Coup monté

Une luminosité douce et familière tira Daren de son sommeil. L’ambiance calme et sereine de Château-Suif lui avait fait oublier tout le poids de ses journées précédentes. Le soleil du matin réchauffait les volets de sa chambre encore clos. Le programme de leur journée consistait à épier autant que possible les dirigeants du Trône de Fer, mais l’esprit de Daren vagabondait en admirant le présent que son père lui avait laissé. Qui était ce Koveras ? Au-delà du mystère qui l’entourait, partager le souvenir de Gorion avec lui avait effacé tout soupçon à son propos. Daren descendit les marches de bois usés de l’auberge et rejoignit ses trois compagnons qui venaient eux aussi d’arriver. Le plan à suivre était simple, et Jaheira ne mit pas longtemps à le leur exposer.

− Je suis tellement impatiente de retrouver la bibliothèque, émit Imoen qui sautillait déjà sur place.

− Rappelez-vous qu’on a à faire à des dopplegangers, nota Khalid. Nous ne connaissons pas encore leurs buts ni leur employeur, mais il est très probable qu’ils soient aux ordres de quelqu’un de haut placé.

− Le Trône de Fer ?, proposa Imoen.

− Je dirais plutôt Sarevok, ajouta Jaheira. Je vous rappelle que d’après les courriers que nous avons interceptés, il est censé se trouver avec les bandits de Valpeld en ce moment, ce que nous savons être un mensonge. Il a menti à son père, et nous ne savons pas dans quel camp il se trouve. Il est donc possible qu’il ait d’autres intentions encore plus malhonnêtes.

Le petit-déjeuner se termina rapidement, et tous les quatre prirent la direction de la grande bibliothèque. Autour de l’escalier central, de nombreuses étagères débordant d’ouvrages plus rares les uns que les autres ornaient les murs du hall gigantesque. Une ambiance studieuse planait dans la pièce, des étudiants en tenue de moine allant et venant à leurs études. La salle de réunion se trouvait au quatrième étage, et celle des sages Ulraunt et Théthoril au sixième. Tous les quatre se dirigèrent vers l’escalier et gravirent les marches, à l’affût de toute attitude suspecte d’éventuels dopplegangers.

Daren parcourut les lecteurs du regard le temps de leur ascension, à la recherche de Koveras, mais en vain. Il masqua tant bien que mal sa déception, et s’en retourna à leur mission. Des voix fortes d’un accent du nord prononcé résonnaient à l’étage des colloques, en provenance de l’une des salles de réunion. La porte derrière laquelle se trouvait vraisemblablement le Trône de Fer était encore entrouverte, leur entrevue venant sans doute à peine de commencer. Et à en juger par le ton de leurs propos, celle-ci ne se déroulait pas aussi bien que prévue. Tous les quatre s’approchèrent lentement de la porte et en surprirent quelques paroles.

− Vos agissements sont véritablement intolérables !, s’emporta une voix masculine aiguë. La Sembie sera dans l’obligation de rompre toute négociation si vous persistez dans cette voie, Reiltar !

− Calmez-vous, reprit une autre voix. Notre stratégie n’est peut-être pas facile à suivre, mais je peux vous assurer que vous n’avez rien à craindre en investissant chez nous.

− Merci Brunos, nous devrions parler plus sérieusement des convois de…

La voix marqua une pause. Quelques secondes plus tard, la voix de Brunos s’éleva à nouveau.

− Que se passe-t-il Reiltar ?

Pas de réponse. Des pas se dirigèrent vers la porte où les quatre compagnons étaient postés. Jaheira recula soudainement, faisant de grands signes de dispersion aux trois autres. La silhouette d’un homme blond richement vêtu se dessina à la porte, un regard soupçonneux dirigé vers le petit groupe qui rôdait non loin, puis ferma la porte d’un geste brusque. Daren s’avança alors et posa délicatement son oreille sur le lourd battant, mais il était bien trop épais pour laisser passer le faible son d’une simple discussion.

− On fait quoi ?, chuchota alors Imoen aux trois autres.

− Je… je peux tenter d’entrer, en bluffant quelque chose, proposa Daren. Peut-être que je pourrais apprendre quelque chose, ou au moins repérer des documents qu’on pourrait récupérer plus tard ?

Jaheira réfléchit un moment, évaluant longuement les risques que comportait cette tentative, puis acquiesça d’un signe. Daren évacua son stress autant que possible. Il était assez doué dans ce genre d’esbroufe, et comptait bien utiliser son improvisation naturelle pour obtenir un résultat. Il posa sa main sur la poignée dorée de la porte, et souffla un instant en fermant les yeux. Une fois prêt, il ouvrit la porte en grand et entra dans la pièce.

Cinq personnes autour d’une table se tournèrent en même temps vers lui. Il reconnut aussitôt l’homme blond, qui devait être Reiltar. Deux personnes à ses côtés portant un insigne gris à l’épaule devaient être Brunos et Thaldorn, ses associés. En face, deux hommes étrangement vêtus devaient être les représentants de cette guilde de Sembie, et l’un d’eux était certainement Tuth.

− Excusez-moi messieurs, mais je suis chargé par la bibliothèque de faire un compte-rendu écrit neutre de tous débat dans l’enceinte de Château-Suif, tenta Daren, d’un air sobre mais convaincu.

Les cinq hommes se regardèrent un instant, visiblement déconcertés. Reiltar se tourna vers lui brusquement et répondit d’un ton menaçant.

− Personne ne nous a mis au courant de cette mascarade !, commença-t-il. C’est un entretien privé, et …

− Allons, calmez-vous Reiltar, le coupa l’un des hommes de Sembie. Nous allons dissiper ce malentendu sereinement, et personne n’a besoin de se mettre en colère.

Daren reprit alors la parole.

− Je suis navré de vous voir réagir ainsi, monsieur. Je puis éventuellement faire exception dans votre cas, mais je vous demanderai de bien vouloir me noter instamment l’objet de votre débat, afin que je puisse l’archiver sans délais.

Il improvisait au fur et à mesure que la situation évoluait, et était bien décidé à obtenir quelque chose de concret avant que sa supercherie ne fut découverte. De nombreux documents jonchaient la table, et certains contenaient sans doute des preuves flagrantes de la trahison du Trône de Fer. Des cinq, c’était ce Reiltar qui semblait le plus particulièrement contrarié de son intervention, et il toisa aussi bien Daren et les marchands de Sembie d’un regard noir. Ses deux acolytes n’osaient pas intervenir, de peur sans doute de dire quelque chose qui ne plairait pas à leur chef. Daren était prêt à faire demi-tour, sa stratégie ayant visiblement échoué, lorsque l’un des étrangers lui tendit un parchemin qu’il venait de rédiger pendant leur altercation.

− Voilà monsieur, reprit un des deux hommes. Je suis désolé de cet incident, et nous ne voulons pas paraître impolis envers l’autorité de Château-Suif.

Il avait appuyé son regard sur le dirigeant fou furieux du Trône de Fer en prononçant ces paroles, et s’inclina en signe de respect. Daren s’empara du rouleau, et sortit de la pièce en esquissant lui aussi une révérence. Jaheira, Khalid et Imoen l’attendaient, impatients, et il s’approcha d’eux un grand sourire aux lèvres.

− Ils ont des tas de documents sur leur table, expliqua-t-il dans un chuchotement en arrivant à leur hauteur. On devrait pouvoir trouver un moment quand ils feront une pause pour en dérober quelques-uns. Ah, et j’ai obtenu quelque chose sinon. L’objet de leur réunion.

Les trois autres l’écoutaient attentivement. Daren déplia le parchemin et le leur lut.

« Débat sur l’état des relations commerciales entre la guilde des marchands d’Ordulin et le Trône de Fer. »

− Bon, reprit Daren. Ce n’est pas brillant, je l’avoue… Mais je pense toujours que l’un de nous pourrait s’introduire un peu plus tard dans la pièce. Ou attendre ce soir, pendant leur déjeuner, pour s’introduire dans leur chambre…

Tous les quatre discutèrent quelques minutes de la stratégie à adopter, mais Jaheira et Khalid ne connaissait pas les lieux, et s’en remettaient à l’avis de leurs deux compagnons. Daren réfléchit un instant, et proposa.

− J’ai une idée. Allons voir Ulraunt, au sixième. Il faut se renseigner sur l’endroit où ils logent.

Tous approuvèrent vivement, et ils reprirent la montée des marches de l’escalier central.

− Tu connais personnellement ce Ulraunt ?, lui demanda Khalid.

− C’est un vieux croûton sourd comme un pot, répondit Imoen à sa place d’un air désabusé, mais il pourra peut-être nous renseigner… Je préfèrerai demander à Théthoril, si on en a l’occasion…

Daren avait déjà rencontré les dirigeants de Château-Suif avec Gorion, durant son enfance. Il avait souvenir de vieillards perpétuellement enfouis sous leurs livres, mais des deux, Théthoril avait été plus proche de son père adoptif et s’était toujours montré plus compréhensif et amical envers lui.

Ils étaient à peine arrivés en haut des marches qu’un homme en armure montant en courant derrière eux les héla d’une voix forte.

− Halte ! Tous les quatre, arrêtez-vous !

Tous s’exécutèrent en même temps, surpris par cette injonction autoritaire. L’homme les rejoignit, essoufflé. Il avait l’uniforme des gardes de la citadelle et son arme était sortie du fourreau.

− Pas un geste ! Vous êtes en état d’arrestation ! Veuillez me suivre immédiatement à la garnison.

Daren écarquilla les yeux d’un air ahuri. Il regarda tour à tour chacun de ses camarades, qui étaient visiblement aussi stupéfaits que lui. Après quelques secondes de stupéfaction, il parvint à prononcer quelques mots.

− Que… Qu’est ce qui se passe ? Qu’est ce qu’on nous reproche ?

Le garde fronça les sourcils et leur répondit d’une voix menaçante.

− Ne vous moquez pas de moi ! Vous avez été vus, tous les quatre, rôdant autour d’invités de la citadelle en pleine réunion, et l’un de vous à même été aperçu sortant de la pièce ! Le niez-vous ?

Daren était abasourdi. Même si quelqu’un les avait observés et dénoncés, ils n’avaient rien fait de mal. Rien du moins qui ne méritait une telle attitude.

− Et donc ? Qu’est ce que cela prouve ?, lui rétorqua Jaheira, haussant elle aussi le ton.

− Parce qu’on vient de les retrouver sauvagement assassinés !, répliqua aussitôt le garde. Vous êtes accusés du meurtre du Brunos Costak, Thaldorn Tenhevich et Reiltar Anchev, ainsi que de deux ambassadeurs de Sembie !

Stupeur. Ils venaient de quitter les lieux, et il était invraisemblable que tous ces hommes soient morts aussi vite. Qui ? Comment ? Daren n’en croyait pas ses oreilles. Des milliers de questions s’entrechoquaient dans son esprit, sans savoir par laquelle commencer.

− Mais… je… Vous êtes sûrs ? Nous n’avons tués personne !, finit-il par dire.

− C’est ridicule !, renchérit Jaheira. Nous n’avons rien à nous reprocher !

Tous les quatre étaient scandalisés des accusations portées contre eux et protestaient de plus en plus fort, jusqu’à ce que le garde les invite à le suivre à l’étage inférieur.

− Suivez-moi. Nous allons bien voir ce que valent vos belles paroles !

Le garde s’arrêta devant la porte ouverte de la salle de réunion. La même qu’ils avaient espionnée peu de temps avant. Daren s’avança de quelques pas, et bloqua tout à coup sa respiration. Cinq cadavres ensanglantés gisaient au sol, violemment assassinés. Il recula sous l’effet de la stupeur, ne pouvant articuler un mot. Jaheira et Khalid étaient eux aussi bouche bée, et Imoen avait plaqué sa main contre son visage afin de ne pas hurler à la vue de ce spectacle horrible.

− Suivez-moi !, reprit le garde d’une voix autoritaire.

Le petit groupe était en état de choc, et se résigna à accompagner la sentinelle jusqu’à la garnison en silence. Une fois sur place, le garde sortit une clé rouillée de son trousseau et ouvrit la porte grinçante de la cellule.

− Entrez là-dedans, et laissez ici vos affaires personnelles. Epées, arcs, armes en tout genre. Et vos sacs aussi. Je vous tiendrai au courant de votre situation une fois que votre sort aura été décidé.

− Nous n’avons rien à nous reprocher, lui répondit Jaheira. La justice n’a qu’à faire son travail, et nous serons rapidement innocentés.

Le garde ne répondit pas, et sortit de la pièce en emportant leurs affaires, les laissant seuls dans la cellule sombre et malodorante.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, sans un bruit. Jaheira frappa d’un grand coup les barreaux devant elle en pestant.

− C’est pas possible ça ! C’était un piège, énorme ! Et on est tombé dedans ! On s’y est même précipité !

− Mais tout cela n’a aucun sens, dit Imoen déconcertée. Qui pourrait avoir intérêt à tuer les dirigeants du Trône de Fer, juste pour nous faire accuser ? C’est complètement absurde…

− Je suis tout à fait d’accord avec toi Imoen, renchérit Khalid d’un air soucieux. Je vous rappelle que nous ne sommes venus à Château-Suif que parce que nous avons trouvé des parchemins trahissant cette réunion secrète…

− J’ai parfois l’impression que nous sommes menés par quelque chose qui nous dépasse depuis le début, conclut Daren. Vous n’avez pas cette sensation, vous aussi ?

Il avait souvent cette impression d’évoluer dans un décor de scène, où d’inexplicables traces de peintures fraîches étaient comme autant d’évènements incompréhensibles. Comme si la pénurie de fer, la guerre contre l’Amn, et le Trône de Fer lui-même n’étaient que des illusions, des marionnettes ne servant qu’à rendre plus crédible la comédie dans laquelle ils étaient involontairement engagés.

− Nous n’avons rien à nous reprocher, conclut Khalid. La seule chose que nous pouvons faire est d’attendre que cette sordide affaire soit élucidée, et nous serons alors innocentés.

Daren avait la nette impression que tout ne serait pas aussi simple, et s’il s’avérait que tous ces évènements n’étaient pas liés par de simples coïncidences, leur innocence ne serait plus aussi évidente. Une heure s’écoula, où chacun s’était résigné à attendre son sort en silence. Les yeux de Daren s’étaient petit à petit adaptés à la pénombre ambiante, et il parcourait la pièce du regard, à l’affût de toute option d’évasion. Cependant, Jaheira et Khalid avaient déjà exploré les lieux de leurs yeux d’elfes dès leur arrivée, et avaient conclu à l’impossibilité de ce plan avant lui. De plus, tout équipement leur ayant été confisqué, il était d’autant plus délicat d’établir un plan de fuite dans ces conditions.

Des bruits retentirent devant la porte de la caserne, et celle-ci s’ouvrit brusquement. Un homme visiblement âgé s’avança d’un air décidé vers la cellule où se tenaient les quatre compagnons. Un homme que Daren reconnut aussitôt. C’était le premier doyen de la citadelle, Ulraunt.

− Vous êtes vraiment ignoble !, commença-t-il d’une voix agressive en direction de Daren. Vous, et tous vos compagnons ! Comment avez-vous pu tuer ainsi Brunos Costak, Thaldorn Tenhevich et Reiltar Anchev ?

Daren n’en croyait pas ses yeux. Même le sage dirigeant de Château-Suif les accusait sans preuve. Le jeune homme prit la parole et tenta une explication rationnelle.

− Ecoutez-nous ! Nous ne sommes pas des assassins ! Nous n’avons tué personne, et nous ne sommes en rien responsables de ces cinq meurtres !

− Balivernes !, lui rétorqua Ulraunt. Quelqu’un vous a vu sortir de la salle de réunion du Trône de Fer ! Et vous trois, vous montiez la garde !, continua-t-il en direction des autres.

Ils devaient admettre que c’était la vérité. Daren était bien entré dans leur salle de réunion, et ses compagnons surveillaient bien les environs pendant ce temps. Ulraunt reprit alors.

− Un homme du nom de Koveras a repéré vos agissements et nous les a signalés au plus vite. Il certifie avoir vu ce chenapan entrer dans la pièce, et sortir une fois ses meurtres accomplis !

− Ce n’est que partiellement vrai, intervint Jaheira. Nous reconnaissons avoir espionné le Trône de Fer, mais pas d’avoir tué qui que ce soit ! Ce sont des mensonges !

Mais Daren ne l’écoutait plus. L’homme qui les avait trahis était ce Koveras. Un ami de son père… Comment avait-il pu être aussi naïf ? Ce n’était qu’un traître de plus à la solde du Trône de Fer ! Il bouillait de rage intérieurement de s’être laissé berner par cet homme aussi facilement. Il l’avait simplement écouté, le nom de Gorion ayant endormi sa vigilance. Daren serra les poings si forts qu’il sentait ses ongles lui lacérer la paume des mains. Le simple souvenir de ce félon parlant avec douceur de son père adoptif le mettait hors de lui. Jaheira, puis Khalid et Imoen débattaient furieusement avec Ulraunt, jusqu’à ce que le vieil homme élevât soudainement la voix.

− Il suffit !

Cette injonction ramena le calme dans la petite pièce. Il reprit alors d’un ton sans réplique.

− Vous croyez que je ne me suis pas renseigné ? Je sais qui vous êtes, ajouta-t-il en direction de Khalid et Jaheira. Tous les quatre, vous avez juré la perte du Trône de Fer, et vous n’êtes venus ici que dans le but d’en finir avec eux !

Il se tourna vers Daren, et souffla d’un air méprisant.

− Et dire que Gorion vous faisait confiance… Mais moi, je me suis toujours douté que vous finiriez ainsi !

Daren sentit qu’il allait exploser, et avait maintenant du mal à se retenir pour ne pas hurler.

− De toute façon, il n’y a pas que ce témoignage qui vous condamne, continua Ulraunt. Nous avons retrouvé dans vos affaires un anneau appartenant à l’une des victimes, et je ne vois pas comment il aurait pu atterrir dans votre sac sans que ne soyez responsables de ces meurtres abominables !

Le sang de Daren se figea. Ses compagnons s’échangèrent un regard d’incompréhension. Cet anneau, le « présent » de son père, n’était qu’un élément de plus de l’engrenage infernal dans lequel ils avaient mis la main. Daren ne savait plus quoi répondre, et le sourire sarcastique d’Ulraunt l’empêchait de penser. Une colère aveuglante l’envahissait lentement, anesthésiant toute tentative de réflexion.

Le vieil homme fit alors demi-tour, et conclut par cette phrase terrible.

− Vous finirez tous pendus, j’y veillerai personnellement !

Il claqua la porte derrière lui, et Daren frappa le mur de la cellule de toutes ses forces. Une légère fissure se dessina sur la paroi tandis qu’une brume rouge envahissait son esprit. Les propos d’Ulraunt l’avaient mis dans une telle fureur qu’il sentait une rage familière lui brûler l’intérieur du corps. Son pouvoir se réveillait petit à petit, attisé par sa colère.

Jaheira, Khalid et Imoen s’était réfugiés contre les barreaux à l’opposé, et le dévisageaient à présent d’un air terrifié. Sa respiration était de plus en plus rapide, et les battements de son cœur l’empêchaient d’entendre les cris de ses compagnons. Seule comptait cette haine absolue, ne laissant que le sang et la mort comme seule échappatoire. Il sentait son visage se déformer, et avait à présent du mal à distinguer les personnes devant lui. Ulraunt avait réveillé la chose, et il sentait sa volonté s’amenuiser à mesure que les souvenirs de ses paroles et de celles de Koveras hantaient son esprit. La mort et l’appel du sang se répandaient dans ses veines, et il devait lutter pour se souvenir encore que c’étaient ses compagnons qui se trouvaient auprès de lui. Sa mince parcelle de lucidité peinait à rivaliser avec le terrible et grisant pouvoir qui s’échappait de son corps.

À la limite de perdre définitivement connaissane, Imoen s’avança lentement vers lui, et le serra de manière inattendue dans ses bras. Le temps se figea pendant une seconde, et la sensation qui grondait dans son esprit s’immobilisa, puis céda. Son premier réflexe fut de lever le poing, mais le contact chaleureux de son amie agissait comme de l’eau fraîche et pure sur une plaie. Il réalisa alors la situation, reprenant ses esprits, et des larmes coulèrent silencieusement sur ses joues.

− Pardon…, lui murmura-t-il à l’oreille. Je suis… désolé…

− Chhhuut, ce n’est rien. C’est fini.

Ils restèrent ainsi enlacés quelques secondes avant qu’Imoen ne relâchât son étreinte et ne retournât s’asseoir sur l’une des paillasses de leur cellule. Daren respirait fortement, reprenant son souffle. La lutte contre cette force maléfique lui avait toujours beaucoup coûté, et il en ressortait à chaque fois physiquement épuisé.

− Je… excusez-moi, vous tous. Je ne sais pas ce qui m’a pris, et…

− Nous savons tous ce qui t’a pris, le coupa Jaheira. Et nous savons aussi que tu fais ce que tu peux pour lutter.

Elle s’arrêta et fixa Daren dans les yeux.

− Réponds-moi maintenant sans mentir. As-tu tué ces personnes du Trône de Fer ?

Il se doutait de la question, et il lui retourna son regard. Tous attendaient sa réponse.

− Non.

Quelques secondes s’écoulèrent encore sans un mouvement.

− Bien, reprit Jaheira, le visage grave. Dis-moi, de quel anneau parlait-il, alors ?

Daren hocha la tête de haut en bas lentement. Il ne pouvait plus s’épargner une explication sur le sujet.

− Je vous ai dit que j’avais rencontré ce Koveras, hier, commença-t-il. Mais je ne vous ai pas tout dit.

Il s’arrêta, terriblement gêné d’avoir laissé cet élément de côté à ses compagnons.

− Il m’a parlé de Gorion. Il m’a dit qu’il le connaissait bien, que c’était son ami. Et…

Il poussa un soupir.

− Il m’a donné un anneau, celui dont parlait Ulraunt, en me le présentant comme un cadeau de mon père pour moi. Et… et je l’ai cru.

Il s’interrompit de nouveau instant, hésitant à croiser le regard de ses compagnons.

− J’ai préféré garder ça pour moi…, avoua-t-il en baissant les yeux. Je n’ai aucun souvenir concret de mon père, et je ne voulais pas le partager tout de suite, je… Je suis désolé, j’ai été vraiment très naïf.

Khalid intervint à son tour.

− Tu n’as rien à te reprocher, et je comprends tout à fait ta réaction. Tu es le fils adoptif de Gorion, et c’était facile de jouer sur tes sentiments pour te manipuler. Tu n’es en rien responsable de ce qui s’est produit.

Jaheira s’approcha de lui, le contraignant à redresser la tête.

− Les plus beaux souvenirs de Gorion sont ici, lui dit-elle en pointant un doigt sur son front. Tant que tu auras ceux-ci, tu n’auras pas besoin d’un anneau ou de quoi que ce soit…

− C’est vraiment n’importe quoi…, intervint Imoen, qui avait tenté de mettre un peu d’ordre dans les évènements. Dans quel camp est ce Koveras ? Et qui est-il ? On a encore jamais entendu parler de lui avant, et voilà que les chefs du Trône de Fer sont assassinés sous notre nez, et qu’il nous met ça sur le dos ! Vous ne pensez pas que ça peut être lui, le meurtrier ?

Il n’était pas impossible qu’elle ait raison, tout du moins sur l’invraisemblance de la situation. Cette histoire défiait en effet toute logique. Ils venaient de tomber dans un piège très habilement tendu, et n’avaient pas la moindre idée de qui tirait les ficelles. Et dans cet épisode, le Trône de Fer semblait aussi manipulé qu’eux-mêmes pouvaient l’être. Toute la question était de savoir par qui… La discussion continua quelques minutes, puis chacun retourna à ses méditations, cherchant désespérément une explication, ou plus concrètement un moyen d’évasion.

Une heure s’écoula à nouveau dans la pénombre, l’espoir de recouvrer leur liberté s’amenuisant à chaque minute qui passait. Un rayon de lumière zébra tout à coup le sol et illumina la pièce. Quelqu’un ouvrait lentement la porte à l’autre bout. Daren se redressa aussitôt et saisit les barreaux à pleine main, les yeux rivés sur leur mystérieux visiteur.

Une silhouette noire en contre-jour s’avança précautionneusement, visiblement seule. Elle portait de nombreux sacs sur ses épaules, courbée sous le poids de son équipement. À cette distance, il leur avait semblé qu’Ulraunt était revenu leur annoncer leur sentence, et la mince lueur d’espoir qui venait de naître vacilla dangereusement. Toutefois, son silence inexpliqué les maintenait dans le doute : pourquoi ne se vantait-il pas de leur prochaine exécution ?

Tous les quatre s’étaient relevés et observaient maintenant la scène devant les barreaux de la cellule. Daren mit quelques secondes pour s’adapter à la luminosité extérieure, et reconnut alors celui qui venait d’entrer. Il n’y avait qu’une seule personne qui ressemblait à ce point au doyen de Château-Suif. C’était l’autre doyen. Théthoril.

− Mes amis, commença-t-il à voix basse. Je suis ici pour vous aider.

Le vieil homme déposa ses sacs et s’avança vers Daren.

− Je sais que tu n’as tué personne, reprit-il. Ni aucun de vous. Ulraunt a toujours éprouvé une jalousie intense envers Gorion, et cette occasion n’a été qu’un prétexte pour assouvir une vengeance par procuration. Je l’ai entendu se faire manipuler par ce Koveras, et j’ai décidé de ne pas le croire. Je ne vous poserais qu’une question, mes amis. Répondez-moi sans détour. Puis-je vous faire confiance ?

Il regarda tour à tour les quatre compagnons, qui l’écoutaient les yeux écarquillés. Daren répondit le premier par l’affirmative, aussitôt imité par les autres. Théthoril les considéra un instant, sondant leur sincérité, puis fit demi-tour en se baissant vers les sacs qu’il venait de déposer.

− Bien. Voici votre équipement, leur dit-il en leur tendant leurs besaces. Vous en aurez besoin pour continuer votre périple.

Il marqua une pause, et sortit d’un pan de sa robe une bourse contenant une poudre couleur or tandis qu’ils récupéraient leurs affaires. Théthoril fronça les sourcils, le visage tendu, et reprit en direction des quatre prisonniers.

− Tenez-vous tous les quatre par la main.

Daren, Khalid et Jaheira se regardèrent un instant, incrédules, puis s’exécutèrent.

− Un sort de portail, dit doucement Imoen, fixant Théthoril qui commençait à saupoudrer la substance dorée en cercle autour de la cellule. C’est de la magie de très haut niveau…

− Exactement jeune fille, lui répondit le vieil homme sans lever les yeux.

Daren observa le doyen à nouveau. Cet homme était donc lui aussi un mage, comme son père. Il avait formé un arc de cercle de cette étrange poussière en partant des murs, et il tenait maintenant ses mains devant lui, la paume vers le sol.

− Je vais vous transporter à l’extérieur des murs, expliqua-t-il. Tenez-vous la main pour que je puisse commencer mon incantation.

Tous les quatre remercièrent chaleureusement leur sauveur, qui commençait déjà à entamer d’étranges vocalises. La poudre autour d’eux s’illumina petit à petit, éclairant la pièce d’une lueur jaune vif. Imoen tenait fermement la main de Daren dans la sienne, contemplant la prouesse magique de son aîné d’un air ébahi. Une sorte de mur translucide de la même couleur s’éleva au-dessus du cercle, avant d’englober le petit groupe. La voix de Théthoril allait crescendo à mesure qu’il déclamait ses paroles magiques, et on sentait que sa concentration atteignait maintenant son paroxysme. De petits éclairs argentés crépitaient tout autour d’eux, et des arcs électriques se mirent à traverser la cellule. L’incantation durait depuis presque dix minutes, et dans un ultime cri du sage, tout disparut en un éclat argenté aveuglant. Daren, Imoen, Khalid et Jaheira avaient fermé les yeux face à la lumière insoutenable, et seules leurs mains étreintes les reliaient encore à la réalité. Le bruit cessa soudainement, ainsi que la puissante voix de Théthoril. Quelque part au loin, on distinguait le chant familier des oiseaux. Tous les quatre ouvrirent les yeux en même temps, découvrant devant eux d’épaisses murailles dressées, celles de Château-Suif.

Ils étaient sortis.

− Filons d’ici, leur murmura Jaheira d’un signe.

Les autres la suivirent aussitôt. Le soir commençait à tomber sur la côte, et le soleil rougeoyant se reflétait sur la mer, illuminant le ciel d’une lueur rose orangée. Ils étaient enfin libres, et Daren emplit ses poumons de l’air pur du large qu’il avait cru ne jamais plus revoir. Ils venaient d’échapper à une terrible sentence, et tous avaient conscience que Théthoril venait de les tirer des griffes de la mort. Ils devaient profiter de la chance qui leur était offerte et s’échapper au plus vite. Il fallait retourner à leur point de départ, à la Porte de Baldur. « La Balafre » et le duc Eltan devaient être mis au plus vite au courant de la situation.

Cependant, ils n’étaient pas partis depuis plus de quelques minutes que Daren s’arrêta, le visage perdu dans le vague.

− Ce n’est pas vrai…, se lamenta-t-il en se frappant le front. Ce n’est pas possible…

Les trois autres se retournèrent en même temps.

− Qu’est ce qui se passe ?, demanda Imoen. Tu vas bien ?

Il devina à son visage qu’elle s’inquiétait encore de son état, ce qu’il ne pouvait décemment lui reprocher après sa « crise » un peu plus tôt dans la cellule.

− Il faut qu’on avance, vite, la coupa Jaheira. Ils se sont peut-être déjà aperçus de notre fuite, et nous ne pouvons pas prendre le risque de nous faire capturer à nouveau !

Mais Daren ne bougeait toujours pas. Son visage s’éclaira un temps, puis s’assombrit aussitôt. Il ferma alors les yeux en secouant lentement la tête.

− Comment ai-je pu être aussi naïf…, reprit-il. Tout est tellement évident maintenant !

Les trois autres s’étaient arrêtés eux aussi.

− Vous ne comprenez pas ?, continua-t-il. Koveras !… Mais bien sûr ! Ce nom ne vous rappelle rien ? Vraiment rien ?

Jaheira et Khalid fronçaient les sourcils, cherchant où leur compagnon voulait en venir, mais il lut sur le visage Imoen qu’elle venait elle aussi de réaliser. La jeune femme inspira une longue bouffée d’air et plaqua une main devant sa bouche d’un air stupéfait. Les deux demi-elfes la dévisageaient elle aussi à présent, intrigués. Elle se tourna vers Daren, les yeux écarquillés.

− Cet homme que tu as rencontré… c’est…

Daren hocha lentement la tête d’un signe affirmatif et résigné. Au moins avaient-ils enfin trouvé qui les avait manipulés depuis le début.

− Ce Koveras…, expliqua-t-il, n’est autre que Sarevok !

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