L’Enfant de Bhaal

Daren referma le livre aussitôt, le serrant contre sa poitrine. Mille sentiments s’entrechoquaient dans son esprit. La colère, la mélancolie, la surprise, la haine, ou encore la tristesse. Il n’en avait lu que quelques lignes, mais savait que ce journal refermait bien des secrets. Ses compagnons le regardaient silencieusement, attendant qu’il prenne la parole. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi, puis Daren rouvrit le recueil à la première page.

− C’est… le journal personnel de Sarevok. Je…

Il s’arrêta, ne sachant pas quoi ajouter de plus.

− Je vais vous le lire, conclut-il enfin.

« Le 14 Eleinte 1367 : En ce jour, le Cormyr a émis un arrêté interdisant au Trône de Fer d’intervenir à l’intérieur de ses frontières. Ce coup porté au Trône de Fer offre à Reiltar une occasion rêvée de soumettre sa proposition au grand conseil du Trône. Si tout se passe bien, nous pourrions lancer l’opération dans l’année.

 

Le 25 Marpenoth 1367 : Davaeorn a envoyé un message à Reiltar pour l’informer que les mines de Bois-Manteau ont été asséchées et sont prêtes pour l’exploitation. Cette annonce devrait contribuer à convaincre le grand conseil du Trône.

 

Le 2 Nuiteuse 1367 : Le conseil du Trône de Fer a donné son accord au plan de Reiltar. Celui-ci a obtenu toutes les ressources dont il avait besoin, ainsi que la direction du projet. J’ai fait part de mon intérêt à mon « père » et il a promis de me faire participer aux opérations le long de la Côte des Epées. Il a mentionné mère au cours de notre conversation et a clairement laissé entendre que si je me montrais aussi déloyal envers lui qu’elle, je partagerais sa destinée. J’ai décidé de me rendre à Château-Suif. J’ai attendu longtemps avant de me mettre à la recherche des prophéties d’Alaundo. Je veux savoir si le prêtre de Bhaal a dit la vérité (avant que je ne le tue). Suis-je le fils d’un dieu ? Suis-je le fils de Bhaal ? »

Daren s’arrêta à la fin de ce paragraphe, et leva les yeux vers ses trois compagnons qui l’écoutaient attentivement. Il se souvint de ces prophéties qu’il avait entendue étant plus jeune. Durant les Temps Troubles, lorsque les dieux étaient pareils aux hommes, l’un d’eux put prévoir sa mort. Bhaal, le Seigneur du Meurtre. Il répandit alors les germes de son pouvoir afin qu’il renaisse lorsque son heure viendrait. Si les recherches de Sarevok s’avéraient, alors il était effectivement possible qu’il soit bien le fils du dieu déchu, Bhaal. Il laissa ses réflexions de côté pour le moment, et reprit la lecture du journal.

« Le 11 Ches 1368 : Mes recherches ont progressé. Les moines de Château-Suif se sont montrés relativement coopératifs. D’après ce que j’ai pu lire, il semble certain que le sang de Bhaal coule dans mes veines. Ses prophéties sont (naturellement) ambiguës, mais je pense être en mesure de les interpréter. On dit que tous ses enfants ont hérité d’une partie de son pouvoir, mais qu’un seul est digne de prendre sa place parmi les dieux (cela n’est pas dit franchement, mais on peut le deviner). Etant donné que mon père était le Dieu du Meurtre, pour prouver sa valeur, il faut impérativement commettre un acte en rapport avec sa charge… une sorte d’hommage glorieux au meurtre !

 

Le 3 Tarkash 1368 : Le moine Gorion m’inquiète. Il s’est apparemment intéressé à mes lectures. Je dois impérativement veiller à mieux protéger le secret de mes recherches. J’aimerais pouvoir m’en débarrasser, mais je ne crois pas qu’il soit possible de l’assassiner dans cette damnée bibliothèque.

 

Le 11 Tarkash 1368 : J’ai fait un rêve cette nuit. Ma mère me parlait… Mais peu à peu son visage s’est mis à se congestionner et à perdre ses couleurs… Sa voix est devenue plus faible. Elle demandait que je la protège de Reiltar. Je voyais une hache s’approcher de son cou, mais je ne réagissais pas. Ce n’était qu’un rêve.

 

Le 27 Tarkash 1368 : Je quitte à présent Château-Suif, et au bon moment, car il est clair que Gorion connaît à présent mes origines. Une chose est certaine : son fils adoptif, Daren, descend lui aussi de Bhaal. »

Daren se figea dans sa lecture. Il ne pouvait pas bouger, et son cœur battait si fort qu’il allait sans doute exploser. Il fixa un point dans le vide, peinant à articuler le moindre mot. Tout s’embrouillait, et l’angoisse qu’il éprouvait en cet instant était si forte qu’il luttait pour rester conscient. Il était un enfant de Bhaal. Un enfant souillé par un sang divin maléfique, le sang du Seigneur du Meurtre en personne. Tout était clair à présent. Tout. La voix, cette voix menaçante qui le haïssait dans tous ses rêves, ainsi que cette folie écarlate qui l’avait conduit aux frontières de la déraison. Ce pouvoir qui sommeillait en lui, et qui le submergeait lorsqu’il était en colère, c’était l’essence du Mal. Il se révulsait lui-même. Il était une menace. Une menace pour ses compagnons, pour son amie de toujours, Imoen. En réalité, il devenait une menace pour le monde. Il était une aberration, une erreur, et tôt ou tard, il contribuerait à déséquilibrer ce que Jaheira appelait la « Balance ». Une voix douce et amicale le tira de sa détresse, et Imoen posa une main chaleureuse sur le bras de son ami.

− Ne t’en fait pas, le rassura-t-elle. Tu es peut-être un enfant de ce dieu maléfique, mais tu n’es pas comme Sarevok. Tu es bon, et tu ne t’es jamais laissé gagner par ton étrange pouvoir, tu te rappelles ?

Jaheira était restée silencieuse, mais le visage souriant de Khalid lui laissait sous-entendre qu’au moins lui partageait le point de vue d’Imoen. Ils avaient vécu nombre d’aventures depuis leur rencontre tardive à l’auberge du Brasamical. Cela signifiait-il quelque chose pour eux… ?

− Ce n’est pas d’où tu viens qui compte à nos yeux. Mais qui tu es.

Jaheira avait conclu par cette phrase, que Khalid et Imoen semblaient partager pleinement. Daren leur rendit leurs sourires, et sécha les quelques larmes qui s’étaient formées aux coins de ses yeux. Il reprit le journal en main, et continua sa lecture là où il l’avait laissée.

« Il en a tous les stigmates et cela pourrait expliquer la curiosité que Gorion manifeste pour mes études. Je ne peux rien faire maintenant, mais il faudra absolument que je retourne là-bas pour tuer cette créature. Ce serait de la folie de laisser la vie sauve à l’un de mes frères, surtout s’il a été élevé par les Ménestrels (et je suis sûr que Gorion en est un).

 

Le 5 Mirtul 1370 : Aujourd’hui, j’ai rencontré Reiltar à la Porte de Baldur. Il a installé sa base dans le château d’une famille de nobles déchus. D’après mon « père », tout se déroule sans incident. Mulahey a établi son campement dans les mines de Nashkel et ses servants kobolds devraient être en train de contaminer le minerai de fer. Seuls quelques esclaves ont commencé à exploiter le minerai à Bois-Manteau, mais Reiltar m’assure qu’une fois les pillages commencés, nous pourrons nous procurer régulièrement de nouveaux esclaves.

 

Le 8 Eléasias 1371 : J’ai rencontré les chefs du Frisson et les Griffes Noires. J’éprouve peu de sympathie pour Ardenor, le chef du Frisson, mais Taugosz semble être un homme de parole. Pendant le restant de l’année, je vais devoir travailler avec les mercenaires.

 

Le 23 Uktar 1372: Tout va bien. Le minerai extrait de Nashkel a commencé à se détériorer et mes mercenaires ont fait du bon travail en détruisant tous les convois qui acheminaient du métal vers la Porte de Baldur. Bien que certains aient été capturés, la plupart pensent travailler pour les Zhents ; aucun trouble n’a donc perturbé le Trône de Fer. Il est évident que les Zhents de la Forteresse Noire n’apprécieront pas cette utilisation abusive de leur nom. Il faudra que je me méfie de leurs agents dans les prochains mois.

 

Le 14 Tarkash 1373 : Je pense avoir maintenant le temps de m’occuper de ce vieux Gorion et de son rejeton. Je vais informer mes hommes que je serai absent pendant les prochaines semaines.

 

Le 28 Kythorn 1373 : Les choses ne se sont pas déroulées exactement comme prévu, mais je peux encore sauver la situation. Daren est en route pour la Porte de Baldur ; si je pouvais l’attirer à Château-Suif, j’aurais un bouc émissaire parfait. Mon « père » y rencontre les Chevaliers de l’Ecu de Sembie. Si je veux montrer que je suis digne de porter la cape de mon ascendant, je dois faire vite ! Mon père a bloqué toutes mes tentatives visant à intensifier les hostilités entre l’Amn et la Porte de Baldur. Il faut que je me débarrasse de lui et de ses associés. Une chose reste évidente : ce ne sont pas les dopplegangers qui tueront Reiltar, car je me réserve cet honneur. Je pense qu’une hache sera parfaite pour cette tâche. »

La suite, si elle avait été consignée, ne l’avait pas été ici. Néanmoins, ce journal constituait déjà un recueil de preuves flagrantes, et pouvait à lui seul contrecarrer les plans de Sarevok et les disculper de leurs supposés crimes. Sa nomination en tant que grand duc devait avoir lieu le lendemain matin, et ils devaient absolument trouver un moyen de s’y rendre afin d’annuler la procédure et de le confondre de tout le monde.

Il était tard, et chacun rejoignit sa chambre. La mission qui les attendait le lendemain était aussi délicate que primordiale, et tous avaient besoin d’une longue nuit de sommeil.

Daren ne trouva pas tout de suite le repos. Les révélations du journal de Sarevok et les propos de Tamoko prenaient à présent tous leur sens, et il les disséquait un à un à la recherche de leur véritable signification. Il était le fils d’un dieu mort et maléfique. En plus du terrible sentiment de culpabilité qu’il portait, ce fait en impliquait un autre tout aussi douloureux. Son ennemi, Sarevok, était donc son frère. Même si les liens de parentés traditionnels n’étaient pas en jeu, il partageait avec lui plus qu’avec n’importe qui d’autre. Il savait qu’un jour, une confrontation entre eux aurait inévitablement lieu. Quelque chose au plus profond de son être le savait. Et même s’il parvenait à trouver d’ici là la force nécessaire de battre Sarevok, il ne pourrait jamais effacer le fait qu’il aurait ainsi tué son frère. Il finit par s’endormir, au beau milieu de la nuit, une voix familière répétant en écho dans ses rêves « Tu finiras par apprendre… ».

Le palais ducal était dans le riche quartier nord de la ville. Un mur d’enceinte intérieur délimitait d’ailleurs le parc qui entourait le somptueux bâtiment. Les drapeaux de toutes les provinces du royaume flottaient à la brise légère du matin, et une agitation peu commune pour ce district habituellement calme régnait devant les grilles de l’édifice. Toute la fine fleur de la Porte de Baldur avait été conviée à la nomination du futur duc, et deux gardes en armure contrôlaient méticuleusement toutes les entrées. Les quatre compagnons restèrent quelques instants dissimulés dans la foule à observer le va-et-vient, et remarquèrent que toutes les personnes invitées présentaient en entrant un document portant le cachet ducal.

− Il nous faut l’une de ces invitations, marmonna Jaheira aux trois autres.

− La cérémonie commence dans moins d’un quart d’heure, ajouta Khalid. Il faut faire vite !

Imoen fronça les sourcils, concentrée, et prit à son tour la parole.

− Restez ici, je m’en charge. Je suis de retour dans cinq minutes, tout au plus.

Sur ces paroles, elle se faufila et disparut dans la foule.

− Je pense qu’on peut lui faire confiance, lança Daren. Imoen nous a prouvé plus d’une fois sa valeur, et j’ai pour ma part une totale foi en ses capacités.

Les deux demi-elfes ne purent qu’acquiescer, et ils attendirent que revînt leur coéquipière. Daren était nerveux, et avait du mal à apaiser sa respiration saccadée. Tout à coup, une voix féminine s’éleva derrière lui.

− Suivez-moi. Ce ne sera pas long.

Il reconnut aussitôt la jeune femme de la veille, Tamoko. Jaheira intervint aussitôt, en élevant la voix.

− Qu’est-ce que vous nous voulez encore ?

− Laisse, la coupa Daren, je n’en ai pas pour longtemps.

Jaheira haussa les sourcils d’un air surpris et contrarié, mais n’insista pas davantage. Tamoko s’enfonça dans la foule, invitant Daren à la suivre.

− Ne vous arrêtez pas, continuez de marcher.

Daren s’exécuta, la suivant péniblement à travers le flot de personnes.

− J’ai votre collier, finit-il par lui dire.

Il sortit le bijou et lui tendit. Tamoko le considéra un instant comme s’il s’agissait d’une pièce rarissime, puis le rangea dans sa sacoche.

− Merci. J’ai une faveur à vous demander, finit-elle par dire.

Elle s’était arrêtée. Pour la première fois, elle avait baissé la tête, et son ton était presque suppliant.

− Voici ma requête, même si elle va peut-être vous paraître étrange. Je vous charge de faire échouer Sarevok, l’homme qui est la cause de tous vos malheurs. Détruisez ses plans, et arrêtez ses machinations. Il faut que vous lui ôtiez cette conviction qu’il a de pouvoir réussir dans la voie qu’il suit. Et…

Elle hésita une seconde.

− Laissez-le en vie… Faîtes cela pour moi… Je l’aiderai à vivre en homme, et non en ce dieu qu’il s’imagine être…

Daren était stupéfait. Ce que cette femme lui demandait en ce moment même était tout simplement irréalisable.

− Je doute qu’il soit possible de tenir une telle promesse… Même si je décide de ne pas chercher la confrontation, c’est jusqu’à présent lui qui m’a attaqué, et je n’ai fait que me défendre.

− Sarevok cherche à détruire tout le monde, par seulement vous, reprit-elle aussitôt. Vous présentez pour lui un intérêt particulier, de par vos origines communes. Vous êtes une rivalité possible, l’une des rares personnes à mériter son attention personnelle, et surtout…

Elle marqua une légère pause.

− Vous êtes de sa famille.

Elle s’arrêta de nouveau, levant le regard vers Daren.

− Je sais, lui répondit-il. J’ai tout découvert dans son journal que détenait Cythandria.

− Je vois… Mais je peux vous apporter d’autres réponses. Un bâtiment délabré, dans le quartier Est. Trois portes rouges, et à l’intérieur, un escalier menant dans les profondeurs. Vous aurez besoin d’aller là-bas un jour.

Daren la dévisagea quelques secondes sans rien dire. Ce qu’elle disait n’avait aucun sens, et il se rendit compte que plusieurs minutes s’étaient écoulées depuis le début de leur entretien. Imoen était peut-être même déjà revenue.

− Excusez-moi, je dois vous laisser, lui répondit-il. Mes compagnons m’attendent et…

− Ne le jugez pas trop vite, le coupa-t-elle d’une voix implorante. Vous avez eu Gorion pour vous guider, Sarevok n’a eu personne. Sa force, il la tire de sa haine, de cette volonté de s’élever au-dessus de ceux qu’il sait inférieurs. Son sang divin a soif de conquête… C’est pour cela qu’il faut le vaincre, mais pas le tuer. S’il vous plait…

Elle avait fini dans un murmure.

− Vous l’aimez ?, finit par demander Daren.

C’était plus une remarque qu’une question. Cette voix, ce regard, tout trahissait ce sentiment dans son attitude. Tamoko ferma les yeux en silence, et des larmes coulèrent sur ses joues.

− Je ferai ce que je pourrai, reprit-il.

Elle lui lâcha aussitôt les mains et disparut dans la foule en murmurant un dernier « merci ». Daren se retourna, et chercha du regard ses compagnons. Imoen devait être revenue, et il ne leur restait que quelques minutes pour entrer dans le palais avant le début de la cérémonie.

− Ah ! Te voilà !, l’interpella Jaheira. Imoen a réussi à dérober une invitation officielle.

Le visage de Daren s’éclaira aussitôt. Leur petite voleuse était une véritable artiste en la matière. Il allait la féliciter lorsqu’il s’aperçut que tous ses compagnons portaient un air grave sur leur visage.

− Quel est le problème ?

Imoen répondit la première.

− Je n’ai récupéré qu’un seul billet… Et nous sommes quatre.

Il réalisa aussitôt la situation. Seul l’un d’entre eux pourrait franchir les grilles du palais. Jaheira allait prendre la parole, mais Daren la coupa.

− Je vais y aller. Donne-moi le journal de Sarevok et l’invitation.

Jaheira le toisa du regard en fronçant les sourcils. Son expérience était certes bien plus importante que la sienne, mais il avait mille raisons de plus d’accomplir cette mission.

− Cet homme a tué mon père, Jaheira !, répondit-il à sa désapprobation tacite. Il a lancé des assassins à mes trousses dans tous le pays, et plus que tout, c’est… c’est mon demi-frère ! Je dois m’y rendre, moi. Excusez-moi, vous tous, je… il faut que je le fasse.

Aucun ne répondit sur le moment. Jaheira avait toujours le visage crispé, mais son expression trahissait une certaine compréhension.

− Tiens, vas-y.

Khalid lui tendit le journal et le parchemin officiel du palais.

− Nous t’attendrons aux alentours, continua-t-il.

Imoen s’approcha de lui, et l’embrassa sur la joue.

− Bonne chance, et bon courage.

Daren souffla un instant, rassemblant ses esprits, puis se glissa dans la file indienne qui menait au palais.

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