Vers les profondeurs

Le pont de roche devant eux luisait très légèrement, et après s’être accoutumés à sa luminosité, on distinguait une faible lumière verte qui brillait près de l’entrée de la caverne. Une sorte de mousse aux propriétés phosphorescentes recouvrait la roche, et éclairait le passage qu’ils devaient franchir.

− Quelle herbe étrange, remarqua Imoen. C’est elle qui produit cette lumière verdâtre ?

− Cette plante a effectivement cette propriété, répondit Jaheira. Elle pousse dans des endroits sombres et humides, comme ici. C’est d’ailleurs une chance pour nous. On va pouvoir se passer de torches pour franchir ce pont, qui m’a l’air particulièrement glissant.

Avançant précautionneusement, les quatre compagnons se suivaient en file indienne. Jaheira ouvrait la marche, suivie de Daren et d’Imoen, puis enfin de Khalid. L’air était lourd, et cette eau calme, trop calme, ne présageait rien de bon. Daren était concentré sur son avancée, car la fine mousse verte sur le sol rocheux rendait toute avancée particulièrement délicate. Une légère vague vint clapoter sur le bord. Ils continuaient tous les quatre à se suivre, progressant pas à pas. Une autre vague, cette fois plus distincte. Daren s’arrêta un instant, cherchant l’origine du bruit qu’il venait d’entendre.

− Tout va bien ?, lui chuchota Imoen.

Elle n’avait pourtant que murmuré ses mots, mais sa voix résonna dans l’immense caverne. Daren posa un doigt sur ses lèvres et fronça les sourcils.

− Ecoute… L’eau…, lui répondit-il de la même voix.

Jaheira et Khalid s’étaient arrêtés eux aussi. Ils venaient de réaliser que ce seul passage étroit menant à la grotte au centre était en effet idéal pour y tendre un piège ou une embuscade.

Encore des vaguelettes. Cette fois-ci, quelques bulles remontèrent à la surface, et une odeur âcre et putréfiée sortie tout droit d’outre-tombe s’échappa de la surface de l’eau. Daren sentait un danger proche, une sorte de sixième sens qui lui disait de ne pas rester à cet endroit.

− Attention !, s’écria Imoen en désignant le sol.

Ses mots se répercutèrent sur chaque paroi en un écho assourdi. Une main, grise et terne, venait de sortir de l’eau, et saisit brusquement la cheville de Daren. De l’autre côté, plusieurs autres mains en décomposition s’agrippaient tant bien que mal à la bordure, et on distinguait maintenant des corps difformes proches de la surface. Imoen se figea sur place, paralysée par cette vision d’horreur. Daren tentait de rétablir son équilibre précaire afin de ne pas sombrer dans les eaux sombres, entraîné par cette main morte.

− Imoen ! Tiens-moi !, cria-t-il.

Mais la jeune femme était incapable du moindre mouvement. Ces choses horribles, sorties de ses pires cauchemars, la tétanisaient. Elle ne pouvait que gémir faiblement, et des larmes d’impuissances et de terreur coulèrent le long de ses joues.

− Accroche-toi à moi !, lui lança Khalid, une main tendue.

Jaheira avait déjà dégainé son arme, et frappait violemment de son bâton tout ce qui tentait de s’approcher.

− Il faut faire demi-tour !, lança-t-elle en se retournant. On va y rester si on ne bouge pas !

Daren glissa soudainement sur le bord de la roche, mais les mains tendues de ses compagnons ne furent pas assez rapides pour le retenir. Il plongea dans les eaux froides, rejoignant les terribles créatures qui les hantaient.

− NON !, crièrent en chœur Khalid et Imoen.

La jeune femme venait de retrouver ses esprits. La vision de son ami d’enfance entraîné vers ces eaux infernales l’avait tirée de son cauchemar. Daren se débattait comme il pouvait, mais le bord était visqueux et il était difficile d’y trouver une prise. La main, toujours accrochée à son talon, compliquait fortement sa manoeuvre. Khalid avait dégainé son arme, et tranchait têtes et bras qui dépassaient de l’eau. Imoen, qui avait elle aussi sorti son arc, lança à Daren.

− Essaye de remonter ton pied près de la surface !

Elle avait encoché deux flèches à sa corde, et tenait son arc bandé, prête à tirer. Elle savait qu’elle n’aurait qu’une seule chance et retint sa respiration, concentrée à l’extrême. C’était de sa faute s’il était tombé, sa faute si elle n’avait pu le retenir. Elle n’avait pas d’autre choix à présent que de réussir. Daren avait du mal à rester la tête hors de l’eau, mais il tenta de s’exécuter. D’un effort surhumain, il souleva sa jambe droite, et le bras qui l’attirait vers les profondeurs sortit lui aussi de l’eau. Il entendit alors un sifflement qui passa près de son oreille, suivi d’un bruit de chair tranchée. La pression autour de sa cheville se desserra, et il saisit sa chance pour remonter. Jaheira l’empoigna, le tira hors du lac, et tous les quatre firent demi-tour rapidement, avant que d’autres créatures ne surgissent de la surface.

Daren grelottait, et l’air glacial de la grotte mordait ses chairs. Il se sécha comme il put, et se tourna vers Imoen.

− M-Merci…, bredouilla-t-il en grelottant. Tu m’as encore sauvé la vie, tu sais ? Je commence à me demander ce que je ferais sans toi…

Imoen baissa les yeux, qui se brouillèrent de quelques larmes. Si elle avait été plus forte, elle n’aurait pas eu besoin de tenter cet acte impossible. C’était la moindre des choses que de lui avoir sauvé la vie.

− Ton tir n’était pas mauvais, commenta Jaheira.

− Pas mauvais ?, s’insurgea Khalid. Tu veux dire que c’était un coup de maître ! Bravo petite, tu es redoutable un arc à la main.

Imoen s’était légèrement empourprée, et s’inclina pour remercier Khalid de son compliment.

− Qu’est… qu’est ce que… c’était…? Ces… choses… ?, demanda Daren à Jaheira, tout en claquant des dents.

Jaheira avait un air sombre et semblait préoccupée. Daren se doutait bien que ce qu’ils venaient de rencontrer était dangereux, mais voir Jaheira ainsi le mettait d’autant plus mal à l’aise.

− Ces… créatures, commença-t-elle, ces créatures ne sont pas naturelles. Elles n’appartiennent pas à la Balance. Ce sont ce qu’on appelle des morts-vivants.

Des morts-vivants. Daren connaissait ces odieuses répliques de vie humaine. Non pas qu’il en ait déjà rencontrées auparavant, mais de nombreux faits et légendes en faisaient état. C’étaient des corps ramenés à une vie sans âme par de puissants mages, ou encore par la volonté de divinités plus maléfiques les unes que les autres. Si ses souvenirs étaient bons, ces créatures, bien que piètres combattantes, étaient extrêmement difficiles à vaincre de manière définitive. On avait beau les mettre en pièces, les seules armes ne suffisaient pas à s’en débarrasser facilement.

Alors qu’il continuait tant bien que mal à se sécher et à se réchauffer, de nombreuses questions se heurtaient dans son esprit. Qui pouvait bien avoir créé de telles abominations, ici, perdues au plus profond des mines de Nashkel ? Quels ennemis les attendaient de l’autre côté de ce pont sinistre ? Et surtout, comment allaient-ils le franchir, ce pont ? À voir les visages de ses compagnons, tous se demandaient la même chose.

− Mais… comment peut-on tuer quelque chose qui est… déjà mort ?, demanda Imoen, d’une voix inquiète.

Khalid eut un petit rire nerveux, et lui répondit.

− Justement… on ne peut pas. Peut-être peut-on les mettre hors d’état pendant quelques instants avec quelques coups d’épées, mais s’ils sont suffisamment nombreux là-dessous, il y en aura toujours pour nous barrer le passage… Néanmoins…

Il s’était arrêté, et échangea un regard avec sa femme d’un air entendu.

− Quoi ? Qu’y a-t-il ?, demanda Daren. Qu’est ce qu’on peut faire ?

− Hé bien…, reprit Khalid, on devrait pouvoir réussir à passer si on s’en débarrasse d’un grand nombre en même temps. Le problème avec ces zombies, c’est que s’ils sont nombreux et qu’on les combat en petit nombre, les premiers se relèveront alors que nous aurons à peine fini les derniers. À ce rythme, inutile de dire ce qui se passera, même si l’on est préparé. Par contre, s’ils tombent tous ensemble, ou presque, cela nous laissera suffisamment de temps pour franchir le pont, et continuer notre avancée.

L’idée était bonne, mais sa réalisation n’était pas aussi évidente à mettre en place. Ils n’avaient que peu de matériel, et aucun ne semblait répondre à ces critères.

− Daren, Imoen, vous avez encore de l’huile pour vos torches ?, demanda Jaheira.

Imoen fouilla rapidement son sac.

− Il me semble bien, oui. Il m’en reste pas mal.

− Moi aussi, renchérit Daren.

− Bien. Allez l’étaler sur le pont. Gardez-en juste le minimum pour faire fonctionner quelques torches.

Daren avait compris le plan, mais il doutait qu’il pût fonctionner, vu qu’ils n’avaient que peu de combustible à faire brûler.

− Un peu d’huile va suffire à faire brûler tout un corps ?, demanda Daren, incrédule. Il nous faudrait aussi des tissus, pour que ça prenne plus vite, non ?

Jaheira eut un léger sourire.

− Ça, je m’en charge…

Daren et Imoen avaient rassemblé leurs affaires, et se préparaient à mettre en action leur entreprise. Tout à coup, une, deux, trois, puis une vingtaine de mains visqueuses agrippèrent le rebord, et commençaient à grimper. Des corps sans vie à qui il manquait parfois des chairs, le regard mort, venaient de se hisser hors des yeux, et titubaient en boitant vers leurs proies. Un râle rauque résonnait parfois de leur reste de gorge, ce qui les rendait d’autant plus terrifiants. Daren jeta son huile au sol, imité par Imoen, et recula vers ses compagnons. Les zombies, dénués d’intelligence, n’avaient que faire d’un quelconque plan de l’adversaire et n’avançaient que dans le but d’assouvir les ordres de leur maître, sans doute de mettre fin à la vie de quiconque s’approchait d’ici. Jaheira s’était accroupie, les mains jointes, son visage fermé et concentré à l’extrême. Khalid se tourna vers Daren et lui lança :

− Prépare ton briquet !

Daren s’exécuta, et sortit l’instrument de son sac, prêt à recevoir les ordres. Une quinzaine de zombies étaient sortis du lac à présent, et s’avançaient dans leur direction, foulant le sol recouvert d’huile. Tout à coup, Jaheira posa une main au sol, la paume contre la roche, et un léger tremblement fit vibrer la terre. Des plantes poussèrent à même la pierre, et s’enroulèrent autour des morts-vivants, entravant leur marche.

− Maintenant !, cria Khalid.

Daren tourna la molette de son briquet. Mais rien ne se produisit. Il recommença, une fois, deux fois. Rien. La mèche à l’intérieur était encore humide, et il était impossible d’en faire sortir la moindre étincelle. Les zombies se débattaient, et les lianes qui les enserraient commençaient à céder sous leurs coups.

− Imoen ! Fais quelque chose !, lui lança Daren, paniqué.

Il continuait à triturer sa mèche, soufflant et grattant, mais aucun résultat ne venait. Imoen comprit aussitôt où voulait en venir son compagnon, et elle sortit de son sac une poudre grisâtre. Elle prononça quelques paroles, et la lança en avant. À peine avait-elle quitté sa main que la poudre se mit à rougir, puis à s’enflammer. En un instant, tout s’embrasa. Les plantes se consumèrent, et les créatures piégées entre les lianes prirent feu en un instant. Quelques secondes plus tard, les corps calcinés s’effondrèrent au sol, et retombèrent dans les eaux troubles derrière eux.

− Maintenant, vite !, lança Jaheira, sa main désignant le pont.

Ils franchirent le passage rocheux aussi vite que leur permettait la roche glissante, et en quelques minutes, ils atteignirent l’autre rive. Le monticule de pierre dissimulait en réalité l’entrée d’une grotte, et on distinguait à présent une lumière en provenance de la galerie qui s’y enfonçait. Comme ils l’avaient deviné, cette caverne était habitée, et celui qui y demeurait ne pouvait être que la source des troubles dans la mine.

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