Magie et magiciens

Quelques heures plus tard, les premières lueurs du soleil illuminaient le ciel à l’horizon. Avant d’éveiller ses compagnons, Daren inspecta l’endroit où il avait passé sa nuit. Il appréhendait ce qu’il allait y trouver, et avait définitivement abandonné l’idée que les traces étranges qu’il avait vues déjà à deux reprises soient dues au hasard. Il observa l’herbe un instant. À la faible lumière de l’aube, on distinguait à peine les couleurs, mais déjà sous sa couverture on pouvait apercevoir des marques de brûlures. Il la souleva fébrilement, et découvrit une forme circulaire, presque complète cette fois. Des milliers de petites tâches formant une collerette. Cette fois cependant, Daren remarqua une forme encore floue au centre du cercle, une sorte de visage fantomatique. Soudain, il entendit un gémissement derrière lui. Il se retourna en un éclair, prêt à combattre. Rien. Il était pourtant persuadé que ce bruit qu’il avait entendu était lié au visage dessiné au sol. Il fouilla les environs du regard, scrutant les ombres étirées des arbres aux alentours. Encore un gémissement. Derrière. Daren sursauta de nouveau, et ne put retenir un cri de surprise.

− Hmmm… c’est toi qui fais tout ce vacarme ?

C’était Imoen, qui venait de se réveiller. Daren poussa un long soupir de soulagement.

− C’est déjà l’heure ?… Encore cinq minutes… s’il te plaît…

Daren foula discrètement du pied l’herbe brûlée, et éveilla ses compagnons. Il savait qu’il devrait en parler à quelqu’un, un jour. Sûrement à Imoen, qui était la personne la mieux placée pour le comprendre. Mais il ne voulait pas s’engager dans de longues explications et hypothèses incertaines, et était bien plus impatient de poursuivre leur enquête pour le moment.

Le lendemain en fin d’après-midi, le petit groupe arrivait à Berégost, et rejoignit l’auberge du Jongleur Jovial pour y prendre des chambres. La soirée fut courte et chacun monta dormir sans tarder, harassé par plusieurs jours de marche.

Après une nuit tranquille, les quatre compagnons se préparèrent pour leurs investigations de la journée. Alors qu’ils allaient sortir de l’auberge, Khalid fit signe à ses compagnons de s’approcher.

− Cette femme, là-bas, désigna-t-il à voix basse. Elle est officier. Elle dirige la milice de Berégost, si j’ai bon souvenir.

La femme en question portait effectivement une armure, décorée d’un bon nombre de distinctions. Son regard croisa celui de Khalid, avant de s’immobilisé, les sourcils froncés. Visiblement, son visage ne lui était pas non plus étranger.

− Allez en ville pour glaner quelques informations, je m’en occupe, continua-t-il.

Jaheira, Daren et Imoen sortirent de l’auberge et comme à son habitude, Jaheira répartit les tâches.

− Bien. Imoen, tu te sens d’aller faire un tour à Feldpost ? Essaye de localiser ce Tranzig, s’il est toujours dans le coin. Daren, va sur la place du marché, et renseigne-toi autant que possible sur ces brigands qui détroussent les marchands. Moi, je vais faire le tour des autres tavernes, voir ce que je peux tirer. Et n’oubliez pas, il se peut que nos ennemis soient déjà au courant de nos actions à Nashkel. Soyez donc d’autant plus prudents.

Imoen conclut d’un discret « Rompez ! », et accompagnée de Daren se dirigea vers le marché.

− Tu n’étais pas censé aller à je sais plus quelle auberge ?, la questionna-t-il. Tu vas te faire tirer les oreilles !

Imoen ricana, et lui répondit.

− Si si. Mais j’ai une petite idée derrière là tête, avant ça. Pour le moment, je t’accompagne au marché. Je devrai y trouver ce dont j’ai besoin.

Daren ne se risqua pas à demander une explication. Ils étaient presque arrivés, et on distinguait les premiers étals dispersés sur la place surchargée, quand Daren se souvint alors qu’il lui fallait se procurer de nouvelles flèches.

− Oh, excuse-moi, je te laisse un moment, il faut que je passe à la forge. Mon bouclier est fendu et je n’ai presque plus de flèches.

Elle lui fit un signe de la main et lui lança, en s’engageant dans la foule :

− À plus tard !

Daren marcha vers la forge de Berégost. Il était impatient d’annoncer la bonne nouvelle des mines de Nashkel au propriétaire, qui semblait si déprimé l’autre fois. Tandis qu’il arrivait devant les portes de l’échoppe, il fouilla son sac à la recherche de sa bourse. Il avançait tout droit, la tête tournée vers l’arrière, et heurta quelqu’un qui sortait à ce moment du bâtiment.

− Oh pardon ! Je suis vraiment dé…

Il venait de bousculer un vieil homme, portant une longue barbe grise et vêtu d’une robe rouge et d’un chapeau pointu de la même couleur. Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que le vieil homme lui répondit.

− Hé bien ! Voilà que nos chemins se croisent à nouveau.

Il marqua une pause d’un air amusé, malicieux malgré son grand âge apparent.

− Qui… qui êtes-vous ?, demanda Daren.

Il avait immédiatement reconnu le vieil homme de sa précédente visite à Berégost.

− Je suppose que des présentations en règle s’imposent, non ? Surtout que nous serons sans doute amenés à nous revoir…

Daren ne savait par où commencer. Cet homme lui parlait comme s’il l’avait connu de toujours, alors que lui-même ne l’avait rencontré la première fois que quelques jours auparavant, et encore n’avaient-ils échangés qu’une seule phrase.

− Mon nom vous dira certainement quelque chose. Vous êtes un cas très intéressant, vous savez mon jeune ami ? J’ai longtemps voyagé et vu de nombreuses choses, mais je mentirai si je disais que j’en ai vu beaucoup dans votre genre.

Le discours sans queue ni tête de ce vieil homme commençait à l’agacer. Il était censé se présenter, et se mit à lui parler de tout autre chose, simulant de connaître sa vie, qui n’avait absolument rien de plus extraordinaire que celle de n’importe qui. Et si ce vieillard n’était qu’une figure locale pittoresque, qui jouait le même tour à chaque touriste un peu trop crédule ? Il allait lui demander de passer son chemin, lorsque celui-ci reprit.

− Gorion vous faisait confiance, et je n’ai a priori aucune raison de douter de vos capacités. Reste juste à déterminer vos motivations.

Daren reçut comme un coup de poing en pleine figure. Cet homme ne se moquait pas de lui, du moins, pas en totalité. Qu’il connaisse le nom de Gorion était déjà en soi une preuve, mais qu’il fut au courant d’une relation entre eux ne laissait plus planer aucun doute à ce sujet.

− Vous connaissez Gorion ? Qui êtes-vous ? Répondez-moi !

Il était presque sûr que son visage lui disait quelque chose. Son visage, ou son allure, peut-être. Le vieil homme sourit alors, ses yeux pétillaient.

− Je m’appelle Elminster.

Elminster. C’était impossible. Elminster était un mage d’une puissance légendaire, qui arpentait tout Féérune depuis des siècles. D’après les légendes, il avait vu toutes les guerres, et participé à tous les grands évènements qui avaient façonnés le monde de Toril. Daren se souvenait maintenant où il l’avait déjà vu. Son visage ornait la plupart des livres d’histoire, et maintenant qu’il se tenait devant lui, si tant était que ce fût bien le cas, il était exactement tel qu’il aurait pu se l’imaginer. L’archétype même du mage, robe et chapeau, le bâton à la main. Il était tellement incongru de rencontrer une telle personnalité ici, dans la petite ville de Berégost, qu’il lui avait été impossible de faire tout de suite le lien. Elminster… Il connaissait apparemment Gorion ? Après réflexion, Daren pensa que ce n’était pas si farfelu que ça, et que son maître fréquentât de telles personnalités l’emplit d’une bouffée de fierté. Mille questions lui passaient maintenant en tête, et il ne savait par où commencer.

− Gorion… vous… je ne sais pas si vous savez ce qui est arrivé…, balbutia-t-il, très ému.

− Ne t’inquiète pas, je sais déjà ce qui s’est passé. C’est regrettable, mais c’était inévitable. Ton père d’ailleurs le savait très bien.

− Mais… pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? L’autre fois que nous nous sommes croisés ! Ce n’était pas un hasard, je suppose ?

Le sorcier arborait toujours un grand sourire.

− Ce n’était en effet absolument pas un hasard. Mais s’il y a bien quelque chose que la vie m’a enseignée, c’est de ne pas fourrer mon nez dans les affaires des autres. Et c’est exactement le cas aujourd’hui, comme cet autre jour où nous nous sommes rencontrés. Ce n’était ni le jour ni l’heure pour ce genre de conversation, aussi pénibles qu’aient été les circonstances.

Daren se dit en lui-même que les mages étaient bien tous les mêmes. Il aurait pu écouter Gorion en ce moment qu’il n’aurait pas entendu autre chose. Toujours des discours mystérieux et énigmatiques. Il osa toutefois une autre question.

− Vous pourriez tout de même m’aider, non ? Je veux dire, vous pourriez m’apprendre tant de choses, sur mon père, sur moi-même…

− Je pourrais en effet, répondit le mage. Mais il y a des choses comme la découverte de soi qui ne peuvent se faire que dans la solitude. Et je ne t’apprends rien si je te dis que la vie de Gorion et ta propre découverte intérieure sont intimement liées. Tes questions recevront leurs réponses en temps utiles, ne t’inquiète pas.

Daren baissa la tête, se doutant qu’il était inutile d’insister.

− Je peux néanmoins te donner quelques indications, poursuivit Elminster, bien que tes compagnons te les fourniront sûrement d’ici quelques heures. Les bandits que tu recherches ont coutumes de voyager vers les bois au Nord-Est d’ici. Des recherches dans ce coin donneraient sûrement d’excellents résultats.

Daren était abasourdi, et légèrement contrarié. Il avait la nette sensation de n’être qu’une marionnette dont on tirerait les fils, et ne savait pas quoi répondre de plus. Comme si leur enquête n’avait été qu’un simple jeu pour d’autres qui se seraient amusés à observer le moindre de leurs mouvements.

− Bien, je vais maintenant prendre congé, conclut le mage.

Il commença à s’éloigner de quelques pas, et se retourna subitement.

− Ah oui, j’oubliais.

Il marqua une pause.

− Tout le monde parle de vous, ici, tu sais ? Vous êtes très célèbres depuis que les nouvelles des mines de Nashkel sont arrivées ici.

Daren sourit et bredouilla un remerciement.

− Je suis sûr que le forgeron ouvrira son échoppe si tu lui dis qui tu es. Il sera ravi de te servir. Adieu !

Le mage disparut à l’angle d’une maison en face de la rue, aussi soudainement qu’il en avait surgi. Daren était encore interloqué par ses propos, et mit quelques secondes à réaliser la situation. Il courut à sa poursuite, ayant encore mille questions, mais lorsqu’il passa sa tête dans la rue où le vieil homme avait tourné, celle-ci était presque vide. Seuls quelques enfants jouant avec une corde et un chien reniflant des ordures l’occupaient. Seulement à demi surpris, Daren fit demi-tour vers la forge, et repensa à tout ce qu’Elminster lui avait confié. Il s’avança devant la porte, toujours perdu dans ses pensées, et tourna la poignée de l’échoppe. La porte était verrouillée, et visiblement, la forge était fermée.

Il allait faire demi-tour, dépité, lorsqu’il se souvint. Elminster venait de le lui dire ! Etait-il espionné au point que n’importe qui sache qu’il allait faire le plein de flèches ? Allait-il suivre comme un animal de compagnie les instructions qu’il venait de lui donner ? Enfin, Elminster était loin d’être n’importe qui, après tout. À cette pensée, il se résigna à suivre à la lettre son destin et frapper pour que le forgeron lui ouvre et lui vende du matériel. Une chose était sûre cependant. Cet homme était sans conteste un mage des plus talentueux. Daren était à la fois émerveillé d’avoir rencontré le plus grand sorcier de tous les temps, mais se sentait vexé d’être à ce point manipulé.

Contrarié, il tambourina virulemment à la porte, grommelant et pestant contre tous ces jeteurs de sorts et leurs airs supérieurs. Un homme à la carrure imposante, qu’il reconnut comme étant l’apprenti qu’il avait déjà rencontré, entrouvrit la porte d’un air soupçonneux avant de pousser des cris de joies en reconnaissant le visage de l’un des héros dont tout le monde parlait depuis quelques jours à Berégost. Daren fit rapidement ses courses, obtenant même un bon prix, et repartit pour le marché.

Imoen s’y trouvait-elle toujours ? Il parcourut comme l’autre fois les conversations alentours, et s’aperçut qu’à l’évidence, lui et ses compagnons étaient devenus des célébrités locales. Il remercia encore une fois Tymora que personne ou presque ne se soit rappelé de son visage lors de sa première visite, sans quoi il aurait été difficile de passer inaperçu. Après avoir glané le plus d’informations possible, il décida de rentrer rapidement à l’auberge, pressé de raconter ses péripéties à Imoen.

Il passa la porte ornée du symbole du bouffon rouge et bleu du Jongleur Jovial, et s’assit à une table. Il était apparemment le premier arrivé, et il commanda un rafraîchissement pour l’aider à passer le temps. Il n’avait pas obtenu de renseignements extraordinaires, et espérait que les autres s’en soient mieux sortis que lui. Sa rencontre avec Elminster l’avait assez bouleversé, et il se demanda si l’un de ses trois compagnons le croirait s’il se décidait à leur raconter son invraisemblable rencontre. Jaheira et Khalid n’étaient pas encore arrivés, mais il était maintenant habitué à leur conception très personnelle de la ponctualité. L’absence d’Imoen, par contre, l’inquiétait davantage. D’un regard, il parcourut les clients attablés ou debout au comptoir, à la recherche de quelque chose d’anormal. Après tout, il s’était bien fait attaquer ici même quelques jours auparavant, et se souvenait parfaitement que c’était Imoen qui avait fait échouer les plans de ses assassins. L’un des deux tueurs s’était enfui cette nuit-là, il était possible qu’il ait reconnu Imoen, et qu’ils soient à présent à sa poursuite.

Son esprit fonctionnait à toute vitesse, et il échafaudait des plans tous aussi terribles qu’improbables. Mais un fait était là, Imoen n’était pas encore rentrée. Dans la salle, à deux tables de lui, il aperçut un personnage étrange, comme s’il ne coïncidait pas avec l’ambiance de la taverne. Une femme, vêtue assez richement et portant une coiffe des plus démodées, donnait l’impression d’attendre quelqu’un ou quelque chose. Maintenant qu’il y repensait, elle était déjà assise à cette place lorsqu’il était arrivé, et en observant la situation d’un peu plus près, de nombreux clients avaient eux aussi tournés la tête plus d’une fois vers cette femme à l’accoutrement étrange. Elle portait de nombreux bijoux, et Daren se dit intérieurement qu’elle était folle d’entrer ainsi parée dans une auberge comme celle-là. Elle allait sans aucun doute se faire détrousser avant la fin de la journée. Il observa plus attentivement son visage, mais il était recouvert d’une épaisse couche de mascara. La femme n’était peut-être pas aussi âgée qu’il l’aurait pensé au premier coup d’œil, mais il était difficile de se prononcer avec la quantité de maquillage qu’elle avait sur la figure. Elle avait un éventail à la main, l’agitant de temps à autres. Daren se dit pour lui-même qu’elle était peut-être plus jolie qu’il ne l’avait cru dans un premier temps, si elle n’avait pas été couverte de tant de fard. La jeune femme déplia son éventail, et le mit devant le bas de son visage, ne laissant paraître que ses yeux que l’on devinait bleus. Elle tourna alors subitement la tête vers Daren, et lui fit un rapide clin d’œil.

Que venait-il de se passer ? Daren détourna son regard sur le coup, et fronça les sourcils, déconcerté. Il se retourna rapidement, se disant que quelqu’un d’autre qu’elle connaissait se trouvait derrière lui. Mais il n’en était rien. Seule une vieille gravure accrochée au mur se trouvait dans sa direction. Avait-il bien vu son regard ? Ou était-il victime d’une hallucination ? Il continua de l’observer le plus discrètement possible, mais elle ne semblait plus regarder dans sa direction. Daren haussa instinctivement les épaules, se disant qu’il devait être fatigué, lorsque la jeune femme lui fit à nouveau un signe identique. Il ne pouvait pas y avoir de doute cette fois. C’était bien à lui qu’elle s’adressait, pour le seconde fois. La jeune femme se leva alors, montant vers les chambres à l’étage. Daren s’empressa de la suivre, intrigué, et se faufila un chemin entre les habitués. Au milieu des escaliers, la jeune femme s’arrêta, et se tourna timidement vers lui. Elle le regarda d’un air amusé et coupable, et son regard bleu gris plongé dans le sien brûlait de malice.

− Bonsoir, mon prince, lui adressa-t-elle en une révérence. M’accorderiez-vous votre soirée ?

Daren était stupéfait. Cette femme de noble famille devait vraisemblablement le prendre pour quelqu’un d’autre. Il était si gêné qu’il ne put que bafouiller quelques mots.

− Je… il doit y avoir erreur, mademoiselle. Vous devez me prendre pour quelqu’un d’autre. Excusez-moi…

− Non non, mon bon prince, je ne me trompe absolument pas de personne, reprit-elle. C’est bien à vous à qui je demande de passer la soirée. Et je sais que c’est ce qui se passera.

Daren était complètement perdu. Sa curiosité était piquée au vif par cette femme étrange, et il avait bien envie de voir ce qu’allait donner cette « soirée », mais il ne pouvait s’éclipser ainsi avant le retour d’Imoen. À cette pensée, il se retourna subitement, parcourant la salle du regard, cherchant l’un de ses trois compagnons.

− Pas la peine d’être si stressé, continua la jeune femme à côté de lui. Khalid et l’autre rabat-joie ne rentreront pas avant le début de la nuit, ils m’ont laissé un message tout à l’heure.

Daren s’immobilisa et son sang ne fit qu’un tour. La personne à côté de lui…

− Hé oui ! C’est moi, patate !, s’écria Imoen dans un grand éclat de rire. Comment trouves-tu mon déguisement de « femme de la noblesse » ? On s’y croirait, hein ?

Daren était estomaqué. Il ne savait pas quoi dire, et ne parvenait qu’à émettre quelques sons monosyllabiques.

− Allez ! Dis quelque chose !

− Je… Imoen… Tu es… Et dire que je me suis fait avoir si facilement…

Imoen était ravie, et termina de monter dans sa chambre se changer.

− Je voulais que tu me voies comme ça avant que je me change, quand même. J’ai presque mis une heure pour ressembler à ça !

Avant de refermer la porte de sa chambre, elle ajouta :

− Les deux autres seront de retour vers dix heures. Ils m’ont dit de ne pas les attendre pour manger. On fera le point avec eux quand ils seront là. À tout à l’heure !

Ils se retrouvèrent quelques minutes plus tard, le temps qu’Imoen ait retrouvé son aspect habituel, et ils partagèrent leur repas. Daren n’avait pas fait de grandes découvertes pendant l’après-midi, mais il profita du fait qu’ils n’étaient que tous les deux pour lui parler d’Elminster.

− Imoen, tu te rappelles le vieil homme en rouge que j’ai rencontré ici, l’autre fois ?

− Oui, très bien. Pourquoi ça ?

− Hé bien, tu avais raison.

Imoen haussa les sourcils, intriguée.

− C’était bien un mage. Et je le connais bien de Château-Suif.

Elle prit aussitôt son petit air supérieur, un air de « je te l’avais bien dit ».

− Et tu le connais toi aussi. En fait, tout le monde le connaît.

Son visage se figea, et elle fronça les sourcils.

− Tu l’as revu, c’est ça ?

Daren hocha la tête, et reprit.

− Et il m’a dit son nom cette fois. Imoen, tu ne me croiras peut être pas, mais ce vieil homme en rouge, c’était Elminster.

Imoen en eut le souffle coupé.

− Elminster…, répéta-t-elle dans un écho. Elminster ? Que… qu’est-ce qu’il fait ici, à Berégost ? Et que te voulait-il, à toi en particulier ? Tu es sûr que tu n’as pas rêvé ?

Daren lui expliqua leur rencontre en détail, son lien avec Gorion, et surtout ce qu’il lui avait prédit.

− C’est absolument incroyable, conclut-elle. J’ai trimé toute l’après-midi pour obtenir des renseignements sur ces brigands. Et ils sont effectivement cachés dans les Bois de Lars, au Nord-Est d’ici. Il t’a dit que je te donnerai ces informations, c’est ça ? J’arrive pas à y croire…

Ils continuèrent à parler d’Elminster pendant une bonne heure lorsque Jaheira, suivie de Khalid, franchirent la porte. Il était tard, et la nuit était tombée. Ils leur firent signe de la main, et leurs deux compagnons les rejoignirent à leur table.

− Bien, au rapport, commença Jaheira, désignant Imoen. Tu as localisé Tranzig ? Ou s’est-il déjà fait la malle ?

Imoen prit une grande inspiration, et entama le récit de sa journée.

− Alors, pour commencer, je suis passée par le marché, et j’ai acheté de nombreux accessoires pour me déguiser. Tu m’avais dit qu’il était possible qu’on soit déjà repérés à cause de ce qui s’est passé dans les mines, alors j’ai pris mes précautions. Je me suis transformé en riche bourgeoise, et je suis passée inaperçue à Feldpost comme ça.

Daren acquiesça de nombreux hochements de tête.

− Je suis restée quelques temps dans l’auberge même, écoutant les noms, mais je n’ai rien entendu de suspect. J’ai voulu monter à l’étage, pour passer dans les chambres, mais il y avait du monde et à force de traîner, j’avais un peu peur d’éveiller les soupçons. J’ai eu une petite idée pour me simplifier la vie. Je suis allé voir le propriétaire, pour réserver une chambre, tout simplement, et j’ai volontairement bousculé une serveuse alors qu’il venait d’ouvrir son registre. Elle m’a renversé tout son plateau dessus, ce sur quoi je comptais. La pauvre était catastrophée, et il lui a passé un de ces savons… Il est parti en courant chercher lui-même de quoi m’éponger, et j’ai profité de ces quelques secondes… pour déchirer les pages des semaines précédentes.

Jaheira n’avait encore rien dit, mais on lisait sur son visage un profond respect pour le stratagème d’Imoen.

− Quand il est revenu, j’ai joué la vierge effarouchée, et je lui ai sorti qu’il était hors de question que je reste une seconde de plus dans cet établissement mal famé. Je lui ai fichu une de ces hontes ! Tout le monde nous regardait, je peux te dire. Je suis partie en claquant la porte, et je suis retournée me changer ici.

Imoen fit une légère pause avant de reprendre, sous le regard ébahi des trois autres.

− J’ai feuilleté mes découvertes un petit moment, et j’ai rapidement trouvé quelqu’un enregistré au nom de « Tranzig », logeant régulièrement ici, et toujours dans la même chambre. J’ai sorti mon arsenal du petit filou en herbe, et je suis repartie là-bas. Mon déguisement n’avait pas dû être trop mauvais, parce que personne ne m’a jeté le moindre coup d’œil quand je suis revenue. Je suis montée discrètement à l’étage, et j’ai trouvé la chambre en question. Par contre, il y avait pas mal de monde qui circulait, et je me voyais mal leur demander gentiment de fermer les yeux alors que j’ouvrais la serrure…

Imoen hésita un instant. C’était la première fois qu’elle parlait de ceci à Khalid et Jaheira.

− Hé bien, alors ?, interrogea la demi-elfe. Tu as fait comment ?

Imoen jeta un œil aux alentours, et baissa d’un ton.

− Regardez ce verre, dit-elle en désignant le récipient devant elle. Regardez-le bien.

Elle prit une profonde inspiration, et joignit les mains en murmurant des paroles étranges. Une légère lueur bleue illumina la table, et le verre disparut d’un seul coup.

Khalid et Jaheira écarquillèrent les yeux en même temps. Daren avait déjà été témoin des prouesses magiques d’Imoen, mais n’en avait soufflé mot à personne tant qu’elle-même ne l’avait pas décidé.

− C’est… c’est Dynahéir qui me l’a enseigné, finit-elle par dire pour rompre le silence.

− Tu es une fille pleine de surprises, lui adressa Khalid, admiratif.

− C’est un joli coup, en effet, renchérit Jaheira. Continue, je t’en prie.

Imoen était visiblement soulagée de leur réaction, et reprit.

− Je ne suis pas encore très douée en magie, et je ne peux pas me rendre invisible très longtemps.

Le verre sur la table reprit d’ailleurs petit à petit son apparence normale.

− J’ai essayé de me donner le plus de temps possible, et je me suis collée à la porte. Personne ne m’a vue, et j’ai fait sauter la serrure en un clin d’œil. J’ai attendu qu’il n’y ait plus personne, et j’ai ouvert discrètement la porte. Il était temps, parce que quelques secondes après, on commençait déjà à voir mes jambes. J’ai fouillé les bureaux dans la chambre, et je suis ressortie comme j’étais rentrée. Voilà.

Elle attendait la réaction de ses compagnons. Tous étaient subjugués par son talent et sa créativité, et même Jaheira ne put s’empêcher une moue admirative.

− Excellent, finit-elle par lâcher. Tu es vraiment brillante.

Les compliments venant de Jaheira étaient si rares qu’Imoen sut qu’ils étaient sincères. Elle fit un discret clin d’œil à Daren en face de lui.

− Et tu as trouvé des choses intéressantes dans ce bureau ?, continua-t-elle.

Imoen sortit de son sac deux rouleaux de parchemins. Jaheira les saisit et commença à lire le premier.

« Tranzig,

 

            Je me demande pourquoi Mulahey n’est pas entré en contact avec nous depuis si longtemps. Allez aux mines voir comment son opération se déroule. Récupérez également tout fer volé par les kobolds. Notre prochain pillage aura vraisemblablement lieu à Valpeld ou au Bois de Lars, alors allez jeter un coup d’oeil dans l’un de ces deux endroits et retrouvez-nous à notre campement.

                                                                                                                                 Tazok. »

Sur l’autre parchemin était dessiné une carte, et un itinéraire pour se rendre au campement.

− Je crois que nous tenons notre piste, finalement, conclut Jaheira.

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