De l’obscurité à la lumière

Le couloir donnait sur un autre laboratoire d’expérience. Ici aussi, contre les murs, de nombreuses cuves étaient remplies d’un liquide verdâtre, mais à la différence de la geôle de Jaheira, ce n’étaient pas des ombres qui y remuaient à l’intérieur. Des êtres de forme humaine flottaient dans cette eau nauséabonde. Ils avaient déjà traversés de nombreuses salles plus glauques les unes que les autres, mais cette fois encore, le spectacle était pour le moins stupéfiant.

 

− C’est… Ce sont des femmes ?, dit Imoen d’une voix blanche.

 

La forme qui flottait à l’intérieur des cuves avait effectivement de longs cheveux qui ondulaient calmement.

 

− Qu’est ce qu’elles sont belles…, poursuivit-elle de la même voix.

− Ce sont… des elfes, je crois, ajouta Jaheira. Regardez leurs oreilles, et la finesse de leurs traits.

− Qui sont-elles ?, demanda Daren, lui aussi ébloui par la beauté de ces créatures. Qui est-elle ?

 

Tout le monde avait à présent remarqué que les corps ne représentaient qu’une seule et unique personne, clonée à de multiples reprises, sans doute par cet Irenicus.

 

− Je ne sais pas…, finit par répondre Jaheira, le regard toujours dans le vague.

− Bouh a vu l’une de ces personnes bouger !, s’écria Minsc. Il m’a dit qu’elle a ouvert les yeux !

 

Tout le monde tourna son regard vers lui, puis vers les cuves. Un sentiment d’angoisse perceptible envahit soudainement la pièce.

 

− Je crois que nous ne devrions pas rester dans les parages, intervint Yoshimo.

− Je suis tout à fait d’accord, renchérit Jaheira. Allons-nous en d’ici, en vitesse.

 

Daren suivit ses compagnons vers le tunnel qui sortait de la pièce, jetant un rapide coup d’œil en arrière. L’espace d’une seconde, il aurait juré voir l’une de ces elfes regarder dans sa direction, et même lui faire un sourire. Son cœur s’accéléra, et il courut à toutes jambes rejoindre Minsc qui ouvrait la marche.

 

Ils n’étaient pas sortis de la salle depuis quelques secondes qu’un bourdonnement aigu et puissant retentit dans le souterrain. Le bourdonnement se transforma en une sorte de cri monocorde et perçant, faisant même vibrer légèrement les lames de leurs épées. Tous avaient portés leurs mains aux oreilles, et Jaheira leur hurla quelque chose qu’ils peinèrent à déchiffrer.

 

− Une alarme ! Courez !

 

Mais il était trop tard. Déjà des vibrations sourdes faisant trembler le sol leur indiquaient qu’on venait dans leur direction. Les pas lourds se firent de plus en plus distincts et sonores tandis que le bourdonnement lancinant faiblissait petit à petit. Ils étaient repérés.

 

− Des golems, là !, hurla Imoen, en désignant deux mastodontes d’argile qui brisaient tout sur leur passage.

− Daren, Minsc, Yoshimo ! Occupez-vous de celui de droite !, leur cria Jaheira.

 

Ils se regardèrent un instant et dégainèrent leur armes, se mettant en position de combat. Yoshimo utilisait une longue et fine lame aiguisée comme un rasoir, une sorte de cimeterre comme Daren n’en avait encore jamais vu. De son côté, lui-même s’empara de la lourde épée de feu son frère Sarevok, serrant fermement la garde de ses deux mains.

Les golems n’étaient plus qu’à quelques mètres. Sa respiration s’accéléra. Où porter un coup contre ces créatures de terre ? Il n’avait jamais rien vu de tel auparavant et espérait que leur assaut suffirait à repousser cette attaque. Jaheira frappa le sol de ses paumes, et une lueur verte illumina le couloir un instant. Une multitude de plantes et de lianes surgirent du sol et entravèrent péniblement les jambes titanesques de l’un des gardiens d’argile.

 

− Maintenant !, hurla-t-elle.

 

Minsc poussa un cri terrifiant et frappa de toutes ses forces la carcasse du golem. Une motte de terre gluante s’éleva dans les airs et s’étala contre la paroi de la galerie. Yoshimo se battait d’un style assez étrange, alliant souplesse et rapidité, et lacéra le géant de nombreux coups de sa lame. La créature ripostait dangereusement, et plusieurs fois Minsc dût encaisser de sévères coups durs comme la pierre. Daren voyait distinctement le sang couler le long des bras musclés du rôdeur, mais le colosse au tatouage violet était un solide combattant et continuait l’assaut avec rage. Derrière lui, il entendit Imoen finir ses incantations et déverser un feu dévastateur sur ce qui servait de tête à la créature. L’autre golem se débattait férocement contre les plantes mais n’avait sans doute pas été créé dans le but de repousser un assaut de ce type, et malgré sa force titanesque, il ne parvenait qu’à rompre quelques lianes que Jaheira faisait repousser aussitôt. Daren leva son épée et fendit le corps d’argile devant lui, qui céda aussi facilement que s’il avait enfoncé un couteau dans une motte de beurre tiède.  Cette lame noire n’était pas faite d’un métal ordinaire et semblait même capable de découper de la roche. Un bras puis l’une des jambes de la créature s’affaissèrent, fondant au sol comme une masse vaseuse. Le golem était toujours en vie, si toutefois on pouvait le définir ainsi, mais était dans l’incapacité de bouger, et de frapper. Jaheira, au bord de l’épuisement, relâcha sa prise, et tous vinrent à bout de la deuxième créature en quelques secondes. Ne restaient qu’au sol des tas de terre et d’argile se débattant vainement, agitant ce qui restait de leurs poings en direction des intrus.

 

Daren souffla un instant, et son regard fut attiré par un mouvement à l’autre bout du couloir. Une silhouette sombre les avait visiblement observés pendant leur combat, sans intervenir, et s’enfuyait à l’instant même.

 

− Attendez !, s’écria Daren, tendant un bras dans sa direction.

 

Mais l’ombre s’était déjà enfuie. Toutes les têtes s’étaient tournées vers lui, se demandant ce qui se passait.

 

− Il y a quelqu’un ! Là bas !, continua-t-il à l’attention de ses compagnons.

 

Jaheira dirigea son regard vers le fond obscur de la galerie, et plissa un instant ses yeux d’elfe.

 

− Dépêchez-vous ! Il faut qu’on le rattrape avant qu’il donne à nouveau l’alerte !

 

Malgré leurs quelques blessures, ils se remirent en route aussi vite que possible, courant sur le sol rocheux. Le tunnel ne débouchait pas sur une nouvelle salle mais semblait plutôt aboutir dans d’anciennes canalisations, vraisemblablement un circuit d’égout abandonné.

 

− Ecoutez !, chuchota Imoen. Ecoutez…

 

Le silence se fit sur le petit groupe. Au loin, très loin, on entendait des bruits de bataille.

 

− La sortie !, s’exclama-t-elle, ne pouvant contenir un rire.

 

On devinait effectivement un point de lumière à l’extrémité du tunnel qui remontait fortement. Daren inspira profondément, et une sensation d’espoir qu’il avait presque oubliée le submergea. Ils allaient être enfin libres.

 

− Allons-y !, ajouta Jaheira, qui elle aussi avait retrouvé des couleurs. Nous y sommes presque !

 

Ils coururent dans le tunnel en forte pente malgré leur fatigue et leurs blessures, revigorés par cette nouvelle perspective.

 

− La lumière ! La liberté ! Oui !!, s’écria Imoen, à quelques pas de l’air libre.

 

Leur euphorie leur avait fait oublier les bruits inquiétants qui venaient de la surface. On entendait des détonations sourdes et des cris de douleur, et il était évident qu’une bataille faisait rage au dessus de leur tête. Imoen s’arrêta soudain, le visage frémissant de terreur.

 

− Cette voix…, commença-t-elle d’un timbre mal assurée. Cette voix ! C’est lui, Daren ! J’en suis sûre, c’est lui !

 

On entendait effectivement des cris indistincts au dehors, mais Daren ne reconnut rien de particulier. Il n’avait pas souvent entendu parler leur geôlier car il s’était contenté la plupart du temps de le torturer à l’aide de ses sortilèges, et lui était difficile de reconnaître sa voix parmi les multiples cris qu’on entendait du dehors. Il prit Imoen doucement par le bras, et ils sortirent ensembles vers la lumière.

 

Daren plissa les yeux à la lueur des rayons du soleil et huma lentement la douce caresse du vent frais sur son visage. Pendant un instant, il ne remarqua pas les débris de pierres brisées jonchant le sol, ni les murs calcinés autour d’eux, vestiges du récent affrontement. Le tunnel qu’ils venaient d’emprunter débouchait en pleine ville, dans les hauteurs d’une sorte d’arène gigantesque, grouillant d’hommes et de femmes attelés à leurs affaires. Une voix le tira alors de ses rêveries. Une voix menaçante et terrible.

 

− Tu oses m’attaquer ici ?

 

La personne qui venait de prononcer ces mots n’était autre que le sorcier, Irenicus. Il était entouré d’une demi-douzaine d’hommes masqués, portant le même uniforme de cuir que les cadavres qu’ils avaient trouvés lors de leur évasion. Tous avaient sorti leur arme, et la maintenait pointée dans sa direction.

 

− Sais-tu seulement à qui tu as à faire ?, continua le sorcier du même ton provocateur à l’attention de l’un des hommes armés.

 

Ses mains se chargèrent tout à coup d’une magie argentée, et il pointa un doigt vers son interlocuteur, qui se figea à l’impact. D’un geste désinvolte, il agita son autre main, et l’homme éclata en morceaux, des morceaux de roche brute. Les autres se regardèrent un instant, hésitant visiblement entre l’affrontement et la fuite, puis se jetèrent sur lui sur l’ordre de l’un d’eux, les armes à la main.

D’un geste sûr, le mage noir joignit ses paumes, et un bouclier lumineux se déploya autour son corps, brisant du même coup l’élan de ses adversaires.

 

− Tu vas souffrir !, vociféra-t-il à l’homme qui était vraisemblablement le chef de cette escouade. Vous allez tous sentir la fureur de mon courroux !

 

Le mage enchaîna ses sortilèges meurtriers et les hommes en noir tombèrent un à un, broyés par la magie foudroyante d’Irenicus. En quelques secondes, il ne restait de ces hommes que quelques corps démembrés et un tas de cendres noircissant. Relevant la tête vers la petite troupe qui venait d’assister, impuissante, à ce terrible spectacle, il s’adressa à Daren, prenant sa voix faussement doucereuse.

 

− Ainsi tu es parvenu à t’échapper… Tu as plus de ressources que je ne le pensais…

 

Il s’avança d’un pas, enjambant les débris de roches éparpillées par son attaque. Imoen prit alors la parole, débordante de colère.

 

− Tu ne nous tortureras pas plus longtemps !, vociféra-t-elle.

 

Irenicus tourna son regard vers elle, un rictus méprisant se dessinant sur son visage.

 

− Torture ? Pauvre petite idiote… Tu n’as donc pas compris ce que je suis en train de faire ?

 

Aux côtés de Daren, Imoen tremblait de fureur. Le souvenir de son supplice enduré lors de sa capture lui avait fait perdre toute contenance.

 

− Peu m’importe !, lui hurla-t-elle. Laisse-nous partir !

 

Le mage ricana à nouveau. Le combat allait être inévitable, et Daren se demandait, même à cinq contre un, s’ils avaient la moindre chance de l’emporter face à un adversaire si redoutable.

 

− Oh ! Non, tu ne partiras pas…, lui répondit-il. Pas alors que je suis près de la réussite !

− Laisse-nous en paix !, hurla à nouveau Imoen, ses mains brûlant de magie.

 

Elle dirigea toute sa hargne dans son sortilège, et l’énergie magique fusa droit vers le sorcier qui fût tellement surpris qu’il n’eut pas le temps de se protéger. L’espace d’une seconde, son sourire provocateur se transforma en un froncement de sourcil rageur.

 

− Il suffit !, tonna-t-il.

 

D’un geste de la main, il créa un halo de flammes rougeoyantes autour d’Imoen, qui lui brûlèrent la peau alors qu’il refermait son poing.

 

− Je ne supporterai pas plus longtemps les babillages d’une enfant ignorante !

 

Il n’avait pas fini de prononcer ces mots qu’un éclat jaune vif rayonna sur les ruines encore fumantes. Cinq silhouettes encagoulées et vêtues de robes grises surgirent aussitôt du néant.

 

− Halte !, cria l’un d’entre eux. Vous n’avez pas le droit d’utiliser l’énergie magique !

− Toutes les personnes concernées sont aux arrêts !, ajouta un autre. Le spectacle est terminé !

 

Les deux hommes vêtus de gris qui avaient pris la parole se dirigèrent vers Irenicus.

 

− Va-t-on enfin cesser de m’interrompre !, s’écria le mage. Cela suffit !

 

Presque simultanément, les cinq mages gris entamèrent une incantation, mais Irenicus les avait déjà pris de vitesse. D’une habileté déconcertante, il repoussa aisément les sortilèges pourtant mortels de ses adversaires, les retournant contre eux, et brisa ses ennemis aussi facilement que des brindilles. En quelques instants, ils s’effondrèrent tous, inconscients, ou morts.

L’assaut n’était pas encore fini que d’autres lumières dorées apparurent aux côtés de leurs compagnons tombés au combat. Et cette fois, ce furent presque une dizaine de mages encagoulés qui se joignirent à la bataille. La magie fusa de toute part. Daren, Jaheira, Minsc et Yoshimo n’osaient prendre part à ce combat qui les dépassait, mais Imoen, toujours tremblante de fureur, enchaînait elle aussi ses sortilèges, prêtant main forte aux assaillants de celui dont elle avait juré la perte. Malgré leur large supériorité numérique, les mages gris ne parvenaient qu’à peine à inquiéter Irenicus. La violence des chocs magiques était telle qu’une explosion retentit au centre de la bataille, renversant Daren et ses compagnons et provoquant un éboulement dans le tunnel qu’ils venaient de quitter. Il n’eut qu’à peine de temps de relever la tête, qu’il entraperçut de nouvelles lueurs jaunes venues prêter main forte à leurs alliés tombés au combat. L’un d’eux, apparu à leur côté, confia alors à l’un de ses compagnons :

 

− La puissance de ce mage est incommensurable ! Nous devons le maîtriser au plus vite !

− Cela suffit !, tonna encore une fois Irenicus. Je n’ai pas de temps à perdre avec ça !

 

Il allait entamer de nouveaux sortilèges lorsque l’un des mages encagoulés l’interrompit d’une voix autoritaire.

 

− Cessez immédiatement d’avoir recours à la magie ! Et suivez nous !

− Tout ceci est ridicule, reprit Irenicus, dont on apercevait à nouveau la silhouette sous le nuage de poussière qui commençait à se dissiper. Finissons-en !

− Même si nous tombons, continua le mage gris, d’autres nous remplacerons. Vous serez vite écrasés sous le nombre !

 

Pour la première fois, le visage impassible d’Irenicus sourcilla. Les propos du mage étaient sensés, et malgré sa formidable puissance, il ne pourrait tenir seul face à tant d’adversaires. Il fronça les sourcils, et lui répondit d’un air mauvais.

 

− Tu m’ennuies, sorcier de pacotille. Il se peut que je me rende…

 

Il tourna son regard vers Imoen.

 

− … mais la fille viendra avec moi !

 

Stupeur. Tous les regards se tournèrent vers elle. Le visage d’Imoen se figea, et elle s’écria, désespérée :

 

− Qu… quoi ? Non ! Je n’ai rien fait de mal !

 

Le mage encagoulé se tourna dans sa direction, et lui récita ses charges tel un automate.

 

− Vous êtes impliquée dans une affaire concernant l’utilisation illégale de la magie ! Veuillez nous suivre.

 

Daren sentit son cœur s’emballer. Il crut un instant avoir mal compris ses propos, mais le visage blême de Jaheira lui confirma ses craintes. Elle avait effectivement fait usage de sortilèges mineurs, mais aucun d’eux ne connaissait la réglementation en matière de magie de cette ville.

 

− Attendez !, intervint Daren. Nous ne savions…

− Je ne veux pas aller avec eux !, s’écria Imoen, alors que l’un des mages la prenait par le bras. Non !

 

Elle jeta un regard désespéré à ses compagnons, alors qu’un autre mage s’occupait d’Irenicus et commençait une incantation. Daren voulut se lever, imité par Jaheira et Minsc, mais une barrière invisible l’empêcha d’avancer davantage.

 

− Daren ! Au secours ! Pitié !

 

Et en un éclair jaune vif, elle disparut sur ces dernières paroles, laissant ses compagnons seuls, hagards. Ils venaient de perdre Imoen, et n’avaient pas la moindre idée de ce qui allait lui arriver, capturée par ces mages impitoyables et en compagnie du sorcier le plus puissant qu’ils n’eussent jamais rencontré.

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