Retour de mission

Tous les quatre saluèrent chaleureusement Minsc et Dynahéir. Daren se releva tant bien mal, épaulé par le colosse au tatouage violet, tandis qu’Imoen se jeta au cou de la magicienne. Une ambiance de joie et de soulagement régnait dans cette caverne perdue au plus profond des Monts Brumeux.

− Vous nous avez vraiment sauvé la mise, tous les deux. Que diriez-vous qu’on aille réclamer la prime ensemble, et qu’on partage la récompense ?, proposa Jaheira à leurs deux sauveurs.

− Ça me semble en effet équitable, répondit Dynahéir. Minsc et moi-même n’avons pas besoin d’autant d’or pour pouvoir vivre, et nous partagerions avec vous volontiers.

− Vous nous suiviez ?, continua Khalid, ou alors êtes vous arrivés ici par hasard à ce moment là ?

Dynahéir eut un léger sourire aux lèvres.

− Disons que nous n’avions pas reçu l’autorisation officielle d’entrer dans les mines. Nous avons repéré la zone d’entrée, et j’ai… fait usage de persuasion afin que les gardes soient un peu plus, comment dire… compréhensifs.

− Vous voulez dire que vous les avez…, commença Imoen, effarée.

− Nous n’avons tué, ni même blessé qui que ce soit là-haut, rassure toi petite, compléta aussitôt Dynahéir. La magie a bien d’autres vertus que celle d’ôter la vie. Bref, disons que nous avons nous aussi arpenté les galeries de cette mine à la recherche d’informations. Et quand nous avons trouvé cette caverne, nous sommes restés bloqués un petit moment par quelques créatures mort-vivantes. Nous avons fini par passer tout simplement au-dessus, et quand nous sommes arrivés, nous avons entendu une bataille. C’est là que nous sommes intervenus. Voilà notre histoire.

Daren ne savait pas pourquoi, mais même s’il ne connaissait que depuis peu ces deux là, il leur faisait spontanément confiance. Minsc était un homme simple, et sûrement incapable du moindre mensonge. Quant à Dynahéir, elle dégageait une sagesse et une clairvoyance indiscutables. Sans parler les rudiments de magie qu’elle avait pris le temps d’enseigner à Imoen. En réalité, c’était plutôt à eux de se montrer digne de confiance envers elle. Jaheira ne leur avait pas demandé leur avis, mais partager la récompense qu’offrait le maire lui avait paru une excellente idée, et il n’envisageait pas une autre solution. Sa douleur à la cuisse le relança tout à coup de manière fulgurante, et il dut s’accroupir un instant, en poussant un gémissement.

− Daren ! Ça va ? Tu es blessé ?, accourut Imoen, soudain inquiète.

− Je… un des kobolds m’a transpercé la jambe tout à l’heure… Ça me fait vraiment mal maintenant…

− Allonge-toi, ne bouge plus, lui répondit-elle. Jaheira va s’occuper de ça, ça va aller.

La druide venait en effet de s’approcher, inspectant sa blessure.

− C’est un sale coup que tu as reçu. Je vais m’en occuper. Ça va peut-être faire mal un instant, mais il t’a vraiment amoché.

Daren serra les dents en fermant les yeux, attendant que Jaheira cicatrise sa blessure. Il perçut un instant une lumière bleue, et une vive douleur se répandit de sa jambe, irradiant dans tous son corps. En quelques secondes, tout s’arrêta.

− Voilà, c’est fini, annonça Jaheira. Attends un peu pour te relever. On va rester là le temps de fouiller les lieux de toute façon. Reste assis et ne bouge pas.

Il se redressa, et s’appuya sur un barreau d’une table qui tenait encore debout. Imoen, à son côté, avait le regard concentré sur quelque chose, derrière lui, au fond de la pièce.

− Regardez, là. Elle désignait le symbole de Cyric, suspendu en haut du mur. Ça ne vous rappelle rien ?

Jaheira regarda à son tour le symbole d’un air dégoûté, et haussa les sourcils.

− C’est le symbole d’une divinité maléfique, Cyric. Il représente un soleil noir devant lequel est dessiné un…

Elle s’arrêta tout à coup, comprenant ce qu’Imoen venait elle aussi de remarquer.

− Le médaillon du kobold, conclut-elle. Tu as parfaitement raison, Imoen. Ces kobolds étaient bel et bien aux ordres de ce type.

− Parfait, renchérit Dynahéir. Nous retournons à l’auberge tous les deux. Nous repartirons bientôt parcourir le pays à la recherche d’un autre travail, mais avant cela, que diriez-vous de nous y retrouver demain soir ? Nous irons voir le maire ensemble, et fêterons notre victoire autour d’un bon repas, qu’en dites-vous ?

Tous les quatre acquiescèrent, avant que Dynahéir et Minsc ne prirent le chemin de la sortie en saluant leurs camarades. Khalid et Jaheira s’échangèrent un long regard. Ils semblaient préoccupés, sans que Daren en comprenne la raison.

− Qu’est-ce qui se passe ?, demanda-t-il alors. On a bien résolu cette enquête, non ? Ou alors il se passe quelque chose que j’ignore ?

Jaheira se tourna vers lui.

− Les problèmes de la mine de Nashkel sont effectivement résolus. Mais nous ne savons pas pour le moment qui est derrière tout ça. Tu te rappelles comment cet homme nous a appelés quand nous sommes entrés tout à l’heure ?

Daren hocha de la tête.

− Cela signifie qu’il y a un cerveau au-dessus. Quelqu’un qui tire les ficelles. Notre objectif premier était bien de résoudre ce problème de mine. Mais en le résolvant, d’autres problèmes beaucoup plus importants ont fait surface. Et…

Elle s’arrêta un instant.

− Et quoi ?, demanda aussitôt Daren.

− Et, si vous êtes partant tous les deux, je vous propose de continuer l’enquête ensemble. Tous les quatre.

Imoen eut un sourire radieux. Daren n’en croyait pas ses oreilles, et mit un moment à réaliser ce que Jaheira venait de leur proposer.

− Je… Bien sûr ! Avec grand plaisir !, conclut-il avec un tel enthousiasme qu’il en oublia presque sa jambe.

− Fouillez-moi ce bazar, leur dit-elle en changeant de sujet, et en désignant les bureaux et armoires qui bordaient la pièce. Il doit bien y avoir quelque chose qui en vaille la peine ici.

Khalid, Jaheira et Imoen s’affairèrent dans les décombres de la pièce, à la recherche d’indices quelconques. Soudain, Imoen s’écria :

− J’ai quelque chose ! Là, dans le bureau.

Elle tenait des rouleaux de parchemins, ainsi qu’un grand livre qui ressemblait à un registre.

− Regardez !, dit-elle en désignant le livre. Des noms, des chiffres, des horaires, des dates. Et des croix cochées en bout de ligne. Ça représente quoi à votre avis ?

Ils observèrent les pages d’un air pensif, puis Khalid proposa :

− Les chargements de minerai contaminés avec les dates et heures de passage, sans aucun doute.

Jaheira acquiesça.

− Et tu as trouvé quoi d’autre ?, demanda-t-elle.

Imoen lui montra les deux parchemins qu’elle venait de ramasser.

« Le 8 Alturiak 1373,

Mon serviteur Mulahey,

 

Je vous ai envoyé les kobolds et le poison minéral dont vous avez besoin. Votre tâche consiste à contaminer tout minerai de fer quittant cette mine. Ne révélez pas votre présence aux mineurs ou vous serez jeté à l’eau par les soldats de la garnison locale. Mes supérieurs ont récemment fait appel aux services des membres du Frisson et des mercenaires des Griffes Noires. Avec ces soldats à ma disposition, je devrais être capable de détruire tout convoi de fer entrant dans la région depuis le Sud ou l’Est. Je ne veux pas m’occuper du fer provenant des mines de Nashkel, alors n’échouez pas.

Tazok. »

− Tazok, tiens donc…, dit Jaheira. En tout cas, ce parchemin est une preuve convaincante des agissements de ce Mulahey ici.

− Par contre, il semble que nos soupçons d’une organisation supérieure soient fondés, ajouta Khalid. Je connais ces « Frissons » et ces « Griffes Noires » dont il est question dans ce message. Du temps où j’étais milicien, ces noms étaient déjà connus. Ce sont deux noms de troupes de brigands et de mercenaires en tout genre qui sillonnent la Côte des Epées depuis des années. Si mes souvenirs sont bons, leurs repaires étaient dans le nord du pays à l’époque…

Imoen était encore affairée autour d’un autre bureau. Jaheira déplia l’autre parchemin, et le parcourut à haute voix.

− Ah, celle-ci est beaucoup plus récente. Ecoutez un peu.

« Le 25 Tarkash 1373,

 

Mon serviteur Mulahey,

 

Votre progression dans le détournement du minerai de fer n’est pas aussi efficace que prévue. Comment avez-vous pu être assez stupide pour permettre à vos kobolds de tuer les mineurs ! Maintenant que votre présence est connue, méfiez-vous des ennemis envoyés pour contrecarrer votre opération. Votre tâche est extrêmement simple : si vous continuez à montrer que vous n’êtes pas l’homme de la situation, vous serez remplacé. Je n’enverrai pas les kobolds que vous avez demandés car j’ai besoin de toutes mes troupes pour arrêter la circulation de fer dans cette région. Je joins à ce message un peu plus du poison minéral dont vous avez besoin. Si vous rencontrez le moindre problème, envoyez un message à mon nouveau contact à Berégost. Son nom est Tranzig, et il logera à l’auberge de Feldpost.

 

Tazok. »

Daren comprenait mieux à présent la raison pour laquelle Mulahey était si vigilant à leur arrivée. Son supérieur, Tazok, venait de lui donner un sévère avertissement. Il se disait intérieurement qu’il avait eu bien raison, car c’était effectivement les attaques de mineurs et des rumeurs sur les créatures qui hantaient ces mines qui les avaient conduits jusqu’ici.

− Regardez-moi ça !, clama Imoen, toute excitée. Je crois que j’ai touché le gros lot !

Elle était sous une table, et leur faisait signe à tous d’approcher. Daren essaya de bouger sa jambe, et se leva péniblement.

− Je crois que j’ai trouvé une sorte de coffre dissimulé dans la paroi.

Elle tira une poignée, et dévoila un grand compartiment rempli de petites fioles qui dégringolèrent à l’ouverture de la porte.

− Ça ressemble à ce qu’on a trouvé là-haut, non ?

Elle en sortit une à la lumière, et la montra à ses compagnons.

− Mais celles-ci sont encore pleines, remarqua Khalid. C’est donc bien ce qui pourrit le fer d’ici, si l’on en croit la lettre de ce Tazok.

− On va en ramener une ou deux, histoire d’étayer notre dossier, proposa Jaheira.

Elle marqua une pause, pensive, et conclut.

− Bon, on va remonter, je pense qu’on a fini ici.

Elle rassembla ses affaires, mais son regard était toujours fixé sur le fond de la pièce.

− Je n’aime vraiment pas ce symbole… Ce Cyric est un dieu maléfique, et ça me dérange vraiment de laisser cette… décoration au fond de la pièce. Khalid ? Tu en penses quoi ?

Khalid avait déjà sortit une torche, et commençait à faire brûler le trophée suspendu au mur. Tous les quatre ramassèrent leurs équipements, et sortirent de cette caverne infernale.

Le chemin du retour fut bien plus détendu. Avec la mort de Mulahey, les morts vivants dissimulés sous l’eau étaient revenus à l’état de cadavres véritables, et le groupe pouvait remonter les galeries sans être perpétuellement aux aguets d’une attaque quelconque. Ils arrivèrent enfin à la nacelle permettant de rejoindre la surface. Le passeur, qui était endormi à leur arrivée, fut presque étonné de les revoir indemnes, et les fit remonter en actionnant son mécanisme. Daren avait envie de lui annoncer la bonne nouvelle tout de suite, mais Jaheira leur avait dit qu’elle préférait attendre d’en parler au maire en premier lieu. Après tout, elle avait l’expérience de ce genre de chose, et mieux valait lui faire confiance à ce sujet.

Ils arrivèrent enfin à l’extérieur. Dehors, il faisait nuit noire. Deux gardes surveillaient toujours l’entrée, mais ce n’était pas les mêmes qu’à leur arrivée. Les mineurs et les soldats qui n’étaient pas en faction dormaient dans les petites baraques de bois construites un peu partout dans la fosse. Ils prirent le même sentier qu’à l’aller, et cheminèrent en direction de Nashkel. Sur le trajet, Imoen, plus silencieuse qu’à son habitude depuis leur départ, s’approcha de Jaheira et lui demanda :

− Excusez-moi, j’ai entendu ce mot tout à l’heure… Vous êtes une… druide ?

Jaheira n’aimait pas vraiment parler d’elle, et Daren s’attendait à ce qu’elle lui réponde de se mêler de ses affaires. Il avait lui-même osé une ou deux questions un peu plus personnelles à plusieurs reprises, mais la réponse avait été invariablement négative, ou au mieux très évasive. Les évènements qu’ils venaient de traverser avaient à l’évidence resserré leurs liens, car elle consentit à lui donner quelques explications.

− Il y a des gens qui vénèrent les dieux de la nature, comme d’autres qui prient Heaume ou Lathandre. Je crois en l’équilibre de toutes choses, et j’essaye autant que je peux de rétablir ce qu’on appelle « la Balance ». Et… comment t’expliquer, ceux d’entre nous les plus dévoués reçoivent des pouvoirs de ces dieux. Des pouvoirs qui nous permettent un certain contrôle sur les éléments naturels. Comme guérir des blessures ou encore faire pousser des plantes, comme tu as pu remarquer.

Imoen l’écoutait, ébahie, et Daren qui n’avait rien perdu de leur entretien était lui aussi bouche bée. Jaheira était donc une sorte de prêtresse. Il avait lu de nombreuses choses aux sujets de ces personnes qui étaient en contact proche avec les dieux, et Gorion lui avait toujours dit qu’il devait se méfier de ceux dont la divinité prônait la mort et la destruction, comme ce Cyric. Daren s’immisça dans la conversation, et se risqua alors à une question.

− Et vous alors ? Vous êtes de quel côté ? Je veux dire, votre divinité vous demande quel genre de service ?

Jaheira se tourna vers Daren, et le regarda dans les yeux.

− Si tu ne savais rien à ce sujet, comment jugerais-tu mes actes ?

Il ne s’attendait pas à cette réponse, et se sentait maintenant gêné d’avoir posé une telle question. Comment pouvait-il mettre en doute les intentions de Jaheira, alors qu’elle avait toujours tout fait pour améliorer la situation du pays ? Il allait s’excuser, mais elle reprit avant qu’il n’ait ouvert la bouche.

− Tu as raison de te poser cette question, en fait. Mais nous ne servons pas notre divinité au premier sens du terme. Nous essayons simplement de faire respecter au mieux quelques grands principes, comme celui de l’équilibre des choses. Et ces kobolds et ce fer contaminé dans la mine contribuent au risque d’une guerre, qui est le plus grand déséquilibre s’il en est.

Elle avait à peine terminé que Khalid se plaça juste à côté d’elle, et posa son bras autour des épaules de sa femme, attirant sa tête contre la sienne. Ils marchèrent ainsi un moment, amoureusement l’un contre l’autre. Daren et Imoen avaient eu les réponses qu’ils souhaitaient, et marchaient légèrement en retrait pour pouvoir échanger leur point de vue sur les révélations de Jaheira sans être entendus. Peu de temps avant les premières lueurs du jour, ils atteignirent Nashkel. Chacun alla se coucher dans sa chambre, et s’endormit rapidement, exténué par la longue et épuisante journée qu’ils venaient de vivre.

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