L’ombre de Sarevok

Il n’y avait personne. Ni sentinelle, ni patrouille aux couleurs grises du Trône de Fer. La grande porte d’entrée du manoir de la guilde marchande était entrouverte, et personne ne montait la garde en ce moment.

− Profitons-en ! Nous devons entrer tant que la voie est libre !

Jaheira leur fit un signe de la main, et tous se dirigèrent d’un pas leste vers les marches de l’entrée. Soudain, surgie de nulle part, une silhouette en armure noire sortit de la foule et se dressa en travers de leur chemin. Daren avait déjà porté la main au fourreau, mais la personne devant eux ne semblait pas agressive. C’était une femme, jeune, les cheveux noirs comme la nuit contrastant avec son visage d’albâtre. Elle demeura immobile quelques instants, les dévisageant un à un de ses yeux à peine bridés. Pendant quelques secondes, personne ne bougea. Son regard se posa alors sur Daren, avant qu’elle ne prît enfin la parole.

− Tu te nommes Daren, commença-t-elle son regard toujours fixé sur lui. Je dois te parler un instant de quelque chose d’important.

Tous les quatre s’échangèrent un regard incrédule. Daren allait ouvrir la bouche pour lui répondre, mais elle le coupa avant qu’il n’ait eu le temps de prononcer un mot.

− En privé.

Daren fronça les sourcils. Son regard croisa celui de Jaheira, qui lui signifia d’un léger signe de la tête qu’ils ne le perdraient pas de vue. Qui était cette femme ? Son accoutrement sombre rappelait à Daren celui des assassins qu’il avait croisés quelques semaines auparavant, mais quelque chose dans son visage pourtant dur lui inspirait une certaine sympathie. Il la suivit un peu plus loin, à l’écart de toute autre oreille, jetant un dernier regard à ses compagnons.

− Je serai directe, commença-t-elle. Je connais vos projets, et je peux vous aider à les réaliser. Mais je vous demanderai une contrepartie en échange.

Daren écarquilla les yeux, se demandant où elle voulait en venir.

− Excusez-moi ? Je n’ai pas bien compris ce que vous m’avez dit…

Elle souffla d’un air agacé, et répéta ses mêmes propos.

− Comment pouvez-vous savoir quels sont mes projets ?, répliqua Daren, de plus en plus méfiant. Vous connaissez mon nom, mais n’importe qui d’un peu attentif pourrait en faire autant. Si vous voulez que je vous fasse confiance, il faudra me convaincre ! Je ne connais même pas le vôtre !

Elle ferma les yeux un instant, et les rouvrit quelques secondes plus tard.

− Bien, je vais vous révéler certaines choses, mais je ne pourrais pas vous en dire davantage tant que notre marché ne sera pas conclu.

Daren n’avait pas la moindre idée de ce marché dont elle parlait, mais il l’écouta attentivement.

− Vous pouvez m’appeler Tamoko. Pour commencer, vous devez savoir que le duc Eltan est gravement malade. Et si je vous dis que celui qui prétend soigner cette maladie n’est autre que celui qui la provoque, je suppose que vous l’aviez déjà pressenti ? Oui, sûrement. Vous êtes un être particulièrement intelligent, et la tutelle de Gorion n’a pu que renforcer cet avantage.

Daren se tendit à l’évocation du nom de son défunt père adoptif. Il s’était juré de ne plus se laisser guider par ses émotions à ce sujet, et cette Tamoko ne l’amadouerait pas aussi aisément que l’avait fait Sarevok.

− Il vous a suffit de me suivre pour entendre ce nom. Ce n’est pas avec des choses aussi simples que vous gagnerez ma confiance.

Elle le regarda fixement quelques secondes, sans parler, puis continua.

− Mais cette famille ne vous connaît pas. Oh, non, pas autant que je vous connais moi… Encore une fois, j’en sais long sur vous, peut-être plus que vous-même.

Daren commençait à se lasser de son énigmatique discours, et allait faire demi-tour pour rejoindre ses compagnons, lorsqu’elle posa sa main gantée sur son épaule.

− N’avez-vous pas l’impression de ne parfois pas être totalement vous-même ?

Daren s’immobilisa aussitôt. Savait-elle ? Etait-elle au courant ? Personne ne pouvait lui avoir dit, et la coïncidence était beaucoup trop invraisemblable pour n’être que le fruit du hasard.

− Trois choses incarnent la force, reprit-elle. L’amour de la vie, la peur de la mort, et la famille. Et… une famille qui aimerait la mort aurait une particulièrement grande influence…

Elle s’approcha de lui, rapprochant ses lèvres de son oreille. Daren sentait à présent son souffle rapide et l’air qu’elle expulsait lui chatouillait doucement la nuque.

− Le sentez-vous ?

Elle lui avait murmuré ces paroles.

− Le sentez-vous, … Lui ? Il vous déteste, … vous savez ?

Daren n’arrivait plus à faire le moindre mouvement. Cette femme venait de mettre des mots sur quelque chose qu’il avait gardé enfoui au plus profond de son âme. Il entendait la voix, cette terrible voix grave et monocorde. Qu’était-elle ? Qui était-elle ?

− Vous devez entrer dans le siège de Trône de Fer.

Elle s’était éloignée de lui et avait repris son intonation naturelle.

− Je ne peux rien vous révéler de plus tant que vous n’avez pas accompli quelque chose pour moi.

Sa curiosité était trop forte. Cette femme ne mentait pas, c’était évident maintenant. Elle en savait bien plus sur lui que quiconque, et c’était une occasion inespérée de faire enfin la lumière sur ce qui lui arrivait. Il lui répondit d’un signe de tête affirmatif, et écouta sa requête.

− Au cinquième étage du bâtiment, il y a des chambres, privées. Sarevok, ainsi que son père adoptif Reiltar, y résidaient à une époque. Depuis la mort de ce dernier, c’est Cythandria, une catin qui s’est mis en tête de devenir la femme de Sarevok, qui y loge. Elle… possède un collier qui m’appartient, et je vous demande de le récupérer pour moi.

Daren haussa les sourcils d’un air dubitatif.

− Même si par miracle on arrivait à entrer dans le bâtiment, je ne suis pas sûr que cette Cythandria nous laisserait son collier sur une simple demande…

− Je ne vous demande pas de me ramener cette fille des rues en vie, le coupa-t-elle d’un air dur. Tuez-la si elle résiste.

Son regard était brûlant, et contrastait avec les traits fins de son visage.

− Et vous trouverez sans doute là-bas des preuves qui vous mettront hors de cause du meurtre dont on vous accuse…, ajouta-t-elle. Je dois vous laisser maintenant. Réfléchissez à ma proposition. Je vous recontacterai plus tard.

Daren ne répondit pas, et partit rejoindre ses compagnons. Les propos de Tamoko résonnaient encore dans son esprit, et il était partagé entre renoncer à cette mission qui n’était plus ou moins qu’un assassinat, et avoir des réponses à ses éternelles questions. Il rejoignit Jaheira, Khalid et Imoen qui le surveillait un peu plus loin, et les mis au courant du marché que Tamoko venait de leur proposer. Cependant, il ne parla pas de ses rêves, et mentionna seulement la promesse d’informations qu’elle lui avait faite.

Plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis leur arrivée sur les docks, mais les marches du Trône de Fer demeuraient vides. Aucun garde, aucune sentinelle ne surveillait l’entrée. Cette situation contrastait particulièrement avec la vigilance exagérée qu’ils avaient dû affronter la fois précédente. Il se passait quelque chose d’étrange à l’intérieur du bâtiment. Ils poussèrent la lourde porte du manoir et pénétrèrent dans le grand hall de la guilde. Là, une petite dizaine de personnes poussait des cris de protestation devant l’escalier montant aux étages, dont deux gardes peinaient à bloquer l’entrée. « Remboursez ! », « c’est un scandale !» et autres invectives variées résonnaient avec force dans la pièce. Des projectiles improvisés volaient vers les deux sentinelles affolées de devoir tenir tête à la foule en colère. Le petit groupe s’approcha des deux gardes, et Jaheira prit la parole.

− Laissez-nous passer. Nous devons absolument monter à l’étage.

− N’approchez pas !, s’écria l’un d’eux, affolé.

− Calmez-vous, répondit Khalid. Nous sommes de la sécurité nous aussi, et nous devons voir Cythandria.

Le garde se raidit à l’évocation du nom de sa maîtresse et laissa passer le petit groupe, ne souhaitant pas s’attirer plus d’ennuis qu’il n’en avait déjà. Ils montèrent rapidement les marches et arrivèrent au premier étage, où le spectacle qui s’offrait à eux était édifiant. Il n’y avait plus ici le moindre personnel, et de nombreux meubles étaient renversés ou brisés. La plupart des décorations murales avaient été arrachées, et on aurait dit que des pilleurs étaient venus saccager les lieux.

− Quel bazar !, s’exclama Jaheira. Quand j’étais venue ici l’autre fois, c’était impeccable ! Je me demande ce qui a pu arriver…

− J’ai ma petite idée là-dessus, proposa Imoen.

Daren la dévisagea un instant, et comprit où son amie voulait en venir. Cette situation lui rappelait lui aussi un autre évènement.

− Il s’est passé le même genre de choses aux Sept Soleils, compléta-t-il. La guilde a fait faillite, et tout le personnel a déserté, n’étant plus payé. Je crois que ces gens au-dessous viennent réclamer leurs investissements…

− Montons, conclut Jaheira. Notre cible est au cinquième étage, c’est bien ça ?

Ils poursuivirent leur ascension, et surprirent au troisième étage deux hommes fouillant les quelques meubles encore en place.

− Si vous nous attaquez, nous nous défendrons chèrement !, clama l’un d’entre eux à leur attention.

Ils avaient déjà sortis leurs armes, s’attendant à faire face aux vigiles du Trône de Fer.

− Calmez-vous, leur lança Jaheira. Nous ne sommes pas ici pour vous détrousser, et encore moins de la sécurité. Nous aimerions juste avoir des précisions sur ce qui s’est passé.

Les deux hommes se détendirent, et voyant qu’aucun ne sortait ses armes, s’approchèrent plus confiants.

− Il y a une semaine environ, Reiltar, Brunos et Thaldorn ont été assassinés, commença le premier. Vous savez de qui je parle ?

Ils acquiescèrent en même temps. Comment auraient-ils pu oublier ces noms-là… ?

− Ce Sarevok, le fils adoptif de Reiltar, s’est autoproclamé chef aussitôt, reprit-il d’un air méprisant. Mais la seule chose qu’il a faite, c’est de vider les caisses, et de laisser la guilde sans argent avec des dettes colossales !

− Nous avions investi toutes nos économies dans le Trône de Fer, moi et mon frère, renchérit le deuxième. Et nous venons reprendre ce qui est à nous !

− Sarevok nous a abandonné depuis qu’il s’est mis en tête de devenir grand duc. Et il a laissé les rennes de la guilde à sa concubine, cette sorcière de Cythandria.

− De toute façon, même si elle était compétente, le Trône de Fer est ruiné, et rien ni personne n’y peut plus rien maintenant…

La situation était donc bien la même qu’aux Sept Soleils. Sarevok avait noyauté la guilde, et l’avait ensuite mise en faillite. Leur entretien terminé, les deux frères reprirent leurs fouilles des quelques objets de valeurs qui n’avaient pas encore été pillés, tandis que le petit groupe se remit en marche vers les étages supérieurs.

− C’est complètement aberrant, finit par dire Imoen. Eliminer les Sept Soleils, je comprends… Mais éliminer le Trône de Fer… ? Quel intérêt Sarevok a-t-il à faire ceci ? Si c’est bien lui qui a assassiné son père, il a tout fait pour contrôler entièrement la guilde… pour la mettre en faillite juste après ?

Personne ne lui répondit, car tous se posaient en réalité cette question. Si son but ultime était de devenir l’un des quatre ducs de la Porte, rien ne l’obligeait à abandonner une affaire rentable comme le Trône de Fer. Ils avaient à peine monté les dernières marches qui menaient au cinquième étage qu’une voix féminine aigue s’adressa à eux.

− Ah ! L’épine dans le pied de Sarevok… Je me doutais que vous viendrez ici.

La jeune femme qui venaient de les accueillir ainsi était richement vêtue de soie mauve, et portait un chapeau orangé excentrique.

− Sarevok m’avait prévenue de votre évasion de Château-Suif…, reprit-elle sur le même ton hautain. Dites-moi tout, c’est cette harpie de Tamoko qui vous envoie ? Qu’elle ne se fasse pas d’illusion ! C’est moi qu’il a choisie pour être sa femme ! Elle ne représente plus rien pour lui à présent !

Sa voix montait au fur et à mesure qu’elle lançait ses menaces. Daren se dit en lui-même que leur employeur ne leur avait pas tout dit au sujet de sa relation avec Sarevok. Probablement les avait-elle manipulés, mais ils avaient besoin de réponse, lui en particulier, et il décida de s’en tenir à leur plan pour le moment. La jeune femme était seule, et ils n’auraient aucun mal à récupérer son collier, ainsi que tout autre document intéressant.

− Bien, reprit-elle de façon tout aussi méprisante, vous êtes parvenus jusqu’ici, mais votre route s’achève maintenant. Sarevok me récompensera pour cette victoire facile.

Ils se regardèrent un instant, se demandant comment cette frêle jeune femme allait s’y prendre pour leur barrer la route. Tout à coup, elle sortit deux figurines étranges de sa robe qu’elle jeta au sol devant elle en prononçant une incantation.

− Attention ! De la magie !, s’écria Imoen.

Elle avait raison. Une épaisse fumée s’éleva du sol à l’impact des deux figurines, et deux formes gigantesques surgirent du néant. Deux ogres de plus de deux mètres étaient apparus devant eux. Daren se figea aussitôt. Il revivait cette terrible scène qu’il avait vécue lors de son départ de Château-Suif. Il serra les dents quelques secondes, luttant contre cette peur panique, et dégaina son épée. Les deux mastodontes s’avancèrent d’un pas maladroit, balayant l’air de leurs épaisses masses.

− Ecrasez-les, mes mignons !, leur ordonna-t-elle.

Khalid, Daren et Jaheira s’étaient mis en position de combat eux aussi, et préparèrent rapidement une riposte. Les deux ogres avançaient toujours, fracassant tout sur leur passage. En un éclair, Khalid et Daren effectuèrent une roulade latérale, et prenant l’un des ogres de vitesse, lui plantèrent leurs deux lames dans le flanc. Dans un cri de rage, la créature se rua sur Khalid et le projeta d’un violent coup contre le mur, avant de s’effondrer, mortellement blessée. L’autre ogre ne bougeait presque plus depuis quelques secondes. Imoen le tenait tant bien que mal en joue de sa magie paralysante, contraignant la créature se débattre en vain. La demi-elfe entama alors un enchaînement de son bâton de combat, et mit l’ogre à terre en quelques secondes.

− Khalid ! Tout va bien ?

Daren s’était précipité vers son compagnon, l’aidant à se relever.

− Ne t’inquiète pas, le rassura-t-il, le souffle court, l’armoire a amorti le choc…

La jeune mage avait les yeux furibonds, son visage crispé de colère.

− Je vais vous broyer !, éructa-t-elle. Vous étriper ! Vous briser chacun de vos os ! Vous… vous…

Sa fureur l’empêchait de s’exprimer, et ses mots laissèrent vite leur place à de nouvelles incantations. Jaheira se tourna vers elle d’un air agacé et leva la paume de sa main dans sa direction. Aussitôt, de nombreuses lianes surgirent des meubles aux alentours, et emprisonnèrent fermement la sorcière.

− Ça suffit maintenant, la coupa Jaheira d’un ton calme mais ferme. Nous ne voulons pas nous battre, mais seulement obtenir des réponses.

Les plantes l’avaient presque totalement recouverte, à tel point qu’on ne percevait plus qu’une étroite partie de son visage. Cythandria se débattait toujours avec fougue, mais sa médiocre pratique de la magie ne lui était d’aucun secours face aux pouvoirs druidiques de Jaheira.

− Fouillez tout !, ordonna la demi-elfe. Les documents, les livres, tout. Nous devons trouver des preuves des agissements de Sarevok, et de quoi nous innocenter par la même occasion.

La pièce dans laquelle se trouvait Cythandria ne contenait presque que des vêtements, et seul un petit secrétaire verrouillé renfermait des écrits. Ils ramassèrent tous les documents, n’oubliant pas le collier de la magicienne, et sortirent en vitesse du manoir en ruine. Le soir était tombé sur la Porte de Baldur, et le petit groupe rejoignit l’auberge de « L’esturgeon Sautillant » afin d’y découvrir son butin.

− Cinq rouleaux, et un registre !, s’exclama Khalid. C’est une belle prise.

Ils parcoururent les parchemins rapidement, mais ils étaient trop flous pour être utilisés comme preuve contre Sarevok, ou même pour prouver leur innocence.

− D’après ce que nous savons déjà, ces nouveaux éléments nous confirment que Sarevok est bien à l’origine de l’assassinat du duc d’Ecudargent, continua Khalid, mais hélas, aucun ne le met en cause directement… Ces trois lettres ont été écrites par un assassin du nom de Slythe, et si ce qui y est écrit est exact, les autres ducs sont en ce moment même en danger de mort.

− Et les deux autres authentifient ses projets de devenir grand duc, compléta Jaheira. Regardez ici. On parle même de nous, comme croupissant dans les geôles de Château-Suif…

Daren était resté silencieux. Il avait de son côté ouvert le manuscrit et en avait feuilleté quelques pages. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que ce livre n’était pas un simple registre. Il tenait dans les mains le journal personnel de leur ennemi, et le paragraphe qu’il venait de terminer lui transperça le cœur.

Cette nuit du 3 Mirtul 1373, l’homme en armure noire qui avait tué son père était en réalité Sarevok.

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