Premier contact

Le réveil fut douloureux. L’espace d’une minute, toute la journée de la veille n’avait été qu’un sordide cauchemar. Pour la première fois depuis des semaines, il dormait dans un véritable lit, mais cela n’était en rien réconfortant.

La Couronne de Cuivre était une grande auberge, par la taille, mais placée dans les bas quartiers de la ville elle attirait les racailles de toutes sortes. Des individus à l’attitude suspecte entraient et sortaient à toute heure du jour et de la nuit, accueillis par un serveur. Jaheira, Minsc et Yoshimo étaient déjà partis depuis plus d’une demi-heure, tandis que lui-même mangeait, seul, une pitance difforme et sans goût. Leur situation était assez désespérée, et avant de songer à tenter quoi que ce fût pour sauver leur amie, ils devaient avant tout trouver un revenu qui leur permettrait de se loger et de se nourrir décemment.

Une fois son semblant de repas terminé, Daren se leva et quitta l’établissement. Athkatla était, comme la Porte de Baldur, une ville côtière, et les docks y étaient toujours un lieu d’activité intense. Ce n’étaient pas les offres de travail qui manquaient : rapidement, et sans poser trop de questions, on l’embaucha pour la journée à décharger caisses et tonneaux des bateaux accostés aux ponts. Le travail était difficile sous la chaleur, mais lui assurait au moins une source de revenu suffisante pour survivre quelques jours.

Le soir tomba sur la capitale de l’Amn, et Daren et ses compagnons se retrouvèrent à l’auberge, exténués. Minsc avait trouvé un poste de vigile dans une auberge du centre ville, Yoshimo détroussait quelques riches marchands de leurs surplus quotidiens. Seule Jaheira demeura évasive sur ses activés de la journée, mais elle revint comme les trois autres avec quelques pièces. Abattus, autour de leur table, ils mangeaient silencieusement, ruminant autant le ragoût qu’ils avaient dans leur assiette que de bien sombres pensées.

 

Quatre jours s’écoulèrent ainsi, dans un mélange de résignation et de désespoir. Leur situation n’avait pas beaucoup évolué depuis leur arrivée, mais ils avaient au moins réussi à trouver de quoi survivre, et à se mêler à la population locale. Ils n’avaient pas appris grand-chose sur ces Mages Cagoulés qui avaient capturés Imoen, ni sur Irenicus, mais leur situation s’était au moins stabilisée. Ils étaient comme chaque soir attablés au même comptoir, lorsqu’un personnage aux cheveux bruns très courts et vêtu d’une armure de cuir noire s’approcha d’eux, et leur adressa d’un argot amical :

 

− Bonsoir à vous, jeunes gens.

 

Jaheira, Minsc et Daren levèrent les yeux vers ce personnage étrange, surpris d’être ainsi approchés par un inconnu. Son regard s’attarda quelques secondes sur Yoshimo, qui continuait à garder les yeux dans son assiette, puis il continua en se tournant vers Daren.

 

− Ah ! Vous devez être celui que j’recherche, si j’m’abuse point.

 

Daren haussa les sourcils. Il commençait à avoir l’habitude d’être abordé par de parfaits inconnus, mais cette habitude commençait vraiment à devenir pesante.

 

− Vous vous appelez bien Daren, pas vrai ?

 

D’un ton las, Daren hocha la tête en signe d’approbation.

 

− Que voulez-vous, ? intervint Jaheira, dont l’humeur commençait à se dégrader.

− C’est pas c’que veux, qui compte, reprit-il du même fort accent, mais c’que j’peux faire pour vous. Vous cherchez des informations à propos d’une pépée qui s’est faite arrêter par les magiciens lorsque vous êtes arrivés ici, pas vrai ?

 

Daren faillit s’étouffer, et Minsc écarquilla les yeux d’un air ahuri. Seule Jaheira continuait à froncer les sourcils, un regard menaçant sur le visage.

 

− Vous voulez parler d’Imoen ?, s’écria Daren. Que savez-vous d’elle ?

 

Son cœur s’était mis à battre terriblement fort.

 

− Voyons…, reprit l’homme en noir, Imoen…, ouais c’est bien ça. La pauvrette a eu la malchance de lancer des sorts dans une ville qui n’apprécie pas vraiment la magie. Vous voulez la retrouver, alors ?

 

Daren sentit une pointe d’ironie dans sa voix, mais préféra s’accrocher à cette faible, mais nouvelle, lueur d’espoir.

 

− Bien sûr que je veux la retrouver !, répondit-il aussitôt. Que…

− Et pourrions-nous savoir à qui nous avons à faire ?, le coupa Jaheira, qui n’avait pas détaché son regard de leur interlocuteur.

− Oh, mais quel idiot je fais !, reprit l’homme d’un sourire en direction de la demi-elfe. On dirait que j’en oublie les bonnes manières…

 

Daren ne releva pas, mais il était plus que d’accord avec cette dernière affirmation, ce qui était aussi le cas de Jaheira à n’en pas douter.

 

− J’m’appelle Gaelan Bayle, continua-t-il. Pas la peine de vous creuser la tête, ajouta-t-il en direction de Jaheira, je suis sûr qu’aucun de vous n’a jamais entendu parler de moi.

 

Yoshimo émit une toux discrète, mais parfaitement audible.

 

− Ce que je veux vous dire, c’est que je sais où trouver votre Imoen, ainsi que le mage qui l’accompagne d’ailleurs. Ils sont tous les deux au même endroit, de toute façon.

 

Le regard de Jaheira croisa celui de Daren.

 

− Très bien, vous avez gagné, conclut-elle.

− Dites-nous ce que vous savez, continua Daren.

 

L’homme émit un petit rire, et entama son explication.

 

− Tiens donc. Enfin, j’sais pas grand-chose par moi-même, mon gars. Mais, j’peux vous mettre en contact avec un groupe qui en sait long. Ou qui peut vous en apprendre beaucoup.

 

Relevant soudainement la tête, il parcourut la grande salle de l’auberge du regard.

 

− Mais c’est pas vraiment le meilleur endroit pour en parler, continua-t-il en baissant d’un ton. J’ai un coin qui irait beaucoup mieux, pas bien loin.

 

Daren hésita un instant. Jaheira allait ouvrir la bouche pour émettre son avis, mais Gaelan la coupa avant qu’elle n’ait pu parler.

 

− Et pourquoi j’vous y amènerais pas maintenant ? C’est à deux pas.

− Et qui nous dit que ce n’est pas un piège ?, demanda férocement Jaheira, toujours sur la défensive.

 

Daren était partagé entre suivre cet individu et partir sauver Imoen au plus vite, et faire preuve d’un peu de patience et ne pas se précipiter. Il avait déjà été victime par le passé d’un peu trop d’empressement, mais maintenant qu’ils avaient enfin un début de piste pour retrouver son amie, rester raisonnable s’avérait un exercice plutôt difficile. Il laissa cependant Jaheira poser sa question sans l’interrompre.

 

− Ah ! Mais je n’ai aucune raison de vous tendre un piège, répondit Gaelan. Vous servir s’ra bien plus rentable ! Bon… j’dirai plus rien maintenant. Venez chez moi, et quand on y sera, vous déciderez si on continue ou pas.

 

L’homme se leva. Sans l’ombre d’une hésitation, Daren l’imita, suivi quelques secondes après de Minsc, puis de Jaheira. Seul Yoshimo était resté à sa place, le visage légèrement baissé. Il murmura à Daren « qu’il préférait rester ici en attendant », et lui fit léger sourire en ajoutant qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour lui.

Quelques minutes plus tard, ils suivaient Gaelan Bayle qui les conduisait vraisemblablement chez lui, à quelques bâtisses de la Couronne de Cuivre.

 

− Bien, commença Daren sans plus tarder. Expliquez-nous de quoi il retourne.

− J’vous ai dit que j’connaissais un groupe qui peut vous aider. Ils pourront vous trouver le magicien, et la fille. Mais, ils peuvent faire encore mieux que ça, mon ami. Ils peuvent même te sauver la fille, te capturer le magicien, ou les deux si ça te chante.

 

Daren tremblait presque d’excitation.

 

− Bien sûr que je suis intéressé ! Ils peuvent sauver…

− Et quelle est cette organisation, au juste ?, coupa Jaheira.

 

L’homme se tordit le nez dans une grimace gênée.

 

− Hem… J’peux pas vous l’dire pour le moment.

 

Jaheira émit un petit rire sarcastique.

 

− Mais j’peux vous assurer qu’ils peuvent vous aider ! Et… ils sont de taille à défier les Mages Cagoulés, c’est tout ce dont vous avez besoin de savoir.

− Je vois, répondit Jaheira, toujours méfiante. Et… où est le piège ? Je suppose que leur aide ne sera pas gratuite.

 

Gaelan eut un léger moment d’hésitation.

 

− Les Mages Cagoulés ne sont pas des ennemis faciles… Cela vous paraître sûrement un peu cher… Disons qu’ils pourront vous aider pour… vingt mille pièces d’or.

 

Daren eut l’impression qu’on lui assénait un coup de poing en pleine figure. Minsc lui aussi émit un grognement d’étonnement. Vingt mille pièces d’or ? C’était tout bonnement impossible. Ils étaient sans-le-sou, vivant péniblement au jour le jour. Il leur faudrait des années avant de pouvoir espérer réunir une telle somme. Seule Jaheira s’attendait visiblement à une telle réponse, et elle fixait toujours Gaelan Bayle les bras croisés, sans sourciller.

 

− Comment…, finit par articuler Daren. C’est énorme ! Comment sommes-nous censés réunir autant d’argent ?

 

Jaheira fit mine de s’en aller, mais il la retint par le bras. Même si la proposition de cet homme était des plus malhonnêtes, c’était leur seul espoir de sauver Imoen, et Daren ne pouvait accepter de la refuser si vite.

 

− Oh, vous savez, reprit-il d’un air dégagé, il y a du travail, dangereux certes, mais lucratif, pour celui qui veut bien se donner la peine de chercher un peu à Athkatla. La ville abonde de riches marchands et de seigneurs ne sachant plus comment dépenser leur or. Z’avez p’t-êtr’ remarqué que la milice amnienne n’est pas particulièrement zélée, et ici, tout se règle au noir. Tenez, par exemple, j’suis passé devant le cirque ce matin même, et j’crois bien qu’il s’y passe des trucs pas normaux. Mais au lieu de régler l’problème, les soldats ont juste éloigné les gens, et ont mis la zone en quarantaine. J’suis sûr que vous trouverez des gens qui vous payeront bien pour ça. C’est pas l’argent qui manque ici, c’est plutôt les gens pour l’gagner !

 

Daren hésita longuement. Il lançait régulièrement des regards presque suppliants à Jaheira, mais celle-ci ne lui répondait rien et restait de marbre.

 

− Je… je vais y réfléchir, finit-il par répondre.

− Bien ! Bonne nouvelle. Lorsque vous aurez réuni ce que je vous demande, repassez donc me voir. J’me ferais un plaisir de vous recevoir.

 

Ils quittèrent la maison, en silence. Jaheira était visiblement assez en colère que Daren eut accepté si vite une telle association, mais se contenta pour le moment d’une attitude glaciale. Ils rentrèrent à la « Couronne », retrouver Yoshimo qui les avait attendus. Daren le mit rapidement au courant de la situation, et s’affala au comptoir d’un air résigné. Réunir cette somme colossale était certes un progrès par rapport à leur précédente situation, mais sa réalisation semblait si éloignée qu’elle avait du mal à le réconforter.

 

− Il faut que je vous avoue quelque chose, mes amis, lança tout à coup Yoshimo d’une voix hésitante.

 

Tout le monde tourna son regard vers lui.

 

− J’ai entendu parler de cet homme, Daren, ce Gaelan Bayle. Enfin, un peu. J’ai… quelques relations dans le monde souterrain de cette ville, et d’après ce que j’en sais, c’est plutôt un homme de parole.

 

Il s’arrêta un instant, et reprit.

 

− Je crois que le groupe auquel il faisait allusion n’est autre que les Voleurs de l’Ombre, mon ami. Si rien n’a changé ici, il travaille toujours pour eux, et je ne vois pas quelle autre organisation pourrait être suffisamment influente pour rivaliser avec les Mages Cagoulés.

− Je m’en doutais un peu, Yoshimo, répondit Jaheira. J’ai moi aussi quelques contacts à Athkatla, et j’ai entendu parler de cette guilde de voleurs. Ils règnent sur les quartiers les plus pauvres, et vivent de contrebande et de larcins divers. Comme arnaquer un petit groupe d’aventuriers comme nous…, poursuivit-elle d’un ton ironique.

− Je pense qu’ils seront capables de t’aider, Daren, reprit Yoshimo. Les Voleurs de l’Ombre sont très puissants, et si Gaelan Bayle te l’a promis, c’est une chance que tu dois saisir.

− Minsc et Bouh n’aiment pas trop travailler pour des voleurs, intervint le rôdeur. Mais si c’est la seule façon de retrouver Imoen, alors nous le ferons, bon gré mal gré.

 

Daren ne répondit pas tout de suite. Au-delà de la surprise, une question lui taraudait l’esprit. Pourquoi ? Pourquoi lui, à nouveau ? Maintenant qu’il y repensait, ces cadavres qu’ils avaient découverts en s’échappant de l’antre d’Irenicus étaient habillés comme ce Gaelan. Étaient-ils après lui, eux aussi ? Et ne se servaient-ils pas d’eux pour leur fournir de l’or, alors qu’ils auraient de toute façon poursuivit le sorcier, quelque fut sa réponse ? Quelque fûrent les réalités de leur « aide », ils n’avaient pas le choix que de se mettre en quête de tout cet argent, pour le moment.

 

− Et si nous allions jeter un œil à ce cirque ?, proposa Jaheira. Quelque soit ce que nous ferons de cet or une fois que nous l’aurons, autant commencer tout de suite, non ? Il a bien précisé qu’il y avait des problèmes là-bas, et que nous serions certainement payés pour les résoudre. Qu’en dites-vous ?

 

Ils se regardèrent un instant. Le soir était tombé, mais c’était justement l’occasion d’agir sans être importuné par la foule. Le cirque était installé en plein centre de la Promenade de Waukyne, et devait être particulièrement encombré en journée.

 

− Nous te suivons, répondit Yoshimo qui ajustait le fourreau de son sabre qui dépassait de son dos.

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