Frisson et Griffes Noires

Les bois de Valpeld et de Lars se situaient au Nord-Est du royaume. La route pour s’y rendre était réputée dangereuse, et des brigands en tous genres sévissaient dans les environs. Avec le recul, il n’était pas si étonnant que leur campement y fut implanté. Jaheira, Daren, Khalid et Imoen avançaient en coupant à travers les routes les plus fréquentées, voyageant aussi discrètement que possible. L’itinéraire sur leur carte n’était pas difficile à suivre, mais demeurait toujours à trouver la stratégie à adopter pour pénétrer à l’intérieur du camp sans se faire remarquer.

− On ne va tout de même pas attaquer tout un camp de bandit, hein ?, demanda Imoen, passablement inquiète.

Jaheira ricana, et Khalid prit la parole.

− Bien sûr que non… J’ai par contre une petite idée sur comment infiltrer le campement. Il nous suffirait juste de nous habiller différemment, et de faire preuve d’une bonne dose d’imagination.

Jaheira semblait avoir compris le plan de Khalid, mais elle fronça les sourcils, contrariée.

− Je ne crois pas que ce soit très crédible que deux demi-elfes fassent parties de ces brigands, non ? Si on doit envoyer quelqu’un faire ça, je ne pense pas que l’un de nous deux fera l’affaire.

Les demi-elfes se tournèrent en même temps vers Daren et Imoen. Même s’il aurait préféré faire équipe avec tous ses compagnons, Daren était fier de la confiance que lui accordaient ses deux amis. Epaulé d’Imoen, il se sentait capable d’y réaliser n’importe quelle mission.

− Pas de problème pour moi, répondit-il enfin.

− Moi… non plus, renchérit doucement Imoen.

Khalid leur présenta plus précisément la situation.

− Pour commencer, il va nous falloir trouver l’emplacement exact du campement. J’ai discuté avec Vaï, l’officier que j’ai rencontrée à l’auberge l’autre jour, et elle m’a appris que les mercenaires de la « Griffe Noire » revenaient de pillages plus au sud, et qu’ils rentraient ici en ce moment. Il ne sera, j’espère, pas trop difficile de vous faire passer pour deux d’entre eux, si toutefois vous restez assez discrets. Les mercenaires du « Frisson » quant à eux, sont pour la plupart hobgobelins, et travaillent ici en association avec ceux de la « Griffe ». Vous avez déjà vus des hobgobelins, n’est ce pas ?

Daren réfléchit un instant, et acquiesça. Les hobgobelins étaient les cousins, plus grands et plus vigoureux, des chétifs gobelins, et étaient connus pour leur goût assez prononcé pour la violence. C’étaient des êtres pour la plupart vils et cruels, n’hésitant pas à tuer pour piller les richesses d’autrui. Il n’était en rien étonné de rencontrer des leurs dans un tel endroit. Khalid poursuivit.

− Et si je vous dis le nom du chef de ces brigands, je suppose que vous ne serez pas surpris… ?

− Laisse-moi deviner…, répondit Jaheira. Tazok ?

− Gagné. Apparemment, c’est un demi-orc. Une brute épaisse assoiffée de sang, à ce qu’en disent ceux qui lui ont survécus…

Imoen frissonna à cette évocation, et Khalid reprit.

− Je vous demanderai d’être particulièrement prudents, si vous y allez tous les deux. Nous nous posterons un peu plus loin avec Jaheira, et nous vous attendrons une journée. Ne restez pas là-bas plus longtemps, car il est assez difficile de dire combien de temps votre couverture tiendra.

− Qu’est-ce qu’on va y chercher ?, demanda Daren. Si on trouve où est ce Tazok, ce sera suffisant ?

− Très honnêtement, je doute fort que cette brute soit le cerveau de cette organisation. Détourner le fer ainsi, et être capable d’amorcer une guerre froide entre deux royaumes est forcément le fruit de personnes très haut placées, et ayant le bras long. Il est donc très probable que nous trouvions d’autres indications à l’intérieur du camp, nous menant aux têtes pensantes. Et c’est aussi votre mission.

Khalid tourna la tête vers Imoen, qui palissait à chaque seconde depuis le début de leurs manigances, et la réconforta d’un clin d’œil.

− Surtout avec une filoute comme ça à tes côtés, ajouta Khalid, tout ne peut que bien se passer.

Imoen sourit tièdement à son encouragement.

− Parfait !, répondit Daren entre euphorie et insouciance. On y va ?

Après une demi-heure de marche, suivant leur plan à la lettre, ils aperçurent les premières tentes d’un petit campement. Cependant, ils ne pouvaient avancer ensemble davantage, et les demi-elfes désignèrent à leurs deux compagnons leur futur point de rendez-vous. Daren inspira longuement, tentant de se décontracter. Après tout, ils allaient jouer le rôle de deux brigands fourbus revenant de pillages. Ils étaient censés être ici pour se détendre et se retrouver « en famille ». Il se concentra au maximum sur ce que pouvait bien ressentir un brigand se trouvant à sa place supposée, et se relaxa comme il put.

Lui et Imoen s’avancèrent en direction des premières tentes, et les contournèrent pour pénétrer au cœur du camp lui-même. Là, des dizaines de brigands étaient affairés, humains et hobgobelins mélangés. Du cuisinier faisant rôtir la prise de sa chasse au milieu d’une petite place improvisée au commis transportant des armes ou le contenu d’un pillage récent, tout ce petit monde vaquait à ses occupations, ne se préoccupant guère des deux nouvelles têtes qui venaient de pénétrer leur village. Apparemment, ils étaient suffisamment confiants à propos de leur couverture pour ne pas poster de guetteurs veillant sur chaque entrée ou sortie. La première étape était franchie. Il fallait maintenant trouver des indices.

− Hé toi, là-bas !

Daren sursauta. Imoen se tétanisa, et lutta contre un tremblement naissant. S’ils étaient découverts, il faudrait un véritable miracle pour qu’ils s’en sortent vivants. Daren se retourna lentement, et pria qu’il s’agisse d’un malentendu.

− Oui, toi là. Viens par ici.

Daren s’avança, tentant de dissimuler au maximum son malaise. Le brigand qui venait de l’interpeler le dépassait de plus d’une tête, une balafre inquiétante lui traversant le visage, et semblait peser deux fois son poids.

− O…oui ?, bredouilla-t-il.

− T’aurais pas vu Crédus ? Je cherche cet enfoiré depuis tout à l’heure. Je suis sûr qu’il a pas oublié qu’il me doit de l’or ! C’est pas parce qu’il a été promu qu’il doit se sentir tout permis !

Daren se dit pour lui-même qu’il n’aurait pas du tout aimé être à la place de ce Crédus.

− Ouais…, reprit l’homme sans attendre sa réponse. Si tu le trouves, dis lui de bien se planquer, parce que si c’est moi, il va passer un…

L’homme s’arrêta net en découvrant le visage d’Imoen.

− Ohhh… Une fille ? Ici ? Et mignonne en plus ! T’as dégotté ça où ?

Imoen était pétrifiée. Aucun d’eux n’avait songé à ce détail, mais après réflexion, ils n’avaient croisé aucune femme dans ce camp depuis leur arrivée. Il fallait improviser, et vite.

− Hé ben mon gars, tu l’as levée où ? Dis-moi ?, reprit-il, aussi admiratif que jaloux.

− Je… heu… je…

Daren ne trouvait pas ses mots. Il lui fallait pourtant feindre une réponse crédible au plus vite, sans quoi Imoen, et probablement lui-même, risquait d’être démasquée.

− Pendant notre dernier pillage, finit-il par dire. Je l’ai trouvée plutôt pas mal, et elle a accepté de nous suivre, et sans protester en plus. Comme quoi, elle a du goût, cette petite !

L’homme le dévisagea un instant d’un regard sans expression, puis éclata d’un rire que Daren jugea bien trop bruyant.

− Ah ah ah ! Bien joué p’tit gars ! Bon j’te laisse, faut que je retrouve Crédus, finit-il par ajouter. Mais je passerai te voir dès que j’ai fini ! Je suis sûr que tu la partagerais avec moi, hein ?, lança-t-il d’un clin d’œil concupiscant en direction de la jeune femme.

L’homme s’en alla à la recherche de ce Crédus, et Daren sentit son cœur s’alléger d’un poids. Il entendit au même moment Imoen pousser un soupir de soulagement, et retrouver petit à petit ses couleurs. Alors qu’ils s’apprêtaient à poursuivre leurs recherches, Daren aperçut un petit groupe de trois brigands les fixer étrangement, comme s’ils avaient repéré que ces deux là n’étaient pas des membres de leur clan. Il prit sans hésiter Imoen par la main, et l’attira à l’intérieur de la tente la plus proche, espérant éviter d’être abordé à nouveau.

Après un rapide coup d’œil à l’intérieur, la tente semblait être vide, et ils attendirent tous les deux quelques instants derrière la toile de peau qui faisait office de porte. Daren conclut au bout de ces longues minutes que les hommes qui les avaient repérés ne les avaient pas poursuivis. Après tout, ils ne les avaient qu’entraperçus, et sans doute n’avaient-ils pas été assez longtemps en vue pour avoir éveillé des soupçons. Tout à coup, une voix s’éleva derrière eux.

− Heu… Pardon ! Je suis vraiment désolé ! Je…

Un homme se tenait à quatre pattes au fond de la tente, et les avait visiblement observés depuis qu’ils étaient entrés.

− Ce… ce n’est pas ce que vous croyez, s’excusa-t-il à nouveau, je vous assure. Je… j’étais ici, parce que… parce que j’avais chaud, et que ma tente est très mal exposée, vous comprenez ?

L’homme était visiblement très mal à l’aise, et Daren s’engouffra au plus vite dans la brèche qui s’offrait à lui. Ce n’était probablement qu’un simple escroc, entré ici dans le seul but d’améliorer une solde peu avantageuse. Mais par chance, il les avait pris lui et Imoen pour les propriétaires des lieux.

− Allez, file, canaille !, tonna Daren d’une voix forte. Et prie le ciel que je n’en informe pas Tazok !

− Non ! … Pitié ! Je serai votre serviteur ! Mais n’en dites rien à Tazok, je vous en prie ! …

Apparemment, il avait visé juste. Le chef de ce campement semblait jouir d’une réputation des plus terribles.

− Je ne te promets rien ! Et maintenant, sors d’ici !, conclut-il, de la même voix.

L’homme trébucha jusque devant l’entrée, comme un animal apeuré pris au piège, et sortit de la tente en courant à toute vitesse. Daren fit un clin d’œil à Imoen, qui était encore sous le choc.

− Tu… Bien joué dis donc. Tu as des talents d’improvisation très efficaces.

Daren était assez satisfait de lui, mais ils n’étaient pour autant pas totalement tirés d’affaire. Il fallait trouver des informations, et ensuite sortir vivant de cet endroit. Ils fouillèrent rapidement la tente où ils se trouvaient, mais sans grand succès. Ils allaient devoir sortir à nouveau, et poursuivre leur inspection.

− Tiens, dis Daren à Imoen, lui tendant une sorte de cagoule couvrant le haut du visage qu’il venait de ramasser dans l’une des armoires. Mets ça, ça nous évitera des ennuis.

Imoen acquiesça et s’exécuta sans se faire prier. Elle ne ressemblait pas à grand-chose, ainsi coiffée, mais le tissu masquait une partie de sa féminité à quiconque ne regardait pas de trop près. Ils sortirent de la tente aussi discrètement que possible, et continuèrent d’explorer le camp, aux aguets. Le soir commençait à tomber, et les brigands encore dehors se rassemblaient autour d’un feu improvisé. Un peu plus loin, on devinait une tente beaucoup plus imposante que les autres, construite avec des matériaux plus solides. Daren la désigna discrètement de la main, donnant un coup de coude à Imoen.

− J’ai vu moi aussi, lui chuchota-t-elle. Je pense qu’on devrait aller y jeter un œil.

Tandis qu’ils s’approchaient tous les deux du bâtiment, la plupart des bandits se rassemblaient un peu plus loin dans le camp. On entendait de la musique et des chants, probablement une sorte de célébration pour fêter les récents pillages, ce qui leur offrait une occasion inespérée d’en apprendre davantage sans être repérés. Le camp ne serait sûrement pas aussi désert à nouveau avant qu’ils ne soient repartis. Un homme cependant gardait l’entrée du bâtiment principal, et semblait d’une humeur massacrante d’être de garde alors que ses compagnons se saoulaient allègrement un peu plus loin. Il allait pourtant falloir franchir cet obstacle, et entrer tant que tout le camp était occupé à autre chose. Daren fit signe à Imoen de l’attendre un peu plus loin, et s’approcha de l’homme, seul.

− Salut toi, lança-t-il, d’une voix la plus dégagée possible.

L’homme le regarda, soupçonneux, et répondit d’un grommellement.

− Tu… tu n’es pas à la fête, ce soir ?, continua Daren, toujours sur le ton de la conversation.

Son introduction improvisée ne sembla pas porter ses fruits, car l’homme fronça les sourcils d’un air menaçant.

− Fous-moi le camp, gamin !, lui cracha-t-il en guise de réponse. Si tu t’approches de là encore une fois, j’te découpe un doigt, compris ?

Il n’avait plus beaucoup de temps pour retourner la situation, et Daren dut une nouvelle fois faire appel à son imagination au plus vite.

− C’est bon, arrête de faire ton cirque, lui lança-t-il en changeant brutalement de ton. Je me suis fait choper à voler un truc dans la tente de Crédus, et c’est moi qui suis obligé de me coller à garder la tente du chef à ta place.

Il avait misé le tout pour le tout, et se tenait près à détaler au plus vite si sa supercherie venait à être découverte. L’homme le regarda en haussant les sourcils, et laissa transparaître une lueur d’espoir dans ses yeux. Daren saisit aussitôt sa chance, et poursuivit dans cette voie.

− Alors remets pas le couteau dans la plaie, et va picoler avec les autres, avant que je change d’avis !

L’autre n’en croyait visiblement pas ses oreilles, et toute son amertume s’était aussitôt envolée.

− Ah ah ! Pauvre poire ! C’est toi qui t’y colles !, mugit-il d’un air moqueur. Bon, allez, sans rancune, vieux ! Et bonne soirée !

Daren grogna en guise de réponse, et se posta devant l’entrée à sa place, feintant sa plus mauvaise humeur possible. L’homme le railla une dernière fois, et disparut dans l’obscurité tombante, se dirigeant vers la musique qui battait son plein. Daren attendit quelques minutes, et fit signe à Imoen d’approcher. Ils touchaient enfin au but.

Après s’être assurés qu’aucune silhouette étrangère ne s’approchait, Daren quitta son poste, et d’un geste précautionneux, pénétra sous la peau de cuir tendue qui fermait la grande tente devant eux.

Là, il tomba nez à nez avec deux hommes et un hobgobelin.

− Que faites-vous là ?, dit d’une voix forte le premier, un homme vêtu d’une robe noire.

− Personne ne rentre dans la tente de Tazok, sous peine de mort !, renchérit le deuxième, qui semblait à son armure épaisse être un garde du corps.

L’hobgobelin au fond de la tente s’empara d’un arc sur le râtelier d’arme le plus proche, le mettant en joue. Daren ne s’était pas attendu à un tel accueil mais ses réflexes étaient vifs, et il réagit le premier. Il décocha de toutes ses forces un violent coup de poing à la figure de l’homme devant lui, qui s’effondra, assommé sous le choc. Si le premier ne semblait pas le plus aguerri des combattants, l’autre en revanche avait déjà sorti son arme et s’apprêtait à passer à l’attaque. Daren, habitué aux escarmouches, esquiva le premier coup facilement, et renversa l’instant d’après une table devant lui, se mettant ainsi à couvert des flèches du hobgobelin qui commençaient déjà à fuser.

− Je vous reconnais !, s’écria l’homme en armure noire. Vous êtes Daren ! Tazok me récompensera pour cette capture facile !

Il connaissait son nom. Apparemment, leur petit exploit de la mine les avait poursuivis jusqu’ici, et sa tête devait sûrement être mise à prix parmi les brigands. Le garde du corps se mit alors à crier en direction de la porte.

− À moi ! Par ici !

Daren se raidit aussitôt. S’il appelait des renforts, ils allaient se retrouver avec tout le campement à combattre, et ils seraient fait inéluctablement prisonniers, ou pire. Il tourna la tête vers Imoen, et eut juste le temps d’apercevoir un éclair rouge illuminer la pièce.

− À moi la ga…

Silence. L’homme était vraisemblablement en train de s’époumoner, mais plus aucun son ne sortait de sa bouche. Il s’arrêta aussitôt, se mettant en garde en reculant, pris de panique. Il ne comprenait apparemment pas ce qui lui arrivait, et Daren non plus. Rampant le long du linteau de bois qui lui servait de couverture, il s’approcha d’Imoen, mais lui non plus ne parvenait plus à produire un seul son. Que se passait-il ? Sa respiration s’accéléra, mais malgré le silence absolu qui régnait à présent dans la tente, il n’entendait même pas les battements de son propre cœur.

Imoen lui adressa alors un clin d’œil complice, lui faisant comprendre que l’origine de ce mystère n’était pas hostile, mais bien contrôlé. L’hobgobelin au fond de la pièce était lui aussi stupéfié du sort qu’elle venait de lancer, à tel point qu’il en avait presque oublié son arc. Soudain, reprenant ses esprits, le garde en armure bondit sur Daren, l’épée au poing, et celui-ci eut juste le temps de parer son attaque. Il était en assez mauvaise posture, et si l’hobgobelin était bon archer, il n’aurait aucun mal à le blesser gravement de là où il se trouvait. Il repoussa son attaquant de toutes ses forces, et plongea in extremis derrière son abri improvisé. Le hobgobelin semblait avoir retrouvé ses esprits, ce que confirma la pointe de la flèche qui venait de transpercer le bois de la table à quelques centimètres de son visage.

L’homme en armure s’approcha de lui, et frappa violemment de sa lame. Daren peinait à parer ses coups, pris entre deux feux. Il n’allait pas tenir très longtemps dans une telle position d’infériorité. Imoen avait elle aussi sorti son arc, et visait déjà depuis quelques secondes. L’homme en armure se retourna alors, comprenant qu’elle pourrait donner un avantage certain à son compagnon, et dirigea son arme vers elle. En un éclair, Daren saisit sa chance, et profita de l’instant d’inattention de son ennemi pour lui planter sa lame dans le bas-ventre. Au même moment, Imoen lâcha la corde de son arc, et le hobgobelin à l’autre bout de la pièce s’écroula, une flèche plantée entre les deux yeux.

L’action s’était déroulée en une fraction de seconde, et pendant un instant, tout sembla figé dans la pièce, toujours silencieuse. Daren se releva rapidement et courut vers Imoen, bien qu’il fût incapable de prononcer la moindre parole. Imoen se mit à rire, d’un rire silencieux, et annula son sort de quelques passes des mains.

− Qu’est ce que c’était que ça ?, lui demanda Daren, médusé.

− Je l’ai appris hier soir, lui répondit-elle. C’est bien pratique, en fait, non ? Le seul problème, c’est que je ne maîtrise pas vraiment la zone d’effet… Je crois qu’on a eu pas mal de chance tout à l’heure !

Daren poussa un soupir de soulagement. Le plus dur était fait. Il s’approcha du premier homme en robe noire, et le ligota solidement tant qu’il était inconscient.

− Tu crois que l’un deux était Tazok ?, demanda Imoen.

Daren réfléchit un instant, et répondit par la négative.

− D’après les descriptions, il ne ressemble pas à ça. Et puis je crois qu’on ne s’en serait pas sorti si facilement contre lui… Fouillons la pièce, tant que personne ne nous a remarqués.

Tous les deux se mirent à inspecter les différents bureaux et autres coffres, en quête d’informations pertinentes, quand ils entendirent un gémissement qui venait de l’autre côté de la pièce.

Daren s’immobilisa aussitôt, posa un doigt sur ses lèvres, et croisa le regard d’Imoen qui lui désigna une malle noire qui remuait légèrement. Sur la pointe des pieds, les armes à la main, tous les deux s’approchèrent en silence du grand coffre. Il n’était pas verrouillé, mais un loquet l’empêchait de s’ouvrir de l’intérieur. À l’évidence, quelqu’un, ou quelque chose, y était enfermé, et essayait d’en sortir. Daren avança précautionneusement la main, et fit glisser l’ouverture d’un geste rapide. Le couvercle de la malle se souleva d’un coup. Un homme, bâillonné et ligoté, s’agitait à l’intérieur. Daren eut tout d’abord un mouvement de recul, puis s’approcha pour délivrer celui qui n’était vraisemblablement pas leur ennemi.

− C’est… c’est l’heure, c’est ça ?, demanda l’homme d’un air résigné une fois son bâillon retiré.

Daren haussa les sourcils, perplexe.

− L’heure ? L’heure de quoi ?

− Vous n’êtes pas avec eux ?, reprit-il d’un ton plein d’espoir. Je veux dire, vous n’êtes pas des larbins de Tazok ?

Cet homme était donc bien prisonnier ici. Daren poussa un soupir de soulagement, et se dit aussitôt qu’il pourrait leur fournir les informations qu’ils étaient venus chercher.

− Non, non, n’ayez pas d’inquiétude. Nous allons vous libérer et vous faire sortir d’ici.

Au moment où il prononçait ces mots, il n’avait aucune idée de la manière de faire sortir ce prisonnier sans mettre tout le camp en alerte, mais cela ne l’inquiétait pas, du moins pour le moment. Pour l’instant, il fallait obtenir des réponses.

− Avez-vous des informations à nous donner sur ce qui se passe ici ? Qui êtes-vous, et que savez-vous des personnes qui dirigent ces brigands ?

L’homme prit une longue inspiration, lui aussi visiblement soulagé.

− Je me nomme Ender Saï. Je suis envoyé par les ducs de la Porte pour enquêter sur une organisation commerciale nommée « Trône de Fer ».

− J’ai déjà entendu ce nom, le coupa Imoen. Ce n’est pas la seule guilde de marchand qui vend encore du fer non contaminé dans le royaume ?

L’homme la regarda, surpris.

− C’est exactement ça jeune fille, et c’est aussi pour cette raison que j’ai été envoyé pour enquêter. Leurs affaires étaient très obscures, et la menace de guerre là-dessus, l’un des quatre ducs de la Porte de Baldur m’a délégué pour observer leurs transactions. Avec toutes ces histoires de fer contaminé dans tout le royaume, une guilde parvenant à en fournir une telle quantité, et d’excellente qualité, n’a pu qu’éveiller les soupçons de mes supérieurs. Et, comme par miracle, j’ai été capturé par ce Tazok peu de temps après le début de mes investigations.

Ces bandits n’étaient bien que des pantins, manipulés par ce Tazok, et leurs activités étaient certainement liées à ce « Trône de Fer » auquel il venait de faire allusion. Ender continua.

− Les bandits d’ici appartiennent aux « Griffes Noires » et aux « Frissons », et leurs dirigeants se nomment respectivement Ardenor Crush et Taugosz Khossan.

Il tourna son regard vers les deux cadavres qui jonchaient la pièce.

− Ah… je vois que vous avez fait le ménage ici…

− Mais je croyais que le chef ici était Tazok ?, demanda Daren, qui commençait à ne plus y voir clair à mesure qu’il entendait les explications.

− Attendez, j’y arrive. Tazok est le chef ici, mais il délègue les opérations en son absence, en usurpant son identité et son affiliation. Crush et Khossan pensent que Tazok appartient aux Zhents, et il leur laisse d’ailleurs croire ça volontiers. Les bandits d’ici ne réfléchissent pas beaucoup, et Tazok n’a eu aucun mal à leur faire croire ce qui l’arrangeait.

Le Zhentarim, ou « Réseau Noir », était une organisation mafieuse qui sévissait dans de nombreux royaumes, et il était coutumier qu’elle engageât des brigands pour effectuer ses basses œuvres.

− Ce prétexte du Zhentarim en cache un autre, si vous voulez mon avis, poursuivit Ender Saï. Cette petite manipulation a sans doute fonctionné sur ces barbares, mais moi, je suis de la Porte, et je sais très bien que les Zhentarims n’ont rien à voir avec ce trafic de fer. C’est seulement une couverture pour pouvoir manipuler ces bandits sans cervelle.

Comme toute organisation de cette envergure, le Zhentarim avait ses failles, et les dirigeants de chaque pays y avaient eux aussi leurs propres espions. Si les ducs de la Porte de Baldur pensaient que les Zhents n’y étaient pour rien, ils devaient avoir de bonnes raisons de le croire.

− Si vous voulez d’autres informations, je vous conseille de jeter un œil aux registres dans ces bureaux. J’ai aussi entendu plusieurs fois ce Tazok parler d’une mine cachée, appartenant au Trône de Fer, en plein cœur de la forêt de Bois-Manteau.

Imoen était déjà partie à la recherche de ces documents, qu’elle trouva facilement.

− Il a raison, confirma-t-elle, ces documents parlent bien de cette mine. Et…

Son visage devint livide. Elle tenait deux lettres qu’elle venait de parcourir, et les tendit à Daren. Un bruit au dehors les fit sursauter tous les trois.

− Imoen, prends tout ce que tu peux d’utile, conclut rapidement Daren. Il faut qu’on sorte d’ici, ou on va finir par se faire repérer.

En quelques instants, tous les trois sortaient discrètement de la grande tente. L’air était frais au dehors, et la légère brise aurait été très agréable si la tension qui pesait sur eux n’avait pas été aussi présente. On entendait toujours des cris festifs venant d’un peu plus loin, et la seule lumière qui éclairait encore les lieux était produite par le grand feu de joie qui rassemblait la plupart des habitants du camp. Tous les trois se faufilèrent vers l’extérieur, priant que personne ne remarquât leur évasion. Après cinq minutes de course, le trio s’arrêta, le souffle court.

− Je crois que nous sommes tirés d’affaire, finit par dire Daren.

− Merci, merci beaucoup, répondit Ender Saï, leur serrant chaleureusement la main à tous les deux. Je crois que sans votre intervention, j’aurai fini par ne plus être d’une quelconque utilisé à ces brutes, et je vous laisse deviner ce qui serait arrivé ensuite…

− Nous avons deux amis que nous devons rejoindre, intervint Imoen. Vous voulez qu’on vous escorte quelque part ?

− J’aimerai juste rejoindre une route. Nous ne sommes pas très loin de la Porte, et je pourrai retourner là-bas facilement. Il faut absolument que j’informe mes supérieurs de ce qui se passe ici.

Daren avait un sens de l’orientation assez développé, et se guidant à la lueur des étoiles, parvint en moins d’une heure à retrouver le point de rencontre qu’ils s’étaient fixés. Khalid et Jaheira ne les attendaient pas aussi tôt, et furent surpris de leur arrivée.

− Qui est cet homme ?, demanda Jaheira d’un air inquisiteur.

− Il s’appelle Ender Saï, lui répondit Imoen, et il vient de la Porte de Baldur. Il était prisonnier des brigands, et nous devons l’escorter jusqu’à la route principale.

Jaheira allait continuer son interrogatoire, mais Daren la coupa.

− On ferait mieux de filer d’ici. Ils ne vont sûrement pas tarder à découvrir son évasion, et la mort d’un de leur chef, et si on traîne dans les parages, ils n’auront aucun mal à nous trouver.

Khalid acquiesça.

− On fera le point une fois en sécurité. En route !

Tous les cinq reprirent le chemin inverse de celui qu’ils avaient suivis à l’aller. Le trajet allait leur prendre quelques heures, et Imoen profita d’un moment où les deux demi-elfes discutaient avec Ender pour s’approcher de Daren.

− Daren, lis ça, lui chuchota-t-elle.

Elle lui tendit les deux rouleaux qu’elle avait dénichés avant de quitter la grande tente.

− Je sais que ça concerne tout le monde, commença-t-elle, mais je voulais que tu les voies en premier.

Daren, anxieux et intrigué, déroula le premier d’entre eux. Des armoiries représentant un trône gris sur lequel était incrustée une épée noire étaient dessinées en entête de la lettre.

« Le 15 Mirtul 1373,

 

            Tazok,

 

            J’ai noté un ralentissement de vos expéditions de fer ces derniers temps. Nous devons impérativement recevoir une tonne de minerai supplémentaire. Intensifiez vos pillages et livrez un chargement à notre base de Bois-Manteau d’ici une semaine. Par ailleurs, Sarevok aimerait savoir ce qui s’est passé avec la bande de mercenaire de Nashkel. Ont-il été abattus ? Vous feriez bien de vous en assurer, car c’est la seule nouvelle dont Sarevok pourra se satisfaire.

 

                                                                                                                      Davaeorn. »

− Lis surtout le deuxième, continua-t-elle.

« Le 10 Mirtul 1373

Tazok,

 

            J’espère que tout se déroule en douceur. Je vous écris pour vous transmettre les instructions de nos supérieurs. J’ai entendu dire qu’une petite bande de mercenaires pourrait bientôt poser des problèmes au Trône de Fer. Veillez à ce qu’ils disparaissent afin qu’ils ne gênent pas le déroulement de nos opérations. Faites appel aux services de l’assassin Nimbul, il pourra certainement vous être utile.

 

                                                                                                                      Davaeorn. »

Daren fronça les sourcils un instant. Il venait d’apprendre officiellement qu’ils étaient la cible d’assassins, lui et ses compagnons, mais cela ne le surprit guère. Il réfléchissait plutôt à la date inscrite sur cette deuxième lettre. Le 10 Mirtul, ils devaient être encore à Nashkel. Ce qui signifiait que quelqu’un savait déjà qu’ils étaient en train d’enquêter sur les problèmes des mines. L’ennemi avait le bras long, très long. Daren repensa à cette femme vêtue de noir qu’il avait aperçue au cirque de Festival, et il se dit qu’il avait peut-être bien déjà rencontré ce, ou cette Nimbul, en fin de compte. Les noms de Davaeorn et de Sarevok en revanche ne lui évoquaient rien, et il comptait poser la question à celui qu’ils venaient de libérer avant qu’ils ne se séparent. À en croire ces écrits, ces personnes avaient tout l’air d’être des têtes pensantes de cette organisation, et leur petite incursion dans les mines de Nashkel semblait être remontée au plus haut. La piste du Trône de Fer était maintenant des plus sérieuses, et Daren était sûr que Jaheira serait satisfaite des informations qu’ils avaient découvertes.

Quelques heures plus tard, ils avaient rejoint la route. Ender les remercia encore une fois tous les quatre, et avant de partir, Daren posa ses questions.

− Excusez-moi, vous connaissez quelqu’un du nom de Sarevok, ou de Davaeorn ?

L’homme réfléchit un instant, et répondit.

− J’ai déjà entendu Tazok prononcer le nom de Davaeorn. Il avait l’air de parler de lui en tant que son supérieur. Par contre, le nom de « Sarevok » ne me dit rien.

Sur ce dernier échange, l’homme reprit la route vers le Nord, en direction de la Porte de Baldur. Une fois seuls, Jaheira se tourna alors vers eux, attendant leur rapport. Daren prit la parole et expliqua la situation en détail, sans oublier les deux parchemins qu’Imoen avait récupérés.

La demi-elfe écouta attentivement son récit, et une fois la lecture des lettres achevées, fronça les sourcils d’un air soucieux.

− Il semblerait que nous devrions faire preuve de davantage de prudence à l’avenir, déclara-t-elle. Je crois bien que nous avons ferré un gros poisson, et qui ne se laisse pas faire aussi facilement que prévu.

− Et le petit jeu de piste continue, renchérit Khalid. Mulahey, puis Tazok, et maintenant ce Davaeorn… Je me demande jusqu’où tout ceci nous mènera…

− J’ai bien l’impression que tout converge vers la Porte de Baldur, confia Jaheira. Le seul problème, c’est que nous sommes pour le moment dans l’impossibilité d’y pénétrer. En tout cas tant que la menace de guerre est aussi présente.

Daren se souvint que la capitale était bouclée. La possible guerre avec l’Amn avait affolé les dirigeants, et les riches marchands qui y faisaient la loi se voyaient déjà pendant au bout d’une corde, tandis que les envahisseurs pilleraient leurs maisons. Loin des préoccupations des gens du peuple, ils avaient fantasmé sur une rumeur plus ou moins diffuse, prenant nombre de mesures radicales, ce qui avait eu pour effet immédiat de faire réagir de même le royaume frontalier, justifiant ainsi ces mesures extrêmes.

Jaheira le sortit de ses réflexions, et conclut.

− Bon, d’après ce que j’ai lu et entendu, la suite de notre expédition se déroule à Bois-Manteau. Vous vous êtes bien débrouillés, tous les deux.

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