Les Sept Soleils

La Porte de Baldur était une ville immense. Une fois les murs franchis, tous les quatre se retrouvèrent sur une place marchande aux proportions gigantesques. La cohue indescriptible qui y régnait était impressionnante, ainsi que la hauteur des bâtiments qui bordaient l’esplanade. Il était environ midi, et l’affluence était à son maximum en cette belle journée de début d’été. La Porte de Baldur était l’un des ports majeurs de la Côte des Epées, et le commerce y florissait allégrement. D’ici, on apercevait une tour élancée qui surplombait la ville toute entière ainsi qu’une sorte de bastion, qui devait être un vestige de la vieille ville. Dans les rues pavées aux alentours, on entendait de la musique jouée par un petit orchestre de rue. La vie ici semblait se dérouler en accéléré, contrastant indéniablement avec tout ce qu’il avait connu jusqu’à présent. Daren était partagé entre une sensation de dépaysement grisante, et le sentiment paradoxal de se sentir à l’étroit, étouffant au milieu de cette marée humaine. Ils n’avaient fait que quelques mètres en ville, et déjà de nombreux marchands ambulants avaient repéré les nouveaux arrivants, les assiégeant d’offres toutes plus exotiques les unes que les autres. Imoen observait elle aussi ce spectacle les yeux ébahis, et suivait de près Khalid et Jaheira, de peur d’être submergée par la foule omniprésente.

− Il va falloir qu’on se sépare, dit tout à coup Jaheira, les sortant de leur émerveillement. Les Sept Soleils et le Trône de Fer sont nos deux destinations. Nous avons promis à « La Balafre » de nous occuper de son petit problème, mais nous devons commencer simultanément nos propres recherches. Daren, Imoen, vous êtes partants pour aller voir du côté des Sept Soleils ?

Daren et Imoen s’échangèrent un regard rapide. Ils avaient maintenant l’habitude de travailler ensemble, et leur association se révélait la plupart du temps fructueuse.

− Pas de problème, finit par répondre Daren.

Imoen acquiesça elle aussi.

− Parfait, reprit Jaheira. Pendant que vous irez interroger ce Jhasso dont nous a parlé « La Balafre », on se charge d’espionner le Trône de Fer avec Khalid.

− On se donne rendez-vous où ?, s’enquit Imoen.

Elle ne connaissait pas du tout la ville, et appréhendait quelque peu de s’y perdre. Daren lui non plus n’avait aucune idée du nombre d’auberges ni de leur localisation. Khalid désigna alors un imposant bâtiment devant lui.

− Là. « Le Chant de l’Elfe ».

On lisait en effet ce nom, brillant de manière rutilante au dessus du perron de l’entrée.

− On se donne la journée, dans un premier temps, ça vous va ?, ajouta Jaheira.

Daren et Imoen hochèrent la tête simultanément en signe d’approbation. Il était en effet imprudent de rester séparés davantage alors que la menace du Trône de Fer planait encore sur eux quatre.

− Soyez prudents, ajouta Khalid. Ne prenez pas de risques inconsidérés. Il se peut que ce problème soit en fait simple, mais aux vues de ce que nous avons trouvé, et si le Trône de Fer y est toujours mêlé, la situation peut dégénérer rapidement.

Tous les deux acquiescèrent à sa mise en garde.

− À ce soir, lancèrent-ils d’une même voix.

Ils se séparèrent sur ces paroles, et chacun partit en quête de sa cible. Daren dut demander son chemin plusieurs fois, se perdant sans cesse dans le dédale des rues de la cité. Après plus d’une heure de marche, ils finirent par trouver le quartier où était érigé le bâtiment de la guilde, à l’ouest de la ville. Deux gardes en uniforme, aux couleurs des Sept Soleils, étaient postés devant la porte principale, et veillaient sans doute au bon maintien de l’ordre. Daren s’approcha de l’un d’eux, et fit un discret sourire. Le garde ne répondit rien et resta immobile, le visage sans expression. Haussant les épaules, Daren tourna la poignée de la lourde porte d’entrée, et pénétra dans le bâtiment de la guilde, suivi par Imoen.

L’intérieur était assez baroque. Statues et tableaux de toute taille ornaient la grande salle dans laquelle ils se trouvaient. On apercevait entre les colonnes un imposant escalier qui donnait accès aux étages. Quelque chose frappa néanmoins Daren après un rapide examen des lieux. Si c’était là le centre d’une des plus florissantes guildes de marchands de la Porte de Baldur, cet endroit était particulièrement désert. Il s’était attendu à se dissimuler dans la foule, épiant dans un premier temps les conversations, mais tous les deux étaient absolument seuls dans cette pièce trop grande. Après quelques secondes passées à ce que l’écho de leurs chuchotements résonne dans le hall, des bruits de pas retentirent de l’escalier. Quelqu’un descendait enfin.

− Heu… Excusez-moi, commença Daren, d’une voix timide. Pourrais-je parler au responsable des Sept Soleils ?

Pas de réponse. L’homme qui descendait du premier étage, légèrement enveloppé, ne lui répondit pas, et semblait même ne pas l’avoir remarqué.

Monsieur !, insista-t-il. Vous pourriez m’accorder quelques instants ?

Le gros homme tourna alors légèrement la tête, et prit un air à la fois surpris et contrarié. On sentait qu’il hésitait entre continuer à ignorer les appels répétés de Daren, et se débarrasser de lui une fois pour toutes en répondant enfin à ses questions. Il choisit au bout de quelques secondes la seconde option, et s’approcha des deux compagnons, un regard inexpressif sur le visage.

− Oui… ?, commença-t-il. Que puis-je pour vous ?

− Nous sommes des marchands venus de… Sembie, commença Daren, et nous souhaiterions rencontrer Jhasso au plus vite. Nous avons… d’intéressants contrats commerciaux à lui proposer.

La couverture qu’il avait choisie n’était pas des plus originales, mais serait sans doute suffisante pour approcher le propriétaire des Sept Soleils. Le gros homme les dévisagea un instant, puis répondit.

− Oui oui, je suis marchand moi aussi.

Sa voix était légèrement sifflante. L’homme fronça les sourcils, masquant maladroitement un regard gêné.

− Nous… nous connaissons ?, reprit-il.

Daren fut surprit de cette question incongrue, et répondit aussitôt par la négative. Le marchand en face de lui se détendit aussitôt, et répondit à sa première question.

− Ah, très bien. En fait, votre visage ne me rappelle rien du tout, vous devez avoir raison. Mais je pense que cela ne sert pas à grand-chose que vous restiez ici. Je doute que les Sept Soleils souhaitent faire affaire avec vous. Bonne fin de journée.

Une réponse des plus inhabituelles… Etait-il à ce point mauvais comédien qu’il fût démasqué si rapidement ? L’homme leur fit un rapide signe de la main et sortit du bâtiment peu après, les laissant seuls à nouveau.

− Quel personnage étrange, dit doucement Imoen, sa voix résonnant légèrement dans le grand hall inoccupé. Et quel endroit étrange aussi !

− Nous allons monter à l’étage, reprit Daren d’un air déterminé. Il se passe des choses anormales ici.

Il n’avait pas fini de prononcer ces paroles, qu’une autre personne arrivait du premier, descendant elle aussi lentement les marches. Ce devait être sans doute un autre marchand, et Daren se dit qu’il ressemblait étrangement à celui qu’ils avaient rencontré à leur arrivée. Il était bien décidé à obtenir plus d’information cette fois-ci.

− Bonjour mon brave !, lança-t-il d’une voix forte. Pourriez-vous nous renseigner ? Nous sommes ici pour affaire, et on nous a dit de venir rencontrer un certain Jhasso.

L’homme s’arrêta, et les dévisagea d’un air soupçonneux. Il parcourut le reste du hall du regard, comme pour s’assurer qu’ils étaient seuls, et répondit enfin.

− Bonjour… Dites-moi, je ne vous aurais pas déjà rencontré quelque part ? Votre visage me dit quelque chose…

Daren se figea. Etait-il en train de devenir fou ? Un rapide coup d’œil à Imoen lui révéla que si c’était le cas, il n’était pas le seul. Elle aussi avait maintenant les yeux écarquillés face à l’incongruité la situation. On aurait dit qu’ils venaient de croiser le même homme que celui qu’ils avaient vu sortir cinq minutes plus tôt. Que se passait-il ici ? Cette maison, centre de l’une des plus puissantes guildes de la Porte de Baldur, aurait dû regorger de monde, être sans cesse en agitation. Où étaient les représentants des contrées avoisinantes, négociant âprement leurs contrats ? À la place, ces « marchands » apathiques et froids leurs servaient toujours le même discours, un discours de fou. Daren tenta alors sa chance, et bluffa davantage.

− Mais bien sûr ! Vous ne me reconnaissez pas ?, lança-t-il d’une tape amicale sur l’épaule. Nous avons fait de la route ensemble, lorsque nous revenions du Cormyr !

L’homme ne semblait pas rassuré de ces retrouvailles factices. Il souriait timidement, mais on le sentait mal à l’aise.

− Ah… oui oui, ça me revient maintenant. Mais j’étais jeune à l’époque, et j’ai rencontré tellement de monde depuis…

Daren jouait la comédie, mais il avait la nette impression de ne pas être le seul. Si son discours à lui n’était pas particulièrement crédible, celui de son interlocuteur était franchement des plus mauvais. Se sentant à son avantage, il décida de tirer profit de la situation.

− Mais, qu’est-ce que tu racontes ?, reprit-il, exagérément convivial. C’était il y a pas si longtemps ! Tu avais déjà la même brioche, mais tu savais vendre tes épices comme personne ! Je me rappellerai toujours ce bourgeois que tu avais arnaqué… c’était grandiose ! Mais reprenons. Je suis ici pour parler affaire. Tu pourrais me dire où je peux trouver Jhasso ?

Plus Daren se montrait familier et amical, plus l’autre homme transpirait et détournait le regard. Il avait inventé son histoire de toutes pièces, et l’homme riait jaune à chacune de ces joyeuses évocations, feintant lui aussi de se rappeler ces moments partagés. Il n’en connaissait pas la raison, mais il n’était vraisemblablement pas le seul à se faire passer pour qui il n’était pas. Le « marchand » n’avait visiblement qu’une envie : quitter les lieux au plus vite. Il bredouilla une réponse, et se dirigea vers la porte de sortie.

− Je… je ne sais pas où est Jhasso. Il n’est plus très souvent là, et je ne sais pas quand il reviendra. Désolé, et au revoir.

Daren n’eut même pas le temps de le retenir ou de continuer la conversation qu’il avait déjà franchi le seuil de la porte.

− Qu’est ce qui se passe ici ?, finit par demander Imoen. J’ai un très mauvais pressentiment…

Ce n’était rien de le dire. Ces deux rencontres avaient jeté un froid, et une tension palpable régnait à présent dans la pièce. Cet immense hall vide où chaque mot résonnait devenait inquiétant. Même les peintures aux murs ou les statues de pierre décorant l’entrée devenaient menaçantes.

− Bon, on va monter, finit-il par dire. Je veux savoir ce qui se cache derrière tout ça. Et on doit toujours trouver ce Jhasso.

Tous les deux montèrent les marches au fond du hall, vers le premier étage. La pièce au-dessus était dans un désordre indescriptible. De nombreux documents jonchaient le sol, les armoires étaient ouvertes, débordant de papiers froissés. On aurait pu croire que le bâtiment avait été pillé quelques heures auparavant, si l’épaisse couche de poussière sur les meubles n’avait pas révélé que la situation n’avait pas changé depuis plusieurs jours au moins, voire plusieurs semaines. Parmi ce désordre, une personne était affairée à une table, et ne semblait pas avoir remarqué l’arrivée des deux compagnons. Daren se tourna doucement vers Imoen, et lui chuchota.

− Regarde… Tu ne trouves pas qu’il ressemble encore aux deux autres « marchands » qu’on a rencontrés ?

Imoen le considéra du regard, et répondit par l’affirmative.

− Restons sur nos gardes, reprit Daren.

L’homme surprit leur échange pourtant discret, et lorsqu’il releva les yeux vers eux, une chose incroyable se produisit : son visage changea. Imperceptiblement, mais il changea. Il se trouvait à quelques mètres, et la lumière n’était pas assez vive pour qu’on distingue clairement ses traits, mais Daren en était sûr. Quelque chose dans son visage était différent que lorsqu’il avait levé les yeux. Ses traits étaient plus fins, et peut-être l’implantation de ses cheveux avait changé elle aussi. Les yeux écarquillés, ils dévisageaient l’homme devant eux qui se leva aussitôt.

− Excusez-moi, mais que faites vous ici ?, leur demanda-t-il.

Il les observa un instant, et poursuivit.

− Je … Est-ce que vous connais ? Votre visage me semble familier…

À cet instant précis, Imoen serra le poignet de Daren. Et il y avait de quoi. Ils avaient l’impression d’être entrés dans un asile de fous, et comme pour accréditer cette sensation, il se passa à nouveau quelque chose d’inexplicable. Alors qu’il regardait attentivement les deux compagnons qui venaient d’entrer, les yeux de l’homme devant eux changèrent de couleur. Ils étaient marrons, Daren aurait pu le jurer, et ils brillaient à présent d’une lueur verte. Imoen ne put retenir un cri, et la voix de l’homme devant eux s’éleva encore une fois, elle aussi différente.

− Vous n’auriez pas dû monter jusqu’ici !

On aurait dit la voix d’un serpent, sournoise et sifflante. Alors qu’il prononçait ces paroles, l’apparence de leur interlocuteur changea de nouveau, mais de manière beaucoup plus radicale. Tout son corps muta en un instant, et son visage s’amincit, s’éloignant encore davantage de celui d’un humain.

− Vous allez mourir issssi, primates !, reprit-il, une fois sa métamorphose achevée.

Sa peau était à présent de couleur grisâtre, et les vêtements qu’il portait s’étaient fondus avec son épiderme. Il arborait à présent d’immenses oreilles, et ses yeux brillaient d’un jaune vif derrière ses paupières plissées. On aurait dit une créature sortie tout droit d’un cauchemar. Avec une agilité déconcertante, il sauta et agrippa Daren avant qu’il n’ait le temps de réaliser la situation. Son corps était glissant, et il était difficile de lui porter un coup à main nue. La créature avait placé ses mains autour de son cou, et commençait à l’étrangler. Imoen regardait ce spectacle, horrifiée, et pendant que son ami se débattait, elle sortit une dague de son sac à dos. La créature se redressa aussitôt, et bondit alors sur Imoen qui hurla de terreur en lâchant son arme. Daren était essoufflé, mais reprit rapidement ses esprits pour porter secours à son amie qui était maintenant en danger. Il dégaina son épée d’un geste, et la planta dans le bas du dos de son adversaire. Celui-ci émit un râle sifflant, et son apparence changea plusieurs fois avant qu’il ne s’il ne s’immobilise définitivement sur le sol, dans une flaque de sang bleu gris.

− Que… qu’est-ce que c’était que ça ?, haleta Daren, les yeux écarquillés. Quelle horreur ! Comment peut-on changer d’apparence comme ça ?

Imoen était encore sous le choc, mais son regard disait à Daren qu’elle en savait peut-être plus que lui.

− J’ai déjà vu ces… choses, lui répondit-elle, sa voix tremblant encore légèrement. Dans un livre. C’est une espèce humanoïde, qui se mêle parfois aux humains. On les appelle des dopplegangers, je crois. Ils sont sournois, et utilisent très intelligemment leurs capacités.

Daren n’avait jamais entendu quoi que ce fut à propos de ces étranges créatures métamorphes, mais il était sûr d’une chose : elles étaient véritablement terrifiantes. Une fois remis de leurs émotions, ils passèrent rapidement la pièce en revue. Les nombreux bureaux étaient tous laissés à l’abandon, et personne ne s’occupait visiblement plus des affaires courantes depuis des mois, si ce n’était des années. Il n’était pas surprenant que les affaires des Sept Soleils aient périclitées dans l’état où était sa gestion.

Les documents qu’ils saisirent ne leur furent pas d’une grande utilité. Factures, contrats et autres commandes étaient entassées en désordre dans la pièce. Daren et Imoen firent demi-tour vers le grand hall au-dessous.

− Et où se trouve Jhasso ?, s’interrogea Imoen, réalisant qu’ils n’avaient toujours pas mis la main sur le propriétaire présumé des lieux.

L’étage ne leur ayant pas apporté d’informations utiles, tous les deux décidèrent de passer le rez-de-chaussée au peigne fin. Et si le propriétaire des lieux était mort ? Après ce qu’ils avaient vu, plus rien n’était à exclure, et il était tout à fait concevable que ces montres aient pris régulièrement son apparence depuis des années pour ne pas éveiller les soupçons.

Ils étaient à l’affût du moindre indice, et tandis que Daren fouillait méticuleusement derrière chaque tableau, Imoen découvrit une porte, peinte de la même couleur que les murs, et légèrement dissimulée derrière une des statues.

− Viens par là !, j’ai trouvé quelque chose, lui lança-t-elle à travers la grande pièce.

La porte en question était verrouillée, mais la serrure rouillée qui la maintenait fermée ne demandait qu’à céder tellement le bois autour commençait à pourrir. En deux ou trois coups de pieds, Daren la força dans un craquement retentissant. Derrière, un escalier étroit et sombre descendait vers ce qu’on pouvait deviner être une cave.

Préparant leurs torches, les deux compagnons entamèrent leur descente vers les profondeurs inquiétantes et humides des Sept Soleils. L’escalier en colimaçon était en pierre usée, et de l’eau suintant des parois reflétait la lueur dansante de leurs torches. Une odeur de terre et de renfermé emplissait l’air à mesure qu’ils s’enfonçaient. Un peu plus loin, une lanterne posée sur une table éclairait faiblement une pièce qui ressemblait plus à une prison qu’à une simple cave. Du bas des marches, on distinguait trois grilles rouillées qui délimitaient autant de cellules. Dans celle de droite, ouverte, on apercevait deux hommes face à face. Daren et Imoen s’étaient avancés prudemment, la main à la garde, et les deux hommes se tournèrent vers eux presque simultanément. L’un d’eux leur tendit une main, et les supplia d’une voix tremblante.

− Par pitié ! Aidez-moi ! Cette créature a pris mon apparence, et veut m’éliminer ! Faites quelque chose, qui que vous soyez !

Le deuxième homme recula légèrement, effaré. Daren ne put que constater l’évidence : il était effectivement la copie conforme de l’autre.

− Que… Non !, s’écria la copie. C’est… c’est faux ! Je suis Jhasso, le propriétaire des lieux ! Et ces monstres m’ont enfermé ici depuis des lustres ! Aidez-moi !

Le premier reprit la parole, tout aussi effrayé que son double.

− Ne l’écoutez pas ! Il va tous nous tuer si vous ne faites rien !

Daren ne bougeait plus. Son regard allait et venait de l’un à l’autre rapidement, cherchant sans relâche une faille. L’un d’eux jouait la comédie, et était sans aucun doute un de ces dopplegangers. Mais lequel ? Ils étaient tous deux de la même taille, avaient la même voix, et comme il ne connaissait pas ce Jhasso personnellement, il était difficile de tendre un piège à la créature pour l’amener à se trahir. Tout à coup, Daren eut une idée. Une idée osée, mais qui pouvait porter ses fruits si la chance était de son côté.

− C’est bon, ne t’inquiète pas, répondit-il d’une voix légèrement sifflante. C’était juste pour te dire que j’ai éliminé deux intrus au-dessus. Je viens de prendre leur apparence pour ne pas éveiller les soupçons, c’est tout.

Le piège était grossier, et comme il n’avait aucune connaissance sur les dopplegangers, improviser s’avérait plutôt délicat. Mais cette diversion suffisait à son plan. Il avait à peine terminé sa phrase, qu’il observa le plus attentivement possible les deux visages identiques devant lui. À cette évocation, l’un d’eux avait une chance, même infime, de se trahir et de révéler sa véritable nature. L’homme au fond de sa cellule haussa les sourcils d’un air d’incompréhension la plus totale, tandis que celui qui les avait appelé le premier n’eut pas la moindre réaction. Pariant sur son intuition, Daren se précipita en un instant sur l’homme qu’il suspectait de ne pas être humain, et lui enfonça en plein cœur une dague qu’il cachait le long de sa jambe. La personne qu’il venait de poignarder eut un hoquet, et s’effondra au sol, sans vie. Pendant quelques secondes, une bouffée d’angoisse le submergea. Et s’il s’était trompé ? Et s’il venait tout simplement de tuer un innocent ? Sa victime restait désespérément humaine, et il vit au fond de la cellule l’autre Jhasso se relever et se diriger vers eux. Sa respiration s’accéléra. Il venait de commettre un meurtre. Imoen n’avait pas encore bougé, mais commençait à comprendre la situation. D’un geste rapide, elle tira son arc, et mit en joue celui qui sortait de sa prison.

− Ne faites plus un geste, ou je vous transperce le cœur !, lui ordonna-t-elle d’une voix forte.

Daren s’était retourné, et s’avançait prudemment vers leur ennemi.

− Attendez ! Que faites-vous !, répondit l’homme affolé. Vous êtes des leurs, vous aussi ? À l’aide !

Daren et Imoen s’échangèrent un regard. Lui aussi se jouait-il d’eux ? Ils avaient l’impression de vivre un rêve éveillé, ou plutôt un cauchemar. L’homme devant eux eut soudain un mouvement de recul, et pointa un doigt vers le sol derrière eux. Daren s’assura qu’il était toujours dans la ligne de mire d’Imoen et se retourna lentement. Le corps sans vie de Jhasso s’était transformé en une forme humanoïde grisâtre. Imoen poussa un soupir et abaissa son arc.

− Vous êtes bien Jhasso ? Le propriétaire des Sept Soleils ?, demanda alors Daren, soulagé.

− C’est bien moi, leur répondit l’homme devant eux. Et j’ai bien cru que plus jamais je ne parlerai à un être humain de ma vie !

Tous les trois remontèrent du sordide sous-sol, et Daren et Imoen lui posèrent de nombreuses questions sur ce qui était arrivé à son entreprise.

− Ça va faire maintenant un an que je suis enfermé dans ces geôles, les informa Jhasso. On m’apporte de la nourriture régulièrement, et on me pose des questions sur ma vie et sur mes habitudes. Mais maintenant que j’y réfléchis, ça fait sûrement des années que mes collaborateurs sont morts, et que je travaille sans le savoir avec ces créatures démoniaques !

− Les Sept Soleils sont maintenant en faillite, lui répondit Daren. Nous avons trouvés les bureaux à l’étage complètement à l’abandon. Il n’y a plus personne dans ces locaux, et je crois bien que seuls quelques dopplegangers entraient et sortaient régulièrement avec de nouveaux visages pour donner l’illusion d’une activité.

− C’est … une catastrophe…, reprit Jhasso. Et le pire, c’est que je suis responsable de cette faillite aux yeux de mes clients. Même si je n’ai rien fait, c’est avec mon apparence que ces horreurs ont dirigé la guilde ces derniers mois…

− Vous devriez allez voir « La Balafre », au Poing Enflammé, répondit Imoen, tentant de réconforter le marchand. C’est d’ailleurs lui qui nous envoie.

− « La Balafre » ? C’est vrai ? Ah, je suis soulagé que ce soit lui qui se soit inquiété de mon sort…

− Il nous a dit que votre comportement était étrange ces derniers temps, comme si vous ne le reconnaissiez plus, l’informa Daren. À mon avis, il devait avoir rencontré l’une de ces créatures ayant pris votre forme…

− Vous devriez aller lui demander conseil, continua Imoen. Je suis sûre qu’il saura vous aider.

Daren et Imoen quittèrent le grand hall de la guilde déchue, accompagnés de Jhasso. Dehors, le soleil commençait à décliner derrière les murailles de la ville. Les deux gardes à l’allure étrange qui surveillaient l’entrée n’étaient plus à leur poste, et Daren suspecta aussitôt qu’il devait s’agir là aussi de dopplegangers, et qu’ils avaient dû abandonner leur poste lorsque les deux premiers « marchands » les avaient prévenus de la situation. Jhasso les remercia chaleureusement une fois encore, et Daren et Imoen prirent la direction de l’auberge du « Chant de l’Elfe », tentant désespérément de retrouver leur chemin à travers les innombrables ruelles de la Porte de Baldur.

La soirée était bien entamée quand ils finirent enfin par arriver à destination. La luminosité rougeâtre du crépuscule illuminait encore un peu le ciel, mais on apercevait déjà de la lumière de la plupart des fenêtres du bâtiment. Le Chant de l’Elfe était une grande auberge, conviviale et cosmopolite. De nombreux serveurs sillonnaient les tables et prenaient les commandes des habitués comme des gens de passage. Daren et Imoen cherchèrent dans un premier temps leurs deux amis du regard, mais se résignèrent à s’attabler eux aussi afin d’attendre leur retour.

− « Surtout, soyez bien de retour ce soir, on ne sait jamais ! », mima Daren d’une voix criarde.

Imoen pouffa de rire.

− On se demande pourquoi elle nous donne des horaires de rendez-vous… Elle est incapable de s’en tenir à un plan !, continua-t-il d’un ton rageur.

− C’est pas comme si on n’était pas habitués…, lui répondit Imoen. Si demain matin ils ne sont toujours pas revenus, on verra ce qu’on fait. Mais en attendant… repos !

Elle se servit une portion de viande, et enfourna une bouchée du plat qu’on venait de leur apporter.

− Tiens ! Sers-toi. C’est vraiment délicieux, ici.

Ils montèrent se coucher vers minuit, après avoir perdu tout espoir de voir revenir les deux demi-elfes avant le lendemain. Pour le moment, ils ne se faisaient pas de soucis. Ils étaient coutumiers de ce genre de retard, et s’il s’avérait qu’ils s’étaient retrouvés dans une situation dangereuse, tous deux étaient de suffisamment redoutables combattants pour s’en sortir sans leur aide.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s