Voyage au coeur de la forêt

Bois-Manteau était une forêt au Nord-Ouest du royaume, longeant la côte et recouvrant toute la région au sud de la Porte de Baldur. Bien que ces bois fussent beaucoup plus petits que la légendaire forêt du Téthyr, ils étaient auréolés de mystère et peu de gens osaient s’y aventurer. Daren avait lu et entendu de nombreuses légendes sur ces bois, et des rumeurs circulaient sur des forces surnaturelles qui les protègeraient de l’intrusion de l’homme. Daren se souvenait de Gorion lui racontant une histoire étant petit, évoquant des animaux qui gardaient cette forêt, et même d’arbres qui s’y déplaçaient à leur guise.

Si ces bruits étaient certainement infondés, il demeurait en revanche très facile d’y dissimuler une quelconque entreprise à l’insu de la population alentour. Cela faisait deux jours maintenant qu’ils avaient quitté Valpeld et le camp des bandits, et depuis qu’ils avaient franchis la lisière de Bois-Manteau, leur progression s’en était trouvée sensiblement ralentie. Daren avait l’impression de se sentir observé, épié même, et avait la désagréable sensation que les buissons se déplaçaient imperceptiblement derrière eux, brouillant les pistes et perturbant leurs repérages. Imoen ressentait visiblement aussi ce malaise, mais ni Khalid ni Jaheira ne semblaient incommodés. Ils avaient certes trouvé des informations précises sur l’existence d’une mine ici même, au cœur de la forêt, mais déterminer son emplacement exact s’avérait plus complexe que prévu. Ils n’avaient aucune indication sur la direction à prendre, et il était impensable de ratisser ces bois de long en large à la recherche d’une mine, quand bien même cela aurait été possible.

Le soir tombant, le petit groupe commença à établir un campement dans un lieu un peu plus clairsemé. Daren était épuisé par la marche difficile au travers des ronces et des fougères et s’assit à même le sol, la tête entre les jambes.

− Je commence à désespérer de trouver cette mine…, se lamenta Imoen, qui elle aussi s’était effondrée dans l’herbe.

Jaheira pouffa d’un rire moqueur à cette réflexion, et s’accroupit au bord de la clairière, les mains jointes en un signe insolite. Une étrange lueur vert clair ondula imperceptiblement au-dessus de l’herbe, et se répandit au sol. Jaheira se concentra, et semblait communier avec la nature elle-même.

Daren observa un moment la druide pratiquer son étrange rituel, puis ses paupières se fermèrent petit à petit, cédant à la fatigue accumulée ces derniers jours. Les bruits de la forêt et les paroles de ses compagnons se firent de plus en plus éloignés, et le monde autour de lui tangua doucement, bercé par le remous de vagues invisibles. Son esprit vagabonda un instant et le conduisit à la frontière des songes, guidé par les ailes d’une créature légendaire. Daren volait, planait au-dessus de la mer, puis distingua à sa verticale une petite île de quelques mètres de diamètre, qui reflétait la luminosité d’un sable clair. L’air était pur, et le vent calme qui le portait drainait toute la lassitude de son corps. Il se sentait bien, simplement.

Tout à coup, le ciel au loin s’assombrit. Le vent se fit plus fort, et portait la chaleur moite et étouffante de l’orage. L’horizon n’était pourtant pas noir, mais d’un rouge sombre et menaçant. Daren redescendit petit à petit vers le sol, qui se transforma au même instant en une terre noire et calcinée. Il apercevait maintenant des tentes et de nombreuses personnes qui allaient et venaient, et sans une étrange transparence de tout ce décor, il se serait véritablement cru dans le campement des brigands qu’ils avaient quittés quelques jours plus tôt. Il pouvait déambuler entre les habitations, mais personne ne semblait remarquer sa présence. Il avait l’impression de n’être qu’un esprit venu d’outre-tombe, un fantôme hantant ces lieux.

Tout à coup, une main invisible sortie de terre le happa et l’attira vers le sol. Une sensation d’oppression et d’angoisse familière emplit l’atmosphère, et tandis qu’il se débattait, la même brume rouge que lors de son précédent cauchemar recouvrit son champ de vision. Ce même rêve, encore… Chaque protagoniste y était présent à chaque fois, de cette brume écarlate à ses sentiments d’angoisse aigue. La main finit par le saisir fermement, puis l’attira au travers même du sol, vers les entrailles de la terre. Il était prisonnier, à nouveau, dans une étrange grotte qu’il ne connaissait pas.

Après quelques secondes d’adaptation, il perçut la lumière blanche illuminant les alentours, et dévoilant une roche aux proportions étranges. Presque familière… Daren fronça les sourcils, et s’approcha du roc dressé devant lui.

Impossible…

Sa respiration se bloqua, et une terreur soudaine le paralysa en découvrant le spectacle qui s’offrait à ses yeux. Il était face à face avec lui-même. Une reproduction de pierre à son effigie. La statue demeurait inerte, mais son regard pourtant immobile et froid semblait l’accuser.

« Tant de fierté, grand prédateur, tonna la voix, méprisante et moqueuse, la même que dans tous ces rêves. Tout ton être n’est qu’emprunt. »

D’étranges cliquetis résonnèrent derrière lui, mais Daren était incapable de détourner son regard des yeux sans vie de sa réplique de pierre. Les craquements se firent plus distincts, et quelque chose semblait flotter dans les airs, juste derrière sa nuque. Il sentait les gouttes de sueur perler de son visage, mais ne parvenait pas à bouger le moindre de ses membres. Son double de roche l’hypnotisait totalement.

Une ombre passa au-dessus de son épaule, et Daren distingua avec horreur la pointe blanche d’une dague. Une dague en os, la même que celle qui avait menacé de poignarder Mulahey lors de son précédent cauchemar. Il n’entendait que sa propre respiration et les battements de son cœur, qui martelaient un rythme infernal, jusqu’à en brouiller sa vision. La terreur et l’angoisse submergeaient son âme, et il crut mourir à plusieurs reprises dans cette grotte diabolique. La dague se positionna devant sa poitrine, mais cette fois-ci, était se tourna vers l’avant.

« Vous êtes tel qu’on vous a créé ! », gronda la voix à nouveau.

Daren ne distinguait plus que son clone de pierre, et l’arme devant lui. Tout le reste n’était que ténèbres.

« Et l’on peut vous briser aussi ! », hurla-t-elle soudainement.

La dague fusa droit devant elle, et se planta dans la roche qui s’effrita à l’endroit même où se serait trouvé son cœur. L’âme de Daren hurla dans un silence assourdissant, et la douleur qu’il ressentait maintenant était telle qu’il crut qu’on l’écartelait. Il bascula en arrière, et tomba à la renverse dans le vide et le néant, tout droit vers les Enfers.

− AAAHHH !!!

Jaheira, Khalid et Imoen se retournèrent en même temps. Daren était en sueur, et venait de s’éveiller en sursaut.

− Calme-toi, il n’y a rien à craindre, il est simplement là pour nous apporter des informations.

C’était Jaheira. Daren peinait à reprendre ses esprits. Son rêve semblait si réel… À vrai dire, il l’avait perturbé à un tel point qu’il avait du mal à mettre un sens sur les mots que prononçait son compagnon de voyage. Il fronça les sourcils, et aperçut une silhouette gigantesque derrière Jaheira. Il mit quelques secondes à réaliser ce qui se tenait presque immobile à quelques mètres de lui, avant de se rendre compte que c’était simplement un ours.

Un ours ?

S’il en avait eu la force, il aurait certainement crié une seconde fois à la vue de cet animal de plus de dix pieds de haut. Jaheira s’en approcha calmement, et le caressa doucement en lui murmurant des paroles apaisantes. L’animal les considéra chacun un instant, puis fit demi-tour avant s’enfoncer dans la forêt, disparaissant entres les hautes herbes.

− Qu’est-ce que c’était que ça ?, finit par demander Daren.

Il se doutait qu’il avait dû manquer quelque chose lorsqu’il s’était assoupi, mais n’avait pas la moindre idée de la durée pendant laquelle il avait rêvé. N’osant pas se couvrir de ridicule, il préféra ne pas révéler ce détail, et posa une question à laquelle Jaheira avait sans doute déjà répondu.

− Je t’ai dit que j’allais contacter un animal vivant ici, pour nous donner des informations sur la route à prendre, lui répondit-elle d’un ton agacé. Je te rappelle que je suis druide, si tu te souviens encore de ce que ce mot signifie.

Daren n’avait pas la force de répliquer, mais était tout de même impressionné par l’étendue des pouvoirs de la demi-elfe. Il se demanda si tous les druides étaient aussi efficaces qu’elle, ou si son talent personnel y était pour quelque chose, mais Jaheira reprit ses explications avant qu’il n’ait davantage le temps de se poser la question.

− Comme je m’y attendais, cette forêt est déjà sous contrôle druidique, reprit-elle, s’adressant cette fois à tout le groupe. Si mes souvenirs sont bons, une branche assez radicale de notre Ordre s’est installée ici, et a quitté la hiérarchie traditionnelle. Un petit groupe, qui se surnomme lui-même les « Druides de l’Ombre », a pris possession de cette forêt et s’est juré de ne tolérer aucune perturbation humaine en ces lieux.

Elle marqua une légère pause, puis continua.

− Les druides sont habituellement pacifiques, et même si leurs buts sont similaires aux leurs, ils n’emploient que rarement la voie de la violence. Et ce n’est pas le cas de ceux qui contrôlent cette région. Cet ours m’a appris que des intrus avaient violé l’harmonie de ces bois, et je lui ai demandé de nous conduire à l’un des représentants de cet Ordre, pour qu’il nous explique la situation.

Daren et Imoen écoutaient Jaheira d’un air stupéfait, tandis que Khalid somnolait déjà à moitié.

− Tu auras qu’à leur expliquer tout ça en détail, lança-t-il à sa femme en baillant. Nous, on va se coucher.

Jaheira souffla d’un air pincé, mais Khalid ne l’écoutait déjà plus. Il s’était faufilé sous une couverture, et commençait déjà à s’endormir. Elle se tourna alors vers les deux autres.

− Vous feriez bien d’en faire autant, leur suggéra-t-elle. Je m’occupe de ça, et aussi de la garde de notre campement pour cette nuit. Bonne nuit.

Daren se dit en lui-même qu’il avait dû mal comprendre, et Imoen posa une question d’un air incrédule.

− Mais on ne doit pas aller rencontrer les druides ? Cet ours n’était pas censé les contacter ?

Jaheira leur fit un sourire, et répondit à la jeune femme.

− Ils n’accepteront jamais de se montrer à des profanes. Ou si c’était le cas, je peux vous garantir que votre dernière heure aurait sonné. Seul un druide peut en rencontrer un autre dans son propre bosquet.

− Un bosquet ?, répéta Daren. Vous voulez dire ces lieux sacrés qui protègent les forêts ?

Il se souvenait avoir lu quelque chose là-dessus, mais les écrits sur les ordres druidiques étaient plutôt rares. Jaheira hocha la tête en signe d’approbation.

− Vous appartenez vous aussi à un bosquet ?, continua Imoen, curieuse.

Jaheira ne répondit pas tout de suite, et ils virent tous les deux une expression de tristesse et de mélancolie passer dans son regard. Cette question évoquait vraisemblablement des souvenirs douloureux, et Imoen se pinça les lèvres en réalisant qu’elle n’aurait sûrement pas dû la poser.

− Je suis désolée…

− Ce n’est pas grave, la coupa Jaheira. Allez vous coucher, je m’occupe du reste.

Ils lui firent un rapide signe de la main, et s’en allèrent rejoindre Khalid qui s’était déjà assoupi en quelques minutes. Le feu crépitait doucement au milieu de leur campement de fortune, et une sensation de calme et de tranquillité les plongea tous les trois dans un profond sommeil réparateur.

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