Une nouvelle mission

Sortir de la forêt s’était avéré beaucoup plus simple que prévu. Les esprits gardiens des druides avaient-ils considérés qu’ils ne représentaient finalement pas une menace ? Ou les remerciaient-ils d’avoir contribué à un retour à l’équilibre naturel ? Dans tous les cas, ils avaient progressé sans peine, et purent quitter la forêt sans encombre en deux fois moins de temps qu’il ne leur fallut pour y pénétrer. Khalid, Daren, Jaheira et Imoen s’échangèrent les détails de leur épopée, chacun des deux groupes relatant à l’autre comment l’action s’était déroulée de son côté. Tandis que Khalid et Daren avaient arpenté les galeries souterraines de la mine, Jaheira avait appelé tous les animaux des environs à combattre, visiblement ravis de venger leurs frères tombés sous les coups des mercenaires. Pendant ce temps-là, Imoen avait quant à elle semé la panique chez leurs ennemis en brouillant magiquement leur vision. Tous étaient fiers de leur exploit, et même s’ils avaient conscience de s’être définitivement fait un ennemi des plus dangereux, avoir infligé un tel revers au Trône de Fer leur avait mis du baume au cœur. Khalid félicita Daren de s’être approprié aussi rapidement l’une de ses bottes secrètes, et ils discutèrent combat et tactique toute la fin de l’après-midi. Tout allait pour le mieux, jusqu’au soir, où les visages se crispèrent autour du foyer que venait d’allumer Khalid.

− Daren, il faudrait qu’on parle…, annonça Jaheira d’un air grave.

Leur campement pour la nuit était juste monté, et tous les quatre se tenaient en cercle autour de l’âtre dans un silence devenu pesant. Les deux demi-elfes dévisageaient Daren intensément. Imoen sembla aussi surprise que lui de cette injonction si abrupte, mais se retint de tout commentaire. Il soupira longuement, et répondit enfin.

− Oui ? Que se passe-t-il ?

Khalid et Jaheira s’échangèrent un bref regard, qui laissait présager une conversation difficile. Au fond de lui, une petite voix lui susurrait qu’il savait déjà ce qu’elle allait lui dire, mais il préféra l’ignorer, pour le moment.

− Je voudrais que tu me répondes franchement…, commença-t-elle, quelque peu gênée.

Elle déglutit.

− Sais-tu pour quelles raisons Gorion tenait-il tant à ce que tu restes enfermé dans Château-Suif ?

Son cœur s’accéléra. Où voulait-elle en venir ? La petite voix se fit plus vive, et plus présente.

− Tu dois bien te douter, même si tu ne sais rien de ta propre histoire, tout comme nous, que Gorion avait sûrement prévu ce qui s’est passé aujourd’hui.

Une boule se forma dans sa gorge. C’était bien de ça dont il s’agissait. Son répit n’avait été seulement dû au fait qu’ils étaient pressés par le temps.

− Non, murmura-t-il après de longues secondes de silence. Gorion ne m’a jamais rien dit à ce sujet…

− Mais, reprit Jaheira, incisive, penses-tu qu’il était au courant de…

− Laissez-le !, s’écria Imoen en se levant. Vous… Vous l’accablez, alors qu’il nous a tous sauvé la vie ! Ne l’oubliez pas !

Daren écarquilla les yeux en voyant son amie d’enfance prendre ainsi sa défense. Depuis toujours, ces rôles avaient été inversés, et qu’Imoen s’enflammât pour le soutenir lui réchauffa le cœur. Khalid secouait la tête lentement depuis le début de leur entretien déjà, et semblait de plus en plus mal à l’aise. Jaheira n’avait pas encore répondu à l’intervention d’Imoen.

− Ce n’est pas ce que tu crois, Imoen, s’excusa Khalid. Nous sommes très reconnaissants à Daren pour ce qu’il a fait, mais tu dois comprendre que ce sujet nous fait nous poser beaucoup de questions. Pourquoi ? Comment ? Ou plus simplement même : « quoi » ?

Daren regarda tour à tour les deux demi-elfes. Malgré sa maladresse et son naturel bourru, il avait découvert une Jaheira qu’il ne soupçonnait pas. Une femme prête à mettre sa vie en jeu pour sauver des vies humaines d’un esclavage barbare. Ce qui compensait amplement son manque récurrent de tact. Peut-être n’avait-elle pas eu l’intention de donner une tournure aussi accusatrice à ses questions, même si la forme n’était pas des plus habiles ?

− Je ne sais vraiment pas, finit-il par répondre. Je ne sais rien, rien de tout ce qui m’arrive. Peut-être que Gorion le savait, ajouta-t-il d’un ton pensif, mais il n’en a jamais fait allusion.

Il hésita un instant, et continua.

− Et… Et vous ? Vous étiez ses amis, non ? Il n’a jamais rien mentionné… à mon sujet ?

− Pas plus que ça, non, répondit Khalid. Mais même au sein des Mé… Aïe !

Sa phrase fut coupée par un virulent coup de coude de Jaheira, qui lui décocha un regard noir. Khalid se tourna vers elle d’un air interdit, et elle reprit précipitamment.

− Ça n’a pas grande importance, finalement. Mais sache que Gorion ne nous a rien dit à ton sujet. Il fut un grand maître pour nous deux, et je lui fais pleinement confiance sur les raisons qui l’ont poussées à ne rien avoir révélé, à vous deux comme à nous.

Un maître ? Avait-elle été son élève, elle aussi ? Elle parlait de lui en de tels termes qu’il lui semblait impossible que cela n’ait pas été le cas.

− Vous avez été l’élève de… ?, commença Imoen, elle aussi abasourdie.

− Non, bien sûr !, coupa Khalid en riant. Disons plutôt qu’il a longtemps été un exemple pour nous, et surtout pour Jaheira.

La yeux de la druide se perdirent un instant dans ses pensées, son visage trahissant une nostalgie certaine. À en juger par sa réaction, il n’avait pas été le seul à être peiné par la mort de son père adoptif. Gorion était un sage, et ses enseignements étaient toujours justes et éclairés.

− Si je devais retenir une seule chose de ce qu’il m’a appris, approuva-t-elle, c’est que l’esclavage est le pire des crimes. L’avilissement imposé par la force et la violence, rabaissant l’être humain à une simple marchandise que l’on peut jeter lorsqu’elle est inutile.

Sa voix était froide et déterminée, et un léger sourire vengeur se dessina sur ses lèvres tandis qu’elle prononçait ces mots. Il était effectivement inenvisageable qu’ils aient quittés la mine du Trône de Fer sans avoir libéré de leur joug les mineurs qui y étaient exploités. Surtout avec Jaheira à leurs côtés.

Khalid posa une main affectueuse sur l’épaule de Daren, un sourire d’excuse sur les lèvres, et partit embrasser sa femme avant de se coucher. La nuit était tombée, et une longue marche les attendait les jours suivants. Daren se remémora longuement leur journée mouvementée avant de s’endormir, plus serein, au milieu de la nuit.

La capitale ne se trouvait plus si loin en direction du nord. En à peine deux jours, ils étaient ressortis de Bois-Manteau et approchaient de l’imposant pont qui traversait le fleuve Chionthar, en direction du cœur de la cité.

− Cela fait une éternité que je ne suis pas revenu à la Porte, dit Khalid d’un air songeur.

− Et cela ne m’a pas manqué…, compléta Jaheira en faisant la moue. Cette ville portuaire est vraiment gigantesque, et je ne suis pas une inconditionnelle des foules…

Daren n’avait encore jamais visité de grande ville. Il avait déjà trouvé Berégost immense, et avait du mal à s’imaginer ce que pouvait représenter la vie à l’intérieur des murailles titanesques qui encerclaient cette cité. Tous les quatre traversèrent le pont, qui aboutissait devant une immense herse, lourdement gardée par une demie douzaine d’hommes aux couleurs du Poing Enflammé.

− Halte voyageurs !, leur héla la voix forte de l’un des gardes. Vous devez montrer votre laissez-passer pour pénétrer en ville !

Jaheira s’avança, et prit à son tour la parole.

− Nous devons absolument entrer. Nous avons des informations importantes à donner aux ducs de la Porte, ajouta-t-elle.

L’évocation des ducs surprit le soldat sur le moment, et Jaheira s’engouffra dans cette brèche.

− Nous avons été mandaté officieusement par la Porte pour enquêter sur la guerre contre l’Amn, et nous rentrons faire notre rapport. Pourriez-vous nous conduire à votre supérieur ? Nous avons des nouvelles des plus importantes au sujet des mines de Nashkel à lui communiquer.

Elle n’avait pas la moindre idée de qui pouvait être ce supérieur en question, mais leurs preuves sur le terrible complot qui se tramait à l’intérieur de ces murs convaincraient sans aucun doute plus facilement un haut responsable que l’un de ces militaires bornés.

Le garde la considéra quelques secondes, hésitant visiblement à déranger son chef, puis hocha lentement la tête.

− Restez ici, je reviens dans un moment, finit-il par répondre.

Jaheira fit demi-tour, et s’accouda à la rambarde du pont, humant la brise fraîche en contemplant la mer qu’on apercevait à l’horizon. Imoen s’assit un peu plus loin, sortant son volumineux grimoire, laissant Daren et Khalid reprendre leur discussion qu’ils avaient laissée de côté lors de leur arrivée. Une demi-heure s’écoula ainsi, le soldat qui les avait reçus n’étant visiblement que peu zélé. Il revint un peu plus tard, accompagné d’un homme à l’allure athlétique. L’homme descendit du chemin de ronde par un étroit escalier en colimaçon et s’approcha des quatre compagnons, une main tendue.

− On m’appelle « La Balafre », se présenta-t-il, et je suis le commandant en second du Poing Enflammé. L’un de mes hommes m’a dit que vous aviez des informations de la plus haute importance. Je vous écoute. Soyez brefs, je n’ai pas que ça à faire.

Cet homme portait bien son surnom. Une interminable cicatrice lui traversait le visage, de son œil gauche à sa mâchoire droite. Il avait sans doute été un soldat avant de devenir gradé, lui conférant une expérience complète et accomplie de son métier. Son visage laissait transparaître une impatience à la limite de l’agacement, mais on sentait qu’il était aussi intrigué par ce qu’il allait pouvoir entendre. Jaheira lui tendit sa main en retour, et commença à exposer la situation. Ils ne devaient pas laisser passer la chance qu’ils avaient eue d’être reçus par une personne haut placée, et devaient absolument le convaincre de les laisser entrer.

− Nous avons les preuves d’un complot derrière la guerre contre l’Amn, expliqua Jaheira, ainsi que la pénurie de fer. Nous pensons qu’une organisation établie en ces murs, connue sous le nom de « Trône de Fer », est derrière tout cela. Notre enquête nous a conduits à Nashkel, à Valpeld puis à Bois-Manteau, où nous avons recueilli à chaque fois des écrits compromettants, et nos recherches nous amènent maintenant à la Porte de Baldur.

Elle fit une pause. Son interlocuteur l’écoutait attentivement, et sembla très réceptif à ses propos. Il plissa un instant les yeux, et prit la parole à son tour.

− Êtes-vous le petit groupe qui a fait parlé de lui aux mines de Nashkel ?

− Nous avons effectivement commencé nos explorations là-bas, et nous y avons éliminé un homme qui dirigeait des kobolds et tuait des mineurs.

« La Balafre » parut tout à coup mal à l’aise, et les rumeurs qu’ils avaient entendues à leur retour à Berégost expliquaient aisément son revirement soudain. La médiocre prestation du Poing Enflammé dans le sud du pays, ridiculisée par un petit groupe, qui avait affronté et vaincu le danger sous leur nez… Jaheira ne lui laissa cependant pas le temps d’y réfléchir davantage, et poursuivit son argumentation.

− Nous avons aussi libéré un notable de la Porte, un certain Ender Saï, qui était prisonnier des mercenaires des « Griffe Noires ». Il pourra vous confirmer nos dires, et vous expliquer la situation de son point de vue.

L’évocation d’Ender Saï créa un déclic chez le soldat. Soudainement, son visage s’éclaira, et il se détendit.

− Ah ! Vous êtes les sauveurs d’Ender ? J’ai effectivement entendu parler de vous. Vous auriez dû le dire plus tôt !

Il fit un signe aux soldats qui montaient la garde sur le chemin de ronde, et la lourde herse s’ouvrit dans un fracas retentissant. Jaheira, Khalid, Daren et Imoen le suivirent, et franchirent à leur tour le seuil de la cité. « La Balafre » les invita à s’approcher et leur déclara en baissant la voix.

− J’aurai d’ailleurs besoin d’un solide groupe pour mener une enquête délicate, si cela vous intéresse…

Tous les quatre s’échangèrent un regard rapide.

− C’est bien payé, évidemment, s’empressa-t-il d’ajouter aussitôt.

− À quel propos ?, demanda Khalid d’un air sceptique.

Ils étaient venus ici dans un but précis, et ils n’avaient pas de temps à perdre à s’occuper des affaires courantes. Toutefois, ils ne souhaitaient pas non plus froisser leur interlocuteur, et se retrouver ainsi au point de départ. Si c’était la seule solution, ils lui rendraient bel et bien ce service.

− Je vous explique la situation, continua le soldat. Depuis quelques temps, une de mes connaissances qui travaille à la guilde marchande des « Sept Soleils » a un comportement des plus étranges. Il ne me parle plus, alors que nous nous connaissions assez bien, et surtout, lui et ses collaborateurs dirigent la société de manière complètement aberrante. Ils vendent leurs produits à perte, cèdent des actifs de valeur non négligeable, et ont abandonné des marchés des plus rentables. Comme c’est une guilde importante de la Porte, et qui plus est une des plus anciennes, les ducs s’en sont inquiétés et m’ont chargé d’une enquête plus approfondie sur la question.

Les « Sept Soleils ». Ce nom évoquait quelque chose à Daren. C’était la guilde dont il était fait référence dans une des lettres qu’ils avaient trouvées. D’après leurs sources, ils avaient été infiltrés il y a maintenant plusieurs années par le Trône de Fer. Cette mission était donc, en plus d’être rentable, particulièrement riche en enseignement pour leur propre quête.

− J’ai vraiment du mal à faire la part des choses en ce moment, continua « La Balafre ». Il se passe en ville des évènements vraiment bizarres, et j’ai besoin d’étrangers, comme vous quatre, pour pouvoir infiltrer et espionner cette société.

Il s’arrêta, ayant visiblement terminé sa présentation. Il dévisagea d’un regard inquiet chacun des quatre compagnons, espérant une réponse positive à sa proposition.

− Je pense que nous pourrions nous occuper de ceci, conclut Jaheira.

« La Balafre » poussa un soupir de soulagement, et serra chaleureusement la main de la demi-elfe, remerciant en même temps les trois autres. Cet homme avait l’air honnête et droit, et le sort de sa cité semblait le préoccuper sincèrement.

− Nous devons aussi vous prévenir de quelque chose d’important, ajouta Khalid à l’attention du soldat. Notre enquête actuelle porte sur une autre guilde de la ville, le Trône de Fer. Nous avons découvert à son actif, la corruption des mines de Nashkel, la séquestration d’Ender Saï, ainsi que l’exploitation d’une mine clandestine au plus profond de Bois-Manteau, dans laquelle ils emploient des esclaves.

« La Balafre » écoutait Khalid avec intérêt, hochant la tête d’un air grave.

− Et nous avons trouvé des preuves, datant de plusieurs années, qui tendraient à faire penser que le Trône serait à l’origine des problèmes actuels aux Sept Soleils. D’après nos renseignements, le Trône de Fer les aurait infiltrés et corrompus depuis longtemps de l’intérieur. Ce que nous observons maintenant n’est sûrement qu’une partie infime de la machination qui est en œuvre.

Le visage du soldat se décomposa aux révélations de Khalid.

− Je vous fais entièrement confiance, finit-il par dire d’un air grave. Et je n’ai jamais porté ce Trône de Fer dans mon cœur, de toute façon. Je vous laisse entière latitude pour mener à bien votre enquête, mais je dois vous prévenir de quelque chose. La justice n’est plus ce qu’elle était ici, et même si vos preuves semblent irréfutables, il vous faudra de très solides accusations pour mettre en défaut le Trône de Fer. Je vous conseille de monter un dossier implacable avant de vous lancer dans quelques procédures judiciaires que ce soit.

Un messager portant les insignes du Poing Enflammé surgit de nulle part, manquant de heurter son supérieur.

− Mon commandant !, commença-t-il, en se mettant au garde à vous.

− Repos, lui répondit « La Balafre » d’un air agacé. Qu’est-ce qui se passe, encore ?

− Le duc Eltan, mon commandant. Il demande à vous voir d’urgence.

Le duc Eltan était l’un des quatre ducs qui gouvernaient la Porte de Baldur, et en cela le supérieur direct de « La Balafre ».

− Ah, très bien. J’arrive.

Il se tourna vers le petit groupe.

− Je suis désolé, mais le devoir m’appelle. Une dernière chose pour commencer vos investigations : la personne que je connais au Sept Soleils et dont je vous parlais tantôt se nomme Jhasso. J’espère que vous arriverez à obtenir quelque chose. Si c’est le cas, n’hésitez pas à passer me voir au quartier général du Poing Enflammé. Que Tyr vous garde, mes amis.

Ils se séparèrent d’un signe de la main, et le soldat disparut peu après dans l’escalier par lequel il était arrivé. L’objectif initial était accompli. Ils avaient franchi les portes de la grande cité, progressant pas à pas dans leur enquête, la foule anonyme de la Porte de Baldur leur procurant une couverture idéale pour disparaître sous les yeux même de leurs ennemis.

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