Chapitre 5 : Révélations

Plusieurs jours de marches les séparaient de la Porte de Baldur. Malgré la découverte de la supercherie de Sarevok, ils n’étaient pas plus avancés sur ses intentions que sur celles du Trône de Fer, et devaient rejoindre le duc Eltan au plus vite. Même si leurs découvertes éclaircissaient une partie de la situation, plusieurs éléments restaient quant à eux sans réelles explications. Sarevok était bel et bien responsable de la mort de Reiltar, et c’était vraisemblablement pour régner sur le Trône de Fer à lui seul. Cependant, la supposée présence de dopplegangers dans la citadelle, si tant était qu’elle fut vraie, demeurait pour le moins mystérieuse. L’intervention de Théthoril avait perturbé les plans de Sarevok, et si son but était bien de les faire arrêter, puis sans doute exécuter, ils avaient réussi à prendre l’avantage. Mais pour combien de temps ?

Tous les quatre se dirigeaient vers le nord, en direction de la Porte. Ils n’échangeaient que peu de paroles, chacun étant concentré sur les évènements passés. La nuit était tombée depuis plusieurs heures, et ils étaient à présent suffisamment loin de Château-Suif pour faire une escale en sécurité. L’atmosphère était particulièrement lourde malgré l’heure tardive, et en dépit de leur marche haletante, tous mirent longtemps à trouver le repos sous cette canicule.

Une fontaine. De l’eau fraîche jaillissant d’une fontaine de pierre devant la grande statue d’Alaundo. Il faisait chaud ici aussi, et le soleil illuminait les arbres fruitiers aux alentours. La grande bibliothèque de Château-Suif était couverte d’une chape de plomb des plus torrides. Daren se pencha au-dessus du bassin afin d’y contempler son reflet, mais il découvrit le visage d’un petit garçon d’à peine quelques saisons. Cette scène se déroulait vraisemblablement il y a de nombreuses années, mais il n’avait pourtant aucun souvenir de l’avoir vécue. Gorion se trouvait à ses côtés, sa barbe déjà grisonnante. Quel âge pouvait-il avoir à cette époque, pour n’avoir que si peu changé durant toutes ses années ? Quelques minutes s’écoulèrent sans autre bruit que celui du clapotement de l’eau, lorsqu’Ulraunt, l’un des gardiens de la citadelle, sortit de la bibliothèque. Visiblement, Gorion l’attendait. Tous deux se mirent à marcher côte à côte, à l’écart, afin de pouvoir parler sans être entendus. Daren les observait de loin, seul, devant le bac de pierre. Il n’écoutait pas vraiment la conversation de toute façon, une conversation de « grandes personnes ». Non, c’était le reflet ondulé du ciel dans l’eau qui absorbait toute son attention.

Tout à coup, un corbeau vint se poser sur la tête de la petite statue qui décorait la fontaine. Il n’avait vu que son reflet, mais sa présence le mettait mal à l’aise. Plus loin, le tête-à-tête entre les deux hommes devenait plus bruyant, plus vif. Même s’il n’en comprenait pas le sens, Daren sentait qu’un différent opposait fortement son père au Gardien des Livres. Le corbeau le toisait du haut de son perchoir improvisé, le fixant de ses yeux noirs et globuleux. Il se sentait hypnotisé par ce volatile étrange, et ne pouvait décrocher son regard du miroir de l’onde. Daren avait la nette sensation que cet animal n’était pas naturel. Il n’avait jamais observé un corbeau d’aussi près, mais comment expliquer qu’il lui distinguait des griffes crochues et squelettiques ? Etait-ce le reflet qui le déformait à ce point ? Ce regard de jais, immobile, mort, l’empêchait de faire tout autre mouvement. Il était paralysé, à la merci de cet oiseau qui devenait à chaque seconde plus menaçant. Tout à coup, un éclat de voix derrière lui le tira de sa transe.

« Ecoutez bien ! Cet enfant scellera votre mort ! »

C’était Ulraunt.

Daren leva alors les yeux, surprit par cette étrange réplique, mais l’oiseau avait disparu. Quelque chose avait changé autour de lui, un changement à peine perceptible. Comme si le soleil s’était soudainement caché derrière les nuages. Il faisait plus sombre, bien que l’astre du jour fût toujours aussi haut dans le ciel. Daren se retourna vers son père, à présent immobile et muet. Il était mort.

Le fantôme argenté de Gorion, tel qu’il lui était déjà apparu dans un autre rêve, lui désigna le bassin qu’il venait de quitter. Daren se retourna lentement, tandis que la pénombre inexpliquée recouvrait encore davantage la voûte céleste. Il plongea les yeux dans les eaux calmes devant lui, et croisa alors son propre reflet. Il avait à nouveau vingt ans, mais le regard qui le dévisageait à travers les eaux devenues lisses n’était pas le sien. Un regard noir et figé, comme celui du corbeau. Il sentait la peur, ce sentiment d’angoisse propre à ces songes, s’infiltrer lentement dans son cœur. Après quelques secondes de malaise, la sensation s’estompa, renonçant finalement à le faire céder. Son reflet s’anima alors lentement et remua les lèvres. La voix grave et monotone s’éleva, toujours menaçante, mais terriblement familière.

« Tel père, tel fils ».

− Debout ! Le soleil vient juste de se lever, et il faut qu’on reparte tout de suite.

C’était Jaheira.

− La Porte de Baldur est à cinq jours de marche, quatre si on ne traîne pas.

Contrairement aux autres fois, son rêve ne l’avait pas bouleversé au point de lui faire perdre le contrôle de lui-même. Il se souvenait précisément de ce qui s’y était déroulé, mais n’éprouvait pas ce sentiment de terreur si particulier à chaque réveil. Sa voix intérieure avait semblait-il fini par abandonner l’idée de parvenir à le submerger de son pouvoir maléfique, et sa persévérance ainsi que le soutien de ses amis en avaient eu raison.

« Tel père, tel fils ». Cette phrase mystérieuse résonnait encore dans son esprit endormi. Que voulait-elle dire ? Son père… Tout ceci avait-il un lien avec Gorion ? Ou bien… avec son véritable père ? Ce père absent dont son tuteur ne lui avait jamais rien révélé ? Quelques gouttes d’une pluie chaude l’arrachèrent à ses réflexions, et tout les quatre se mirent en route en silence, profitant de cette averse éphémère après une nuit étouffante.

Les quelques jours de marche qui les séparaient de leur destination se déroulèrent sans incident. La menace de guerre avec l’Amn était toujours présente, mais la situation à l’intérieur du royaume s’était quelque peu détendue depuis que le fer en provenance de Nashkel circulait à nouveau librement. Les portes de la ville étaient à présent ouvertes, et même si le Poing Enflammé surveillait toujours les allées et venues, chacun pouvait entrer ou sortir à sa guise sans devoir subir un interrogatoire. Se faufilant entre les marchands qui faisaient la queue sur le large pont menant au cœur de la ville, le petit groupe était de retour à la Porte de Baldur.

− Il faut qu’on contacte « La Balafre », suggéra Khalid. Il nous conduira au duc, et nous pourrons faire le point sur ce qui s’est passé à Château-Suif.

− Restons sur nos gardes, répondit Jaheira à l’attention de ses trois compagnons. La nouvelle de notre évasion est sûrement arrivée ici avant nous, et le Trône de Fer, ou Sarevok, doit sans doute s’attendre à nous voir revenir ici.

Tous les trois firent un signe de la tête, et se dirigèrent rapidement vers le bâtiment du Poing Enflammé. Ils étaient fourbus de leur marche rythmée des derniers jours, mais la rencontre avec leur allié était prioritaire sur une quelconque escale. Daren avait appris à se repérer dans le quartier occidental de la ville, et il devina au-dessus de quelques maisons les drapeaux rouges et blancs de la milice, flottant au gré du vent. Il était sur le point de leur désigner la route à suivre qu’une une main crispée se posa tout à coup sur son bras et l’attira en arrière. C’était Imoen, qui laissa échapper un cri étouffé en désignant le mur de la bâtisse qu’ils longeaient. Khalid et Jaheira se retournèrent à leur tour, et écarquillèrent les yeux d’un air stupéfait. Devant eux, placardé en lettres capitales, se dressait un avis de recherche à leurs noms.

Les portraits des quatre compagnons sous lesquels on pouvait lire la somme de la récompense de leur capture étaient à la vue de toute la population. Daren parcourut la foule d’un regard angoissé, se couvrant le bas du visage de sa cape, et découvrit avec horreur deux, trois, puis quatre autres affiches similaires un peu plus loin. Ces annonces étaient sûrement en vue depuis quelques jours, et c’était un véritable miracle qu’ils aient réussi à s’aventurer aussi loin sans être repérés.

− Là ! Attention !, s’écria Imoen en pointant un doigt devant elle.

Une petite patrouille aux insignes du Poing Enflammé se dirigeait dangereusement dans leur direction. Daren se retourna, cachant son visage, et découvrit avec stupeur d’autres gardes qui arrivaient à l’autre bout de la rue. Pris au piège… Dans quelques secondes, l’un des soldats repèrerait inévitablement cet étrange quatuor à l’allure suspecte. Le visage de Jaheira s’éclaira alors soudainement.

− Les égouts ! Vite !

Elle se précipita au sol, soulevant la grille rouillée qui menait vers les canalisations, et avant que leurs ennemis n’aient réalisé la situation, tous les quatre avaient déserté la rue au-dessus d’eux.

− Que s’est-il passé ?, se demanda Imoen à voix haute une fois en sécurité. Le Poing Enflammé est à notre recherche ? « La Balafre » et le duc Eltan étaient pourtant de notre côté, non ? Je ne comprends pas…

Ils s’échangèrent un regard en silence. Une explication venait à l’esprit de tout le monde, mais personne n’osait la formuler à voix haute.

− À moins que…, commença Jaheira.

− À moins qu’ils ne soient morts…, acheva Daren, résigné.

Cette terrible hypothèse était hélas la plus probable. Ils défiaient le Trône de Fer depuis plusieurs semaines, et avaient réalisé jusqu’où ce dont ces hommes étaient capables. Ils devaient à présent se poser et faire le point sur la situation avant de s’aventurer plus loin. Pour le moment, Sarevok était introuvable, et aucun de leurs deux contacts n’était joignable.

− Si le duc Eltan est mort, il nous sera facile de l’apprendre en traînant dans n’importe quelle auberge, remarqua Jaheira. Nous devrions nous reposer et écouter ce qui se dit. Peut-être en apprendrons-nous plus à ce moment là.

Ils ressortirent des égouts le plus discrètement possible, et s’engouffrèrent dans la première auberge qu’ils croisèrent, « L’Esturgeon Sautillant ». Il était un peu plus de midi, et la grande salle de la taverne était pleine de monde. Les conversations étaient animées, et en peu de temps, ils avaient déjà entendus de nombreuses rumeurs. Aux dires de la population, une malédiction touchait les ducs depuis une semaine, dont le dirigeant du Poing Enflammé, Eltan, tombé gravement malade de façon inexpliquée. Son état s’était soudainement empiré, et les soins particuliers qu’il recevait ne semblaient pas avoir le moindre effet.

− Et ce n’est que le deuxième !, renchérit un autre homme qui avait lui aussi suivi la conversation. Ecudargent, et dans quelques jours, Eltan suivra le même chemin que lui !

Le duc d’Ecudargent était l’un des trois autres duc de la Porte, et vraisemblablement, était mort depuis peu. Le petit groupe se lança un regard entendu à cette évocation. Aucun d’eux n’était dupe, et il n’y avait pas la moindre malédiction sous ces assassinats.

− Ils méritent ce qu’ils ont !, intervint encore une autre personne, un homme âgé à la barbe fournie. Ce sont des faibles, qui ne tiendront pas deux jours quand l’Amn nous attaquera ! Sarevok, lui, sera un duc digne de nous !

De nombreux cris, autant d’approbation que de protestation s’élevèrent dans l’assemblée. La taverne s’était en quelques instants transformée une tribune improvisée, d’où deux factions commençaient à se dessiner.

− Sarevok ? Un duc ??, murmura Imoen à ses compagnons. Comment est-ce possible ?

Jaheira lui intima le silence d’un signe de la main. Ils étaient tous les quatre aussi surpris de la situation, mais ils trouveraient sans doute une partie de leur réponse parmi la foule.

− C’est une honte !, s’écria une femme richement vêtue. Il nous a tous ruiné avec le Trône de Fer, et maintenant, il vous promet de mettre fin au désordre qu’il a lui-même créé !

− Qu’il puise dans les ressources du Trône de Fer !, lui répondit aussitôt l’homme barbu. Nous aurons des armes pour nous défendre de ces damnés Amniens ! C’est un homme juste, qui ne lésine pas à prendre aux riches pour défendre les plus faibles !

− Mais cette guerre est une farce !, réagit encore une autre personne. C’est lui qui l’a provoquée, et il vous promet à tous d’y mettre un terme !

Le débat se poursuivit ainsi encore quelques temps, révélant de nombreux éléments cruciaux à la petite troupe, en particulier la mort du second du duc Eltan, « La Balafre »…

Ils n’étaient partis que depuis deux petites semaines, mais il leur semblait que toute la ville s’était métamorphosée en leur absence. Ils furetèrent encore quelques temps, mais une patrouille intriguée par les violents éclats de voix les contraints à quitter les lieux au plus vite. Daren, Imoen, Khalid et Jaheira s’éclipsèrent dans la foule et sortirent incognito, tandis que les gardes ramenaient le calme entre les partisans et les détracteurs de l’actuel dirigeant du Trône, Sarevok.

− Vous avez entendu ça ?, demanda Khalid. Le duc Ecudargent, mort, et pire, « La Balafre » assassiné… Je n’arrive pas à y croire…

Cette nouvelle portait un nouveau coup aux adversaires du Trône de Fer, mais expliquait la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient.

− Si j’ai bien entendu, c’est un certain « Angelo » qui le remplace, répondit Jaheira. Je mettrais ma main à couper que ce type pactise avec Sarevok…

− Et Eltan, continua Daren. Ne me dites pas qu’il est vraiment tombé gravement malade au point d’être à l’agonie en quelques jours…

− Soit il est vraiment malade, conclut Jaheira, mais rien ne dit que cela soit arrivé naturellement… Soit c’est un mensonge qui est censé expliquer son absence de la vie publique. Auquel cas… il est peut-être bien mort lui aussi…

Dans tous les cas, cela revenait au même : leurs seuls alliés ici avaient été écartés par le Trône de Fer. La situation n’était pas brillante, et leur horizon se rétrécissait à chaque minute.

− Avec deux ducs morts, Sarevok a la voie libre pour se faire nommer à leur place, remarqua Jaheira. L’une des personnes de la taverne a dit que sa nomination aurait lieu demain dans la matinée, au palais ducal. Il nous faut absolument faire quelque chose pour l’empêcher d’y parvenir… La population est bien trop occupée par la guerre pour analyser clairement la situation, et il bénéficie d’un soutien populaire indéniable. Si on ne fait rien, la situation sera encore pire…

− À ce propos…, reprit Imoen. J’ai remarqué que les seules personnes qui s’opposaient à lui semblaient être des nobles. C’est étrange, non ?

− Vous avez entendu ce qui se passe au Trône de Fer ?, intervint Khalid. J’ai l’impression que tous ceux qui avaient investis dans cette guilde ont été ruinés. Il y a peut-être un lien ?

− C’est très probable, répondit Jaheira. Nous devrions aller y faire un tour de nouveau.

Cette dernière option était particulièrement risquée, mais ils n’avaient qu’un choix limité pour continuer leur enquête. Jetant un dernier regard suspicieux aux alentours, ils se dirigèrent vers les docks, où se trouvait le siège du Trône de Fer.

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