Chapitre 1 : Évasions

− Je… Imoen… C’est bien toi ? Que…

− Toi aussi, il t’a chamboulé la tête, non ?, le coupa-t-elle. Toi aussi, il t’a… torturé ?

 

Daren ne répondit pas. Il entendait seulement les bruits métalliques de la dague improvisée en clé.

 

− J’ai… presque… fini…, continua-t-elle, son instrument entre les dents.

 

Il était faible, et fourbu. Sa tête lui faisait encore mal et il se sentait nauséeux. Soudain, un cliquetis grinçant retentit et les barreaux rouillés de la porte de sa cage s’entrouvrirent lentement.

 

− Voilà ! J’ai fini ! Viens, il faut qu’on sorte de là avant qu’il revienne !

 

Elle frissonna à cette idée.

 

− Je… Je n’aurais pas la force de m’évader une fois de plus.

 

Daren était soulagé que son amie l’eût secouru, et plus encore de la savoir en vie, mais il n’arrivait pas à éprouver pleinement le sentiment de joie qu’il aurait dû ressentir. Il esquissa toutefois un sourire fatigué, mais alors qu’il rassemblait ses forces, de nombreuses questions lui vinrent à l’esprit.

 

− Comment t’es-tu échappée ? J’ai entendu des cris tout à l’heure, qu’est ce qui s’est passé ici ?

− Je n’en sais pas plus que toi, lui répondit-elle aussitôt. J’étais moi aussi dans une cellule, un peu plus grande, et des gens sont arrivés, il y a une bataille je crois. Des types étranges ont débarqués et ont commencé à fracasser pas mal de choses, et puis il y a eu ce golem qui est arrivé. Il les a pris par surprise et il les a éliminés facilement. Mais pendant la bataille, ma cage a été endommagée et j’ai pu m’échapper.

 

Il n’avait donc pas rêvé. Malgré son état de faiblesse, il avait bien distingué des voix et des cris inhabituels. Qui étaient-ils ? Que voulaient-ils ? Cela n’avait aucune importance pour le moment. Ils venaient de perturber le mage qui les retenait prisonnier ici, et leur avaient fourni l’occasion de s’enfuir. Une occasion qu’il fallait saisir au plus vite.

 

− Dans la pièce à côté, il y a des armes, continua Imoen, en désignant la dague qu’elle tenait dans la main. Pas grand-chose, mais au moins de quoi nous défendre un peu…

 

Daren se leva et sortit de sa cage. Il se massa un instant les épaules et étira ses jambes. Il n’avait pas eu l’occasion de se redresser de toute sa longueur depuis plusieurs semaines. Encore une fois, Imoen les avait sortis d’une situation périlleuse et avait fait preuve d’un sang froid et d’une efficacité exceptionnels. Il allait la remercier et la féliciter de sa présence d’esprit, mais s’aperçut qu’elle le dévisageait intensément depuis quelques secondes, les larmes aux yeux.

 

− Oh, Daren ! Je n’en peux plus… Il… Je ne sais pas ce qu’il m’a fait… Ma tête… J’ai l’impression qu’elle va éclater…

 

Elle frissonna à nouveau, un sanglot secouant sa voix.

 

− Il m’a fait des choses… horribles ! Je… je ne pourrai pas les supporter à nouveau… Allons-nous en d’ici, je t’en prie…

 

Elle s’était pelotonné dans ses bras en implorant ses dernières paroles, et pleurait doucement. Vraisemblablement, il n’y avait pas qu’à lui qu’on avait fait subir toute sorte d’épreuves abominables, mais de s’être attaqué à quelqu’un comme Imoen lui serra le cœur.

 

− Je sais, Imoen… Je sais. Mais il paiera pour ses crimes, je te le promets.

 

Il avait prononcé ces derniers mots d’une voix froide et déterminée qu’il ne se connaissait pas. Toutefois, ils devaient penser à s’évader tant qu’ils en avaient l’occasion. Ils retrouveraient sans doute ce mage bien assez tôt par la suite.

 

L’une des pièces qui jouxtait sa cellule devait effectivement servir de dépôt d’armes. C’était une petite pièce annexe, de quelques mètres de large, qui comportait un râtelier et de vieux coffres usés et poussiéreux. Daren examina rapidement les différentes pièces qui y étaient entassées en désordre, et emporta quelques épées qu’il jugea suffisamment équilibrées. Une porte dans le fond semblait dissimuler une sorte de placard et une autre, entrouverte, menait sur une petite cellule endommagée.

 

− C’est d’ici que je me suis évadée, expliqua Imoen. Mais il n’y a rien d’intéressant, ni aucune autre sortie.

 

Des traces de lutte récente expliquaient comment la cage avait pu être suffisamment détériorée pour lui permettre de s’échapper. Imoen désigna l’autre porte, s’y avança la première, et en tourna le loquet.

 

Un cri de surprise déchira le silence qui régnait dans la pièce. Imoen était tombée à la renverse, les deux mains sur sa bouche, et était tellement apeurée qu’elle en oublia de se redresser. Daren quant à lui écarquilla les yeux devant la vision abominable qui se tenait devant eux : une créature couleur terre et argile de plus de deux mètres était à l’intérieur du réduit, et fixait les deux compagnons d’un regard sans vie.

 

− Un… un golem !, bégaya la jeune femme, se débattant pour reculer le plus vite possible.

− Je crois que je l’ai déjà vu, lui répondit Daren. Maintenant que je le vois plus clairement, il me semble que c’est lui qui est venu prévenir notre geôlier que son… repaire était attaqué. Ou alors, quelque chose qui lui ressemblait beaucoup.

 

La créature les regardait toujours, immobile.

 

− Mais… il ne nous attaque pas ?, murmura Daren à son amie.

− C’est une créature artificielle et dénuée de toute intelligence, lui chuchota à son tour Imoen. Elle ne peut recevoir que des ordres très simples, et les exécute toujours à la lettre. Tant qu’on ne viole pas ce qu’elle garde, elle continuera à nous ignorer.

− Là, regarde, l’interrompit Daren. Derrière.

 

Il pointa un doigt vers la créature, et désigna une sorte de petit secrétaire contre la paroi du local. Imoen s’avança, lentement, son regard ne quittant pas celui du monstre d’argile.

 

− N’avance pas !, s’écria Daren. Imagine si… s’il se réveillait ?

 

Elle se retourna, un sourire malicieux sur le visage.

 

− Je suis sûre qu’il ne fera rien…

 

Elle semblait douter légèrement de ses propres paroles, mais continua de se diriger à pas feutrés en direction du golem. Daren, derrière elle, l’épée à la main, se tenait prêt à intervenir à tout moment. Il ne savait pas vraiment comment battre une telle créature, mais il préféra ne pas se poser davantage la question pour le moment. Imoen n’était plus qu’à quelques pas du petit bureau, et de la volumineuse masse d’argile qui faisait office de cuisse à la créature. La tension monta encore. Elle tendit la main vers le tiroir du petit bureau, une main légèrement tremblante mais décidée. Et elle l’ouvrit d’un seul coup.

 

− Bouh !

 

Daren sursauta si brusquement que sa lame heurta le couvercle encore ouvert de l’un des coffres.

 

− Tu vois ?, reprit Imoen, radieuse. Je t’avais dit qu’il n’y avait rien à craindre !

 

La créature n’avait effectivement pas bougé. Elle fouilla rapidement le tiroir ouvert devant elle et en tira une petite clé de couleur cuivrée qu’elle agita devant elle. Daren, encore sous le choc, reprit péniblement son souffle avant de lui répondre.

 

− Tu ne te rends pas compte, Imoen ! Et si… et si le golem s’était réveillé ? Et s’il t’avait…

− Tu pourrais me faire confiance, un de ces jours, le coupa-t-elle d’un ton mi hautain mi amusée en rangeant sa prise dans une poche. Regarde les bras de ce golem d’un peu plus près.

 

Daren s’avança, et vit que les membres de la créature étaient lacérés à plusieurs endroits. On distinguait même quelques pointes de flèches encore enfoncées dans son corps de terre.

 

− C’est le golem que j’ai vu tout à l’heure, celui qui a combattu ceux qui sont entrés par effraction dans ce repaire.

 

Elle marqua une pause et le regarda d’un air entendu.

 

− Et ?, interrogea Daren, ne comprenant pas où son amie voulait en venir. Qu’est ce que ça signifie ?

− Ah, oui… J’oublie toujours que tu ne connais rien à la magie, répondit-elle d’un ton légèrement supérieur, qui se transforma rapidement en un franc sourire. Je t’explique. Les golems sont des créatures particulièrement… stupides. Disons qu’elles ne peuvent pas réfléchir, comme nous. Elles ne savent exécuter qu’un ordre bien précis. Et si elle a attaqué les intrus, c’est qu’elle devait avoir pour ordre de tuer quiconque pénètrerait sans autorisation ici.

− Et elle n’a donc rien à faire de ce bureau, termina Daren qui commençait à comprendre où elle voulait en venir.

 

Il était encore une fois ébahit de la vivacité d’esprit de son amie, et de la facilité avec laquelle elle pouvait faire appel à toutes ses connaissances dans les pires situations.

 

− Au fait, je ne t’ai pas encore remercié de m’avoir libéré…

− Tu me remercieras quand on sera sortis d’ici, répondit-elle d’un ton décidé.

 

Elle s’empara d’un arc et de quelques flèches encore en état.

 

− Allons fouiller les pièces alentours. Cette clé doit bien ouvrir quelque chose, et je doute que notre « hôte » se soit attendu à ce qu’on la récupère.

 

Ils sortirent du petit local et traversèrent la grande pièce où se trouvait la cage dans laquelle il avait passé ses dernières semaines. Sur leur droite, un couloir qui ressemblait plus à une galerie de grotte semblait s’enfoncer dans la roche, et on distinguait une porte d’un vert défraîchi à l’opposé.

 

− Je te propose d’essayer en face, murmura-t-elle, le volume imposant de la pièce dans laquelle ils se trouvaient incitant au silence.

 

Daren acquiesça d’un signe de tête et, l’arme au poing, traversa le sol grillagé, un bruit métallique résonnant doucement à chacun de ses pas.

 

La porte donnait dans une pièce plus petite, comportant elle aussi des cages similaires. La lumière qui éclairait les lieux émanait de braseros verdâtres suspendus aux murs qui baignaient la pièce d’une atmosphère inquiétante. Daren s’avança précautionneusement, suivi de près par Imoen. Ils étaient visiblement entrés dans une autre cellule.

 

− Le mal goûtera de mon épée, aussi longtemps que je vivrais !, s’écria une voix tonitruante et menaçante.

 

Daren se plaqua contre le mur, imité par Imoen.

 

− Au large, infamie !, continua la même voix forte.

 

Imoen s’avança lentement, son regard s’éclairant à mesure qu’elle tendait l’oreille.

 

− Je connais cette voix, murmura-t-elle pour elle-même.

 

Daren fronça lui aussi les sourcils. Cette intonation, cette fureur dans le verbe, lui rappelait des souvenirs encore embrouillés par sa captivité.

 

− Minsc ?, osa timidement Imoen.

 

Un léger piaillement retentit dans la pièce.

 

− Qui réclame Bouh ?, répondit la voix.

− Minsc ! C’est bien toi ! C’est moi, Imoen ! Minsc !

 

Le rôdeur était enfermé dans une impressionnante cage à l’autre bout de la pièce, et sa captivité semblait l’avoir rendu encore plus perturbé, si cela s’avérait possible.

 

− Ah ! Minsc sera bientôt libre !, fit-il en reconnaissant Imoen qui courrait vers lui.

 

Daren accourut lui aussi, et fit un sourire au colosse.

 

− Il t’a enfermé toi aussi ?, demanda-t-il, tout en cherchant une serrure.

− Trêve de discours inutile !, s’écria le rôdeur de sa même voix forte. Je vais faire pleuvoir des gnons sur ceux qui ont osés toucher à… à…

 

Il hésita, visiblement très perturbé.

 

− Sur ceux qui ont osé toucher à Dynahéir ! Elle sera vengée !

 

Le visage d’Imoen se décomposa. Elle ouvrit la bouche une première fois, mais aucun son ne sortit. Elle finit péniblement par articuler le nom de sa maîtresse.

 

− Dynahéir… elle… elle est… ?

− Son esprit nous a quitté, reprit Minsc, lui aussi visiblement très peiné, mais tellement hors de lui qu’il en avait oublié de pleurer. Je devais la protéger, mais elle… mais elle…

− Dynahéir, répéta Imoen à peine plus fort. Non… ce n’est pas possible… Non… NON !

 

Elle posa un genou à terre et prit son visage entre ses mains. Elle pleurait silencieusement, murmurant le nom de la magicienne désormais disparue.

 

− Il l’a tuée alors que je la regardais !, reprit Minsc toujours à la limite de la fureur. Je ne sais pas qui il était… mais je me rachèterai ! Elle sera vengée !

 

Il tourna son regard vers Daren et s’adressa à lui, toujours en criant.

 

− M’aideras-tu ? M’aideras-tu à venger Dynahéir ? Libère-moi, et notre furie sera telle que les bardes en assècheront leur plume !

 

Daren sursauta, et acquiesça aussitôt. Il cherchait depuis son arrivée une serrure, un cadenas, ou tout autre système de fermeture, mais la cage de Minsc semblait être faite d’un seul bloc.

 

− Minsc ? Sais-tu s’il y a un moyen d’ouvrir ta cage ? Je ne vois rien qui permette de te libérer.

− Je ne sais pas, répondit le rôdeur. Mais je suis fier qu’ils me craignent assez pour m’enfermer de manière permanente !

 

C’était peut-être la vérité, mais cela n’allait pas les aider à libérer leur compagnon. Imoen pleurait toujours, et releva son visage rougit par les larmes vers Minsc.

 

− Est-ce qu’elle a… souffert ? Il l’a torturée, elle aussi ? Elle est peut-être… seulement évanouie ? Il l’a… vraiment… ?

 

La question n’était sûrement pas à propos, mais Imoen ne pouvait se résoudre à l’idée que Dynahéir fût décédée. Elle devait savoir, comprendre, ou même espérer.

 

− Minsc a tout vu. Minsc a vu ce monstre lui… lui…

 

Il ne parvint pas à finir sa phrase, très ému par les larmes d’Imoen. Daren fouillait les alentours, chaque recoin, à la recherche d’un mécanisme secret pour ouvrir la cage, mais en vain.

 

− Ces barreaux !, continua Minsc, le visage crispé de colère. Ils me rendent fou ! FOU !

 

Minsc saisit alors les arcs de métal devant lui à pleines mains, et les écarta de toutes ses forces. Une veine palpitante se dessina sur son crâne chauve, et des larmes de fureur coulèrent le long de son visage rougeoyant. Daren était abasourdi par la force brute que dégageait le colosse, et petit à petit, dans un cri de guerre terrifiant, le métal qui semblait indestructible plia légèrement, puis se brisa au sommet et à la base. Seuls restaient les deux montants arrachés dans les mains encore tremblantes du géant. Daren et Imoen n’avaient pas quitté Minsc du regard, et n’en croyaient pas leurs yeux.

 

− Minsc ne supporte pas de voir la petite Imoen si triste pour sa sorcière, et ses larmes ont décuplé sa force. Mais ne perdons pas de temps en palabres inutiles !

 

Il prit la main d’Imoen et la releva d’un geste.

 

− Daren ! Bouh ! Allons-y ! Nous avons des arrière-trains à botter !

 

Cette dernière phrase arracha un sourire à Imoen. Malgré la perte terrible de Dynahéir, ils avaient retrouvé un solide et loyal compagnon, ce qui se révèlerait sans aucun doute un atout non négligeable pour sortir vivant de cet endroit. Daren dégaina l’une de ses épées et la tendit à Minsc, qui la saisit fermement. S’ils devaient affronter quelqu’un, ils avaient maintenant un allié de poids.

 

− Il y a encore une autre porte, là bas, intervint Imoen, en désignant une ouverture dans le mur. Il y a peut-être quelqu’un d’autre enfermé ici ?

 

La porte n’était pas verrouillée elle non plus, mais le spectacle qu’ils y trouvèrent dépassait l’entendement.

 

D’immenses cuves de verre remplies d’un liquide blanchâtre bouillonnant étaient disposées le long des murs. À l’intérieur, des sortes d’ombres floues et difformes semblaient flotter. Un étrange murmure aqueux emplissait la pièce d’une aura angoissante. Les trois compagnons étaient toujours à l’entrée, stupéfiés par cet étrange et peu rassurant spectacle.

 

− D… Daren ? C’est bien toi ?

 

Une voix féminine à l’autre bout de la pièce s’éleva au dessus des chuchotements.

 

− Daren ! Imoen ! Minsc ! Par ici ! C’est moi, Jaheira !

 

La demi elfe était enfermée dans une cage similaire à la leur, et leur faisait maintenant de grands signes de la main.

 

− Jaheira ! Tu es prisonnière ici, toi aussi ?

 

Ils coururent à sa rencontre, slalomant entre les débris de verre jonchant au sol.

 

− Que je suis heureuse de vous voir, tous les trois !, s’exclama-t-elle. Il faut qu’on sorte d’ici au plus vite !

 

Contrairement à celle de Minsc, sa cage était munie d’une serrure, et déjà Imoen s’y affairait avec sa dague.

 

− Khalid n’est pas avec toi ?, demanda Daren.

 

Elle ne répondit pas tout de suite, une ombre sur son visage trahissant une inquiétude certaine.

 

− Nous avons été séparés, finit-elle par dire. Je crois bien que j’ai été droguée, et je ne sais pas vraiment depuis combien de temps je suis enfermée ici. Il doit être prisonnier autre part.

 

Elle se massa lentement la tête.

 

− Mais au moins, je crois avoir échappé aux séances de tortures… ce qui ne semble pas être ton cas, continua-t-elle en observant les nombreuses brûlures sur le corps de Daren. Je suis terriblement inquiète, et il faut absolument qu’on retrouve Khalid, avant que…

 

Elle ne termina pas sa phrase, et fut interrompu par un juron d’Imoen qui se débattait toujours avec le cadenas.

 

− Je n’ai pas le matériel qu’il faut pour ça, grogna-t-elle, en jetant sa dague limée au sol. Je ne sais pas quel genre de clé peut ouvrir ce…

 

Elle s’arrêta et releva les sourcils, portant son regard sur Daren. Son visage s’était éclairé soudainement, et Daren se souvint lui aussi.

 

− Qu’est ce qui… ?, commença Jaheira.

− La clé !, s’écria-t-elle en cherchant frénétiquement dans ses poches. La clé du golem ! Je suis sûre que…

 

Elle l’introduisit dans la serrur, et la tourna dans un déclic sonore. La grille s’ouvrit, et Jaheira s’empressa de sortir de sa cellule.

 

− Ahh…, soupira-t-elle, en fermant les yeux. Enfin… Merci du fond du cœur les amis. J’ai vraiment cru finir mes derniers jours enfermée dans cette maudite cage !

 

Les remerciements de Jaheira étaient rares, mais derrière sa nature austère, Daren savait qu’un être sensible et amical se cachait. La voix de Minsc s’éleva alors derrière eux.

 

− Bouh dit qu’il n’aime pas ces choses dans ces bocaux. Il dit qu’elles lui font peur.

− Je… je crois savoir ce que c’est, répondit Jaheira, frissonnant à cette idée. J’ai eu le temps de les écouter, et de les observer. J’ai l’impression que ce sont les âmes de ses serviteurs, qu’il a tués, mais n’a pas libérées.

− Ils sont… morts ?, demanda timidement Imoen.

 

Elle attrapa la main de Daren et la serra avec force.

 

− Morts… ou plutôt pire. Je crois qu’ils errent sans fin dans une sorte d’état intermédiaire… C’est une forme de magie et de corruption que je n’avais encore jamais vue…

 

Elle avait fini sa phrase dans une moue de dégoût. La druide qui vénérait la nature et l’équilibre ne pouvait être qu’horrifiée par ces sordides expériences. À ses côtés, Imoen était paralysée de terreur, et Daren savait parfaitement pourquoi. Et si Dynahéir avait été transformée en l’une de ces choses ? Et si ce n’était plus que l’une de ces ombres flottant dans une cuve malodorante ? Il préféra ne pas lui en parler pour le moment, afin de ne pas ajouter de la peine à ses angoisses, mais espéra au plus profond de lui-même qu’elle fût bel et bien morte, et non pas transformée en l’une de ces caricatures.

Les chuchotements qu’elles produisaient étaient presque compréhensibles, comme si ils imploraient quelque chose.

 

− On peut leur parler ?, intervint-il alors. S’ils sont vivants…

− Je ne sais pas, répondit Jaheira. Je ne sais pas s’ils peuvent encore nous entendre, ou nous comprendre.

 

Daren s’approcha du récipient de verre, lentement, essayant désespérément de saisir le sens des murmures qui s’échappaient de l’eau bouillonnante.

 

− Tu peux m’entendre ?, commença-t-il doucement. Qui es-tu ? Tu entends mes paroles ?

 

Le chuchotement se fit plus fort, plus distinct, et se transforma petit à petit en une faible voix légèrement métallisée.

 

− Maître ? Vous êtes là, Maître ?

 

Daren sursauta et eut un mouvement de recul. Cette voix. On l’aurait crue provenant d’un autre monde. Les trois autres s’étaient avancés, et écoutèrent eux aussi attentivement.

 

− Je ne suis pas ton maître, mon ami, reprit-il de sa même voix calme. Peux-tu me dire qui tu es, et ce qui t’es arrivé ?

− Pitié maître ! Je ne savais pas ! Pardonnez-moi !, continua la voix, prenant un ton suppliant. S’il vous plaît, Maître Irenicus, libérez moi. Je ne recommencerai plus, je vous le jure.

 

Ils se regardèrent un instant, interloqués, et Daren reprit.

 

− Comment puis-je te libérer, mon ami ? Explique-moi.

− Non, s’il vous plaît, Maître ! Ne me laissez pas ici ! Maître ! Libérez-moi ! Lib…

 

La voix s’éteint alors dans un gargouillis étrange. Imoen, le visage serré dans une expression de colère, venait de briser les tubes de verre qui reliaient la cuve à d’étranges cristaux suspendus aux murs.

 

− Je ne peux pas en supporter davantage, Daren. Je…

 

Elle termina sa phrase dans un sanglot.

 

− Tu as bien fait, petite, la rassura Jaheira. Ce mage est d’une cruauté sans pareille, et ces âmes torturées méritent de trouver le repos. Je crois d’ailleurs que nous devrions toutes les libérer avant de quitter cette pièce.

 

Daren et Minscs’échangèrent un regard et acquiescèrent d’un hochement de tête en sortant leurs armes. Quelques secondes plus tard, les chuchotements avaient disparus, plongeant la pièce dans un silence presque surnaturel.

 

− Irenicus…, murmura Daren.

 

Il se demandait s’il avait jamais haï autant quelqu’un, avant même de le connaître. Même Sarevok et ses terribles machinations lui paraissait fades à côté de ce qu’il ressentait pour ce meurtrier sadique.

 

− Je crois que c’est en effet le nom de notre geôlier, ajouta Jaheira.

− Son nom rejoindra celui des traîtres qui auront péri sous ma lame, rugit Minsc. Bouh saura se souvenir du nom de ce scélérat !

− C’est un sorcier particulièrement puissant, répondit Jaheira, et je ne sais pas si nous serions en mesure de le vaincre si nous le rencontrions dans son repaire. Il… il nous a capturés si facilement, que …

 

Elle s’arrêta, le regard dans le vague. Reprenant rapidement ses esprits, elle releva Imoen, et fit signe aux autres de la suivre.

 

− Je ne serai pas tranquille tant qu’on n’aura pas retrouvé Khalid. Allons-y. Il y a peut-être d’autres prisonniers de cet Irenicus ailleurs, et nous ne seront pas de trop si nous devions l’affronter.

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