Coup d’état

Les marches du grand palais étaient recouvertes d’un tapis de velours rouge, et le grand hall de réception fourmillait d’invités. Des nobles venant de toute la contrée étaient affairés à déguster les nombreux mets qui ornaient les tables. Daren se fondit dans la foule, malgré ses habits sobres, et repéra les allées et venues des gardes aux sorties de la salle en attendant le commencement de la cérémonie. Une estrade avait été aménagée au fond de la pièce, sur laquelle deux personnes sorties de la foule montèrent sous les applaudissements.

− Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs ! La grande duchesse Liia Jannath et moi-même allons ouvrir la cérémonie !

Un tonnerre d’ovation résonna dans la salle. La personne qui venait de parler était le duc Belt, et il remerciait la foule d’un salut triomphant. Quelques secondes s’écoulèrent sous les acclamations des riches bourgeois de la Porte de Baldur, lorsque le duc ramena le silence.

− Mes chers amis, je vous remercie tout d’abord d’être venus si nombreux. Même si nous sommes tous endeuillés par la mort du duc Entar Ecudargent, nous devons aussi célébrer la venue parmi nous de quelqu’un que vous connaissez tous. J’ai nommé… Sarevok !

Un rideau cachant une porte vers la pièce voisine se souleva, et un homme vêtu d’une armure noire terrifiante apparut sur la scène. Daren cessa aussitôt tout applaudissement. Il savait que c’était cet homme qui était responsable de la mort de Gorion, mais le revoir ainsi portant la même armure que cette nuit maudite le toucha au vif. Un sentiment de peur mêlé à de la haine lui fit serrer les poings, ses yeux fermés, et il souffla lentement pour garder son calme. La voix de la duchesse s’éleva par dessus la foule et ramena à nouveau le silence.

− Même si la délibération a été longue, nous sommes fiers de vous annoncer que le duc Sarevok a été choisi pour succéder au défunt duc Entar Ecudargent !

Un brouhaha d’acclamations et de contestation s’éleva dans l’assemblée. Plusieurs personnes ne voyaient vraisemblablement pas d’un bon œil cette promotion. Un homme lança une question à travers la salle.

− Et qu’en est-il du duc Eltan ? On dit que son état s’aggrave de jours en jours !

Murmures d’approbations. La duchesse Jannath se tourna vers lui, et répondit à l’assemblée.

− Eltan est actuellement entre les mains des meilleurs prêtres de la ville ! Son état ne s’est pas encore amélioré, mais nous faisons notre maximum !

Nouvelles protestations.

− Et qu’en est-il à propos des rumeurs impliquant l’Amn dans cette étrange maladie ?

La duchesse s’offusqua de cette question, mais une autre voix la coupa avant qu’elle n’ait pu commencer à répondre.

− Et il paraît que la guerre contre l’Amn est imminente ! Pourquoi ne nous y préparons nous pas ?

− Tout à fait, renchérit un autre noble. Il paraît que le duc Eltan a été empoisonné par les Voleurs de l’Ombre, la sombre association de malfaiteurs de l’Amn. Le niez-vous ?

− Calmez-vous !, finit par s’écrier le duc Belt. Toutes vos questions sont légitimes et auront leur réponse en temps et en heure !

− Enfin, c’est pourtant évident !, continua l’homme dans la foule. La marque qu’on a retrouvée chez le duc était celle de ces agents d’Amn, tout le monde le sait ! Pourquoi ne comprenez-vous pas ce que nous nous tuons à vous expliquer ? Il faut leur déclarer la guerre les premiers !

De nombreux applaudissements s’élevèrent à la fin de cette intervention. Les deux grands ducs semblaient dépassés par la tournure que prenaient les évènements.

− Je souhaite intervenir solennellement pour mettre fin à ces querelles inutiles, reprit le duc Belt. Je vous rappelle que nous sommes ici pour accueillir un nouveau grand duc de la Porte, et je vous demanderai un peu de tenue ! Voici… Sarevok Anchev !

Sarevok s’avança enfin et s’inclina devant la foule.

− Je suis très honoré d’être ici en ce moment si particulier, déclara-t-il. J’accepte avec joie ma nouvelle charge, ainsi que toutes les responsabilités qu’il en incombe, aussi nombreuses soient-elles.

Il marqua une pause, attendant le silence.

− Je souhaiterai tout d’abord répondre à certaines questions qui ont été posées précédemment. Les rumeurs selon lesquelles l’Amn mobiliserait ses troupes sont vraies, tout comme l’implication de leurs frères Zhentarims. Mais ne vous inquiétez pas, nous avons de quoi nous défendre. Les Zhents ont peut-être essayé de nous priver de nos ressources les plus précieuses, notamment le fer, mais nous ne sommes qu’affaiblis, pas vaincus. Lorsque mon père a été assassiné, j’ai hérité de son pouvoir sur le secteur Ouest du Trône de Fer. Il dispose là-bas d’importantes réserves de fer, qui suffiront à nos besoins. Je le distribuerai à nos citoyens pour qu’ils en disposent selon leur volonté. Malheureusement, notre plus grand commandant militaire repose sur son lit de mort, et c’est une épreuve douloureuse pour la cité. Pour veiller à ce que le Poing Enflammé soit bien commandé, j’assurerai le contrôle du régiment des mercenaires, avec la permission de son responsable actuel, Angelo. Au lieu d’attendre que la guerre nous frappe, nous la déclarerons ! Avec le Poing Enflammé, nous devrions pouvoir facilement reprendre la ville de Nashkel, et ensuite fortifier rapidement le col à travers les Pics Brumeux. Grâce à moi, nous…

Daren ne pouvait pas entendre plus longtemps ces mensonges.

− C’est faux !

Toute la salle se tourna vers lui.

− Cet homme ment !, reprit-il plus fort. Et j’ai la preuve qu’il est lui-même un assassin !

Son cœur battait à tout rompre. Il dévisageait Sarevok, dont le regard fou cherchait dans la salle d’où venait cette voix insolente. Le duc Belt prit alors la parole.

− Jeune homme ! Vos accusations sont graves ! Et j’espère vivement que vous avez des preuves de vos accusations ! Car dans le cas contraire,…

Mais Sarevok l’avait trouvé, son regard sauvage le foudroyant de toute sa haine.

− C’est l’un des meurtriers du Trône de Fer !, lança Sarevok. Regardez ! Gardes ! Tuez-le !

Daren porta aussitôt la main à son épée. Déjà, quelques soldats du Poing Enflammé se frayaient un chemin à travers la salle et se dirigeaient dans sa direction.

− Sarevok ! Enfin, reprenez-vous !, lui répondit le duc Belt d’un air scandalisé. Personne ne sera tué ici-même ! Jeune homme, veuillez vous approcher et vous expliquer sur votre attitude.

Il allait s’expliquer, oui. S’expliquer en dévoilant les secrets de cet homme en place publique.

− Je dispose de toutes ces preuves dans ce recueil, déclara Daren en levant le journal volé. Sarevok devra assumer les conséquences de ses actes criminels !

Il avait gagné cette manche, et Sarevok le savait. L’homme en armure prit son sombre casque posé sur la grande table et le porta sur ses épaules. Son rire démoniaque s’éleva au dessus des cris, et il fut aussitôt imité par la moitié des gentilshommes dans la salle.

− Vous n’avez plus rien à exiger, duc Belt, reprit Sarevok d’une voix rauque et puissante. Mon règne a commencé, et je vais en finir avec cet avorton aujourd’hui même, ainsi qu’avec vous deux !

Au moment où il dégaina sa terrible épée, de nombreux nobles autour de Daren se métamorphosèrent sous ses yeux. Leur peau devint grisâtre, et des fentes jaunes se dessinaient à la place de leurs yeux. Daren était pris au piège. Des cris de panique s’élevèrent autour de lui, et les nobles se bousculèrent vers la sortie.

− Allez-y, mes fidèles dopplegangers ! Tuez tout le monde ! Ne laissez aucun survivant !

Sarevok souleva son épée, et fendit l’air devant lui. Le sang gicla, et des corps sans vies tombèrent dans la foule, mortellement blessés par le pouvoir de sa lame maudite. Plusieurs dopplegangers se dirigeaient vers Daren, toutes griffes dehors. Ils étaient trop nombreux, et il était impossible qu’il puisse tous les parer. Aucun de ses compagnons ne pourraient lui venir en aide cette fois-ci, et il était vain d’espérer vaincre à dix contre un. Le duc Belt était un ancien homme d’arme et s’était placé devant la duchesse, dégainant lui aussi une masse. Mais que pouvait-il contre Sarevok ? Déjà de nombreux nobles agonisaient au sol, blessés à mort par les dopplegangers. Daren était à présent encerclé par cinq de ces créatures. La fuite était impossible, et le combat perdu d’avance.

− Ecartez-vous, et ne bougez pas !

Une voix forte résonna derrière lui. Son cœur palpita quelques secondes, car cette intonation lui était étrangement familière.

− Restez dans la ligne de mire de mon hamster !

Daren laissa échapper un cri de surprise. Il tourna la tête aussitôt, découvrant un colosse aux couleurs du Poing Enflammé qui enlevait son casque, dévoilant un crâne rasé arborant un imposant tatouage violet sur le visage.

− Minsc !, s’écria Daren. Comment… ?

− Minsc et Bouh discuterons avec Daren plus tard ! Pour le moment, nous avons des arrière-trains à botter !

Les dopplegangers perdirent tout à coup de leur assurance. Ce nouvel ennemi les impressionnait, et il y avait de quoi. Le rôdeur maniait une épée aussi grande qu’eux, et une juste colère se lisait sur son visage. Sarevok demeura silencieux, reconsidérant visiblement la situation.

− Nous devons protéger les ducs !, lui lança Daren.

À cet instant, un doppleganger qui s’était approché de Belt et de Jannath changea de couleur en quelques secondes. D’un ton gris, il prit soudain une teinte mauve, et une longue robe se dessina alors autour de son corps.

− Je m’en charge, dit alors la jeune femme qui venait de se métamorphoser sous leurs yeux.

Cet accent suave et oriental ne laissait planer aucun doute sur son origine. La seule autre personne de cette salle capable de changer ainsi son apparence ne pouvait être que la magicienne Dynahéir. Daren ressentit une vive bouffée d’espoir. Il n’était plus seul, et ses deux nouveaux alliés de poids lui avait redonné une confiance neuve. Il dégaina une deuxième épée de son fourreau, et la retourna contre son gantelet gauche.

− Cours, Bouh ! Cours !

Minsc lança son hamster dans la foule des dopplegangers,et commença à tailler ces monstres du tranchant de sa lame. Sa force surhumaine faisait voler les corps démembrés des métamorphes, et il poussait à chacun de ses coups des cris de guerre terrifiants. Profitant d’une seconde d’inattention des cinq dopplegangers devant lui, terrifiés par le géant qui décimait leurs semblables, Daren s’élança vers l’un d’eux et exécuta le foudroyant enchaînement de Khalid. En quelques secondes, leurs cinq cadavres tombèrent à ses pieds. La chance commençait à tourner. Minsc et Daren se postèrent dos à dos, tandis que Dynahéir protégeait d’un globe bleu argenté les deux ducs, sa magie repoussant les assauts des griffes des créatures.

Sarevok n’était pas encore intervenu. Il observait la situation en silence, ses troupes se faisant décimer par seulement trois adversaires. Il ne restait plus que quelques dopplegangers encore debout, lorsqu’il prit finalement la parole.

− Allons-y, Perotate.

Daren regarda dans sa direction, fronçant les sourcils. Une silhouette encapuchonnée apparût derrière lui, et commença une incantation. Qui était-il ? Le mage était resté invisible depuis le début de la cérémonie, et attendait vraisemblablement un signe de son maître pour se dévoiler. Que comptaient-ils faire ? Où comptaient-ils aller ? Daren voulut se précipiter vers cette nouvelle menace, mais un des derniers dopplegangers encore debout lui barra le passage.

− Nous nous retrouverons !, lui lança Sarevok sur un ton de défi. Tu as gagné cette bataille, mais je te tuerais comme j’ai tué Gorion !

Daren frappa la créature devant lui de toutes ses forces, s’élançant vers son ennemi.

− Tu viendras me trouver !, continua-t-il. Car dans le cas contraire, tu ne vivras jamais en paix, ni aucun de tes amis !

Daren courait, l’épée au poing. Il n’était qu’à quelques pas seulement du démon en armure, mais à peine était-il monté sur les premières marches de l’estrade que le mage derrière lui terminait son incantation. Un cercle de couleur or se forma autour d’eux, et ils disparurent en un éclair jaune vif, ne laissant derrière eux qu’une fine poussière cuivrée.

− Ils s’échappent !, tonna Daren d’un ton rageur. C’est pas vrai ! On le tenait, sans ce satané magicien…

Derrière lui, Minsc avait mis hors de combat les quelques derniers dopplegangers encore debout. Daren se retourna alors vers lui, un large sourire sur le visage.

− Je suis tellement heureux de vous voir tous les deux ! Vous m’avez tiré d’un sale pétrin ! Mais… comment diable êtes-vous arrivés jusqu’ici ?

− Tous les trois, tu veux dire ? Minsc ne peut pas croire que tu aies oublié Dynahéir !

Daren faillit éclater de rire, et rectifia aussitôt.

− Tous les trois, bien sûr Minsc.

− Hé bien, jeunes gens, nous vous devons une fière chandelle !, les interrompit le duc Belt. Je crois bien que, sans vous, nous aurions non seulement commis la folie de nommer Sarevok grand duc de la Porte de Baldur, mais nous aurions aussi signé notre propre arrêt de mort !

− Nous vous sommes redevables, renchérit la duchesse. Mais ce démon de Sarevok s’est enfui. Je crois bien que nous ne serons pas en sécurité tant qu’il ne sera pas définitivement hors d’état.

Dynahéir qui était restée silencieuse jusqu’à présent prit à son tour la parole.

− Bien, si la cérémonie est terminée, je crois que nous n’avons plus rien à faire ici. Monseigneur, Madame.

Elle fit une rapide révérence et se dirigea vers la grande porte d’entrée, enjambant les corps inanimés des monstres qu’ils venaient de combattre. Elle fit un léger signe à Minsc, qui la suivit aussitôt. Liia Jannath l’interpella avant qu’elle ne franchisse le seuil.

− Mademoiselle, Monsieur ? Restez ici un instant. Nous sommes vos débiteurs, la Porte de Baldur même est votre débitrice, et vos actes courageux doivent être récompensés. Nous pouvons vous offrir une quantité d’or très conséquente, vous savez ? Ou un titre nobiliaire, si vous le souhaitez. Je serais vraiment ravie de pouvoir vous proposer quelque chose à la mesure de votre exploit.

La duchesse se tourna alors vers Daren.

− C’est valable pour vous trois, bien sûr.

Daren réfléchissait déjà à tout ce qu’il pourrait s’offrir avec cet or. De nouveaux équipements ? Une forge ? Un château ? Toutefois, la réponse de Dynahéir coupa court à ses rêveries.

− Juste un peu d’or pour avoir de quoi manger et nous loger décemment pour les prochaines semaines suffiront.

Daren faillit s’étouffer, et le duc Belt insista à nouveau.

− Réfléchissez mademoiselle. Il est important pour nous, et pour l’image que doivent avoir les gens de héros tels que vous, que vous soyez récompensés à une juste mesure.

Dynahéir fronça les sourcils un instant, et reprit.

− Alors donnez votre argent à une institution populaire. Un orphelinat, un hospice, une école, ce que vous voulez qui profitera à la population qui en a le plus besoin.

Le ton qu’elle avait employé ne laissait pas la place à une discussion. Daren se sentait quelque peu honteux de n’avoir pas eu spontanément la même initiative, même s’il partageait au final la décision de la mage.

− Le jeune homme là-bas est libre de faire ce qu’il souhaite de sa récompense, bien sûr, ajouta-t-elle en levant la main en direction de Daren. Mais je vous ai donné mes directives en ce qui concerne la nôtre.

Le duc parut surpris de cette décision si désintéressée, puis se ravisa d’un sourire.

− C’est un acte d’une grande générosité, mademoiselle, la complimenta la duchesse Jannath. Je veillerai à ce que votre nom reste gravé dans l’histoire de la Porte de Baldur.

− Et vous ?, ajouta le duc Belt à l’attention de Daren.

Le jeune homme sursauta à cette question. Pendant quelques secondes, il ne put que bégayer quelques syllabes, puis finit par répondre.

− Je.. je… Vous pouvez ajouter ma récompense à celle de Dynahéir, bien sûr. C’est une excellente idée, et je n’aurai jamais pensé à quelque autre solution.

Dynahéir tourna son regard dans sa direction une fraction de seconde, un léger sourire sur ses lèvres.

− Les formalités sont finies ? Nous pouvons disposer ?, continua-t-elle d’un ton presque impatient.

Le duc et la duchesse leur firent une dernière révérence, et Daren courut rejoindre Minsc et sa protégée qui sortaient du palais.

− Dynahéir ! Suivez-moi, vous et Minsc. Jaheira, Khalid et Imoen m’attendent là dehors, et ils seront ravis de vous retrouver.

Dynahéir haussa les sourcils à l’évocation d’Imoen, et acquiesça d’un sourire à sa requête. Sarevok s’était échappé, mais ils étaient en vie et avaient retrouvé deux compagnons loyaux, ce qui n’était finalement pas si cher payé.

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