Sous le chapiteau

Malgré l’heure tardive, il restait sur la promenade quelques commis attelés à décharger les derniers arrivages ou à nettoyer les sols encore jonchés de détritus. Le soleil éclairait le ciel d’une lueur orangée, mais à l’intérieur du théâtre immense, on aurait déjà dit qu’il faisait nuit. Isolé des étals marchands, un chapiteau de taille modeste était ceinturé de quelques soldats en armure. À part ces militaires encore en service à cet endroit, rien ne laissait présager que quelque chose s’était passé ici.

 

− Un instant !, les interpella l’un des gardes. Cette tente a été condamnée, pour votre sécurité, citoyen. Le cirque est fermé jusqu’à nouvel ordre.

 

Daren prit le premier la parole.

 

− Nous savons, effectivement. Mais nous sommes ici pour apporter notre aide. Pouvez-vous nous dire ce qu’il s’y est passé ?

 

Le garde le dévisagea un instant, incrédule.

 

− Vous voulez vraiment entrer là dedans ?, répondit-il en détachant chaque syllabe.

− Nous aimerions voir si nous pouvons faire quelque chose pour régler la situation, ajouta Jaheira.

 

Le soldat réfléchit un instant, et reprit après quelques secondes de silence.

 

− Oh, très bien, comme vous voulez ! En fait, on ne sait pas vraiment ce qui se passe. Tout allait bien jusqu’à la représentation de ce matin. Elle se déroulait normalement, jusqu’à ce que…

 

Il fronça les sourcils, presque gêné.

 

− En fait, continua-t-il, personne n’est ressorti de cette tente… Même pas ceux qu’on a envoyé voir ce qu’il s’y passait.

 

Il se passa la main sur le menton, pendant que le petit groupe écoutait son histoire avec attention.

 

− Une histoire de magie, si vous voulez mon avis !, reprit-il plus fort, comme pour se rassurer. Nous attendons l’intervention des Mages Cagoulés, ils devraient savoir quoi faire, eux. Mais bon… je crois qu’ils sont un peu trop occupés pour un incident aussi peu spectaculaire…, finit-il, résigné.

 

Les Mages Cagoulés avaient donc été appelés suite à ces évènements. Peut-être que s’ils résolvaient cette affaire avant eux, ce serait une occasion d’obtenir davantage d’informations au sujet d’Imoen ? Et par la même occasion de se passer de l’aide plutôt onéreuse des Voleurs de l’Ombre…

 

− Personne n’est ressorti de là ?, s’étonna Jaheira. Et… vous attendez simplement des renforts, c’est bien ça ?

− Hé !, s’indigna le garde. Nous ne sommes pas non plus payés pour risquer notre vie, hein ? Je crois que l’un des dresseurs du cirque est sorti comme une flèche au début de la représentation, mais il a filé si vite que nous n’avons pas réussi à mettre la main dessus.

 

Jaheira bouillait intérieurement, et Daren lui aussi commençait à trouver l’attitude de ces soldats à la limite de l’imposture.

 

− Nous devons sauver ces gens à l’intérieur !, gronda Minsc. Si vous n’êtes pas capables de faire ce travail vous-même, Minsc et Bouh s’en chargeront !

− Oh, mais puisque vous avez l’air d’y tenir, je ne vais pas vous empêcher de mourir comme vous l’entendez !, répondit le garde d’un ton suffisant. Allez-y, entrez ! Vous ne pourrez pas dire que je ne vous aurai pas averti !

− Il n’y a aucun risque !, s’exclama Minsc. Pas tant que le courage et nos bras seront au service du Bien ! Pas vrai, Bouh ?

− Montrons-nous prudent, tout de même, tempéra Yoshimo. Si même les gardes ne contrôlent pas la situation, il peut se passer beaucoup de choses, ou presque.

 

Minsc entra le premier, suivi de près par Daren, Jaheira, puis Yoshimo.

 

Une bouffée d’un air marin frais souleva une mèche de cheveux de Daren. Il releva instinctivement la tête, et faillit heurter Minsc qui s’était arrêté subitement devant lui. Daren allait ouvrir la bouche, mais son regard découvrit le spectacle extraordinaire qui avait stoppé son compagnon. Devant eux, un pont gigantesque franchissait une rivière si profonde qu’on ne la distinguait pas, et conduisait à une tour massive qui s’élevait de l’autre côté. La structure devant eux était si colossale qu’elle aurait à peine tenu à l’intérieur de l’arène de la promenade, et il était encore plus incroyable qu’elle se trouvât à l’intérieur de cet étroit chapiteau.

 

− Quel… quel est ce maléfice ?, finit par dire Jaheira, brisant ainsi le silence. Où nous trouvons-nous ?

 

Le même silence de plomb retomba aussitôt.

 

− Je crois que notre ami au dehors était dans le vrai au sujet de la magie, constata Yoshimo.

 

Daren se retourna à cette remarque et étouffa un juron. La porte d’entrée avait disparu, et la route sur laquelle ils se trouvaient continuait derrière eux, s’enfonçant dans les ténèbres.

 

− Nous sommes pris au piège !, s’exclama Minsc. Comme un hamster dans une cage !

− C’est… impossible !, s’écria Daren. Que se passe-t-il ici ?

− Je crois que nous n’aurons des réponses qu’en avançant, lui répondit Jaheira d’un haussement d’épaules.

 

L’immense tour de l’autre côté du pont possédait effectivement une entrée, mais un très mauvais pressentiment fit frissonner Daren. Quelqu’un, ou quelque chose, les observait.

Jaheira s’avança, suivie des trois autres. Le pont semblait s’étirer au fur et à mesure qu’ils s’avançaient, les éloignant un peu plus de leur destination à chaque pas. Après un temps anormalement long, ils finirent par arriver devant la porte majestueuse de l’improbable tour devant eux.

 

− Attention !, s’écria Yoshimo.

 

Daren eut juste le temps de tourner la tête en direction de la main tendue de son compagnon pour découvrir une créature mi humaine mi loup fonçant sur lui tous crocs dehors. Dans un grognement inquiétant, elle s’élança d’un bond impressionnant, que Daren esquiva de justesse. Il dégaina son épée, et frappa de toutes ses forces la créature qui disparut aussitôt sous les yeux ébahis de ses compagnons.

 

− Vous… vous avez vu ça ?, finit-il par dire.

 

Les trois autres hochèrent la tête d’un air inquiet. De la magie était à l’œuvre ici, mais aucun d’eux n’était assez compétent en la matière pour en comprendre les ficelles.

 

− Imoen… Où es-tu…?, marmonna Daren entre ses dents.

 

Ils franchirent enfin l’étrange porte devant eux et pénétrèrent dans la tour si haute qu’ils n’en distinguaient plus le sommet.

 

Un ogre. La première chose qui sautait aux yeux à l’intérieur de cette tour gigantesque était un ogre, colossal et hideux. Cette créature se tenait devant eux, dans une pièce qui ressemblait à une sorte de cour à ciel ouvert. Daren, Jaheira et Yoshimo avaient déjà sorti leur arme, et Minsc se préparait à charger. De son habituel cri de guerre, il s’élança l’arme au poing.

 

− Oh, qui êtes-vous ?, s’éleva une douce voix féminine. Qui que vous soyez, fuyez cet endroit au plus vite, je vous en conjure !

 

Minsc stoppa net son élan, regardant d’un air ahuri la créature devant lui dont s’échappait la voix mélodieuse qu’ils venaient d’entendre.

 

− Il… il a tué tout ceux qui se sont aventurés ici ! Oh, je vous en supplie… partez !

 

Daren n’avait encore jamais entendu une voix aussi harmonieuse, et encore moins sortie de la bouche d’une créature telle qu’un ogre.

 

− Nous ne nous laisserons pas abuser par une autre illusion !, tonna Jaheira d’une voix forte.

− Comment un monstre peut-il parler d’une voix aussi douce ?, s’étonna Minsc à voix haute. Bouh ne sait plus quoi penser.

− Je… je ne suis pas un monstre !, s’exclama l’ogre, de sa même petite voix aigue. Je suis une elfe, une elfe ailée…enfin… j’étais…

 

La voix finit sa phrase dans un léger sanglot. Daren ne savait quoi penser. Ses sens étaient mis à rude épreuve, et il était difficile de prendre une décision sans comprendre de quoi il en retournait.

 

− Cette… enveloppe que vous voyez n’est qu’une sorte d’illusion… mais si vous y croyez, elle devient réalité, continua l’ogre. Je vous supplie de me croire ! Maintenant, partez, avant qu’il ne vous arrive malheur, de grâce !

− C’est un piège, Daren, poursuivit Jaheira. Un vulgaire piège. Je ne sais pas ce qui se trame dans ce chapiteau, mais cet ogre n’est pas plus un elfe ailé que toi. Je pense qu’il s’agit simplement d’une manœuvre pour nous empêcher de continuer.

− Regarde là-bas, intervint Yoshimo. Regarde, cet escalier. Je crois qu’il monte à l’étage.

 

Si leur vision ne les trompait pas, les marches permettaient d’accéder à l’étage supérieur de la tour. Néanmoins, la cour dans laquelle ils se trouvaient était à ciel ouvert, et on distinguait les étoiles scintillant dans le ciel, et le chemin qui menait aux escaliers passait devant l’ogre qui se tenait devant eux.

 

Daren ne parvenait pas à prendre une décision. Jaheira avait sans doute raison, et cette mascarade n’était vraisemblablement qu’un vulgaire piège, mais il ne parvenait pas à se défaire de la voix envoûtante de cet ogre qui prétendait être une elfe. Il finit par s’adresser à la créature.

 

− Qui est derrière tout ça, alors ? Qui a tué tout le monde ?

− C’est Kalah !, lui répondit aussitôt l’ogre. Oh, je ne sais pas ce qu’il a fait exactement, ni comment… mais tout ici n’est qu’illusion ! Mais c’est une magie qui peut vous blesser si vous y croyez.

 

La voix s’arrêta à nouveau, visiblement désespérée.

 

− Je sais que tout ceci est incompréhensible… Je ne sais pas ce qu’il a fait à la tente, ni à ceux qui y sont entrés, mais leur mort est bien réelle ! Vous devez fuir !

− J’en ai assez entendu, s’exclama Jaheira d’une voix menaçante. Je vais en finir avec ce…

− Non !, la coupa Daren. Non… Attends…

 

Son cœur battait de plus en plus fort. Il savait qu’il prenait un risque conséquent en continuant de parler avec cet ogre à la voix si douce, mais il devait en avoir le cœur net avant de continuer.

 

− Donnez-nous une explication, lança-t-il à l’ogre. Nous ne ferons pas demi-tour, et il est inutile de continuer à essayer de nous en convaincre.

 

L’ogre hésita un instant, puis répondit d’une voix résignée.

 

− Je… J’espère que vous ne finirez pas comme…comme les autres… Mais très bien, si vous y tenez. Je m’appelle Aerie. Je travaille au cirque avec mon oncle, Quayle. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais tout a changé depuis ce matin. Tout a été bouleversé, au point que me voilà transformée en ce que vous voyez ici. Mes quelques talents magiques m’ont permis de conserver ma voix, mais l’illusion qui règne en ce lieu est trop puissante pour être simplement dissipée. Néanmoins, tout cela n’est pas réel.

 

Elle s’arrêta quelques secondes. Jaheira n’était pas intervenue, et tous l’écoutaient attentivement.

 

− Ils disaient tous qu’ils servaient Kalah, reprit-elle, c’est ainsi que je sais qui est derrière tout ça… C’est l’illusionniste du cirque, mais je n’arrive pas à comprendre comment il a pu accomplir une telle chose ! Il faut mettre fin à ses agissements, avant qu’il ne s’en prenne à d’autres… Je vous en supplie, si… si vous me libérez de mes chaînes, je pourrais vous aider à l’arrêter.

 

Jaheira émit une toux sceptique à cette dernière phrase. Daren savait ce qu’elle pensait, et il était tout à fait possible qu’elle eût raison. Le piège, si c’en était un, était assez gros pour que personne ne s’y laissât prendre. Néanmoins, Daren décida de faire confiance à la créature devant lui. Il s’approcha, lentement, son regard fixé sur les bras de l’ogre, près à réagir au moindre signe.

 

− Tu ne devrais pas…, commença Jaheira.

− Laisse-moi essayer !, la coupa Daren. Restez juste sur vos gardes.

 

Son regard descendit vers les bras, puis les jambes de la créature, mais Daren ne vit aucune trace de chaînes. Il recula d’un bond, la main au fourreau, et reprit en direction de l’ogre.

 

− Il n’y a aucune chaîne ! Vous êtes en train de nous faire perdre notre temps !

 

Jaheira soupira d’un air agacé, mais l’ogre lui répondit avant qu’elle ne pût s’exprimer.

 

− Les chaînes sont invisibles… camouflées par l’illusion ! Et elles m’empêchent de lancer mes propres sorts pour les briser… Le seul moyen est de les ouvrir avec leur clé… Mais…

 

La voix déglutit.

 

− Mais elle ne ressemble pas à une clé… C’est… cette épée, qui est posée devant la fontaine. Amenez-la-moi, et je pourrais retrouver ma forme normale.

− Daren ! , s’écria Jaheira. Nous n’allons tout de même pas continuer à écouter ces inepties plus longtemps ? Tu ne vas pas donner une arme à ce monstre !

 

Daren respirait de plus en plus vite. Allait-il être suffisamment stupide pour faire tout ce que cet ogre lui demandait ? Dans aucun livre il n’avait lu l’histoire de héros donnant une épée à une créature maléfique juste parce qu’elle leur demandait… Mais il n’avait jamais rien lu non plus sur ces mêmes ogres racontant une histoire aussi alambiquée. Si l’elfe disait vrai, tout n’était qu’illusion ici. Et l’épée était peut-être bien une clé déguisée…, comme la voix qu’il entendait n’était peut-être bien pas celle de la créature devant eux. Il sentait le regard menaçant de Jaheira derrière lui. Minsc et Yoshimo étaient restés silencieux, mais partageait visiblement le point de vue de la demi-elfe. Le bon sens était si évident qu’il se demandait même pourquoi il se posait toutes ces questions. Il allait rejoindre ses compagnons et planifier une attaque, lorsque son regard se posa une dernière fois sur l’épée devant la fontaine. Et si… et si elle disait la vérité ? Le doute l’assaillit à nouveau. Rassemblant ses esprits, il ramassa l’arme à ses pieds, et fit un pas en direction l’ogre.

 

− Daren ! Ne…

 

Un autre. L’ogre devant lui le fixait droit dans les yeux, la bouche entrouverte. L’espace d’une seconde, il s’imagina mort, transpercé par la lame qu’il venait de tendre à la créature, mais il chassa cette pensée d’un mouvement de tête.

 

− Reviens ici tout de suite !, s’exclama une fois encore Jaheira.

 

Les yeux plissés d’appréhension, Daren tendit le bras, et présenta l’épée à la créature qui la saisit fermement.

 

Mais l’ogre ne s’en servit pas pour l’attaquer. Dans un halo bleuté et vaporeux, il se métamorphosa sous ses yeux. Sa peau grise et rugueuse se transforma petit à petit en couleur pêche, et sa taille diminua de plusieurs pieds. La peau de cuir qui l’habillait prit une couleur jaune orangée, et s’allongea pour devenir une robe. Daren contempla ce spectacle d’un air ébahi. La terrible créature de plus de deux mètres s’était muée en une jeune femme magnifique.

 

− Mes mains !, s’exclama-t-elle en les portant à son visage. Ma peau ! J’ai retrouvé mon corps ! Oh merci, Baervan !

 

Elle se tourna vers Daren, se massant les poignets et les bras encore douloureux de sa captivité. Son visage était très fin et elle portait un étrange signe sur le front, recouvert en partie par ses longs cheveux couleur or. Daren ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Il était comme hypnotisé par ses grands yeux bleu clair en amande.

 

− Merci, merci ! Qui que vous soyez !, reprit l’elfe.

 

Son sourire disparut alors.

 

− Nous devons retrouver mon oncle Quayle, et arrêter Kalah avant qu’il ne commette plus de mal !

 

Jaheira, Minsc et Yoshimo s’étaient approchés. La jeune elfe se tourna vers eux et leur adressa un sourire.

 

− Je m’appelle Aerie. Je suis une Avarielle, enfin… j’étais…

− Une elfe avarielle ?, répéta Jaheira d’un ton sarcastique. Une elfe ailée ?

− Mes…, bredouilla Aerie. Mes ailes ont été coupées lorsque j’ai…

 

Elle s’arrêta, visiblement troublée.

 

− Nous n’avons pas le temps, nous devons arrêter Kalah !

 

Daren jeta un regard furieux à Jaheira, et fit les présentations.

 

− Je m’appelle Daren, et voici Jaheira. Voici Minsc, et son hamster Bouh, et enfin Yoshimo. A vrai dire, nous sommes venus ici après avoir entendu qu’il y se passait des choses à l’intérieur.

 

Minsc et Yoshimo la saluèrent chaleureusement, mais Jaheira se contenta d’un froid signe de la tête.

 

− Allons-y, continua Daren, en désignant les marches dans le fond de la pièce.

 

Ils gravirent les escaliers en colimaçon, et malgré l’absence de plafond au rez-de-chaussée, ils arrivèrent tout de même à l’étage supérieur de la tour.

 

− Méfiez-vous des illusions, leur murmura Aerie. Nous ne sommes pas vraiment dans une tour, ni même dans cette salle.

 

La pièce dans laquelle ils venaient d’entrer ressemblait à un riche salon. Des étagères arrondies couvraient la plupart des murs, et de confortables fauteuils trônaient au centre sur des peaux de bêtes sauvages qui faisaient office de tapis. Le décor aurait été des plus reposant et des plus calmes si une dizaine de loups hybrides tel que celui qu’ils avaient croisé un peu plus tôt ne grognaient pas dans leur direction.

Sortant leurs armes, ils foncèrent au combat avant de finir totalement encerclés. Malgré leur infériorité numérique, ils avaient une expérience du combat suffisante pour faire face à un adversaire en surnombre, et l’arme de Daren était redoutablement efficace en combat. Les créatures ne parvenaient pas à les blesser sérieusement, tandis qu’eux-même les tailladaient aisément de leurs lames. Toutefois, à peine étaient-elles à terre qu’elles s’évanouissaient sans laisser de trace, et qu’une autre surgissait de nulle parte en rejoignant la mêlée.

 

− Ne vous laissez pas avoir, ce sont des illusions !, leur cria Aerie qui était restée en retrait. Vous ne devez pas y croire !

 

C’était en réalité plus facile à dire qu’à faire. Leurs griffes acérées entaillaient de manière bien réelle leurs chairs, et c’était bien du sang qui coulait de leurs bras.

 

− Et comment sommes-nous censés nous y prendre ?, lui héla Jaheira en reprenant son souffle.

 

La jeune elfe ne lui répondit pas.

 

Daren commençait à fatiguer lui aussi, et il devinait que Minsc et Yoshimo trouvaient aussi le combat trop long à leur goût. Il fallait trouver une solution pour faire disparaître ces illusions au plus vite. Jaheira, le visage dur et déterminé, plaqua ses mains au sol et invoqua son pouvoir druidique afin d’immobiliser leurs assaillants. Un cri retentit alors derrière eux.

 

− Ne faites pas ça ! Cela ne fonctionnera pas !

 

Mais il était trop tard. Déjà les plantes surgissaient du sol, obéissant à la volonté de leur maîtresse, et s’enroulèrent autour des pattes de ces étranges loups. Daren poussa un soupir de soulagement, mais leur répit ne fût que de courte durée. Les plantes continuèrent de pousser, grossissant au-delà du nécessaire sous le regard abasourdi de Jaheira, pour former à leur tour de nouvelles créatures hybrides. Son pouvoir s’était retourné contre eux, et ils affrontaient maintenant une vingtaine d’adversaires. Il entendait à ses côtés le souffle rauque de Minsc, légèrement blessé à la cuisse ainsi que le sifflement de la lame de Yoshimo. Jaheira était restée un genou au sol, épuisée de sa puissante invocation pourtant restée vaine.

Les grognements reprirent, plus forts et plus nombreux. Les homme-loups s’approchaient, la bave dégoulinant de leurs crocs. Ils sentaient la peur de leurs adversaires dorénavant, car même s’ils avaient conscience de l’irréalité de la situation, leurs esprits ne parvenaient pas à se défaire de leurs sens. La meute continuait d’avancer, toujours menaçante. Poussant son cri de guerre, Minsc chargea. Il parvint à mettre à terre quelques unes des créatures, mais rapidement, les nombreuses morsures et coups de griffes eurent raison de sa stature, et les trois autres se portèrent le plus vite possible à son secours, repoussant tant bien que mal ces loups qui réapparaissaient aussi vite qu’ils étaient tués. Une sonorité étrange mais pourtant familière s’éleva dans la pièce, et Daren tourna instinctivement son regard vers Aerie. Elle était en train de former des signes magiques, et il devina une onde invisible déformant les airs se développer autour du corps de l’elfe. En un claquement de paume, une sourde détonation fit voler les calices de verre en éclat sur la table, et mit à terre la vingtaine de créatures qui commença à retourner au néant en se tordant de douleur. Quelques secondes plus tard, le silence était revenu, et on n’entendait plus que les respirations saccadées des combattants qui reprenaient leur souffle.

 

− Tu as du talent, jeune sorcière, dit le premier Yoshimo, en s’inclinant devant Aerie.

− Minsc et Bouh sont heureux de se battre une nouvelle fois avec une sorcière, continua le rôdeur.

 

Aerie sourit timidement, et son visage rougit quelque peu.

 

− Alors, tu fais de la magie…, dit Daren, plus pour lui-même.

 

Il se rappela d’Imoen, lors de leur terrible combat contre Davaeorn, qui avait dissipé les illusions qu’ils combattaient avec un sort similaire. C’était pour cette raison que ces incantations lui avaient semblé familières. Une lueur de mélancolie passa sur son visage, mais elle fut rapidement chassée par le sourire mutin de la jeune elfe.

 

− Continuons, dit Jaheira, le visage fatigué mais toujours crispé.

 

Elle désigna d’autres marches qui continuaient de monter.

 

− Nous devons trouver ce Kalah, continua-t-elle.

 

Ils se remirent en formation, et gravirent l’escalier les armes à la main, aux aguets.

 

Le nouvel étage auquel ils venaient d’accéder semblait être le dernier. Au milieu de la pièce trônait une immense créature humanoïde de couleur bleu pâle, et autour de lui, des dizaines d’homme-loups se tenaient en cercle, prêts à passer à l’attaque.

 

− Ah… ma bête, déclara-t-elle d’une voix puissante, merci de les avoir guidés jusqu’ici… Tu as bien servi Kalah, mon petit animal en cage.

 

Le monstre s’adressait visiblement à Aerie.

 

− Comment ? Je ne suis pas…

− Tu n’es pas quoi ?, la coupa Kalah. Ma bête ? Oh, mais si, tu l’es. Vous êtes tous mes petits animaux de compagnie, tu ne vois pas ?

 

Il éclata d’un rire léger et dérangeant.

 

− Qu’avez-vous fait à mon oncle Quayle ?, s’exclama Aerie, la voix tremblante.

 

Autour d’eux, les loups commençaient à se positionner. Minsc, Yoshimo, Jaheira et Daren s’étaient rapprochés, ne perdant pas de vue le moindre de leurs mouvements. Même si ce n’était encore une fois que des illusions, ils ne s’en sortiraient pas vivants contre des adversaires en si grand nombre.

 

− Aerie ? C’est toi ?

 

Une voix âgée s’éleva de derrière Kalah, sortant de nulle part. L’elfe se raidit aussitôt et sa respiration s’accéléra.

 

− Je n’ai pas d’yeux, je ne peux pas te voir !

 

Une larme coula sur sa joue, mais une expression de détermination sans faille se dessina sur son visage.

 

− Tu es amusante, petite fille, reprit Kalah de sa voix sarcastique. Mais mes loups vont vous mettre en pièce…

− Je ne peux pas utiliser mes pouvoirs, ici, murmura Jaheira à Aerie. Tu as une idée ?

− Ne vous inquiétez pas, lui répondit-elle sur le même ton. Je peux faire diversion, mais il vous faudra atteindre Kalah le plus vite possible.

 

La créature fit un signe, et ses illusions avancèrent, prêtes à frapper.

 

− Vous ne nous aurez pas aussi facilement, cette fois !, s’écria Aerie.

 

Daren avait sorti son arme, mais ne savait où frapper tellement leurs ennemis étaient nombreux. Une lumière grisée surgissant de derrière illumina la pièce, et forma une sorte de globe autour d’eux.

 

− Dépêchez-vous !, s’écria l’elfe. Je ne les retiendrais pas très longtemps !

 

La magie d’Aerie avait créé une bulle transparente dans la pièce, et aucune des créatures fantôme de Kalah ne parvenait à y pénétrer sans s’y évanouir. Le géant bleuté devant eux eut un mouvement de recul, mais reprit ses esprits aussitôt.

 

− Tu es surprenante, ma bête, mais n’oublie pas qui est le maître ici. Voyons ce que tu peux faire contre ça.

 

D’un geste, il se dédoubla en trois, puis quatre copies identiques de lui-même. Contrairement à ses loups, le véritable Kalah n’éprouvait aucune difficulté à se déplacer à l’intérieur du globe protecteur d’Aerie. L’elfe était toujours concentrée derrière eux, et maintenait sa magie tant bien que mal.

 

− Allons-y !, s’écria Jaheira.

 

Les quatre combattants s’avancèrent. Les copies de Kalah semblaient aussi intangibles que ses invocations, mais au moins ils n’avaient qu’un seul adversaire chacun. Daren avait l’impression qu’à chacun de leurs coups, la forme devant eux se brouillait légèrement, révélant l’imposture de l’illusion. Sans doute la magie d’Aerie l’empêchait-elle de se dissimuler pleinement.

Malgré la fatigue et les blessures, ils parvenaient à tenir en respect la créature bleue, peu habile au combat au corps à corps. Un gémissement derrière lui rappela qu’il leur faudrait faire vite avant que l’elfe ne cèdât sous les assauts des loups. Son épée pourtant étonnamment tranchante ne parvenait pas à entailler la créature devant lui, révélant que leur véritable ennemi se trouvait probablement autre part. La lumière grise faiblit, et Aerie mit un genou à terre. Les créatures grognèrent encore davantage, sentant l’elfe fatiguer secondes après secondes. Le temps était compté. Jaheira et Yoshimo avaient eux aussi compris la supercherie et cherchaient du regard un indice de la présence réelle de Kalah. Encore un gémissement. Aerie était à bout.

Daren ferma un instant les yeux, s’extrayant autant que possible de son environnement. Leur seul espoir était en lui, il le savait. En son pouvoir qu’il tenait de son Père maudit. Il écouta les battements de son cœur, et laissa ses sens se propager autour de lui. Une brume familière s’échappa du sol, envahissant tout de sa couleur bleu sombre. Il était entré de nombreuses fois en contact avec son sang divin suite aux tortures d’Irenicus, et avait appris à apprivoiser son pouvoir, quand bien même il ne prétendait pas en maitriser tous les effets secondaires. Il ne laissa cependant pas le temps à la présence maléfique de le posséder totalement, et observa simplement les mouvements de son adversaire. À l’intérieur du brouillard, il distingua une forme quasi immobile, qu’ils n’avaient pas encore remarquée. Daren leva son épée au dessus de sa tête, et abattit la lourde lame.

 

Le monde tourna autour de lui. Un tourbillon déforma le plafond et les murs, aspirant même le sol. Un sifflement de plus en plus fort envahit la pièce, transperçant chaque meuble et chaque plante. Les homme-loups volaient en éclat, se désintégrant dans la violente tempête qui s’était déclenchée. Après quelques secondes de ce spectacle saisissant, Daren eut l’impression que ses pieds touchaient à nouveau le sol. Devant lui se tenait une petite créature chétive, un gnome, gisant au sol dans une flaque écarlate.

 

− Noooooon !, s’écria une petite voix nasillarde.

 

Le gnome devant eux toussa fortement et cracha du sang.

 

− J’ai… préparé ceci pendant… trop longtemps ! Vous ne pouvez pas… Je voulais juste…

 

Sa voix faiblit subitement.

 

− Que s’est-il passé ici, gnome ?, demanda Jaheira.

− Tu… tu ne comprends rien ! Je suis Kalah, l’illusionniste ! J’étais un clown… j’attendais mon heure… je…

 

La voix d’Aerie s’éleva derrière eux.

 

− Quayle ! Mon oncle ! Vous êtes vivant !

 

L’elfe se précipita vers un autre gnome qui semblait éreinté par le poids des ans.

 

− En Amn…, reprit Kalah, un mage est un criminel, et un gnome un objet de moquerie… Dans cette tente… Kalah était… le maître… personne ne riait…

 

Sa respiration s’arrêta. Daren avait du mal à réaliser qu’autant de désordre avait été créé par une aussi chétive créature.

 

− C’était un remarquable illusionniste, néanmoins, commenta Yoshimo. Mais nous devrions aller demander une récompense aux Mages Cagoulés si nous ne voulons pas avoir fait tout ceci en vain.

 

L’autre petit gnome à la barbe blanche s’avança vers le groupe, accompagné d’Aerie.

 

− Je savais que Kalah finirait par faire un faux pas…, déclara-t-il en fixant le corps sans vie du regard. C’est vraiment regrettable… Mais je suis heureux qu’il m’ait suffisamment méprisé pour jouer avec moi, et ne pas m’éliminer comme certains autres…

 

Aerie avait quelques larmes au coin des yeux. Ce gnome qu’elle appelait « mon oncle » représentait visiblement beaucoup pour elle.

 

− Je voulais vous remercier jeunes gens. Pour m’avoir sauvé, ainsi que ma petite Aerie.

− Je vous remercie aussi de tout mon cœur, ajouta l’elfe. Oh, que ferais-je sans vous, mon oncle ? J’étais tellement inquiète !

− Tu sais Aerie, reprit-il de sa voix chevrotante, je ne suis pas si omnipotent que tu voudrais bien le penser. Et cet épisode avec Kalah m’a donné à réfléchir…

 

Après quelques rapides adieux, il était temps de prévenir les autorités des événements afin d’espérer toucher une récompense. Daren eut un léger pincement au cœur en regardant une dernière fois le visage souriant de la jeune elfe, et d’un signe de la main, se dirigea vers la porte du chapiteau qui avait reprit son aspect habituel. Ses compagnons le suivirent, et ils sortirent sur la Promenade de Waukyne, illuminée par les étoiles.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s