheira s’était avancée vers deux hommes armés, contrôlant l’entrée de la caverne, et semblait leur poser quelques questions en préliminaire à leurs recherches. Daren s’approcha, et saisit la conversation en cours.

− Bien sûr que non !, s’offusqua la sentinelle. Vous croyez vraiment qu’on se risque à aller si profond ? On a déjà perdu des gars comme ça !

− Et les mineurs ?, interrogea Jaheira. Ils restent aussi vers la surface ?

− Sûrement pas ! Les filons sont tous épuisés prêt de l’entrée. Ils doivent aller plus loin pour ramener quelque chose. Mais bon, c’est leur boulot hein ?

Jaheira serra les poings. La colère se lisait sur son visage. Elle ne supportait pas les couards de son espèce, mais avait jugé préférable de ne pas envenimer la situation alors qu’ils n’avaient même pas débuté leurs investigations. Khalid la supplia du regard, et lui murmura un discret mais fervent « calme-toi ». Rapidement, les deux gardes leur laissèrent le passage et reprirent leur poste, sans se soucier d’eux davantage.

Daren et Imoen avaient déjà préparé leurs torches, et les allumèrent tant qu’ils étaient encore à la lumière du jour. Quelques lanternes éclairaient faiblement les couloirs principaux, mais la lumière de dehors était trop vive, et ils mirent plusieurs minutes pour s’accommoder aux ténèbres ambiantes. Ils avancèrent ainsi pendant quelques temps, trébuchant sur les rails qui sillonnaient le trajet. On entendait des animaux qui s’enfuyaient à leur passage, sûrement quelques rongeurs qui avaient élu domicile ici. Les poutres qui soutenaient le tunnel semblaient avoir une éternité, et suintaient de poussière.

Après une quinzaine de minutes de marche, ils distinguèrent tout d’abord des bruits. Des bruits métalliques, qui couvraient un léger brouhaha. S’approchant davantage, une lumière vive les aveugla quelques instants, et un homme s’adressa à eux.

− Vous êtes qui, vous ?

− Nous sommes des mercenaires, venus enquêter sur les problèmes dans cette mine, se risqua Khalid, d’une voix apaisante.

− Ah, ouais. C’est vous. On m’a mis au courant. J’vais vous faire descendre, alors.

Cet homme était responsable d’une plateforme qui reliait les tunnels inférieurs à ceux de la surface. Tout le réseau de rails arrivait en effet ici, et quelques wagons n’attendaient qu’un chargement pour se diriger vers l’extérieur. L’homme leur fit signe de prendre place dans la nacelle.

− Non, attendez. Vous êtes assez chargés, et vous êtes quatre. Je vais vous faire descendre deux par deux.

Daren et Imoen s’échangèrent un regard peu rassuré. Khalid et Jaheira s’avancèrent les premiers, et l’homme fit fonctionner un levier grinçant, qui par un jeu de cordes et de contrepoids fit s’enfoncer doucement la nacelle vers les profondeurs. Une fois remontée, vide, les deux autres y prirent place à leur tour.

− Bon courage. J’espère que je vous verrai remonter en un seul morceau…, leur adressa l’homme à la manivelle, en actionnant son mécanisme.

Daren n’eut même pas le temps de lui demander plus d’explications qu’un groupe de mineurs qui arrivait en bas poussant un chariot rempli et crissant couvrit le son de sa voix. Après quelques secondes de descente, ils croisèrent l’autre nacelle du mécanisme, qui remontait dans l’autre sens. Pendant la descente, la respiration d’Imoen se fit plus courte, une tension palpable se lisant dans sa voix.

− Tu crois… tu crois que ça va être dangereux, là-dessous ?, s’enquit-elle.

− Sûrement oui, répondit Daren d’un air pensif. Pour faire peur à des soldats d’une armée, il doit forcément se passer quelque chose…

− Je n’aime pas cet endroit…, conclut-elle.

Une fois au sol, les mineurs qui attendaient en bas les saluèrent d’un geste de la main, et commencèrent à charger des seaux d’un minerai grisâtre qu’ils venaient sans doute d’extraire. Ils portaient tous des casques, ornés de lampes à pétrole, ce qui leur permettait d’avoir une vision à peu près convenable sans leur occuper les mains. Jaheira et Khalid étaient là, et les avaient attendus.

− Bon, on explore tous les tunnels, et de préférences ceux qui semblent désaffectés. Ils conduisent peut-être quelque part ailleurs dans les montagnes. On va aussi prendre la température ici. Il doit bien avoir quelques mineurs qui ont la langue un peu pendue.

Imoen se risqua à poser une question.

− On… on va se séparer ?, dit-elle d’une voix légèrement inquiète.

− Froussarde ?, lui répondit aussitôt Jaheira.

Elle attendit quelques instants, et reprit.

− Non, tu as de la chance ma jolie, on va rester groupé… pour le moment.

Les tunnels ici étaient encore plus oppressants qu’au-dessus. À la lumière vacillante de leurs torches, ils suivaient la seule galerie qui s’offrait à eux. Régulièrement, sur le bas-côté, un wagon ou des caisses étaient entreposés, recouverts de poussières. Jaheira s’arrêta soudain devant l’un de ces dépôts, et s’agenouilla devant. Elle passa son doigt sur l’une des caisses et l’approcha de la torche que tenait Daren.

− Hmmm, il y a beaucoup moins de poussière sur celui-ci. Il à l’air verrouillé, mais j’aimerai bien jeter un œil à l’intérieur…

Ne voulant pas abîmer le matériel et risquer ainsi de se voir interdire leur petite visite, ils durent se contenter de remuer le caisson afin de tenter de découvrir son contenu aux sons qu’il faisait. Après plusieurs essais, ils en conclurent qu’il devait contenir des objets métalliques, comme des armes, ou peut-être des pièces d’armures.

− Oh, je crois que j’ai trouvé quelque chose, annonça Imoen, à quatre pattes derrière un chariot abandonné.

Elle se redressa, et montra une petite fiole, vide, qui avait vraisemblablement roulé sur le bord. Ils s’approchèrent tous d’une source de lumière, et examinèrent leur trouvaille.

− Une fiole… sans étiquette, ni contenu, constata Khalid, en faisant une moue.

− Il y a peut-être autre chose à côté, non ?, demanda Daren.

Tous les quatre se glissèrent tant bien que mal derrière les caisses de bois, balayant le sol de leurs torches, à la recherche du moindre indice.

− Rien…

− Pas mieux…

− Moi non plus, renchérit Khalid.

− Oh ! Qu’est ce que c’est ? Regardez.

Imoen avait encore trouvé quelque chose. L’une des caisses était éventrée, et contenait une sorte de limaille noirâtre et cassante.

− Quel étrange minerai, non ? Je ne suis pas experte, mais il semble qu’il ne ressemble pas du tout à celui qu’on a croisé dans les chariots, tout à l’heure, non ?, reprit-elle.

Jaheira était pensive.

− Etrange, en effet… Récapitulons… Une mystérieuse fiole vide et du minerai anormal. C’est peut-être un début de piste. Continuons.

Ils poursuivirent leur avancée, et arrivèrent bientôt à une intersection.

− Bien, on va se séparer en deux groupes un petit moment, dit Jaheira. Vous deux, vous prenez à droite, et vous avancez pendant une vingtaine de minutes tout au plus, que vous trouviez quelque chose ou pas. On se retrouvera ici. Faîtes attention si le tunnel se sépare encore, ne vous perdez pas. Bon courage.

Khalid et Jaheira s’engouffrèrent à gauche, laissant les deux autres seuls, au milieu du passage. D’un coup, tous les bruits auparavant lointains de la mine se firent plus présents, des coups de pioches à celui des wagons rouillés sur les rails poussiéreux, faisant parfois trembler les fondations de la galerie. Daren entendait maintenant distinctement la respiration rapide d’Imoen, qui trahissait son anxiété montante.

− Bon, ben nous, c’est à droite, c’est ça ?, lança Daren d’un ton exagérément détendu, en s’avançant vers leur galerie.

Imoen restait silencieuse, et le suivit lorsqu’il s’engagea vers leur tunnel. Ils marchèrent ainsi sans rencontrer âme qui vive pendant quelques minutes, en se guidant aux rails au sol. Puis, petit à petit, des bruits de pioches se firent plus présents, révélant la présence de quelques mineurs un peu plus loin. On distinguait une lumière plus vive au sol, qui projetait une ombre tremblante sur les murs. Un homme, grand et assez maigre, travaillait durement ici, une lanterne à ses pieds. Daren s’approcha, et l’interrompit un instant afin de lui poser quelques questions.

− Ça avance bien ?

L’homme posa sa pioche, et s’essuya le front avec un tissu grisâtre. Il dévisagea Daren, et fronça les sourcils.

− Vous êtes pas du Poing Enflammé, non ?

− Non non, le rassura Daren. On est des mercenaires, et on enquête sur les problèmes dans la mine. Vous auriez des choses intéressantes à nous raconter ?

L’homme se détendit aussitôt, et se présenta, en lui tendant une main noire et épaisse.

− Jim. Je suis mineur ici depuis dix ans bientôt, et pour sûr qu’on a vu des trucs bizarres ces derniers temps.

− Daren, et voici Imoen, répondit-il en désignant son compagnon resté en derrière. Quel genre de choses, par exemple ?

− Oh, moi comme je suis un ancien, j’ai eu le droit de m’éloigner des zones à risques, mais c’est pas pour ça que le vieux Jim n’est pas au courant de ce qui se passe. L’autre jour, si vous voulez tout savoir, il y a eu une attaque…

Sa voix se réduisit soudainement presque à un murmure, comme si personne ne devait entendre ce qu’il allait prononcer ensuite.

− … une attaque de démons !

− Des démons ?, répéta Daren incrédule.

− Oh, oui ! Des créatures tout droit sorties des Neufs Enfers, avec leurs yeux rouges et leurs mains crochues. Elles ont agressé des mineurs, dont Kylee, un ami à moi, et le pauvre ne s’en est sorti que parce qu’il a pris ses jambes à son cou ! Il avait des coupures partout, sûrement les démons, et il était tellement terrorisé qu’il a pas réussi à dormir pendant trois jours !

L’homme était visiblement ravi de son effet. Daren et Imoen l’écoutaient, les yeux écarquillés. Il fit une légère pause, et reprit.

− Mais… ce n’est pas le pire. D’aucun disent que… ces créatures diaboliques n’agissent pas de leur propre chef… mais qu’elles sont commandées par…

Daren et Imoen étaient suspendus à ses lèvres.

− …un dragon !, tonna-t-il.

Les deux compagnons sursautèrent en même temps à ce brusque changement de ton.

− Mais ce ne sont que des rumeurs, bien sûr… Leur maître est peut être bien pire que ça, qui peut savoir ? …

Ils le remercièrent précipitamment, et leur tunnel se terminant en cul-de-sac, ils furent contraint de rebrousser chemin afin d’atteindre leur point de rendez-vous dans les temps.

− Tu … tu crois vraiment à ce qu’il a dit ?, s’enquit Imoen, passablement effrayée.

− Hmmm, et toi ? Tu penses que c’est crédible ? Il y a sans doute des éléments de vérité dans ses propos, mais de là à tout prendre au pied de la lettre… Il avait surtout l’air ravi de faire sa petite mise en scène.

− Tu as sans doute raison, finit-elle par admettre à moitié convaincue.

Ils revinrent jusqu’au croisement qu’ils avaient laissé un peu plus tôt, mais Khalid et Jaheira n’étaient pas encore arrivés. Dix, puis quinze minutes s’écoulèrent, sans nouvelle de leurs deux compagnons.

− Je n’ose même pas imaginer si on avait été aussi en retard, nous…, lança Daren, songeur.

− Il leur est peut-être arrivé quelque chose ? Tu ne crois pas qu’on devrait aller à leur rencontre ?, proposa Imoen, un malaise grandissant dans la voix.

Leurs torches faiblissaient, et ils durent y accrocher de nouveaux tissus enduits d’huile pour qu’elles brûlent à nouveau suffisamment. Daren se décida finalement, et proposa de s’engager dans l’autre tunnel, puis de partir à la rencontre des deux autres. Après quelques minutes de marche, ils croisèrent un petit groupe de mineur au travail, qu’ils interrogèrent sur leurs compagnons. Ils obtinrent quelques hochements de têtes en guise de réponse, et poursuivirent leur chemin, quelque peu rassurés. Un peu plus loin, le tunnel se divisait en trois nouveaux.

− Aïe, ne put s’empêcher Daren. Lequel… ?

Imoen tentait de relever des traces de pas dans la poussière, mais tellement de gens avaient foulé ce sol qu’il était vain d’espérer y reconnaître quoi que ce fût. Soudain, une bourrasque s’engouffra dans le tunnel et fit grésiller leurs deux torches, qui s’éteignirent d’un seul coup. Ils étaient maintenant dans le noir presque absolu.

− Daren ? Tu es toujours là ?, chuchota Imoen, comme si les ténèbres incitaient davantage au silence.

− Oui, tout va bien pour l’instant. Je cherche de quoi rallumer nos torches, mais c’est pas si facile.

Après une lutte virulente avec son sac, il finit par réussir à l’ouvrir, et y plongea sa main à la recherche d’un briquet, mais en vain.

− C’est pas vrai ! J’étais sûr de l’avoir mis de ce côté pourtant… Tu es sûre que ce n’est pas toi qui l’as ?

Pas de réponse.

− Imoen ?

Toujours rien. Ses paroles résonnaient contre les parois. Une bouffée d’angoisse le saisit, et Daren se releva, avançant à tâtons dans la direction où était censée se trouver son amie.

− Imoen, tu vas bien ? reprit-il plus fort.

Soudain, un cri retentit juste à côté de lui.

− Mais oui !

Il sursauta, et son cœur battit quelques instants la chamade.

− Tu pourrais me répondre quand je te parle ! Tu m’as fichu une de ces trouilles !

Imoen ne l’écoutait pas vraiment, et elle continua.

− Comment ai-je pu oublier ça ? Attends, ça va me revenir…

Daren était perplexe. Il se demandait si Imoen allait bien, et surtout de quoi elle voulait parler.

− On a un problème de lumière, je te rappelle là…, lança-t-il sur un ton de reproche.

− Je te signale que je suis justement en train de le résoudre, lui répondit-elle sur le même ton.

Daren ne comprenait vraiment pas où elle voulait en venir. À en juger par ce qu’il entendait, elle était immobile, debout à côté de lui, et ne semblait pas du tout fouiller son sac à la recherche d’une quelconque source de lumière. Tout à coup, la voix d’Imoen changea légèrement, devenant plus métallique, et elle prononça des paroles incompréhensibles, quelques mouvements d’air trahissant des gestes incongrus avec ses bras. Peu de temps après, une boule de lumière surgit du néant, et Daren distingua son amie, les paumes tendues devant elle, soutenant la sphère lumineuse qui flottait dans les airs. D’un geste rapide, elle saisit sa torche éteinte d’une main, et de l’autre, elle dirigea le globe vers l’extrémité, sur lequel il se fixa. La lumière éclairait maintenant distinctement les environs, et Imoen tourna son regard vers Daren, triomphante, attendant visiblement sa réaction.

− Je… c’est incroyable, Imoen. Tu es vraiment douée ! Après seulement quelques jours, en plus !

Imoen était radieuse, et avait oublié en un instant toutes ses craintes.

− Je m’entraîne tous les soirs, tu sais. Le livre que m’a laissé Dynahéir est formidable, et j’en apprends tous les jours… Mais je suis pas mécontente du résultat.

Daren fit une moue admirative, et se retourna devant les trois tunnels qui se dressaient devant eux.

− Bon, on a réglé un problème, mais il nous reste toujours celui-ci, reprit-il en désignant les différentes issues.

− Tu as senti cette bourrasque, tout à l’heure ? Elle venait de quel côté ?

Daren réfléchit un instant. Si le vent s’était engouffré ainsi, c’est que l’un des tunnels donnait sur quelque chose de plus vaste. Il essaya de se remémorer la situation, tout en observant les premiers mètres de chaque galerie.

− C’est à droite, ou au centre, j’en suis sûr, finit-il par annoncer. Maintenant, lequel des deux…

Imoen désigna celui de droite de sa main libre, tenant toujours sa torche magique de l’autre.

− Là. Regarde. Tu ne trouves rien de bizarre ?

Daren compara attentivement les deux tunnels. Il n’y vit tout d’abord rien de suspect, mais quelque chose qu’il n’arrivait pas à expliquer le dérangeait.

− Je sais, dit Imoen. Regarde les lumières.

Elle cacha derrière elle son flambeau, et quelque chose sauta aux yeux de Daren : de la galerie du centre, on distinguait une légère lumière, sûrement dégagée par une des lanternes bordant les tunnels en activité. De celle de droite, cependant, on ne voyait rien : elle semblait être abandonnée.

− Je vois, finit par dire Daren. On essaye par là, alors ?

Imoen acquiesça, et brandit sa source de lumière devant elle, s’avançant dans la galerie. Après quelques minutes, Daren ressentait un léger courant d’air frais sur son visage. Imoen semblait l’avoir remarqué aussi, et lui fit signe de continuer à avancer silencieusement, un doigt sur les lèvres. Daren avait cependant un mauvais pressentiment. Comme s’il se sentait observé par des dizaines d’yeux invisibles, cachés dans la pierre elle-même. Il repensa à cette histoire de démons, et frissonna à cette idée. Imoen non plus n’était pas très rassurée, mais elle luttait pour en laisser paraître le moins possible. Daren ne le sentait que parce qu’il la connaissait bien et depuis longtemps. Soudain, un bruit, derrière lui, le fit sursauter. D’un coup d’œil par-dessus son épaule, il distingua une silhouette furtive de petite taille. Il alerta aussitôt Imoen et dégaina son épée. De son côté, la jeune femme tenait toujours sa torche dans sa main gauche, mais elle aussi avait tiré une dague de sa ceinture. Une, deux, trois, puis quatre autres créatures identiques se joignirent à la première. Deux se trouvaient derrière eux, et les trois autres devant. Daren et Imoen reculèrent doucement, et ils se mirent dos à dos, en position de combat.

− Des kobolds, chuchota Daren à Imoen.

Imoen ne répondit rien, paralysée par la peur. Daren n’eut cependant pas le loisir de la réconforter car au même instant, les créatures poussèrent des sortes de jappements lugubres et se lancèrent à leur l’assaut. Daren chargea lui aussi, et esquiva leurs attaques assez facilement, blessant en même temps l’un d’eux d’un coup d’épée. Imoen avait elle aussi retrouvé ses esprits, et estropia un kobold d’un habile mouvement. Le combat semblait à leur avantage, et après un nouvel assaut, une autre de ces créatures était à terre. Imoen s’écria alors :

− Derrière toi !

Il eut à peine le temps de se retourner que trois autres kobolds sortis de nulle part avaient déjà fondus sur lui, et le griffait maintenant de toutes parts. Il tomba à genou sous les coups, se débattant comme il pouvait. Imoen courut à son secours, et les créatures s’éloignèrent au premier coup de dague, se repliant avec leurs congénères. D’autres étaient encore arrivées pendant le combat. Ils en comptaient huit, grognant et aboyant, prêtes à bondir.

− Tu vas bien ?, demanda Imoen, en aidant son compagnon à se relever.

− Ça va aller… Attention, derrière toi !

Encore une charge. Un kobold armé d’une courte lame avait sauté sur Imoen, qui lui tournait le dos. Cette fois-ci, elle n’eut pas le temps d’esquiver l’attaque, et reçut la pointe de l’épée dans le creux de ses reins. Elle ouvrit la bouche, comme pour pousser un cri, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Elle tomba à genou, et s’affala sur le sol en gémissant.

− Imoen !! IMOEN !!

Daren était sous le choc, partagé entre la douleur, l’angoisse et une colère sans nom. Il sentit alors quelque chose se produire en lui. Une vague de violence, une soif de sang qu’il ne se connaissait pas, était en train de le submerger. Il sentait son cœur battre à une vitesse et une puissance incroyables. Il ne se contrôlait plus. Prenant une profonde inspiration, il hurla d’une voix qu’il ne reconnut à peine comme étant la sienne.

− VOUS ALLEZ PAYER !

Une déflagration se produisit, comme si quelque chose explosait, mais la colère qui le dévorait assourdissait tout autre bruit à ses oreilles. Il fonça sur le groupe de kobolds, faisant tournoyer son épée qu’il maniait de ses deux mains, criant et hurlant sa fureur. Le sang gicla. Il attaquait à une telle vitesse que les autres déjà paralysés de peur à la vue de cette furie qui chargeait sur eux, n’avaient à peine le temps de comprendre ce qui leur arrivait. Daren découpait les chairs et tuait sans pitié ces créatures qui avaient blessé, ou peut-être tué, son amie. À peine avait-il fini le groupe de kobold restant, qu’il aperçut derrière lui en se retournant de nouveaux renforts. Il comprenait maintenant pourquoi les gardes avaient beaucoup de mal à les tenir en respect : leurs faibles talents de combattant se trouvaient largement compensés par une domination numérique. Ils étaient nombreux, sournois, et surtout semblaient pouvoir se déplacer à leur aise dans les sombres galeries de la mine.

Daren entendit tout à coup le son d’une flèche fendant les airs, puis celui d’un impact. Un kobold devant lui tomba à terre, mort. Un autre trait, puis deux, fusèrent encore, et autant de créatures tombèrent, laissant les autres prises de panique. Il en restait quatre. Une silhouette familière apparut au sol après une roulade, et exécuta avec un simple bâton un enchaînement que Daren n’avait encore jamais vu. L’attaque fut si foudroyante que les quatre kobolds restants furent tous frappés en même temps, avant de s’effondrer, inconscients.

− Je crois que c’étaient les derniers.

C’était Khalid et Jaheira, qui venaient de les rejoindre.

− Tout va bien de votre côté ? Où est Imoen ?

Imoen ! Daren avait presque oublié sa blessure.

− Elle est là !, répondit-il d’une voix paniquée. Elle est blessée, il faut l’aider, vite !

Khalid et Jaheira arrivèrent en courant, et la demi-elfe tendit ses bras de chaque côté.

− Attendez. Je m’en occupe, restez en arrière vous deux, et veillez à ce qu’aucun autre de ces kobolds n’arrive.

Daren allait protester, mais voyant que Khalid s’exécutait sans broncher, décida de faire pleinement confiance à Jaheira. Tous deux se postèrent de chaque côté du tunnel, aux aguets. Jaheira entama une série d’incantations, et une lumière bleue apaisante emplit le souterrain dans lequel ils se trouvaient. La lumière persista quelques secondes avant de décliner petit à petit. La torche qu’avait fabriquée Imoen un peu plutôt n’étant plus alimenté par la magie de la jeune femme, l’obscurité reprenait lentement ses droits, les plongeant peu à peu dans le noir. Jaheira se releva, et poussa un soupir.

− Alors ? Tout va bien ?, lui demanda Daren, toujours très inquiet.

− Ça va aller. Elle va se réveiller sous peu. Je pense par contre qu’elle gardera une belle cicatrice toute sa vie.

Daren était soulagé. Il s’avança pour aller la retrouver, mais Jaheira l’arrêta, lui indiquant qu’ils allaient attendre qu’elle reprît ses esprits. Il s’installa alors à ses côtés, et ferma doucement les yeux, quelques larmes de soulagement lui coulant doucement le long des joues. Il repensa un instant à sa réaction, pendant le combat. C’était comme si une bête féroce en lui venait de se libérer, bien qu’il ait eu parfaitement conscience de ce qui se passait. Un frisson lui parcouru l’échine, et lorsqu’il sortit de ses pensées, il s’aperçut que la faible lumière blanche qui éclairait encore la caverne avait totalement disparu. Ils étaient maintenant dans l’obscurité la plus complète.

− Oh, non !… Vous voyez mon sac ?, demanda Daren à ses compagnons. J’ai un briquet à l’intérieur, et il doit me rester quelques torches.

Jaheira ricana, et il l’entendit se pencher et ramasser quelque chose.

− Tu veux dire ceci ? Attends que je regarde.

Il distingua un bruit de fouillis, puis elle reprit.

− Tu avais raison, en effet, dans une poche extérieure.

Elle ralluma alors une torche, et lui tendit.

− Comment… j’ai mis je ne sais pas combien de temps tout à l’heure, rien que pour retrouver mon sac !

Khalid s’approcha de lui, un sourire aux lèvres.

− Nous sommes des demi-elfes, je te rappelle. Même si nous sommes assez proches des humains, nous avons toujours quelques pouvoirs de nos ancêtres, comme celui de distinguer notre environnement en pleine nuit.

C’était donc ça. Daren se souvenait maintenant de Gorion lui parlant des elfes et de leur vision extraordinaire. Il était à la fois impressionné, mais aussi rassuré d’être en compagnie de telles personnes. Jaheira lui tendit son sac à dos, et lui demanda.

− Plusieurs de tes flèches sont brisées, tu le savais ? Et tu as des débris de verre au fond de ton sac.

Daren fronça les sourcils, surpris. Il passa rapidement le contenu de son sac en revue, et constata en effet que de nombreuses flèches étaient brisées, ainsi que la fiole vide qu’ils avaient trouvée en début d’après-midi. Même son bouclier était légèrement fendu. Il réfléchit un moment à ce qui s’était passé depuis leur entrée dans la mine, rien ne semblait justifier tout ceci. Une pensée lui vint tout à coup à l’esprit, se trahissant sur son visage. Quand était-il de cette explosion qu’il lui semblait avoir perçue tandis qu’il affrontait les kobolds ? Et si la cause de cette explosion était tout simplement… lui-même ? Daren eut un étrange pressentiment, comme si cette force qu’il avait ressentie tout à l’heure était la même que celle de ses rêves. Comme si ses étranges cauchemars venaient tout à coup de mettre un pied dans la réalité.

− Tu vois ce qui a pu se passer ?, demanda Jaheira, le tirant de ses pensées.

Daren esquissa un « non » de la tête, un sourire gêné sur les lèvres. Mieux valait ne pas évoquer cette expérience étrange, et en fin de compte assez dérangeante. Jaheira ne le tenait déjà pas en très haute estime sans qu’elle n’ait besoin de telles révélations à son sujet. Une hésitation plus tard, il bredouilla quelques explications.

− Je… tout à l’heure, oui, j’ai reçu un coup… dans le dos, et mon sac à amorti le choc. Ça doit être ça…

Jaheira ne semblait pas tout à fait convaincue. Sans doute avait-il trop laissé transparaître de ses réflexions pour qu’une explication aussi simple pût être crédible. Il entendit soudain un gémissement familier à ses côtés, qui lui évita d’avoir à se justifier davantage. Imoen venait de reprendre conscience.

− Imoen ! Imoen…

Il l’avait prise dans ses bras, et la serrait contre lui. Il avait cru la perdre, et avait alors réalisé à quel point elle comptait pour lui. Perdre sa seule famille, sa « petite sœur » Imoen.

− Je…, balbutia-t-elle, surprise par les bras qui l’entouraient. Daren ? Tu…

Elle ne trouvait pas ses mots, émue de voir son protecteur de toujours s’inquiéter ainsi pour elle. Ils restèrent ainsi quelques secondes, et Daren s’accroupit à ses côtés pour l’aider à se relever.

− Ne t’inquiète pas, je vais bien, lui dit-elle avec un sourire. Je sens à peine ma blessure, d’ailleurs. Je…

Elle s’arrêta soudain, en passant la main dans le bas de son dos sur la déchirure de son plastron. L’épée du kobold l’avait transpercée, elle s’en rappelait parfaitement, mais elle ne sentait plus la moindre plaie. Les yeux écarquillés, son regard stupéfait allait et venait de son ventre à Daren. Elle voulut poser une question, mais ne savait pas comment la formuler.

− Tu peux… nous pouvons tous les deux remercier Jaheira, lui annonça Daren. C’est elle qui t’a sauvée.

Même s’il trouvait Jaheira autoritaire et souvent de mauvaise humeur, il ne pouvait que se rendre à ses talents : elle était une redoutable guerrière, doublée d’une guérisseuse hors pair, sans parler de ses autres pouvoirs que Daren ne pouvait que soupçonner. Il se leva et s’approcha de Jaheira, la tête basse.

− Merci. Je… Vous aviez raison, dit-il, résigné. Nous ne sommes peut-être pas assez compétents pour pouvoir vous aider dans cette enquête…

Il s’arrêta, et Jaheira posa un doigt sur son front, l’obligeant à relever la tête. Pour une fois, elle souriait.

− Vous vous en êtes bien sortis, lui dit-elle à mi-voix.

Daren s’attendait plutôt à des réprimandes, et s’y était même préparé. Il haussa les sourcils, et elle reprit.

− Une équipe est faite pour travailler ensemble, souviens-en toi.

Daren ne savait pas quoi répondre, mais avant qu’il n’ait pu trouver quelque chose à dire, elle avait déjà fait demi-tour et rassemblé leurs affaires. Jaheira fit signe aux trois autres de s’approcher, et expliqua la situation à Daren et Imoen.

− Nous avons trouvé notre destination, je pense.

Khalid hocha de la tête, en signe d’approbation.

− Ce tunnel est désaffecté depuis longtemps à en juger par les différents éboulements un peu plus loin. Nous avons été pris au piège tout à l’heure, et des kobolds nous ont aussi tendus une embuscade. Ils n’étaient pas très nombreux, et on a réussi à les vaincre facilement, mais ils avaient endommagé une poutre, et une partie du plafond derrière nous s’est effondré. Il nous a fallu un bon moment pour pouvoir en déblayer suffisamment pour se frayer un passage. Désolée du retard.

Khalid prit ensuite la parole.

− Ce tunnel correspond avec quelque chose de plus grand, peut-être même qu’il rejoint la surface ailleurs, dans les montagnes. Il y a un léger courant d’air qu’on ne ressent pas dans les deux autres galeries que vous avez vues tout à l’heure.

− Nous l’avons ressenti aussi, ajouta Imoen.

− Bien, alors si vous êtes prêts, on va pouvoir reprendre notre route.

Ils reprirent leur exploration, et arrivèrent quelques temps après à la zone effondrée dont leur avait parlé Jaheira un peu plus tôt. Maintenant que le chemin était ouvert, franchir l’éboulis ne s’avéra pas un problème. Ils rencontrèrent plusieurs nouvelles intersections, mais sachant dorénavant de quelle façon s’orienter, trouver leur chemin dans ce dédale de galeries souterraines s’était révélé moins difficile qu’ils ne l’avaient craint. La piste qu’ils prenaient descendait régulièrement depuis le début, mais la descente s’était encore accélérée depuis peu. Ils devaient être à plusieurs pieds sous la montagne maintenant, et la température ne cessait de baisser.

− Pfff, je n’aime vraiment pas cet endroit, murmura Imoen, couvrant à peine les craquements de sa torche.

− On descend vraiment de plus en plus vite, vous ne trouvez pas ?, remarqua Daren.

Personne ne répondit, mais tous avaient noté ce détail. Un peu plus loin, Jaheira s’arrêta brusquement, un doigt sur les lèvres. À part le grésillement des deux torches, Daren n’entendait rien. Il sentait juste la légère brise qu’ils suivaient jusqu’à présent, à peine un peu plus sensible.

− De l’eau, chuchota Imoen. On entend de l’eau.

Jaheira acquiesça, et ils continuèrent en tentant de rendre leurs déplacements le plus silencieux possible. S’ils voulaient prendre leur ennemi par surprise, ils devaient à tout prix éviter de tomber dans une embuscade qui révèlerait leur position. Quelques mètres plus loin, le tunnel s’élargit, et déboucha sur une immense caverne. La lueur fragile des torches sembla vaciller devant l’immensité de la grotte, et la faible luminosité qu’elles dégageaient ne leur permettait pas d’en distinguer les bords. Daren se demanda d’ailleurs si les deux demi-elfes en percevaient davantage, mais était trop absorbé par la vue qui se dressait devant lui qu’il en oublia de poser la question. On entendait ça et là des gouttes qui tombaient probablement de stalactites suspendues au plafond, et qui venaient s’écraser dans l’eau calme qui emplissait la quasi totalité de la caverne. Seul un étroit passage rocheux légèrement surélevé s’avançait dans ce lac souterrain, et de chaque côté, on distinguait à peine une eau noire et sans vague, aussi lisse qu’un miroir reflétant leur fragile lumière. Plus loin, au centre de la caverne, se dressait un étrange monticule de pierre de plusieurs mètres de haut. Une sorte de bâtisse sphérique qui aurait été taillée à même la roche. Et le seul passage qui semblait s’y diriger était ce frêle chemin de pierre glissant, d’à peine un mètre de large.

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