Rêve et réalité

Le lendemain, Daren s’éveilla en pleine forme. Il avait dormi profondément, et la sensation du devoir accompli lui avait procuré un sentiment de plénitude sans pareil. Pour la première fois, Jaheira et Khalid dormaient encore alors que lui-même se levait. Imoen était attablée à l’auberge comme à son habitude, et avait reprit la lecture assidue de son tome de magie. Leurs deux compagnons se levèrent une petite heure plus tard, et tous les quatre déambulèrent entre le village lui-même et le cirque « Festival » tout l’après-midi. Ils savouraient tous un peu de calme et de repos, après leur exploit de la veille. Le soir tombant, ils revinrent à l’auberge où ils avaient rendez-vous avec Minsc et Dynahéir.

− Minsc et Bouh sont heureux de revoir les héros !, leur lança le géant de sa voix tonitruante, à peine avaient-ils franchi le pas de l’auberge.

Toutes les têtes se tournèrent vers eux un instant, mais les habitués avaient rapidement compris en quelques jours que Minsc parlait souvent beaucoup et fort, et sans que l’on comprenne toujours pourquoi. Peu après son intervention, tous étaient déjà retournés à leurs occupations. Imoen fit un timide sourire à Dynahéir accompagné d’un signe de la main, et celle-ci lui répondit de même en l’invitant elle et ses compagnons à s’asseoir avec eux.

− Bonsoir les amis. Nous vous attendions. J’ai commandé pour six, asseyez-vous !

Jaheira la remercia chaleureusement, puis annonça :

− Commencez sans moi. Je dois vous laisser un petit moment. Je descends chercher notre salaire, et je remonte. J’en ai pour quelques minutes. À tout de suite.

Elle se leva, et franchit le rideau qui couvrait l’arrière-salle. Minsc, semblait affamé et se servit une portion généreuse, bientôt imité par les autres. L’ambiance était détendue, et pour une fois depuis longtemps, tous riaient de bon cœur. Jaheira revint quelques minutes après, quatre grosses bourses en cuir pendant à son bras.

− Et voilà ! J’ai même eu le droit à une prime supplémentaire contre les informations qu’on a trouvées sur place !

Elle ouvrit une des sacoches à l’abri des regards indiscrets, et fit miroiter le contenu à ses compagnons.

− Cinq cents pour vous.

Elle tendit deux des gros sacs à Dynahéir.

− Et cinq cents pour nous ! On a de quoi se la couler douce un moment avec ça.

Khalid poussa un soupir désabusé en secouant légèrement la tête.

− Comme si tu allais te la couler douce à un moment de ta vie…

Imoen dut se mordre sévèrement la lèvre inférieure pour ne pas exploser de rire, et son teint passa du rose au rouge vif tandis que des larmes commençaient à se former au bord de ses yeux. Jaheira, facilement vexée, lança un regard noir à son mari et allait répliquer quelque chose, mais devant l’hilarité générale, y renonça et se détendit à son tour. Daren passa une soirée inoubliable, et écouta le rôdeur et sa magicienne narrer leurs exploits incroyables. Ils venaient apparemment de Rashémanie, un royaume à l’extrême Est de Féérune, et il apprit aussi que Dynahéir était une sorcière en son pays. Elle était ici pour une sorte de voyage initiatique, et Minsc, qui faisait lui aussi parti de ce peuple oriental, l’avait escortée et protégée. L’alcool aidant, Jaheira se détendit plus qu’à son habitude, et raconta elle aussi quelques anecdotes sur son enfance, ce qu’Imoen et Daren écoutèrent attentivement de leurs deux oreilles. Ils finirent leur soirée au début de la nuit, et chacun fit alors ses adieux.

− Ravie d’avoir fait ce bout de chemin avec vous, leur adressa Dynahéir.

Minsc s’inclina lui aussi, et Daren vit le moment où ils allaient devoir embrasser Bouh en guise d’adieu.

− Vous pourriez faire équipe avec nous, si vous vouliez, leur proposa Jaheira. Vous savez vous battre, et les problèmes sont légions dans ces régions.

Dynahéir considéra un instant ses propos, et répondit.

− Je suis très flattée que vous me proposiez une telle association, mais nous avons l’habitude de faire équipe tous les deux. Nous arpentons les routes, et nous rendons service à la population lorsque c’est possible.

− C’est dommage, renchérit Khalid. Nous allions reprendre la route vers le Nord, et je suis sûr que si vous êtes à la recherche d’aventure, ce ne sera pas ce qui manquera là où nous allons. Vous êtes sûrs de votre choix ?

Il tourna la tête vers Minsc, le prenant à partie.

− Là où Dynahéir ira, Minsc et Bouh iront !, lui répondit le colosse.

− Je vous remercie sincèrement, mais je pense que nous continuerons tous les deux, reprit-elle. Ce fut un réel plaisir de travailler avec vous.

Elle fit un rapide et discret clin d’œil à Imoen, qui rougit en retour.

− Bon, hé bien adieu alors, conclut Jaheira. Bon voyage à vous, quel qu’il soit.

− Je préfère un « au revoir », lui répondit Dynahéir. Le monde n’est pas si grand lorsqu’on le parcourt continuellement.

− Alors, au revoir ! Et peut être nous reverrons-nous en effet.

Tous prirent la direction de leur chambre, et dormirent profondément jusqu’au lendemain matin.

Une fois tous levés et prêts à prendre la route, Daren posa une question.

− Quelle est notre destination, cette fois ?

− D’après la lettre que nous avons trouvée, il nous faut mettre la main sur ce Tranzig, à Berégost. Nous allons donc repartir vers le Nord.

− J’ai encore quelques contacts dans cette région, du temps où j’étais milicien, renchérit Khalid. Je suis sûr que je peux en savoir plus sur ces mercenaires des « Griffes Noires » et du « Frisson ».

− Parfait, on établira un plan plus détaillé quand on approchera de la ville. En route !

Les quatre compagnons firent donc route vers le Nord, et les deux premiers jours du voyage se déroulèrent sans incident. Daren marchait en tête avec Khalid, et le questionnait encore et toujours sur ses expériences de combat et ses techniques secrètes. Même s’il était un peu effacé, Khalid se montrait très attentionné et prenait soin de lui et d’Imoen dès qu’ils avaient la moindre question. Tout ce passait bien, lorsque dans la nuit du deuxième au troisième jour, Daren rêva de nouveau.

Le rêve commença par une sensation. Cette même sensation de malaise, d’oppression. Comme si une présence, terrifiante et invisible à la fois, s’infiltrait dans son esprit. Il sentait monter une angoisse terrible dans chacun de ses membres, accélérant sa respiration devenue saccadée. La terreur atteint alors son paroxysme, à tel point que Daren s’éveilla en sursaut, ruisselant de sueur.

Il était assis sur l’herbe, mais il y avait quelque chose d’étrange. Une sorte de lumière, blanche et glaciale, illuminait l’endroit où il se trouvait, malgré l’abondance des nuages et le mince croissant de lune. La lumière semblait venir d’ailleurs, comme surgissant de l’air lui-même. Il allait se tourner vers l’un de ses compagnons pour le réveiller, quand il se rendit compte que personne ne montait la garde. Le sentiment d’angoisse monta en lui à nouveau. Il voulut se lever, mais ses jambes ne lui répondaient plus.

À la lueur de cette lumière blanche, il regarda plus attentivement les couches de ses compagnons, et sa respiration s’arrêta aussitôt. Elles étaient vides. L’angoisse était maintenant telle qu’il ne pouvait plus la contenir. Il hurla, de toutes ses forces, jusqu’à en vider ses poumons. Une force étrange l’attirait vers le sol, et l’empêchait de se relever. On aurait dit que des mains invisibles le tiraient vers les Enfers. Petit à petit, alors qu’il continuait de hurler à tue-tête, son corps s’enfonça dans la terre, et bientôt, on ne distinguait plus que ses mains qui se débattaient à la surface. Il ne pouvait plus respirer, et la traction vers le bas se fit de plus en plus forte. Il avait l’impression de traverser la roche à toute vitesse. À la limite de perdre connaissance, tout s’arrêta, et il se retrouva dans un endroit familier, à même le sol. À l’intérieur des mines de Nashkel.

Il reprit quelques instants sa respiration, et examina les environs : il reconnaissait ces tunnels qu’il avait inspecté les jours précédents. Même s’ils en avaient franchis de très nombreux, il se rappelait très bien de celui-ci. Quelque chose, une main invisible, le guidait vers le cœur de la mine. Daren tenta de résister un instant, mais il ne pouvait résister à cet appel. La lumière blanche qu’il avait observée en se réveillant éclairait ici aussi la mine. Une lumière n’apportant ni chaleur ni réconfort. Il marcha dans les différents tunnels, suivant son guide intérieur, ses pas résonnant sur le sol. Il était vraisemblablement seul, et le bruit de ses mouvements se répercutait sur les parois rocheuses en d’inquiétants échos. Il finit par arriver sur le seuil de la grande caverne abritant le lac souterrain, qui avait été le théâtre d’un de leurs affrontements quelques jours plus tôt.

Le pont était toujours là, identique à celui qu’ils avaient laissé. Il hésita. Il savait pourtant que plus personne ne hantait ces mines à présent, mais son intuition lui fit pressentir un danger imminent. Ses jambes ne lui obéissant qu’à peine, il fit un pas, puis deux, puis se dirigea lentement vers l’entrée de la grotte souterraine, boitant, en proie à une lutte intense avec lui-même. Il sentait l’angoisse qui montait à nouveau, le rongeant de l’intérieur. Son avancée chaotique l’amena sur le seuil de la grotte, devant l’embranchement et ses trois tunnels. Daren n’avait cependant aucun doute. Il prendrait la galerie sur sa droite. C’était précisément là que lui et ses compagnons avaient combattus et vaincus Mulahey. Il avança, luttant désespérément pour faire demi-tour et s’enfuir à toutes jambes. Mais son corps ne lui obéissait plus. Au mieux parvenait-il à ralentir quelque peu ses pas.

Plus que quelques mètres. Plus que quelques pas. Plus qu’un seul. Enfin, il tourna la tête, luttant de toutes ses forces pour fermer les yeux, en vain. Un hurlement silencieux traversa chaque parcelle de son corps et de son âme. Devant lui, au milieu de la pièce, le cadavre de Mulahey, pourri et rongé par les vers, se tenait debout, son regard blanc et vitreux fixant celui de Daren. Son cœur le serrait tellement que ses battements l’empêchaient d’entendre tout autre son. Les ossements aux sols étaient là, tels qu’ils les avaient laissés à l’issue de leur bataille.

Soudain, de l’un des squelettes, un os, court et pointu, se détacha et s’éleva dans les airs. Il avait la forme d’une dague, et lévita lentement vers le corps de Mulahey, se figeant devant son cœur. Le cadavre ne bougea pas, mais son regard pourtant vide semblait pourtant véhiculer la même expression de folie que du temps de son vivant. Daren avança à nouveau. Son corps lui faisait mal, à lutter contre la force invisible qui guidait ses pas. Qu’allait-il se passer ensuite ? Son sombre pressentiment fut hélas très vite confirmé. Il allait enfoncer le couteau dans le cœur de celui qui avait tenté de le tuer quelques jours plus tôt.

Une brume rougeâtre familière commença à emplir l’atmosphère. Sa respiration s’accéléra. Il sentit son bras se lever lentement, comme mû par un mécanisme invisible. Un sentiment de plus en plus fort de haine et de violence montait en lui. Tuer. Il lui fallait du sang, il fallait que le sang de ce fou de Mulahey gicle et recouvre le sol. Son bras se rapprocha encore de la dague. Il pouvait sentir son visage se déformer par sa soudaine soif de meurtre. Un curieux mélange d’horreur et puissance illimitée se répandait dans ses veines, comme si tuer cet homme à nouveau allait libérer enfin son être véritable. Tuer à nouveau…

Quelque chose, loin, très loin dans ses pensées lui vint alors à l’esprit. Cet homme, Mulahey, était déjà mort. Il avait commis des crimes, certes, mais il les avait aussi payés de sa vie, et c’était maintenant aux démons des Neufs Enfers de s’occuper de son cas. Son bras trembla et s’immobilisa, à quelques centimètres de la dague en os. Cette envie irrésistible de meurtre ne lui ressemblait pas. Il avait déjà tué, mais c’était uniquement pour se défendre. Il n’allait pas poignarder quelqu’un, fut-il déjà mort, sans raison. Ses jambes se mirent aussi à trembler. Il sentait qu’il devait lutter de toutes ses forces pour résister, se focaliser sur ces pensées cohérentes et rationnelles l’aidait à se raccrocher à la réalité. Enfin, petit à petit, il parvint à reprendre le contrôle sur lui-même, et ramena définitivement son bras à lui. Il était essoufflé, comme s’il avait combattu un adversaire particulièrement coriace, mais il sentait que sa volonté lui était revenue.

Tout à coup, le cadavre de Mulahey s’anima. Il n’était qu’à quelques pas de lui, et les bras en avant, s’avança, prêt à le dévorer. Encore sous le choc, Daren ne pouvait rien faire d’autre pour éviter cet être démoniaque qui se ruait sur lui. La terreur le submergea à nouveau, et il ne put que se cacher le visage derrière ses deux bras, attendant l’inévitable. Il avait les yeux fermés, serrés, et avait bloqué sa respiration. Une, deux, puis trois secondes s’écoulèrent, mais rien ne se produisit. Après quelques instants de silence absolu, il ouvrit une paupière, puis les deux, mais tout avait disparu dans la grotte. Le fantôme de Mulahey n’était plus là, et tous les ossements qui jonchaient le sol avaient laissé place à la roche brute. Seules la lumière blanche et un peu plus loin, la dague en os, se trouvaient toujours là.

La lumière était maintenant plus forte, presque aveuglante. Elle était pourtant aussi froide que l’air glacial de la caverne, mais brillait d’une lueur malveillante, sournoise. La dague flottait toujours dans les airs, mais Daren remarqua une chose : elle était à présent tournée vers lui. Elle oscillait dangereusement au niveau de son cœur, quelques mètres en avant. Une voix résonna alors dans la caverne. Cette même voix, grave et monocorde, que lors de son précédent cauchemar.

« Tu finiras… par apprendre… »

Des chuchotements venus de nulle part l’appelèrent, prononçant son nom de la même manière qu’une brise porterait un message.

« Tu finiras par apprendre ! », gronda la voix, plus forte, visiblement mécontente.

La dague cessa de bouger. Les chuchotements semblaient venir de partout autour de lui, comme des milliers d’enfants l’appelant à voix basse. L’arme se mit à tourner sur elle-même, de plus en plus vite. Et tout à coup, elle fonça à toute vitesse, droit devant elle. Daren ferma les yeux et son cœur sembla s’arrêter.

« TU FINIRAS PAR APPRENDRE !! »

− Tu vas bien ? Tu transpires tellement ! Attends, je vais te chercher quelque chose à boire.

C’était Imoen qui venait de le réveiller pour finir son tour de garde. Il était toujours sur la terre ferme, et en vie. Son cœur battait tellement vite qu’il ne percevait que des martèlements réguliers contre ses tempes. Quelque part, loin, perdue au fond de ses pensées, une voix résonnait toujours. La voix. « Tu finiras par apprendre… ». Qu’allait-il donc apprendre ? …

− Tiens, bois. Ça te fera du bien.

Imoen lui tendit une gourde pleine d’eau fraîche. Il tressauta au contact froid du liquide sur ses lèvres brûlantes, et en but de longues gorgées.

− Je vais me coucher. Si tu te sens pas bien, n’hésite pas à me réveiller, d’accord ?

Il acquiesça d’un hochement de tête, et mit quelques minutes avant de réussir à sortir de ses couvertures pour prendre sa place devant le feu. L’air était calme, et une brise légère lui caressait le visage. Il se concentra sur sa veille, et se promit de faire part de ses rêves étranges à Imoen dès le lendemain. Si l’occasion s’en présentait.

Il devait être quatre heures du matin, et il veilla jusqu’au lever du soleil, perdu dans ses réflexions.

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