L’antre du Mal

Le nouveau tunnel descendait doucement, et semblait davantage fréquenté. Moins de poussière et des torches fixées aux murs témoignaient de la présence de quelqu’un en ces lieux. Un peu plus loin, le tunnel se divisa en trois. Les passages en face et sur la gauche semblaient plus sombres, mais de celui de droite, on apercevait de la luminosité. Daren ferma les yeux et retint sa respiration. Quelques bruits discrets, des raclements sur le sol, des bruits de pas… Il n’y avait pas de doute, quelqu’un se trouvait ici.

− À mon signal…

C’était Jaheira.

− On prend sur la droite, et on avance tous ensemble.

Elle avait parlé d’une voix si basse que Daren avait eu de la peine à déchiffrer son ordre. Il tira doucement son épée, prêt à réagir. La personne dans la pièce semblait faire les cents pas, et manipulait vraisemblablement quelques parchemins qu’on distinguait à de légers froissements de feuilles. Les bruits de pas s’arrêtèrent tout à coup, remplacés par le raclement d’une chaise puis un léger toussotement. Jaheira tendit alors le bras vers l’avant, et s’engouffra dans la galerie de droite, suivie de ses compagnons.

La galerie débouchait tout de suite dans une sorte de caverne, qui ressemblait en réalité plutôt à une pièce d’un manoir. La grotte avait été aménagée comme une véritable habitation, et on trouvait là tapis et mobiliers en tous genres. Un repas était même encore présent sur un coin de table. Au fond de la pièce, près du plafond, trônait un imposant symbole représentant un crâne devant un soleil noir. Le symbole de Cyric, dieu du Meurtre et du Mensonge. Et au milieu de cette pièce, assis près d’une table, un homme au regard fou se leva aussitôt en les apercevant.

− Qui êtes-vous ?, tonna-t-il en pointant vers eux un doigt accusateur. C’est Tazok qui vous envoie, c’est ça, hein ?

Tazok ? Jaheira et Daren s’échangèrent un regard le plus rapidement possible. Cet homme les prenait visiblement pour d’autres, et ils devaient improviser. Daren se décida alors, et il n’eut à peine le temps d’ouvrir la bouche que l’autre homme avait déjà continué.

− Tout le fer qui sort de cette mine est contaminé ! C’est quoi le problème ? Je vous préviens, je ne me laisserai pas faire comme ça !

Apparemment, ils n’avaient pas usurpé une identité qui leur permettrait de s’en sortir facilement. Ils devaient tenter quelque chose avant que la situation ne devienne incontrôlable.

− Je…, improvisa Daren. Oui, Tazok nous a demandé de venir voir comment se déroulaient les opérations.

Il préféra ne pas en dire plus, laissant l’occasion à l’autre homme de leur donner davantage d’informations.

− Et mes kobolds vous ont laissés passer, armés comme vous êtes ? Je ne serai pas dupe ! Par Cyric, vous êtes des assassins et je me défendrai !

− Attendez, lança tout de suite Jaheira, tentant d’apaiser la situation.

L’homme s’immobilisa un instant, et la regarda d’un air soupçonneux.

− Nous pouvons discuter, n’est ce pas ?

Elle avait pris un ton le plus calme possible, mais Daren aperçut sa main, dissimulée derrière son dos, qui se posait délicatement contre la paroi. Il avait compris le plan de Jaheira, et lui-même se tenait prêt à un quelconque signal pour entrer en action. Elle semblait concentrer son énergie contre la roche, sans doute pour en faire sortir quelques plantes, comme elle savait le faire. L’homme l’écoutait d’un air dubitatif, et soudain, sa moue se transforma en un rictus abominable.

− Ah ah ah ! Vous me prenez vraiment pour un imbécile ! Vous croyez vraiment que je ne ressens pas votre minable pouvoir, ici ? Vous êtes des imposteurs, et vous allez mourir en ces lieux ! À MOI LA GAAARDE !!

En un instant, des dizaines de kobolds surgirent de l’autre côté du couloir, et foncèrent sur eux en hurlant. Khalid et Imoen qui étaient restés en arrière dégainèrent leurs armes et se préparèrent au combat. Jaheira fit signe à Daren de leur prêter main forte, et elle se retourna en posant ses deux mains contre le mur. Des lianes surgirent du sol devant les kobolds, et s’enroulèrent rapidement autour des créatures. L’homme releva les sourcils, impressionné, puis éclata de rire à nouveau.

− Tes pouvoirs ne te seront d’aucune utilité ici, druide.

Les plantes qu’avait faites pousser Jaheira se flétrirent en un instant et noircirent, retombant au sol en une poussière grise. Elle regarda ce spectacle, horrifiée et impuissante. Daren était lui aussi très inquiet : il n’avait encore jamais vu la magie de Jaheira mise en échec ainsi, et aussi facilement. Qui était cet homme pour disposer d’un tel pouvoir ? Khalid et Imoen peinant à tenir leur position sous le nombre, Daren et Jaheira coururent à leur secours. Les kobolds n’étaient pas de bons combattants, mais malgré leurs pertes, ils arrivaient toujours plus nombreux en renfort. L’homme derrière eux riait toujours de plus belle.

− Va t’occuper de ce prétentieux !, lança Jaheira à Daren.

Il se retourna, laissant les trois autres maîtriser la situation. L’homme avait cessé de rire en entendant les paroles de Jaheira, et il s’était accroupi de manière étrange près du sol. Que faisait-il ? Il semblait tout à coup en transe, tenant ses deux mains devant lui, la paume face à la terre. Daren s’approcha, l’épée tirée, mais au moment de porter son coup, une main le saisit par la jambe. Une main squelettique, sortie de la roche. La main lâcha rapidement sa prise, et ce fut un corps tout entier qui s’extirpa du sol. Un corps sans peau ni chair. Un squelette. Daren avait le souffle coupé. Ces restes d’os revenus à la vie le fixaient de leurs orbites vides et terrifiantes. L’homme se redressa, et reprit son rictus démoniaque.

− Alors, que dis-tu de mes laquais ?

Le squelette tourna son crâne vers Daren. Il n’était pas armé, mais il tendait ses doigts osseux devant lui, cherchant à l’étrangler. Daren se ressaisit à la dernière seconde et abattit son épée sur la créature. Le squelette chancela légèrement, puis reprit son avancée inéluctable. Derrière lui, Imoen, Khalid et Jaheira avaient sérieusement entamés la garde rapprochée de kobolds, et semblaient en avoir bientôt terminé. L’homme bomba alors le torse, et leur cria à tous :

− Alors comme ça, vous croyez pouvoir me vaincre si facilement, moi, Mulahey, le représentant de Cyric en ces lieux ? Que vos corps périssent sous Ses coups, et vous rejoindrez ensuite mon armée !

À peine eut-il achevé sa phrase qu’un éclair d’un violet tirant sur le noir emplit l’air, et aveugla un instant les quatre compagnons. Une fois la lumière dissipée, une scène des plus horribles se déroula sous leurs yeux : les corps des kobolds tués quelques minutes auparavant se liquéfièrent aussitôt, et leurs chairs d’un noir pourrissant se mirent à bouillir et à couler. Soudain, leurs corps, ou plutôt le squelette qui en restait, se relevèrent et se positionnèrent en boitant autour de leurs proies. Ils ne ressemblaient plus en rien aux créatures qu’ils avaient été, si ce n’était leur silhouette légèrement courbée. Leurs yeux maintenant morts, ils se tenaient immobiles, d’une manière surnaturelle, attendant un simple mot de leur maître pour tuer. Daren, Khalid, Jaheira et Imoen s’étaient regroupés dos à dos, et observaient ce spectacle effrayant sans savoir quoi faire. Ils avaient réussi à franchir péniblement ce pont infesté de morts vivants au dehors, mais ils étaient à présent dans une situation plus que critique. Jaheira leur murmura alors à tous.

− Si on se débarrasse de lui, ses créatures tomberont.

Daren avait bien reçu le message, et était déjà en train de planifier une offensive, cherchant désespérément une faille dans l’organisation ennemie.

− Bien essayé, dit l’homme à l’attention de Jaheira d’un ton hautain, mais rien ne se passe ici sans que je ne le sache, souviens-t’en.

Jaheira serra les poings, et murmura à Daren d’une voix à peine audible.

− Pendant qu’il incante, il y aura une faille…

− Tuez ces insectes maintenant !, ordonna-t-il à ses serviteurs.

Et les kobolds passèrent à l’attaque. Ils ne se battaient pas mieux qu’auparavant, mais ne connaissaient plus la peur et n’existaient à présent que dans un seul but, tuer. Daren respirait rapidement, tous ses sens en éveil. Il devait riposter aux attaques des squelettes, et à la fois jeter un œil à leur invocateur maléfique, guettant une occasion de l’attaquer. Mais c’était comme s’il lisait dans ses pensées. Il y avait toujours quelques créatures qui se positionnaient entre eux, coupant court à toute tentative de sa part. Imoen était épuisée par le combat, et Khalid qui avait lui aussi soutenu l’assaut depuis le début commençait à montrer quelques signes de fatigue malgré son entraînement. La situation n’était pas brillante, mais au prix d’efforts surhumains, ils parvinrent encore une fois à repousser les offensives des kobolds. Ils en avaient mis plusieurs hors de combat, Jaheira leur ayant broyé les os de son bâton, mais au prix essuyés de douloureuses blessures.

− Comment osez-vous ?, hurla Mulahey. Je vais vous réduire en bouillie, maintenant !

Quelques kobolds virent se positionner devant lui, bloquant toute attaque, et il leva les bras au ciel en adressant des prières funestes à son maître. Daren tourna la tête un instant, et aperçut les cadavres d’innombrables kobolds qui avançaient maladroitement près de l’entrée de la grotte. Il devait probablement conserver des corps dans d’autres pièces, prêts à se relever à son appel. Au milieu de ces créatures, d’autres plus grandes étaient vraisemblablement les cadavres des mineurs qui avaient péris lors des attaques dans la mine. Une trentaine de morts-vivants les encerclaient à présent, et la mince lueur d’espoir qu’ils entretenaient faiblissait encore davantage. Ils étaient épuisés et abattus, alors que leurs assaillants ne connaissaient aucun de ces sentiments. Daren haletait et peinait à retrouver son souffle. Ils semblaient si nombreux, si indestructibles. Ils n’étaient que quatre, et luttaient à dix contre un. L’homme dicta son ordre à ses serviteurs d’un seul mot, et ils chargèrent une nouvelle fois. Daren para, esquiva, et porta tant bien que mal des coups de son épée qui devenait plus lourde à chaque fois qu’il se relevait. Ses mains étaient moites, et il ne pouvait pas tenir beaucoup plus longtemps. Sentant ses dernières forces s’épuiser, il se décida à tenter une ultime attaque sur l’homme qui dirigeait ces pantins. Il se fraya un passage à travers les squelettes, et chargea de toutes les forces qui lui restaient. Il heurta sa cible de plein fouet, et celle-ci tomba presque à la renverse. Le regard dément, l’homme dévisagea celui qui venait de l’atteindre sans comprendre ce qui s’était produit. Daren brandit son épée au-dessus de sa tête, prêt à mettre fin à l’affrontement, et ressentit alors une douleur fulgurante à la cuisse. L’un des kobolds avait saisit ce moment d’inattention pour lui porter un coup de son épée rouillée. Daren perdit l’équilibre, et tomba à genou. Il était à la merci de son adversaire, et n’avait plus que quelques instants à vivre. Il allait mourir ici, c’était inévitable. Ses trois compagnons ne pouvaient pas l’aider, et ne s’étaient sans doute même pas aperçu de là où il était. Ils se battaient pour leur propre survie, et il était encore moins sûr qu’ils s’en sortent indemne.

− Adieu, insecte, lui adressa l’homme qui se dressait devant lui, et qui venait de lever à nouveau les bras au ciel.

Ses mains devinrent à nouveau pourpres, et Daren sentit un mal terrible se concentrer au-dessus de ses épaules. Il ferma les yeux. Etait-ce douloureux de mourir ainsi ? De nombreuses questions sans réponses lui traversèrent l’esprit, et il se souvint de Château-Suif. De son père, Gorion. Il ne serait pas là pour le sauver, cette fois. Le bruit de la bataille semblait lointain, comme si son âme venait déjà d’emprunter le chemin des morts. Il n’avait plus peur maintenant. Il allait rejoindre son maître.

Soudain, une sorte de piaillement retentit vivement au-dessus de lui, suivi d’un cri de surprise. Une voix forte et familière tonna alors par-dessus le tumulte qui régnait dans la grotte.

− Vise les yeux, Bouh ! Vise les yeux !!

Daren releva aussitôt la tête, et découvrit son agresseur, les mains sur le visage, tentant d’y arracher une petite créature orangée qui visiblement le mordait férocement. Un coup d’une force incroyable balaya la mêlée, et des os broyés volèrent dans la pièce. Daren, Jaheira, Khalid et Imoen avaient tous tournés la tête dans la même direction : Minsc venait d’arriver, et il était visiblement très en colère.

− Bottons les fesses du Mal, Bouh ! Nous ne laisserons rien intact !

Il était déchaîné, et rien ne semblait résister à son passage. Revigorés par son arrivée, les trois autres avaient retrouvés leur force, et pourfendaient avec rage leurs ennemis. Bouh finit par sauter du visage de son assaillant, qui était abasourdi par le colosse qui dévastait son armée. Son visage se durcit alors, et il concentra toute l’énergie qui lui restait dans ses mains, tentant un dernier acte dévastateur. Daren souffrait toujours à la cuisse, mais se releva d’un coup de l’autre jambe, et plaqua son adversaire contre la roche.

− Tu ferais mieux d’arrêter tout ça, sinon tu vas y passer !, lui adressa-t-il en guise de dernier avertissement, l’ayant mis en joue de son épée.

L’homme hésita un instant, puis d’un geste traître, il rapprocha ses deux mains encore suintantes de magie maléfique vers son visage. Daren avait anticipé l’attaque, et lui enfonça la pointe de son épée en plein cœur, l’embrochant contre la paroi. L’homme eut un regard étonné et hoqueta fortement, du sang coulant de ses lèvres. Ses yeux firent un dernier mouvement, puis s’immobilisèrent enfin. Il était mort.

À même instant, ses invocations diaboliques se disloquèrent tels de vulgaires jouets, laissant place à un véritable champ d’ossements. Minsc, Khalid, Jaheira et Imoen, qui venaient de réaliser la situation, avaient maintenant le regard tourné vers Daren. Le soulagement et la joie se lisaient sur leur visage. Minsc avait levé un pouce en signe de victoire, Bouh sautillant allégrement autour de ses épaules. Une voix féminine roulant légèrement les « r » s’éleva alors derrière eux.

− Bonsoir les amis. Tout va bien, à ce que je vois ?

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