Par delà les Ténèbres

Daren s’éveilla le lendemain matin avec la sensation de s’être reposé comme jamais auparavant. Il se sentait plein d’énergie, et toutes ses courbatures des journées précédentes s’étaient envolées avec la nuit. Ses compagnons venaient eux aussi d’ouvrir les yeux, mais seule Jaheira semblait déjà prête, commençant à regrouper leurs affaires.

− C’est déjà l’heure ?, gémit Imoen, tirant sa couverture devant ses yeux.

Daren se leva lui aussi, mais une étrange sensation de malaise s’empara de lui alors qu’il allait soulever sa couverture. Son rêve étrange de la veille au soir lui revenait à l’esprit, et il sut ce qu’il allait trouver gravé sur l’herbe. De chaque côté de sa couche, on distinguait déjà assez nettement les mêmes marques d’un rouge tirant sur le brun que les fois précédentes, disposées en cercle. Pris de panique, il inventa un prétexte quelconque pour éloigner temporairement ses compagnons, en particulier Jaheira dont il craignait le jugement. Une fois assuré d’être seul, il souleva sa couche, et se figea. Au centre du cercle, une sorte de visage aux contours flous le fixait de ses yeux morts, et il crut un instant croiser le regard de pierre de la statue de ses cauchemars. Les voix de Khalid et d’Imoen qui discutaient derrière lui le ramenèrent à la réalité, et d’un geste brusque, il foula le sol vigoureusement jusqu’à qu’on ne distingue plus que de la terre retournée. Son cœur s’emballa, et des dizaines de questions sans réponse traversèrent son esprit encore choqué.

Que se passait-il ? Qu’elle était cette voix étrange qui s’adressait à lui lors de ses cauchemars, et ces marques de plus en plus nettes sur le sol ? Il avait la certitude que tout ceci était lié et qu’un jour, inexorablement, il se passerait quelque chose de grave. Il repensa alors à cette force mystérieuse qui l’avait possédée dans les mines de Nashkel. C’était comme si un monstre était enfermé à l’intérieur de son corps, et qu’il profitait de ses moments de faiblesse pour refaire surface. Daren songea un instant à ce qui pourrait se produire si ses suppositions étaient avérées, et il frissonna à cette pensée. « Vous êtes tel qu’on vous a créé, et l’on peut vous briser aussi », avait dit la voix. Quelle phrase étrange… Gorion savait-il ce qui était en train de lui arriver ? Avait-il prévu ces rêves, et ces symboles inquiétants qui brûlaient le sol autour de lui ? Jamais la mort de son père ne lui avait paru si douloureuse. Il avait besoin de son savoir, de sa sagesse. Il repensa à la dernière phrase que son maître lui avait dite, avant de mourir sous ses yeux. « Fuis ». Un simple mot. Ce qu’il n’arrêtait pas de faire depuis, en fin de compte. Il aurait maintenant tellement de questions à lui poser… Des questions dont il savait que seul son maître possédait la réponse.

Un visage s’imposa alors à son esprit. Celui d’Elminster, si toutefois ce vieil homme en robe rouge ne lui avait pas menti. « Il y a des choses comme la découverte de soi qui ne peuvent se faire que dans la solitude », lui avait-il dit. Il entendait encore presque distinctement la voix âgée du mage, chaleureuse et pleine de malice, lui parler de Gorion et de ses mystères. Cet homme, il en était sûr, possédait lui aussi les réponses à ses interrogations. Son visage s’éclaira enfin, quelques pièces de ce puzzle mystérieux venant de s’assembler dans son esprit : Gorion ne l’avait pas mis au courant de ce qui allait lui arriver car tout ce qu’il vivait en ce moment n’était qu’une épreuve destinée à lui faire prendre conscience de quelque chose. Quelque chose qui était sans doute enfoui au plus profond de son être.

Son esprit était torturé entre ces élucubrations folles et la concrète réalité devant laquelle il se trouvait, qui imposait de manière convaincante une toute autre version des événements. La chance et les hasards l’avaient conduit là où il se trouvait maintenant, et non un quelconque « destin ».

Chacun avait rassemblé ses affaires dorénavant, et une fois qu’ils furent tous prêts, Jaheira leur fit signe d’approcher. Daren remit ses réflexions à plus tard, et s’approcha de ses compagnons.

− J’ai rencontré les Druides de l’Ombre, cette nuit.

Elle marqua une pause, le visage contrarié.

− Et les négociations ont été plus délicates que prévues. La personne qui dirige ce bosquet, Faldorn, a quitté le cercle habituel des druides depuis longtemps maintenant. Elle est devenue violente, et radicale, envers toute menace pour la forêt, réelle ou supposée. J’ai rapidement appris que des humains exploitaient une mine au nord d’ici, au plein cœur de Bois-Manteau, mais j’ai aussi dû justifier notre propre circulation sur son territoire. Elle est devenue totalement paranoïaque, et malgré mon rang, j’ai eu le plus grand mal à lui faire comprendre que nous n’étions pas ici pour prêter main forte au Trône de Fer, mais bel et bien pour le combattre.

− C’est… une bonne nouvelle, non ?, tenta Imoen d’un sourire incertain.

− En quelque sorte, répondit Jaheira. Disons que nous n’avons pas intérêt à faire le moindre faux-pas, si nous ne voulons pas finir dans le même panier que ceux que nous recherchons. Il y a de nombreux mercenaires à la solde du Trône de Fer qui protègent l’entrée de la mine, et ils peinent à faire régner un semblant d’ordre aux alentours. Ce qui ne facilitera pas la tâche, évidemment. Nous pourrons par contre jouer sur le fait que leurs principaux ennemis depuis ces dernières semaines sont majoritairement des animaux hostiles, ou encore des plantes récalcitrantes. Je ne pense pas que qui que ce soit d’autre de l’extérieur n’ait encore découvert leur cachette.

Daren se demandait si les Druides de l’Ombre leur avaient donné une carte ou tout autre type d’itinéraire à Jaheira, afin qu’elle les conduise vers leur destination, mais il n’eut pas l’occasion de poser sa question. Un oiseau au comportement étrange, qui les observait depuis plusieurs minutes du haut de sa branche, s’envola dès qu’ils eurent fini leurs préparatifs, et sembla leur indiquer la marche à suivre. Jaheira avait l’habitude de se déplacer en plein bois, mais les trois autres peinaient à suivre le rythme rapide du volatile qui furetait au-dessus d’eux. Daren se demanda si cet oiseau était bien normal, ou si une quelconque magie leur laissait croire qu’il s’en agissait bien d’un.

Quoi qu’il en fût, ils suivirent l’oiseau pendant deux jours, et celui-ci les conduisit aux abords d’une clairière que l’on devinait dessinée par l’homme.

− Je crois que nous sommes arrivés, chuchota Jaheira.

Une haute palissade de bois bloquait le passage, ainsi que toute visibilité. On distinguait sur le chemin de ronde de nombreuses patrouilles, portant les insignes noirs et gris du Trône de Fer.

− Ça ne va pas être aussi facile que prévu, répondit Khalid avec une moue pensive.

Chacun réfléchissait à une solution, mais la large supériorité numérique de l’ennemi était un facteur difficile à contourner.

− Tu peux nous rendre invisible tous les quatre ?, finit par demander Jaheira à Imoen.

Tous les regards s’étaient tournés vers elle. Daren n’avait jamais été un expert en magie, et n’avait pas la moindre idée de la difficulté à exécuter telle ou telle prouesse. Imoen rougit légèrement, et balbutia quelques mots.

− Je… enfin, je ne suis pas sûre… Tous les quatre, comme ça ? Ça me semble vraiment difficile. Je débute seulement, vous savez…

Elle ne pratiquait son art que depuis une dizaine de jours à peine, et ne maîtrisait pas totalement la discipline, à l’instar de Dynahéir. Khalid finit par mettre un terme à cette solution, ne voulant pas embarrasser Imoen davantage.

− Ne t’inquiète pas, petite. On va trouver autre chose. Je n’ai nulle envie de faire reposer sur tes seules épaules le succès ou l’échec de cette mission.

Daren acquiesça vigoureusement, et Jaheira était déjà en train d’élaborer une nouvelle stratégie. Soudain, Khalid prit à nouveau la parole, d’un air plein d’espoir.

− Regardez, là-bas.

Il désignait des reflets lumineux de l’autre côté de la clairière.

− C’est… une rivière ?, proposa Daren.

− Tout à fait. Les gens qui travaillent ici ne rentrent à l’évidence pas régulièrement en ville, et la proximité d’une source d’eau est absolument nécessaire pour leur survie.

− Je vois, ajouta Jaheira. Tu proposes qu’on utilise ce cours d’eau pour pénétrer à l’intérieur, c’est bien ça ?

Khalid hocha la tête, imité par les autres qui partageaient eux aussi ce plan astucieux. De toute façon, ils n’avaient que peu d’alternatives, et d’après les recommandations de Jaheira, leur présence ici ne serait tolérée par les druides que quelques jours tout au plus. Il fallait donc tenter quelque chose.

Après un rapide examen des lieux, il s’avéra que le ruisseau était suffisamment profond et dissimulé par les plantes pour qu’on puisse y nager discrètement. Depuis leur arrivée, ils avaient dénombré plusieurs patrouilles qui circulaient non loin des imposantes portes de bois de la palissade. Toute leur attention semblait être portée vers l’extérieur, et si les soldats qui surveillaient les environs étaient habitués à se battre contre des animaux sauvages, ils ne s’attendraient sûrement pas à être infiltrés.

Les quatre compagnons confectionnèrent quelques radeaux de fortune à l’aide de branchages pour transporter leurs affaires au sec, et plongèrent dans l’eau froide du cours d’eau. Daren n’avait pas vraiment appris à nager durant son enfance, et appréhendait quelque peu de ne plus avoir pied à un moment donné, mais la partie qu’ils franchissaient était suffisamment peu profonde pour qu’il puisse y marcher sans peine. En quelques minutes, tous les quatre avaient rejoints la berge de l’autre côté de la palissade, et s’étaient réfugiés derrière des buissons, contre une cabane de bois à l’abri des regards.

Après un rapide séchage, ils se rhabillèrent en silence, et contournèrent la bâtisse contre laquelle ils s’étaient dissimulés, à l’affût du moindre bruit. À l’intérieur des murs du camp, les gardes étaient moins nombreux. Un peu plus loin, un moulin à eau était alimenté par la petite rivière qu’ils venaient d’emprunter, et on devinait à proximité l’entrée d’une grotte. À en juger par les rails qui en sortaient, l’entrée de la mine ne devait pas être loin. Plus près, quelques cabanes de bois abritaient sans doute les mineurs ou les soldats qui travaillaient ici.

− On va en explorer quelques une avant de descendre, proposa Jaheira. Si nous voulons aller plus loin, il va falloir nous déguiser, et nous devrions trouver notre bonheur dans l’une de ces cabanes.

Elle s’approcha de la porte de celle qu’ils longeaient depuis qu’ils étaient sortis, et fit signe aux trois autres de la suivre. Elle posa un doigt sur ses lèvres, et murmura.

− On entre tous ensemble, et on met le plus vite possible tous les occupants hors d’état. Il faut absolument éviter qu’ils puissent donner l’alerte.

Daren prit une profonde inspiration, et tenta de calmer les battements de son cœur qui commençait à s’emballer. Imoen, à ses côtés, avait le visage crispé et tendu, et il lui adressa un léger sourire, autant pour la réconforter que pour se rassurer lui-même.

− Maintenant !, chuchota Jaheira, ouvrant brusquement la porte de son épaule.

Khalid, Daren et Imoen lui emboîtèrent le pas, et tous les quatre se retrouvèrent dans une pièce qui ressemblait plus à bureau qu’à une maison. Cette cabane n’était vraisemblablement pas la demeure d’un soldat, mais plutôt une sorte de bibliothèque, regorgeant de bureaux et autres armoires pleines de documents. Ce décor insolite avait surpris le petit groupe, mais une silhouette courbée portant une longue barbe blanche les ramena à la réalité.

− Ahhh, voici donc enfin les fameux mercenaires, je présume.

Sa voix était claire malgré son grand âge apparent, et on sentait dans le ton qu’il avait pris qu’il ne craignait nullement ceux qui venaient de faire irruption chez lui.

− Bien…, reprit-il. Je vais vous laisser quelques secondes de réflexion, et vous aller ensuite déposer gentiment vos armes. Je ne peux hélas pas vous promettre qu’aucun mal ne vous sera fait même dans ce cas…

Il marqua une légère pause, ricanant d’un air méprisant.

− … mais si certains d’entre vous souhaitent rester en vie, ce serait la meilleure chose à faire.

Jaheira, Khalid, Daren et Imoen s’échangèrent un regard, interloqués. Qui était ce vieillard qui les menaçait de la sorte ? Il avait prononcé son avertissement avec un tel aplomb qu’aucun d’eux n’avait encore osé lui répondre. Daren se dit pour lui-même qu’il devait être fou pour ne pas avoir sonné l’alerte au moment où ils étaient entrés, et il lut dans le regard de Jaheira qu’elle pensait exactement à la même chose. Il saisit cette occasion trop belle, et courut soudainement à l’assaut du vieil homme, afin de l’immobiliser au plus vite.

Il était à peine à mi-parcours que sa cible leva simplement une main ridée devant lui, qui stoppa aussitôt Daren dans sa course. Il sentait ses muscles paralysés, et éprouvait une douleur intense alors qu’il forçait pour mettre un pied devant l’autre. Vraisemblablement, ils avaient à faire à un mage.

− N’ai-je pas été suffisamment généreux en vous laissant une chance ?, leur lança le vieil homme en haussant les sourcils. Vous m’avez donné envie de m’amuser un peu, maintenant.

− Qui es-tu ?, demanda Jaheira d’une voix forte.

Daren était toujours dans l’incapacité de bouger, son adversaire le tenant dans la toile de sa magie. Il répondit alors d’un rire inquiétant.

− Ah ah ah ! C’est trop drôle ! Vous venez ici, sur mon territoire, pour m’attaquer, et vous ne connaissez même pas le nom de votre cible ? Vous êtes vraiment pathétiques !

Il rit à nouveau, plus fort. Jaheira serrait le manche de son bâton, foudroyant le mage du regard.

− Sarevok se faisait vraiment du souci pour pas grand-chose, continua-t-il. Vous ne serez pas une épine dans le pied du Trône de Fer très longtemps, misérables insectes. Car je vais me faire un plaisir de vous écraser !

Son regard se fit haineux et méprisant. Daren tentait toujours de se libérer, en vain. Il se risqua alors à provoquer le mage, afin de créer une ouverture pour ses compagnons.

− Vous… Vous devez être ce patin de Davaeorn, dont Tazok nous a parlé.

Le mage ne répondit rien mais son sourire sarcastique disparut de son visage. Il fixait à présent Daren d’un regard assassin. Au moins semblait-il avoir visé juste.

− Etes-vous aussi pitoyable qu’il l’avait laissé sous-entendre ?, le railla une nouvelle fois Daren. Ou la réalité est-elle encore pire ?

Les trois autres avaient compris son stratagème, et se tenaient prêts, l’arme au poing, à passer à l’offensive dès que le mage aurait baissé sa garde. Khalid avait dégainé son arc depuis un petit moment, et décocha une flèche en une fraction de seconde.

Le trait fendit l’air juste au-dessus de sa tête, droit vers le cœur du sorcier, emplissant le cœur du jeune homme d’un élan d’espoir. Mais c’était crier victoire trop tôt… D’un léger mouvement de la paume de sa main, celle avec laquelle il tenait Daren en joue, Davaeorn stoppa net la flèche, qui se brisa à quelques centimètres de lui contre un bouclier invisible. Du même coup, Daren fut violemment projeté en arrière, rejoignant enfin ses compagnons.

− Tu as du cran, misérable insecte, reprit le mage en direction de Khalid. Mais voyons ce que tu donnes à jeu plus égal.

Les membres de Daren le faisaient encore légèrement souffrir, et pendant qu’il se relevait, il aperçut le mage qui joignait ses mains en un signe étrange. Sous leurs yeux ébahis, il se dédoubler une première fois, puis une seconde. Les trois images de Davaeorn se tenaient côte à côte, et faisaient chacune les mêmes gestes simultanément.

− Que diriez-vous… de combattre en Enfer ?, reprirent les trois voix en écho.

Et dans une vision digne du plus effrayant des cauchemars, les trois images du sorcier se métamorphosèrent en quelques secondes en des bêtes tout droit sorties des Abysses. On aurait dit de gigantesques chiens, d’une couleur rouge comme le feu, et dont les yeux brillaient d’une lueur jaune orangé terriblement intelligente. Les trois démons se positionnèrent d’un bond de leurs muscles puissants, leur coupant toute retraite.

Daren, Khalid et Jaiehira s’étaient regroupés dos à dos, prêts à faire face à la nouvelle menace qui les encerclait. Seule Imoen demeurait terrée au fond de la salle, paralysée par la peur, pleurant doucement. Les créatures tournaient autour d’eux, resserrant lentement leur étau. Leurs grognements émettaient une fumée noire qui sortait de leurs naseaux. À mesure qu’elles s’approchaient, ils pouvaient ressentir une chaleur de plus en plus insoutenable sur leur visage. La simple présence de ces démons générait un véritable brasier, allant jusqu’à leur brûler la peau. Daren fronçait les sourcils et peinait à ne pas devoir se protéger les yeux d’une main, à présent que la créature se tenait en face de lui, prête à bondir sur sa proie. La chaleur était difficilement supportable, les pressant à lancer l’assaut au plus vite.

Tout à coup, l’une d’entre elle bondit vers Jaheira, qui parvint à parer l’attaque et à porter un coup de son bâton de combat. La créature recula légèrement sous le choc, mais elle ne semblait pas avoir été plus affectée par l’attaque pourtant habituellement dévastatrice de la druide. Le bout de son bâton était par contre, lui, bel et bien brûlé.

− Lequel des trois est le vrai ?, lança alors Khalid à ses compagnons.

Daren tenta de se souvenir exactement du trajet des trois molosses, mais ils avaient tourné plusieurs fois autour d’eux, et il était difficile de savoir lequel était l’original.

Soudain, les trois démons passèrent à l’attaque, ensemble. Malgré la chaleur éprouvante, ils étaient tous formés aux arts de la guerre, et parvirent à bloquer leurs assauts. Le combat faisait rage, et Daren avait réussi plusieurs fois à porter un coup fatal à l’un de ses adversaires. Mais comme pour ses compagnons, à peine sa cible était-elle à terre qu’elle se relevait, indemne. À mesure qu’il combattait, vainement, il commençait à perdre tout espoir, ses créatures cauchemardesques se relevant encore et encore. De nombreuses marques de brûlures le faisaient souffrir, et son visage était noirci par la chaleur. Il jeta un œil à ses compagnons, qui ne semblaient pas en meilleure posture que lui. Ce combat durait déjà depuis presque dix minutes, et il sentait la fatigue prendre le dessus.

− Il va falloir trouver une stratégie !, leur héla Khalid, lui aussi essoufflé.

Jaheira et Daren ne répondirent pas, mais tous se posaient en définitive la même question. Imoen était toujours au fond de la pièce, agenouillée et la tête entre les jambes, et on devinait à quelques soubresauts qu’elle sanglotait.

Ne leur laissant aucun répit, l’un des molosses sauta sur Daren. La fatigue et la vélocité de l’attaque eurent cette fois raison de ses réflexes, et le monstre de feu le renversa, posant ses deux pattes avant sur ses épaules. Il était maintenant au sol, la gueule du démon à quelques centimètres de son visage. Il sentait son haleine, âcre, brûlante, ses yeux jaunes brillant d’une lueur diabolique. Jaheira et Khalid voulurent lui prêter main forte, mais chacun avait aussi son propre adversaire. Les deux autres molosses se positionnèrent devant eux, bloquant ainsi tout renfort.

Comment pouvaient-ils vaincre ? On sentait que ces créatures de cauchemars n’étaient pas vraiment passées à l’offensive depuis le début, qu’elles jouaient simplement avec leurs proies. Allaient-elles dévoiler leur véritable force ? Les épaules le brûlaient à un point tel qu’il devait lutter pour ne pas perdre connaissance. Il allait mourir ici, cela ne faisait aucun doute, et il devait son sursis au sadisme à peine dissimulé de ce rejeton des enfers. Le corps incandescent de la créature embrasait chaque parcelle de son corps.

Daren crut entendre une mâchoire terrible s’entrouvrir, alors qu’il usait de ses dernières forces pour rester conscient. C’était la fin. Il allait être dévoré par ce monstre de feu, et il faudrait un miracle pour qu’il s’en sorte vivant.

− C’est faux !, s’éleva tout à coup une voix derrière eux. Faux ! Rien de ceci n’est réel !

Imoen s’était redressée de tout son long. Ses paroles avaient stoppé net les trois molosses, qui la dévisageaient à présent d’un regard menaçant, mais presque inquiet. Que se passait-il ? Daren profita du bref délai accordée par la jeune femme, et tourna ses yeux dans sa direction. Imoen avait joint ses mains elle aussi, d’un signe proche de celui de Davaeorn quelques minutes auparavant. Elle semblait concentrée à l’extrême. Son corps tout entier tremblait, et on distinguait des gouttes de sueur perler de son visage. Que faisait-elle ? Ses yeux clos pleuraient des larmes d’effort, et une étrange aura invisible se forma autour d’elle, déformant légèrement l’air aux alentours.

D’un seul coup, elle ouvrit les yeux et écarta les mains, qu’elle fit claquer une seconde plus tard. Une détonation sourde résonna dans la cabane, et Daren sentit une onde de choc le traverser. Les objets en verre de la pièce volèrent en éclat, et les trois molosses furent projetés au sol avec une violence inouïe. Ils avaient reçus nombre de coups d’épée, et s’en étaient relevés indemnes, mais cette vague d’énergie les avaient mis à terre pour de bon. Les trois créatures se tortillèrent, comme si elles se désintégraient de l’intérieur, et finirent dans un râle d’agonie par tomber en cendres.

Daren se releva péniblement et aperçut Imoen, épuisée, un genou à terre. Jaheira et Khalid s’étaient déjà portés à son secours, et la soutenaient pour qu’elle reste consciente. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, et Imoen revint un instant à elle.

− Je… j’ai compris qu’il s’agissait d’une illusion… Mais très puissante…, bredouilla-t-elle, un sourire exténué sur le visage.

− Chhhuuut, ne parle pas, la coupa Jaheira. Repose-toi, tu es épuisée.

− Mais… Il…

Imoen ne parvint pas à finir sa phrase, et ses paupières se fermèrent lentement. Elle s’était évanouie. Khalid la déposa doucement dans un coin de la pièce, et la couvrit de sa cape. Daren était lui aussi abasourdi par la prouesse qu’avait réalisée son amie. Elle avait puisé dans ses ressources jusqu’à l’extrême limite, et les avait tous sauvés d’une mort certaine.

Jaheira se raidit tout à coup, et fit volte-face en dégainant de nouveau son bâton. Une voix terrible tonna alors derrière eux.

− Vous auriez dû mourir quand on vous l’a proposé !

C’était Davaeorn. Il se tenait toujours debout au fond de la pièce, à l’exact endroit où ils l’avaient surpris en arrivant. Son visage n’exprimait à présent que de la haine et de la folie.

− Comment osez-vous me défier ainsi, moi, Davaeorn ? Au nom du Trône de Fer, je jure que vos âmes paieront pendant des siècles l’offense que vous venez de me faire !

Tandis qu’il déclamait ses menaces terribles, une aura pourpre entoura son corps. Il effectuait des passes étranges avec ses mains quand tout à coup, son squelette se mit à luire de la même couleur violette qui l’entourait. On distinguait nettement son crâne et les articulations de ses mains qui brillaient d’une lueur maléfique sous sa peau, et une brume noire emplit petit à petit la pièce.

− Vous allez regretter de n’être pas encore morts, avortons ! Et quant à toi, petite impertinente, dit-il en se tournant vers Imoen, tu vas découvrir la toute-puissance de ma véritable magie !

Un éclair noir foudroya les quatre compagnons, qui s’effondrèrent aussitôt.

La mort. C’était donc ça. La souffrance au-delà de la souffrance. Ses yeux étaient encore entrouverts, et il distinguait loin, très loin, ses compagnons se tordant de douleur eux aussi. Cette brume noire aspirait son essence vitale, et il sentait un mal infini s’engouffrer dans son âme à mesure que son esprit le quittait. Chaque seconde semblait durer une éternité, et Daren avait la sensation de chuter dans un néant infini de douleur.

Puis quelque chose changea. Quelque chose tout d’abord imperceptible, qui grandissait à mesure qu’il sombrait vers la mort. La brume noire changeait de couleur, lentement, virant dans un premier temps vers le brun, puis tirant franchement vers le rouge. Au fond de lui, il ressentait la peur familière de ses rêves, presque rassurante, et le vide qui emplissait son esprit se transforma en une rage indescriptible. La même furie qu’il avait ressentie lors de son affrontement avec les kobolds de la mine. Cette folie sanguinaire qui s’était emparée de lui et avait guidé son bras. La pièce apparut autour de lui, dans un brouillard rouge coutumier, et il se leva alors, dirigé par une force mystérieuse.

Il s’était redressé, face à un Davaeorn visiblement déconcerté. Il vit ses lèvres remuer, laissant supposer que le mage s’adressait à lui, mais il ne percevait aucun son de l’extérieur, les chuchotements incessants et omniprésents de son esprit couvrant tout autre son. Ses jambes avancèrent, l’une après l’autre, à l’instar d’une marionnette. Il n’avait à présent qu’un seul désir. Tuer. Il devait tuer ce mage, et assouvir sa soif de meurtre. Il n’arrivait même plus à savoir qui était la personne à laquelle il faisait face, ni ce pourquoi il la combattait. Seuls importaient à présent le sang, et la mort.

Enfouie au plus profond de son âme, une voix résonnait faiblement, sa dernière parcelle d’humanité, qui se débattait pour survivre. Son corps boita soudainement, et ses mouvements se firent moins fluides. Il repensa à la dague en os de son rêve. À Mulahey. Il avait déjà ressenti ce Mal diriger son corps, et il y avait déjà résisté. En rêve. Se concentrant de toutes ses forces, il lutta contre lui-même afin de recouvrer sa volonté. Et il entendit un son, faible, comme quelqu’un qui tenterait de hurler à travers la mer.

− Comment est-ce possible ? Comment peux-tu encore te déplacer après ça ?

La voix était celle de Davaeorn, aussi surpris que lui qu’il ne fût pas encore mort. La brume rouge commença petit à petit à disparaître. Il respirait, vite, l’air qu’il inspirait étant le seul lien qui le reliait encore à la raison. Son âme criait de toutes ses forces pour surpasser la folie qui l’avait envahie, et peu à peu, il reprit conscience. Cependant, quelque chose était différent. Il avait retrouvé l’usage de son corps, même si sa vision demeurait toujours troublée par ce brouillard écarlate diabolique, mais quelque chose avait néanmoins changé. Il ne ressentait plus cette furie indescriptible qui le rongeait quelques secondes plus tôt, mais le pouvoir qui l’avait submergé n’avait pas totalement disparu.

− Meurs !, s’écria le mage noir, un nouvel éclair violet surgissant de ses mains.

Daren était trop près pour esquiver le rayon, et il ne put que mettre son bras en travers devant lui. La lumière mortelle heurta sa main, et s’éteignit en un léger sifflement. Il venait de stopper cette magie dévastatrice avec une seule de ses paumes. Davaeorn ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Daren réalisa la situation, et saisit aussitôt l’occasion en dégainant son épée. Il transperça le cœur du sorcier maléfique d’un seul coup. Le mage émit un dernier râle, les yeux exorbités, puis expira son dernier souffle. La brume noire derrière lui se dissipa aussitôt, et il entendit quelques gémissements.

Ses compagnons étaient encore en vie.

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