Frères de sang

Ses trois coéquipiers attendaient fébrilement son retour sous les arcades qui bordaient la petite place devant le palais. À peine Jaheira l’aperçut sortir qu’elle s’avança vers lui, faisant de grands signes de la main dans sa direction.

− Daren ! Ici ! Nous…

Elle n’avait pas fini sa phrase qu’un cri de surprise l’interrompit. Derrière elle, Imoen venait de reconnaître sa professeur.

− Dynahéir !

La jeune femme courut vers la magicienne, dont un large sourire se dessinait sur le visage, et se jeta à son cou telle une petite fille retrouvant ses parents. Dynahéir manqua de tomber à la renverse, puis serra maternellement Imoen dans ses bras.

− Je suis tellement heureuse de vous revoir !

Elle se tourna ensuite vers Minsc qu’elle salua d’un sourire radieux. Khalid et Jaheira s’avancèrent à leur tour dans leur direction, quelque peu surpris de retrouver ici leurs compagnons d’aventure de Nashkel. Les retrouvailles terminées, Daren leur détailla les évènements inquiétants à l’intérieur du palais, de la trahison de Sarevok à son évasion, en passant par la métamorphose massive des dopplegangers. Une fois son exposé terminé, Dynahéir intervint à son tour.

− Je ne suis pas très surprise de vous trouver ici vous aussi, ajouta-t-elle. Nous enquêtons avec Minsc sur le meurtre d’Entar Ecudargent, et indirectement sur l’étrange maladie du duc Eltan. La menace qui pesait sur les deux ducs restants était suffisamment importante pour nous risquer à observer cette cérémonie de plus près. Je suis cependant étonnée de ce que j’y ai vu et entendu, et nous serions ravis de vous prêter main forte sur votre mission. Nos objectifs ont l’air similaires, et j’ai la conviction que vous détenez la réponse à beaucoup de nos questions.

Tous les quatre se regardèrent un instant. Expliquer l’origine et les buts de Sarevok, et donc sa parenté avec le dieu Bhaal, n’était que difficilement possible sans révéler à la mage que Daren partageait cette même destinée. Toutefois, Minsc et Dynahéir avaient plusieurs fois prouvé leur loyauté à leurs égards, et Daren surmonta ses réticences à leur avouer la vérité. D’un geste solennel, il tendit le journal de Sarevok à la magicienne.

− Tout est expliqué ici, déclara-t-il d’un air grave. Mais je dois vous dire avant toute chose que… enfin… je…

Comment annoncer ce qu’elle allait y découvrir à son propos ? Chaque début d’explication qui naissait dans son esprit lui semblait aussi maladroit que larmoyant.

− Vous verrez bien, finit-il par dire, résigné.

Dynahéir commença sa lecture en silence, tandis que Jaheira faisait les cents pas quelques mètres plus loin, ressassant l’histoire qu’il venait de leur conter.

− Echappé…, marmonna-t-elle en frappant son poing dans la paume de sa main. Il faut pourtant l’arrêter… Les ducs sont encore en danger…

Daren s’approcha d’elle, préférant ne pas être auprès de la mage lorsqu’elle découvrirait la vérité à son sujet.

− Tu n’as pas d’idée où ce mage aurait pu les transporter ?, l’interpella brusquement la druide. La première manche a peut-être été remportée, mais cela ne nous permet pas de baisser la garde pour autant. Plus nous attendons, plus Sarevok aura le temps de lever de nouvelles troupes de fidèles, et de déclencher cette guerre qu’il planifie depuis si longtemps.

Daren n’avait pas la moindre idée du lieu de la retraite de Sarevok. Il n’avait eu le temps que d’assister, impuissant, au sortilège de ce mage qui les avait téléportés tous deux hors du palais. Jaheira pesta de nouveau, et reprit son monologue peu compréhensible.

Le jeune homme tourna discrètement la tête vers Dynahéir, toujours en pleine lecture, et un imperceptible plissement de ses yeux lui révéla qu’elle venait d’apprendre la vérité. Il détourna aussitôt son regard, redoutant de croiser le sien, et attendit ainsi quelques minutes encore, les yeux fermés. Imoen s’approcha de lui, et lui murmura à l’oreille.

− Ne t’inquiète pas, Daren. Dynahéir est une femme ouverte d’esprit, et elle ne te jugera pas sur ta seule ascendance, crois-moi.

Ces paroles lui arrachèrent un sourire, qui se crispa lorsque la mage s’avança dans sa direction.

− Tiens, ton journal.

Il leva son bras lentement, le cœur battant, attendant un quelconque commentaire.

− Vous avez raison, reprit-elle à l’attention de Jaheira. Nous devons absolument le retrouver au plus vite. Je crois que la survie du royaume et de ses dirigeants en dépend.

Daren poussa un soupir de soulagement.

− Mais nous n’avons pas la moindre piste, nota Khalid. La Porte de Baldur est une ville immense, et il est impossible d’y trouver une cachette sans indice ! Sans parler que si ce mage avait un tant soit peu de talent, ils se sont peut-être même retrouvés hors des murs de la ville.

− Peut-être devrions-nous retourner au Trône de Fer ?, proposa Imoen. C’était son quartier général il n’y a pas si longtemps après tout.

− Aucune chance, la coupa Jaheira. Le manoir du Trône n’est plus qu’un champ de ruine… L’intérieur est totalement délabré, et Sarevok l’a sûrement déjà abandonné depuis longtemps…

Le visage de Daren se figea. Au mot « délabré », ses yeux s’écarquillèrent. Il entrouvrit la bouche plusieurs fois, se remémorant du mieux qu’il put cette conversation sibylline qu’il avait eue avec Tamoko. La coïncidence était trop évidente, il n’y avait aucun doute possible.

− Daren, qu’est ce qui se passe ?, demanda Jaheira. Tu ne te sens pas bien ?

Il ne répondit pas sur le moment, puis lâcha quelques mots à mesure que ceux-ci lui revenaient en tête.

− Trois portes rouges… Quartier Est… un bâtiment… délabré. Oui, c’est ça !

− Quoi, trois portes rouges ?, rétorqua la druide avec le dédain qui la caractérisait. Tu te sens bien ?

Son visage s’éclaira soudainement.

− Elle savait !, s’écria-t-il. Elle savait que ça se produirait, et elle m’a donné une piste !

Jaheira le considéra d’un air suspicieux, comme s’il venait de contracter une étrange maladie contagieuse, mais Daren était encore perdu dans ses pensées. Son échange avec Tamoko lui revenait petit à petit, et il se concentrait pour en conserver un souvenir le plus précis possible.

− Cette jeune femme étrange qui m’a parlée ces derniers jours, tu te rappelles ?

Jaheira acquiesça.

− Elle m’a dit une phrase assez mystérieuse avant qu’on se quitte tout à l’heure. Elle connaît Sarevok, bien mieux que nous en fait. Et elle m’a dit que je devrais aller dans le quartier Est, près d’un bâtiment délabré à trois portes rouges. Elle n’a rien précisé de plus, mais je suis sûr que c’est là-bas que Sarevok est caché.

Ce n’était pas une piste infaillible, bien évidemment, mais c’était aussi la seule qu’ils avaient.

− Nous venons avec vous, intervint Dynahéir. Et inutile d’insister vainement, enchaîna-t-elle aussitôt en direction de Jaheira, avant même que celle-ci n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, vous allez avoir besoin de notre aide, et nous sommes ravis de vous la fournir.

Après quelques secondes de silence, Imoen conclut.

− Bien. Daren ? On te suit ?

Tous les six se dirigèrent vers le quartier Est à la recherche de cet étrange bâtisse, si toutefois elle existait réellement.

Le quartier oriental de la ville n’était pas très riche en grands bâtiments, ce qui facilita leurs recherches. La fuite de Sarevok ne remontait qu’à une heure à peine, ce qui leur laissait encore un peu de temps avant de perdre définitivement sa trace. Ce fut Imoen qui la première repéra une grande bâtisse correspondant à la description. Délabrée, avec trois imposantes portes portant encore quelques traces de rouge.

− On dirait que ces portes sont barricadées de l’intérieur, nota Khalid. Regardez celle-ci, on distingue entre les fentes d’autres planches clouées en travers à l’intérieur.

− Si Tamoko a dit vrai, il doit y avoir un escalier, ou quelque chose comme ça, à l’intérieur.

− Un escalier pour où ?, demanda Jaheira. Tu crois qu’il s’est caché à l’étage de ce … de cette ruine ?

− Je crois qu’elle parlait d’un escalier qui descendait…, répondit-il, pensif. Mais je ne sais pas si on rentre par ici, où si l’on doit trouver une quelconque entrée secrète…

Personne ne répondit. La question était de toute façon sans objet, puisque Khalid et Minsc s’avancèrent ensemble et brisèrent le bois pourrissant qui bloquait l’entrée en quelques coups de pieds.

− Il y a une trappe, leur annonça Khalid, scrutant la pénombre de ses yeux d’elfe.

Le demi-elfe s’avança dans l’étrange petite pièce de ce qui avait dû être une riche résidence il y a de nombreuses années. Daren l’avait rejoint le premier, et une forte odeur de renfermé emplit ses narines à l’instant où Khalid souleva l’ouverture au sol, comme un souffle datant d’une autre époque. Sous la trappe, un escalier de pierre tournait en colimaçon, s’enfonçant vers les profondeurs.

Tous les six descendirent les marches usées et humides en silence. Il régnait en cet endroit une tension anormale, et Daren avait la sensation diffuse d’être tel un pilleur de tombe profanant une sépulture oubliée. L’air était lourd, presque irrespirable, et la faible lueur de leurs torches vacillait dangereusement à chacun de leur pas. La descente se poursuivit encore de nombreuses minutes, et un rapide calcul confirma à Daren ce qu’il pressentait : l’endroit où il se rendait ne se trouvait ni dans la cave d’un ancien bâtiment, ni même dans les égouts de la ville.

Les escaliers tournèrent une dernière fois, et une vue extraordinaire se dévoila alors devant leurs yeux. Une immense caverne abritait sous la ville même des ruines d’un autre temps. On aurait dit un village entier, dont il ne restait que les murs, ravagé par une guerre oubliée de l’histoire des Hommes. Et au centre de ce village se dessinaient les contours d’un imposant bâtiment, le seul à être toujours dressé.

− Où sommes-nous ?, demanda Imoen, le regard écarquillé. C’est invraisemblable, cette ville sous la ville !

− D’après la légende, répondit Dynahéir, la ville de la Porte de Baldur serait bâtie sur les ruines d’un avant-poste de l’Ombreterre. Bien entendu, la plupart de ces contes ne sont colportés que pour entretenir le mystère, et peu sont en réalité basés sur des faits, mais je dois admettre que celui-ci est finalement fondé.

Après une rapide inspection des lieux, ils commencèrent leur exploration des ruines. Daren se sentait épié. Il aurait juré qu’une présence invisible observait chacun de leurs mouvements, et les expressions tendues de ses compagnons lui confirmèrent qu’il n’était pas le seul à ressentir ce malaise. Ils s’approchaient de plus en plus de l’édifice central, et chaque pas dans sa direction augmentait encore davantage la tension qui régnait.

Ils arrivèrent enfin devant le grand bâtiment, qui se révéla être un temple. Un temple lugubre et menaçant, construit dans un seul bloc de pierre de couleur sombre. Daren leva les yeux, et son cœur s’arrêta. Au-dessus des colonnes de l’entrée se dressait un symbole, maléfique et fier. Un symbole si familier qu’il en aurait reconnu l’aura sans même le voir. À l’intérieur d’une couronne de flamme, le crâne d’un squelette aux yeux injectés de sang l’hypnotisait de son regard de mort. Ce symbole, il le connaissait depuis longtemps. Les traces étranges qu’il laissait à chacun de ses rêves n’étaient autres que la marque de son défunt père. Ce temple était un domaine du Mal, et la présence malfaisante qu’ils ressentaient tous n’était autre que celle du Seigneur du Meurtre en personne.

− Bhaal…, souffla Jaheira, rompant le silence qui s’était imposé de lui-même. C’est le symbole de Bhaal. Cet endroit est un ancien temple voué au culte du Meurtre.

− Sarevok se cache sûrement ici, ajouta inutilement Imoen.

C’était évident maintenant. Ce lieu était chargé d’une symbolique unique, et Daren n’envisageait pas qu’il pût échapper à un combat en ces lieux. Les deux frères de sang s’entretuant dans la demeure de leur père… Quelle meilleure allégorie à la gloire du Seigneur du Meurtre ?

− J’ai un très mauvais pressentiment, intervint Dynahéir. Ce temple recèle une magie enfouie depuis longtemps, et l’affinité avec l’essence de Bhaal de Sarevok peut entrer en résonance avec ce lieu. Si nous ne l’arrêtons pas très vite, nous risquons de ne pas contrôler tout à fait la situation.

Elle avait parlé calmement, mais ses propos n’en étaient pas moins inquiétants. Si Sarevok entrait effectivement en communion avec le Seigneur du Meurtre lui-même, leur vie, ainsi que celles de tous les habitants de la ville, serait directement en danger.

− Angelo ! Ils sont ici !

Une voix rauque et gutturale s’éleva derrière eux. Une petite troupe dirigée par un homme à la carrure extraordinaire se posta de façon à leur couper la route, les armes à la main. Quelques secondes plus tard, un autre homme arriva lui aussi, escorté de quelques soldats aux couleurs du Poing Enflammé.

− Je vous rencontre enfin, petits fouineurs !, lança le nouvel arrivant à la petite troupe. Vous avez suffisamment mis votre nez dans ce qui ne vous regardait pas, et je pense qu’il est temps pour vous d’être jugés comme il se doit !

Le gros homme à son côté éclata d’un rire monstrueux. Daren et ses compagnons étaient certes en infériorité numérique, mais ils étaient plutôt bons combattants, et étaient en mesure de remporter ce combat. Néanmoins, ils devaient rejoindre Sarevok avant qu’il ne tentât quoi que ce soit en ce lieu maudit.

− Et de quoi sommes nous accusés, au juste ?, lança Khalid, sans se départir d’une certaine ironie.

Eclats de rire.

− Tu entends ça, Tazok ?, rétorqua le lieutenant du Poing Enflammé. C’est qu’ils ont presque de la répartie ! Vous êtes accusés du meurtre des dirigeants du Trône de Fer, bien sûr. Vous ne vous rappelez pas ?

Encore des rires.

Ainsi, il s’agissait de Tazok. D’après leurs renseignements, ce demi-orque, au service de Sarevok, contrôlait le camp retranché de bandits à Valpeld. Ils avaient plusieurs fois été sur ses traces, mais ils ne l’avaient encore jamais rencontré.

− Finissons-en maintenant, Angelo, répondit Tazok. J’ai déjà trop attendu de les voir suspendus au bout de leurs tripes.

− Allez les gars, renchérit le commandant du Poing Enflammé à l’attention des quelques soldats qui les suivaient. Ce soir, c’est double ration pour tout le monde ! Tuez-moi tout ça !

Daren, Jaheira et Khalid avaient déjà sortis leurs armes, prêts à se battre, lorsque la voix de Dynahéir s’éleva derrière eux.

− Entrez dans le temple, et occupez-vous de Sarevok. Nous nous chargeons du reste.

Daren la dévisagea interloqué. Minsc était certes un redoutable combattant, mais le combat était bien trop inégal pour qu’eux seuls pussent l’emporter. Il allait protester, mais avant que lui ou un autre de ses compagnons eut le temps de répondre, la mage ajouta d’un ton sans réplique.

− Faîtes nous confiance. Je peux vous assurer que nous nous en sortirons. Vous aurez besoin de toutes vos forces pour battre Sarevok. Partez, maintenant !

Minsc venait déjà de dégainer son épée, et parlait stratégie à voix basse avec son hamster. Les mercenaires du Poing Enflammé n’étaient plus tout aussi confiants après avoir découvert le géant qu’ils allaient devoir combattre. Dynahéir était déjà en train de prononcer une incantation, ses mains se chargeant d’une foudre orangée qui s’intensifiait à mesure qu’elle prononçait ses paroles, et leur intima une dernière fois de poursuivre leur route avant de passer à l’attaque.

Daren, Jaheira et Khalid franchirent alors les colonnes du temple, et pénétrèrent dans la première pièce de l’édifice. Imoen lança un dernier regard à la mage, puis rejoignit ses compagnons. À la lueur de leurs torches, d’horribles statues difformes semblaient monter la garde dans chaque coin, comme autant de cerbères protégeant les lieux des intrus. La tension était toujours forte, et le moindre de leurs murmures résonnait de manière inquiétante entre les murs antiques.

Un gémissement plaintif déchira tout à coup le lourd silence qui régnait dans la pièce. Daren pivota aussitôt, prêt à riposter, et remarqua un homme, agonisant à terre.

− Je pensais bien que vous viendrez jusqu’ici…, commença l’homme d’une voix faible. Une vraie petite réunion de famille, pas vrai ?

Il toussa, et cracha du sang sur le sol poussiéreux.

− Mais, je vous reconnais !, s’exclama Daren. Vous êtes ce mage qui a fait échapper Sarevok ! Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous vraiment ?

Le visage de l’homme se crispa de douleur. Ses mains sur son ventre étaient couvertes de son sang qui coulait d’une large plaie.

− Malheureusement, je ne suis plus rien aujourd’hui, répondit-il d’une voix lasse. Mais que pouvais-je espérer d’autre ? Enfin… Je suppose que vous voulez savoir ?

Il s’interrompit un instant, le temps de reprendre son souffle qu’on devinait haletant.

− De toute façon, tout ça n’a plus aucune importance, maintenant. Je m’appelle Perotate. J’étais le mentor de Sarevok, et c’est moi qui l’ai initié aux plus noirs rituels. Si jamais il devait réussir, nul doute que j’aurai été sur la liste des morts, mais mon nom se perpétuerait à travers lui.

Il éclata d’un rire douloureux.

− Il y a des choses au-delà de la mort si vous mourez comme il se doit, reprit-il. Et comment l’histoire pourrait-elle oublier l’architecte qui a bâti les actions et la grandeur du Seigneur du Meurtre ?

− Vous êtes fou…, répondit enfin Daren. Que vouliez-vous obtenir, avec cette guerre contre l’Amn ? Tout ceci n’a aucun sens.

− Vous ne pourriez pas comprendre…, lui rétorqua-t-il. De toute façon, vous l’avez déjà battu. Ses plans sont fichus et ses alliés s’enfuient en masse. Des desseins si nobles pourtant… Mais personne n’a compris le véritable désir qui les animait. Sauf moi, bien sûr.

Il toussa à nouveau.

− Où se trouve Sarevok ?, intervint Jaheira d’un ton dur.

− Oh, Sarevok n’a nulle intention de se cacher. Bien entendu, il sait que vous devez venir l’affronter, et que c’est à lui de choisir le lieu de votre rencontre. Dans la pièce suivante, il y a un autel du Seigneur du Meurtre, et il vous attend là-bas pour le rituel.

Le rituel ? Cela ne présageait rien de bon. Quoi que Sarevok eût planifié, ils devaient tout faire pour contrecarrer ses plans. Daren hésita quelques secondes, et lui posa une dernière question.

− Pourquoi… ? Pourquoi vous a-t-il blessé ? Pourquoi veut-il m’éliminer ? Pourquoi tout ceci ?

L’homme grimaça un sourire avant de répondre.

− Sans doute les mêmes désirs vous animent-ils, même si vous les avez canalisés différemment. Vous êtes tous les deux des fils du Meurtre, comment pourrait-il en être autrement ?

Sa respiration s’arrêta soudainement, et l’homme émit un léger gémissement avant de reprendre.

− Le massacre, voilà ce qu’il voulait. Et assez de victimes pour allumer le feu dans son propre sang divin. Il considérait que, donnée à une grande échelle, la mort favoriserait son ascension. Peut-être avait-il raison, qui sait ? Si vous avez l’arrogance d’un dieu, et que vous pouvez tuer comme un dieu, qui irait prétendre que vous n’en êtes pas un ? Il ne supportait pas l’échec, et il m’a rendu responsable de ce que vous lui avez causé. Voilà la cause de ma mort…

Jaheira se pencha au-dessus du blessé et secoua la tête tristement.

− Cette blessure… Elle n’est pas naturelle… Je ne peux rien faire pour guérir ce mal, je suis désolée…

− Je n’échapperai pas à mon sort, aujourd’hui ou demain…, déclara le mage. Mais votre « charité » est admirable. Vraiment, votre voie n’est plus du tout celle de Sarevok… Mais au bout du compte, je me demande si cela comptera vraiment.

Sa respiration devint tout à coup sifflante, et on sentait qu’il luttait pour garder les yeux ouverts.

− Laissez-moi, conclut-il. Je ne suis plus une menace, ni pour vous ni pour personne. Je vais juste me reposer ici… un moment…

L’homme ferma les yeux, et sa respiration s’arrêta. Il était mort.

− Je…, balbutia Imoen. Il est mort… comme ça… ? C’est…

Elle s’interrompit, visiblement choquée.

− Cet homme avait accepté sa mort depuis bien longtemps déjà, la rassura Daren d’un air grave, et il ne souhaitait pas être sauvé. Il nous faut avancer et trouver Sarevok.

À peine s’étaient-ils relevés qu’une silhouette en armure se montra devant la porte qui menait au cœur du temple, leur barrant ostensiblement la route. Daren s’avança le premier, l’épée au poing, suivi de près par les trois autres.

− Bonjour, Daren.

C’était la voix de Tamoko.

− Cette fois, je crains de ne plus venir pour vous parler mais pour prendre les armes contre vous.

Daren n’en croyait pas ses oreilles. N’était-ce pas elle qui les avait conduits jusqu’ici, et les avait mis sur la piste de Sarevok ? Pourquoi s’en prendre à eux maintenant ?

La jeune femme poursuivit alors, d’une voix légèrement tremblante.

− Sans doute avez-vous fait… votre devoir, déclara-t-elle. Sarevok a appris ma traîtrise, vous savez ? Et il a décidé de m’abandonner, de me laisser mourir sur votre route. Je dois me battre pour regagner sa confiance. Son… attention.

Elle s’interrompit de nouveau quelques secondes avant de reprendre.

− Et me voici donc face à vous. Sachant que si je gagne, il continuera ses projets ailleurs et je le perdrai, et que si vous gagnez, vous ferez tout pour le tuer. Je… je n’ai pas le choix.

Daren secoua lentement la tête.

− Il doit être arrêté, Tamoko, vous le savez aussi bien que moi. C’est d’ailleurs vous qui me l’avez demandé, vous vous rappelez ?

Elle ne répondit pas, mais il sentit que ses propos l’avaient touchée.

− Vous n’êtes pas obligée de faire ça, Tamoko, insista-t-il. Vous avez encore le choix ! N’entrez pas dans ce cercle de violence…

Daren ne distinguait pas clairement son visage à la lueur de leurs simples torches, mais il devina qu’elle pleurait.

− Il y a peut-être le choix, répondit-elle d’une voix sanglotante, mais choisir m’est devenu insupportable. J’ai seulement deux devoirs, et tous deux ne me laissent que peu d’espoir. Non, je dois vous affronter maintenant, c’est mon seul salut.

− Je ne veux pas vous combattre, Tamoko, répondit Daren. Ni aucun de mes compagnons. Nous sommes tous deux dans le même camp, et vous savez tout comme moi que ce que nous allons faire est juste.

− Je suis devant vous, en travers de votre route !, s’écria-t-elle alors. Je suis un obstacle qui vous retient ! Libérez… Combattez-moi !

Elle avait clamé ses dernières paroles haut et fort, cherchant autant à les défier qu’à se convaincre elle-même. Daren comprenait parfaitement le terrible dilemme qui la rongeait, mais ils devaient passer à tout prix. Toutefois, l’idée de devoir tuer cette femme le répugnait au plus haut point. Il reprit la parole, et tenta à nouveau de la raisonner.

− Tamoko. Je sais ce qui vous anime, et je vous comprends. Mais comprenez-nous vous aussi. Sarevok a tué mon père adoptif, sous mes yeux ! Cet homme est foncièrement mauvais, et il doit être arrêté à tout prix ! Je sais ce qui vous lie à lui, et je comprends votre désarroi, mais même si vous l’aim…

− Je n’ai que faire de vos sermons !, hurla-t-elle. Vos paroles sonnent creux avant même de quitter votre bouche ! Vous n’avez pas la force de caractère pour parer de véracité vos paroles ! Défendez-vous, car il n’y a point d’autre issue !

Elle dégaina son arme, menaçante, et s’élança dans sa direction. Jaheira, Khalid et Imoen s’avancèrent à leur tour, prêts au combat, mais Daren leur fit signe de rester en arrière. Tamoko laissait couler ses larmes maintenant, implorant une dernière prière en guise de requiem.

− Le Chaos se répandra dans la terre, comme dans les coeurs et les esprits !

Daren la fixa du regard, ses yeux ne quittant pas les siens. Elle n’était plus qu’à quelques pas de lui, prête à le frapper de toutes ses forces, mais contre toute attente, le jeune homme jeta soudainement son épée de côté. Il était las de toutes ces morts, de toute cette violence.

− Alors, l’interrompit-il, si cela doit vous libérer, tuez-moi. Je ne veux pas vous combattre, je vous l’ai déjà dit. Tuez-moi, et je ne me défendrai pas.

Bluffait-il ? Il n’était même pas certain d’exécuter une obscure manipulation visant à la déstabiliser. La sincérité la plus brute transparaissait de ses propos, même s’il ne doutait pas que ses trois compagnons derrière lui, pétrifiés, se seraient interposés avant qu’elle ne pût porter son coup. Tamoko arrêta sa course à quelques mètres de sa cible, et à cette distance, Daren voyait ses larmes qui coulaient le long de ses joues. Elle déposa son arme elle aussi, et sortit une petite dague de sa poche.

− Vous… vous n’êtes pas si semblables finalement, déclara-t-elle, troublée. Lui n’aurait pas hésité une seconde.

Daren lui sourit. Un sourire amical et réconfortant, qu’elle finit par lui rendre. Une profonde mélancolie se lisait sur son visage, mais il la sentit enfin apaisée pour la première fois. D’un geste sûr, Tamoko porta la dague jusqu’à sa gorge.

− Adieu Daren, fils de Bhaal. Je suis heureuse de vous avoir connu.

− Non… !, s’écria Daren en lança ses deux bras en avant.

Mais avant que quiconque ne pût réagir, un éclat rouge jaillit de son cou. La jeune femme tituba en arrière, et s’effondra sur le côté.

− Non…, répéta Daren en baissant le regard. Pourquoi… Ce n’est pas juste…

Il demeura immobile de longues secondes, sans parvenir à penser. Le sang se répandit rapidement sur le dallage de pierre, formant d’improbables dessins à la faveur des irrégularités sol. Pourquoi ? Pourquoi cette mort ? Cette femme ne méritait pas ça.

− Sarevok…, souffla-t-il sans desserrer les dents. Je te hais ! Tu m’entends ? JE TE HAIS !

Il avait hurlé ses dernières paroles, sa voix résonnant entre les murs antiques du temple. Daren sécha une larme de colère d’un revers de la main et se précipita en direction de la dernière pièce. Il était impatient d’en découdre à présent. Sarevok devait mourir pour tout le mal qu’il avait causé en ce monde. Et il périrait de sa main.

Daren franchit le seuil de l’ultime salle et découvrit un spectacle saisissant. Au fond de cette pièce, Sarevok, revêtu de son armure noire, se tenait juste devant un autel de pierre, l’arme au poing. Sur chaque mur et au sol de la salle, le symbole du Seigneur du Meurtre était représenté dans toute sa splendeur, et on aurait presque dit que les yeux squelettiques du crâne étaient vivants.

− Bienvenue, mon frère, déclara Sarevok d’une voix puissante. Tout ceci finit comme ça a commencé, n’est ce pas ?

Daren ne répondit pas. Il essayait de contrôler sa haine, qui ne faisait que s’accroître depuis sa rencontre avec Tamoko.

− Je ne vous apprends rien si je vous dis que votre heure a sonné ?, le railla-t-il en descendant de son piédestal. Personne derrière qui vous cacher, rien que nous deux ! Notre père l’aurait voulu ainsi. Un duel jusqu’à la mort entre deux enfants criminels…

− Mais il ne sera pas seul, cette fois !, intervint Jaheira. Nous serons là pour l’aider à vous vaincre !

Sarevok tourna son regard vers elle, éclatant d’un rire mauvais.

− C’est trop drôle ! La demi-elfe souhaite mourir avant l’heure ? Tes pouvoirs ne sont rien ici, druide !

Jaheira eut un mouvement de recul, et Sarevok continua, imperturbable.

− Vous êtes fous de vous être aventurés jusqu’ici !, lança-t-il à ses compagnons. Ce lieu sacré n’accepte que les enfants de Bhaal, et vous n’êtes que des insectes !

Il leva un bras vers le ciel, réveillant une magie sombre et malfaisante, le terrible courroux du Seigneur du Meurtre. Daren reconnut aussitôt la présence familière et terrifiante de son père de sang, et sa fureur qu’il avait déjà du mal à contrôler s’enflamma encore davantage. Derrière lui, ses compagnons ne purent lutter bien longtemps contre cette aura, et ils s’effondrèrent en quelques instants.

Daren poussa un hurlement qu’il reconnut à peine comme étant le sien. Sa colère emplissait chaque parcelle de son âme, réclamant son dû, et ce ne fut qu’au prix d’une intense concentration qu’il parvint à la canaliser.

− Qu’allez-vous gagner à ressusciter un dieu mort ?, lança-t-il à son frère. J’en ai assez de cette cruauté absurde ! Ce dieu reste mort et vous allez le rejoindre !

Jaheira, Khalid et Imoen étaient toujours inconscients, terrassés par le terrible pouvoir de Bhaal. Il était seul à présent. Seul contre ce démon, et l’avenir de ses amis reposait sur ses fragiles épaules. Cette pensée le raccrocha quelque peu à la réalité, et il sentit l’influence maléfique qui le rongeait de l’intérieur s’amoindrir peu à peu, ses sentiments de solidarité et d’amour étant autant de liens qui le rattachaient à la raison.

− Père Bhaal est mort, répondit Sarevok. Mais le massacre que je vais organiser prouvera que je mérite de lui succéder. Son pouvoir va renaître de ses cendres. Les rues ruisselleront de sang quand j’aurai accompli ma destinée !

− Les divinités ne sont pas connues pour partager leur pouvoir de plein gré !, répliqua Daren. Vous ne méritez guère mieux que la mort que vous allez recevoir de mes propres mains.

Sarevok s’avança alors, impitoyable. La discussion n’avait que trop duré, et l’appel du Meurtre se faisait de plus en plus pressant.

− Allons-y, mon frère ! Mettons-y toute votre énergie, et nous terminerons cette aventure comme il sied à notre héritage ! Regardez-moi ! Regardez le nouveau Seigneur du Meurtre !

Et le combat commença. Sarevok s’avança vers Daren, sa gigantesque épée prête à donner la mort. Le jeune homme avait sorti ses deux lames, tous ses réflexes aux aguets, mais il suffisait que Sarevok ne l’atteignît qu’une seule fois et c’en était fini de lui. Son habileté au combat était suffisante pour qu’il rivalisât avec son adversaire, mais il lui fallait tout d’abord trouver une faille dans son armure de métal.

Daren s’approcha de son ennemi en un éclair, profitant de la rigidité des plaques métalliques qui recouvraient son corps, et le frappa de toutes ses forces. Hélas, son coup resta sans effet, stoppé net par la protection d’acier du colosse. Sarevok souleva alors son épée et l’abattit sur Daren, ne lui laissant qu’une fraction de seconde pour esquiver l’assaut d’une roulade. Le terrible coup fracassa la pierre dans un bruit de tonnerre, ne lui laissant aucun répit dans sa lutte. Daren ne s’était pas encore totalement rétabli que Sarevok avait de nouveau relevé sa lame, et fendit l’air devant lui. Daren sentit une déchirure lui lacérer les bras, lui arrachant un gémissement de douleur.

Sarevok était un adversaire redoutable. Au-delà de sa force herculéenne, il maniait une épée qui pouvait donner la mort sans même effleurer sa cible. Quelle chance lui restait-il ? Le jeune homme, pris de panique, courut se réfugier derrière l’une des colonnes du temple.

− Tu es aussi pathétique que cette nuit où j’ai tué ce Gorion, retentit la voix de Sarevok. Je me demande même si ce que tu as accompli jusqu’ici n’est pas le fruit du hasard, ou plutôt de tes compagnons.

Les pas de Sarevok résonnaient, frappant le sol avec la régularité implacable d’une horloge. Daren tremblait, de douleur et de rage. Il sentait le pouvoir de Bhaal qui guettait la moindre faiblesse de son esprit pour refaire surface. Mais avait-il le choix ? Sarevok avait depuis longtemps accepté sa lignée, et il tirait son pouvoir de son sang, un pouvoir que lui-même s’était refusé.

− Je vois que tu continues à te cacher, déclara-t-il d’un ton méprisant. Tu n’es pas digne de notre père.

Sarevok avançait lentement, faisant le tour de chaque colonne, traquant impitoyablement sa proie.

− Mais je connais peut-être un moyen de te faire sortir de là, continua-t-il.

Daren s’arrêta de respirer.

− Que dirais-tu que je découpe un à un tes amis ? Peut-être daigneras-tu te montrer, tu ne crois pas ?

C’en était trop. Une vague de haine et de folie submergea ses sens. Il ne pouvait plus lutter. Il ne voulait plus lutter. La lumière devint rouge, et les symboles de Bhaal sur les murs semblèrent s’animer d’une vie propre. Lui souriaient-ils ? C’était probable. Bhaal accueillait en sa demeure un autre de ses fils. Daren sortit de derrière sa cachette et fonça vers Sarevok en hurlant, le regard fou.

− Oui ! Enfin !, se réjouit le colosse en armure. Je veux tuer l’un de mes frères ! Pas un lamentable ver de terre regorgeant de pitié ! Viens à moi, et meurs !

Daren ne l’écoutait plus. Il n’en était plus capable de toute façon. Aucun autre son que celui des martèlements de son cœur ne parvenait à ses oreilles. Il n’y avait plus que lui et sa haine. Tout n’était plus qu’évidence : il devait tuer, simplement tuer. Daren se rua sur Sarevok fit tournoyer son épée de toutes ses forces, ne laissant à son adversaire que le temps de parer in extremis. Le choc fut terrible, et leurs lames se croisèrent dans un fracas étourdissant. Mais l’arme de Sarevok n’était pas d’un métal ordinaire, et l’épée de Daren vola en éclat sous le coup.

Sans interrompre son élan, il abattit violemment son autre arme sur le gantelet de métal de son adversaire et lui arracha son épée des mains, la faisant virevolter sur le dallage de marbre blanc. Profitant de l’effet de surprise, Daren planta plusieurs fois la pointe de son arme dans le corps de son ennemi, qui sans la protection de son armure noire, aurait été transpercé de parts en parts. Sa folie meurtrière avait aiguisé ses réflexes et décuplé sa force, mais Sarevok était lui aussi un enfant de Bhaal, et il savait aussi bien, voire mieux que Daren, tirer parti de sa condition. D’un coup d’une violence extrême, il le frappa au visage de son gantelet de fer, coupant court à son assaut désespéré. Daren s’éleva dans les airs sous la puissance du choc, avant de finir assommé contre une colonne de pierre.

Il était vaincu, gisant au pied d’un pilier. Comment pouvait-il espérer vaincre ? Son pouvoir l’avait abandonné dès l’instant où sa haine ne le dominait plus. De toute façon, il ne pouvait pas en faire usage pleinement. Sarevok était en parfaite harmonie avec l’essence de Bhaal qui coulait dans ses veines. Il se complaisait dans la violence et le meurtre, et cette affinité avec la mort renforçait son pouvoir divin. Mais ce n’était pas son cas. Lui qui avait été élevé dans le calme parfait par Gorion, à l’abri de la cruauté des hommes, lui qui avait été aimé par un père bon et sage… Quelle chance avait-il, face à Sarevok ?

Lentement, son ennemi se baissa, et ramassa son épée.

− Il est temps d’en finir, lui annonça-t-il de sa voix caverneuse.

Daren ferma les yeux. Il essayait de se détendre, d’accepter le plus calmement possible son destin. Il ne voulait surtout pas donner le plaisir à Sarevok de le voir souffrir et le supplier de l’achever. Mais il ne parvenait pas à garder son calme. Son instinct de survie reprenait le dessus petit à petit, un instinct qui échappait totalement à son contrôle. Son sang de Bhaal se débattait, et n’était pas prêt à se laisser mourir si facilement.

Toutefois, quelque chose était différent. Une différence à peine perceptible, mais pourtant bien présente. Daren connaissait cette sensation. Ses rêves… Oui, la clé résidait en ses rêves si mystérieux. Quelque part, enfoui au plus profond de son être, il avait cette capacité de contrôler son pouvoir.

Sarevok approchait lentement, laissant échapper un rire démoniaque. Il savourait chaque seconde de cette victoire imminente. La brume rouge du pouvoir de Bhaal commençait à refaire surface, le submergeant peu à peu. Allait-il de nouveau perdre le contrôle ? Il savait qu’il ne pouvait pas faire jeu égal avec son adversaire sur son propre terrain, mais ce qu’il ressentait dépassait sa propre volonté. Bhaal se manifestait, et on ne pouvait rejeter son appel.

Soudain, Gorion apparut. Pas le Gorion fantomatique de ses cauchemars, mais le vieux mage à la barbe grisonnante et au regard malicieux qu’il connaissait depuis toujours. Il le regardait, souriant.

« Tu dois apprendre, mon enfant », disait-il.

Puis ce fut le tour d’Elminster. Le vieil homme au chapeau et à la robe rouge était là lui aussi, se tenant aux côtés de son père adoptif, tous deux lui souriant affectueusement.

« Une terrible lignée coule dans vos veines, mais vous avez le pouvoir de la combattre. »

Etait-ce là ses souvenirs qui s’échappaient de sa conscience ? Ils étaient tous si réconfortant. Jaheira, Khalid, Imoen… Tous les visages qu’il chérissait défilaient devant lui un à un, prodiguant chacun un message d’encouragement.

Sarevok s’approchait encore. Il n’était plus qu’à quelques pas, et son épée était déjà levée. La brume rouge changea soudainement de couleur, virant progressivement vers un bleu sombre. Daren sentait toujours le pouvoir maléfique de Bhaal, mais il avait à présent le dessus. Sarevok fit encore un pas. Il était toujours assis contre le pilier, le regard dans le vague, murmurant des paroles incompréhensibles.

Mais c’était trop tard.

L’épée de Sarevok s’éleva dans les airs, s’immobilisa un instant, et s’abattit lourdement vers le sol. Daren ferma les yeux, résigné à son sort. À l’instant même où il s’apprêtait enfin à comprendre son héritage, il était mort.

Un crissement de métal insupportable retentit alors, et une lumière bleue argentée aveuglante illumina la pièce. Daren rouvrit les yeux aussitôt. Il était encore en vie. Derrière Sarevok, aussi stupéfié que lui, une ombre venait de déployer une puissante magie. La lumière s’estompa en quelques instants, le laissant entrevoir Imoen, un genou à terre, qui s’effondrait au sol.

− Comment ? Comment est-ce possible ?, hurla Sarevok, fou de colère. Elle ne peut pas lutter ! Vous êtes tous déjà mort ! Je vais vous tuer ! TOUS !

Malgré sa rage, sa voix trahissait une légère expression d’inquiétude. Daren se leva alors, l’épée à la main.

− Tu ne tueras plus personne, Sarevok.

Autour de lui, il sentait la présence invisible et réconfortante de ses amis, alimentant la brume bleue qui se faisait plus en plus dense. Sarevok se tenait devant lui, dans son armure noire invincible, et dans quelques instants, il le trancherait de son épée. Daren pointa sa lame en avant, et concentrant toute sa force dans son attaque, transperça son ennemi d’un seul coup.

Le temps s’était arrêté. Le visage de Sarevok, à quelques centimètres du sien, exhalait une respiration rauque et irrégulière, seul son dans l’immensité du temple devenu tout à coup silencieux. Le sol se mit alors à trembler. L’armure de métal noire s’effrita en une fine poussière, comme si elle avait été faite de sable, et une faible voix s’éleva sous le casque qui lui aussi partait en fumée.

− Quelle… ironie…

Daren ne pouvait plus bouger lui non plus, immobilisé par une tempête de plus en plus forte qui traversait la pièce.

− Tu as… de la chance… Tu … as…

Sa voix se perdit dans un écho tandis que son corps tout entier devenait poussière. De Sarevok, il ne restait que son épée gisant au sol sur un tas de sable, que le vent souleva en une forme familière. Virevoltant au milieu de la pièce, ses cendres dessinèrent un instant la couronne du Seigneur du Meurtre, avant de retomber en plein centre du même symbole représenté au sol dans une sourde détonation.

Le vent s’arrêta aussi soudainement qu’il était apparu. Sarevok n’était plus. Il était mort, et son âme était retournée à Bhaal.

Un gémissement ramena Daren à la réalité. Il courut vers Imoen. La jeune femme gisait toujours au sol, à la limite de l’inconscience.

− J’ai… je t’entendais dans mon rêve, et je te voyais… Il fallait que je te porte secours…

− Ne parle pas, Imoen, la coupa-t-il. Tu es à bout de force.

− Je ne sais pas comment… J’ai lutté de toutes mes forces… je…

− Chhhuuut… C’est fini, maintenant… C’est fini…

Il la tenait serrée dans ses bras, lui caressant doucement les cheveux. Jaheira et Khalid n’étaient pas encore revenus à eux, mais il les savait en vie, ce qui était l’essentiel. Plus rien d’autre n’importait à présent. Sa quête était achevée, et il l’avait menée à son terme avec succès. Il resta ainsi de longues minutes, un sourire paisible sur le visage.

Il était environ deux heures de l’après-midi, le 17 Kythorn de l’an 1373, et Sarevok était vaincu.

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