Songes et souvenirs

Le Conseil des Six siégeait au nord d’Athkatla, dans le quartier « du gouvernement » comme les habitants du cru leur avait présenté. La vue y était totalement différente de celle offerte par les bas quartiers de la ville, même de nuit. De grandes bâtisses à plusieurs étages où flottaient à la brise les armoiries de nobles familles contrastaient avec les taudis miséreux qui pullulaient autour de la Couronne de Cuivre. Le décor avait radicalement changé dès qu’ils avaient traversé le gigantesque pont marchand sur le fleuve Weng. À proximité d’une fontaine majestueuse, un immense bâtiment encore ouvert affichait en lettres capitales « Bâtiment du Conseil ».

 

− Attendez-moi !

 

Une voix féminine s’éleva dans le calme de la nuit, et Daren entendit un bruit de pas léger et rapide qui approchait. À la lueur de la lune, il distingua un reflet orangé qui flottait dans leur direction.

 

− Attendez… moi…, s’écria encore une fois la silhouette essoufflée de sa course.

 

C’était Aerie.

 

− Je vous ai entendu parler du Bâtiment du Conseil… et je… je n’ai pas l’habitude de courir…

 

Elle s’assit un instant sur le rebord de la fontaine, le visage rougi par l’effort. Daren sentit un nœud se former dans son estomac et une formidable pression battre contre ses tempes.

 

− Et que nous vaut le plaisir de ta visite, cette fois… ?, demanda Jaheira d’un ton ironique. Tu n’as plus besoin d’être sauvée, j’espère… ?

− Les rues de nuit sont dangereuses pour une jeune femme comme toi, ajouta Yoshimo. Tu ne devrais pas te promener seule à cette heure.

 

Aerie leva son regard vers Jaheira, puis Daren, cherchant un quelconque soutien.

 

− Je… j’ai quelque chose à vous demander.

− Nous commençons à avoir l’habitude, ironisa une fois encore la demi-elfe. Que t’arrive-t-il, ma petite ?

− Voilà. J’ai discuté avec mon oncle Quayle, et…

 

Elle déglutit, ne sachant pas comment choisir ses mots.

 

− Et il m’a proposé de quitter le cirque, si je le souhaitais. Vous avez l’air de personnes qui voyagent beaucoup… Oh oui, je sais, ces voyages sont dangereux, ajouta-t-elle précipitamment. Mais pourriez-vous… pourriez-vous m’amener avec vous ?

 

Elle avait fini dans un murmure à peine audible. Daren sentit son pouls s’emballer encore davantage. Jaheira la toisa du regard, le même regard flamboyant et perçant qu’elle leur avait jeté à lui et Imoen lors de leur première rencontre à Brasamical.

 

− Et tu crois vraiment être indispensable ? Tu as l’air de tenir à peine sur tes jambes ! Notre quête est déjà suffisamment dangereuse, et je n’ai pas envie de m’encombrer d’un boulet. Adieu, et bonne nuit.

 

Elle lui tourna le dos, et s’avança vers la grande porte du bâtiment du Conseil. Aerie la regardait, le visage décomposé. Qui était-elle, d’où venait-elle ? Aucun d’eux ne le savait, mais sa soif de liberté se lisait sur son visage. À cet instant précis, Daren n’aurait rien trouvé de plus cruel que de la renvoyer chez son « oncle » à se morfondre dans un cirque.

 

− Non…

 

Jaheira se retourna, le regard toujours menaçant.

 

− Jaheira a toujours été un peu… rude, ajouta Daren, mais nous avons de la place pour toi, je te rassure.

− À quoi joues-tu, Daren ?, hurla Jaheira, hors d’elle. Nous poursuivons un mage qui possède un pouvoir que nous n’imaginons même pas ! Ton amie d’enfance s’est faite enlevée sous nos yeux, mon…mon…

 

Elle hésita une seconde, puis reprit sur le même ton.

 

− Et toi, tout ce que tu trouves à faire, c’est de ramasser tous les demeurés qui croisent notre chemin, juste parce qu’ils te demandent de t’accompagner ? J’en ai marre, de tout ça !, MARRE ! Tu m’entends ??

 

Daren crut entendre un sanglot dans sa voix, mais Jaheira s’était déjà éloignée dans la nuit en laissant le petit groupe derrière elle. Personne n’osa prendre la parole pendant presque une minute. Aerie était encore très choquée des propos de la druide, et pleurait doucement. Daren s’approcha et s’assit à ses côtés.

 

− Notre amie est très perturbée en ce moment, j’ai l’impression, remarqua Yoshimo. La perte de son mari a dû être très douloureuse.

− Minsc et Bouh ont perdu leur maîtresse, eux aussi, ajouta le rôdeur, mais aucun d’eux ne crie sur une elfe innocente !

− Je… je suis désolée, sanglota Aerie. Je ne voulais pas causer de problèmes, je voulais juste…

− Ne t’inquiète pas, la rassura Daren. Ce n’est pas de ta faute. Et je pense que tu as tout à fait ta place à nos côtés, si c’est ce que tu souhaites vraiment.

− Allons chercher notre récompense et retournons à l’auberge, conclut Yoshimo. Je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire pour le moment.

 

Tous les quatre poussèrent les portes du bâtiment, et tombèrent sur un greffier si voûté que ses épaules dépassaient de sa tête.

 

− Noms ? Races ? Résidence ?

 

Surpris un instant par la froideur administrative de leur interlocuteur, ils s’exécutèrent et répondirent chacun leur tour à ses questions. Le greffier nota lentement sur un épais registre la déposition des quatre compagnons.

 

− Nous irons vérifier vos dires demain dans la journée, et nous vous contacterons sur le lieu de résidence que vous avez mentionné. Bonne soirée.

 

Ils sortirent tous les quatre, la fatigue de la nuit commençant à se faire sentir, et se dirigèrent vers la Couronne de Cuivre. L’auberge était presque vide en ce milieu de nuit, et seules une poignée de silhouettes attablées au comptoir sirotaient encore quelques boissons frelatées. Ses compagnons venaient de monter aux chambres, mais Daren jeta un dernier regard vers une longue chevelure châtain, assise sur un haut tabouret devant une chope. Jaheira n’était pas véritablement partie. Elle était affalée au comptoir sur ses deux bras croisés. Daren s’approcha discrètement d’elle, et prit une place à ses côtés en silence.

 

− Il y a bien longtemps que je n’étais pas partie aussi loin au Sud…, commença-t-elle d’une voix pâteuse. Je me souviens y avoir rencontré Gorion il y a quelques années… Il était déjà perdu dans ses livres…

 

Elle s’arrêta, le regard dans le vague et les yeux encore rougis. Daren ne répondit pas tout de suite, la laissant vider sa conscience. Jaheira ne se confiait que rarement, mais il voyait bien que les récents évènements l’avaient profondément bouleversée.

 

− Excuse-moi…, continua-t-elle en lui adressant un vague sourire, je ne peux pas m’empêcher de penser aux morts, ces derniers temps. Ça fait presque une semaine que… que…

 

Elle fit glisser son doigt le long du contour de sa chope, le regard toujours flou. Ses yeux s’embuèrent de quelques larmes, mais elle les stoppa d’une profonde inspiration.

 

− Pour autant que je me souvienne, finit par répondre Daren, Gorion n’était pas triste, malgré sa fin. Il a toujours été lucide et… comment dire… « vivant ».

− Oui… tu as sans doute raison…

− Je crois qu’il n’aurait pas voulu que son souvenir fasse de la peine.

 

Jaheira le regarda à nouveau, une lueur d’espoir sur le visage.

 

− J’aime à penser que… Khalid en aurait voulu ainsi, lui aussi.

 

C’était la première fois qu’elle prononçait le nom de son défunt mari depuis leur évasion quelques jours plus tôt. Elle avait appuyé chacune des syllabes de son nom, savourant leur sonorité comme si elle les découvrait pour la première fois.

 

− C’était un grand homme, bon et généreux, répondit Daren. En fait, c’était leur cas à tous les deux.

 

Une expression de profonde mélancolie passa encore sur le visage de la druide, puis un sourire triste se dessina aux coins de ses lèvres. Son regard se fixa à nouveau sur sa chope, puis elle reprit.

 

− Oui… C’étaient deux hommes courageux, ils savaient prendre des risques quand il le fallait. Khalid savait vivre, et… je ne sais pas ce qu’il penserait de tout ça…

− Il n’aurait pas toléré qu’on se lamente sur son sort lui non plus, répondit Daren, se souvenant lui aussi de son aîné. Nous honorerons sa mémoire par nos actions, en poursuivant comme il l’aurait souhaité, tu ne crois pas ?

 

Une larme coula sur sa joue. Jaheira plongea son regard sombre dans celui de Daren, une expression de profonde gratitude au fond des yeux.

 

− Tu… tu as raison. Ta vision est celle d’un sage. On croirait entendre Gorion.

 

Elle laissa échapper un petit rire à cette dernière phrase, que Daren partagea avec elle. Jaheira se leva, et laissa une pièce sur le comptoir.

 

− Bien, allons nous coucher. On finit toujours pas trop pleurer lorsqu’on parle de ceux qui ont disparus.

 

Daren se leva lui aussi. Elle baissa les yeux, et murmura quelque chose.

 

− Daren… merci, et… je voulais m’excuser pour tout à l’heure. Ça ne se reproduira plus. Tu es un bien meilleur chef de groupe que moi, en définitive.

 

Il lui fit un dernier sourire qu’elle lui rendit, et tous les deux montèrent rejoindre leurs compagnons qui dormaient déjà depuis longtemps.

 

Le ciel était sombre, sans étoile. La terre d’un rouge brun s’étendait à ses pieds et les arbres qui formaient un parc familier étaient irréels, presque transparents. Château-Suif. C’était la citadelle de son enfance. Les hautes murailles reflétaient une lumière grise qui donnait cette allure si étrange à ce lieu. Il était seul. Ni Gorion, ni Hull, ni aucune personne qu’il avait connue durant toutes ces années ne croisaient son chemin. Tout à coup, déambulant derrière les arbres, une silhouette fugitive s’avança lentement vers lui. Ces cheveux longs et roux ne pouvaient être que ceux d’Imoen. Une Imoen triste, et presque aussi irréelle que cet endroit.

 

− Un rêve, commença-t-elle. Un rêve complexe, où se retrouvent amis, et famille. Il y a toujours un sens caché, tu ne crois pas ?

 

Daren ne répondit pas. D’ailleurs, il avait la sensation de ne pas pouvoir parler, mais Imoen ne s’en offusqua pas. Elle lui fit un signe de la main, l’invitant à la suivre dans le verger. Ils marchèrent quelques minutes en silence et finirent par apercevoir la grande statue d’Alaundo, devant l’entrée de la bibliothèque. L’eau dans la fontaine était noire, d’une profondeur insondable. Imoen se tourna à nouveau vers lui et reprit la parole.

 

− Ces portes n’évoquent-elles rien pour toi ? Je m’en souviens… Je crois…

 

Sa voix trahissait une certaine nostalgie et une profonde lassitude.

 

− Oui, j’étais ici chez moi pendant bien longtemps…

 

Un sourire se dessina une fraction de seconde sur son visage, mais celui-ci s’assombrit aussitôt.

 

− Mais il est trop tard pour rebrousser chemin. Ils ne voudraient pas de toi, ni de moi…

 

Elle le fixa dans les yeux, et sa voix se fit presque suppliante.

 

− Quelqu’un d’autre… Il veut quelque chose… Je ne sais pas quoi. Même ceux en capuchon ne le savent pas…

 

Daren entendit un bruit derrière lui, et se retourna d’un coup. Il était devant la grande herse de Château-Suif, pourtant à l’autre bout du parc, et celle-ci était ouverte. Tous les deux marchaient dans sa direction. Il n’y avait personne, aucun gardien. Un peu plus loin, sortant de la citadelle, trois hommes se tenaient debout, immobiles, le regard dans le vide : son père adoptif, Gorion, un mage tout vêtu de rouge qu’il reconnut aussitôt comme étant Elminster, et un défunt ami avec qui il avait vécu toutes ses aventures, Khalid.

 

− Tu te souviens de Gorion ?, reprit Imoen. Ou des autres ? Je crois que je m’en souviens, oui… Ils étaient… attends un peu…

 

Elle fronça les sourcils, cherchant désespérément à raccrocher ces visages à sa mémoire.

 

− Ils étaient nos guides, oui, c’est ça. Et il y avait encore tant à apprendre… Mais il est désormais trop tard… Ils sont si loin…

 

Sa voix était chargée de mélancolie et résignée à la fois. Elle se tourna vers Daren et poursuivit.

 

− Tu es loin. Trop loin. Trop loin pour m’aider. Pourquoi… ? Les souvenirs doivent subsister, mais il creuse toujours plus profondément… il écarte tout…

 

Une larme coula le long de sa joue. Elle semblait terrorisée en prononçant ces paroles. Daren écoutait toujours son amie, sans parvenir à parler. Elle tourna encore une fois son regard vers les trois formes immobiles devant eux et secoua lentement la tête en s’éloignant.

 

− Je ne me souviens d’aucun d’entre vous…

 

Khalid, Gorion et Elminster s’effondrèrent aussitôt, une lueur blanche s’échappant de leur corps, et disparurent sans laisser de trace. Daren se retourna vers son amie. Ils étaient devant l’écurie du fermier Dreppin.

 

− Te souviens-tu de Sarevok ?, poursuivit Imoen. Ou des autres ?

 

Quelques mètres plus loin, son demi frère vêtu de sa terrible armure noire regardait dans le vide, lui aussi immobile. Il y avait aussi Tazok, Mulahey, et d’autres adversaires qu’ils avaient combattus et vaincus.

 

− Ils veulent ta mort, ou la mienne. Ils avaient l’air si importants, mais je… je ne me souviens pas d’eux…

 

Sarevok et ses comparses s’évanouirent eux aussi, comme ses trois maîtres un peu plus tôt. Imoen regarda soudainement derrière elle, le visage tendu.

 

− Quelque chose d’autre… quelque chose d’autre est… Il y a quelque chose de plus dangereux, de plus proche… Je le sens !

 

Elle avait fini dans un cri et sa respiration s’était accélérée. Daren, toujours silencieux, ne pouvait qu’observer sans agir, impuissant. Elle s’écarta quelque peu et se retourna. Son regard bleu gris intense fixa Daren, et d’une voix à nouveau calme et posée, elle s’adressa directement à lui.

 

− Te souviens-tu… de moi ?

 

Daren sentit une présence maléfique envahir les lieux.

 

− Je… je peux presque te voir, te toucher… Je le veux ! Je…

 

Son visage s’assombrit.

 

− Trop tard… Tu arriveras trop tard…

 

L’expression d’Imoen se figea et son corps changea de couleur, devenant blanc et lisse comme la pierre. Une voix, familière et ténébreuse, s’éleva alors derrière lui. Daren se retourna, et croisa le regard sans âme du sorcier Irenicus.

 

− Elle résiste… Elle s’accroche à son ancienne vie comme si c’était important ! Mais elle apprendra…

 

Daren sentit sa colère affluer, et il prit la parole sans même s’apercevoir qu’il pouvait à nouveau s’exprimer.

 

− À quoi cela rime-t-il ?, tonna-t-il d’une voix pleine de fureur. Où sommes-nous, et que lui as-tu fait ?

− Voilà une image de ce qui s’est passé, ou de ce qui pourrait se passer, répondit Irenicus d’un sourire malveillant. Te raccroches-tu toi aussi au passé ? Ou peux-tu voir par delà la douleur ?

 

Daren ne répondit pas.

 

− Ne sens-tu pas le pouvoir ? Ce pouvoir qui est en toi ? Refuseras-tu ce que tu désires vraiment ? Ce que tu peux réclamer ? Ce qui t’appartient ?

 

Une sueur froide lui parcourut le corps. Irenicus reprit d’un ton encore plus menaçant.

 

− Tu sais ce que tu désires ! N’est ce pas toi qui nous as amené dans ce rêve, après tout ?

 

Il ricana.

 

− Rien de ceci n’est réel… pour l’instant…

 

Son regard se tourna vers Imoen, toujours figée telle une statue, et elle vola en éclat. Sans un bruit, les morceaux de roches blanches retombèrent au sol en une masse inerte. Daren courut vers elle en hurlant son désespoir, mais il était trop tard.

 

− NOOOOON !!

 

Il était assis sur son lit, les mains tendues en avant, et la porte de sa chambre était réduite à un petit tas de cendres encore fumant sur le pas de l’entrée.

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