Une première récompense

− Et tu dis que tu as vu Imoen et Irenicus, dans ton rêve ?, demanda Jaheira d’un air sceptique. Je ne pense pas qu’il s’agisse de prémonition, mais bien effectivement d’un rêve… Et ce qui est arrivé à la porte s’explique simplement par…

 

Elle hésita un instant. Ni Yoshimo ni Aerie n’étaient au courant de sa terrible ascendance.

 

− Oh, et puis zut. Si nous devons voyager ensemble, je pense que tu peux tout dire  au sujet de ton… père, Daren. Non ?

 

Il haussa les épaules, fataliste.

 

− Que se passe-t-il au sujet de ton père ?, demanda Yoshimo. Il a fait des choses… répréhensibles ?

− C’est rien de le dire… Tu ne me croiras jamais si je te le disais…

 

Il prit une longue inspiration.

 

− Mon père est Bhaal, le Seigneur du Meurtre.

 

Aerie étouffa un cri, ce que Daren redoutait le plus.

 

− Mon oncle Quayle m’a parlé de la prophétie d’Alaundo. C’est… Je suppose que c’est un poids difficile à porter, non ?

− Je fais ce que je peux pour être normal, soupira-t-il, quelque peu agacé d’être en permanence l’objet de ce genre de questionnements. Mais il m’arrive parfois de démolir une porte dans mon sommeil…

 

Sa petite phrase détendit l’atmosphère devenue bien trop pesante à son goût, et parvint même à arracher un sourire à Jaheira.

 

− Bien, voilà ce que je vous propose, reprit-elle. Je vais attendre ici le contact du Conseil des Six en écoutant les ragots de la Couronne, et pendant ce temps, vous allez vous balader en ville et fouiner à droite à et gauche. Je vous rappelle que nous n’avons pas moins de vingt mille pièces d’or à dégoter si nous voulons sortir Imoen de là, et que nous sommes encore loin du résultat !

 

Minsc et Yoshimo partirent ensemble en direction des docks à la recherche d’un éventuel travail qui sortirait de l’ordinaire, tandis que Daren et Aerie prirent la direction des temples de la ville. Bien qu’il ne fût pas un fidèle de Heaume ou de Lathandre, il ne voyait aucun inconvénient à effectuer une quelconque tâche pour l’un de ces deux clergés.

 

Le quartier des temples d’Athkatla était particulièrement harmonieux. De gigantesques chapelles surmontées de dômes colorés délimitaient les allées bordées de statues de marbre. Devant l’entrée de chaque monument, des sentinelles aux couleurs de leur divinité gardaient fièrement les portes majestueuses. Daren regardait Aerie marcher devant lui. Son allure leste et agile reflétait sans conteste la grâce naturelle des elfes.

 

− Aerie… ?

 

Elle se retourna en haussant les sourcils au dessus de ses grands yeux bleu clair.

 

− Oui, Daren ? Qui y a-t-il ?

− Vous… vous avez dit être une elfe avarielle, non ? Je veux dire, vous êtes une elfe… ailée ? C’est bien ça ?

 

Une légende parlait d’un peuple elfique vivant dans une cité sur les nuages. Ce peuple était connu sous le nom d’Avariels, un peuple resté coupé du monde durant de longs siècles. Le visage d’Aerie s’assombrit aussitôt. Elle détourna son regard, mais Daren aperçut une larme couler le long de sa joue.

 

− Oh, je… je suis désolé, s’empressa-t-il d’ajouter. Je ne voulais pas…

− Ce n’est rien, le coupa Aerie. Vous avez sans doute raison de me le faire remarquer…

 

Daren ne répondit pas. Elle s’assit sur un banc, le regard dans le vague, et il l’imita en silence.

 

− J’étais une avarielle, continua-t-elle. Jusqu’à ce que je perde mes ailes. Avant d’être au cirque avec oncle Quayle, j’étais…

 

Un sanglot étouffa sa voix. Elle déglutit lentement, reprenant son souffle.

 

− J’étais en cage. Capturée par des esclavagistes, qui m’ont vendue au plus offrant.

 

Daren se mordit la lèvre. La jeune elfe semblait complètement abattue, et ses souvenirs étaient vraisemblablement douloureux. Il approcha sa main de la sienne.

 

− Mais nous parlerons de ça une autre fois, dit elle en se levant soudainement.

 

Elle sécha ses larmes, et regarda Daren dans les yeux.

 

− Je vous le promets.

 

Ils avaient à peine fini leur conversation qu’une foule était en train d’être dispersée par des gardes au tabar orné d’un grand œil, celui de Heaume. Un homme âgé agitant un bâton semblait proférer des menaces, et était amené plus loin par ces sentinelles. Son auditoire derrière lui débattait à tout rompre et un grand homme, un prêtre du dieu vigilant à en juger par ses habits semblables à ceux des gardes, ramenait tant bien que mal le calme parmi la foule. Daren et Aerie s’approchèrent, tentant de saisir le motif de la polémique.

 

− Vous ne devez pas écouter ce prophète fou !, répétait inlassablement le grand prêtre. Cet « Œil Aveugle » n’est qu’un leurre pour vous entraîner dans la folie ! Seul Heaume saura vous guider vers la vérité !

 

Une fois le calme revenu, à grands renforts militaires, l’homme qui venait de prêcher à la foule s’en retourna vers son temple, le visage préoccupé. Ils le suivirent jusqu’à sa destination et entrèrent à leur tour dans le majestueux temple du dieu Sentinelle.

 

La beauté du lieu avait de quoi convertir quiconque pénétrait en cet endroit. Au fond du temple, une gigantesque sphère dorée illuminait les colonnes d’une lumière d’or, et les immenses statues représentant le dieu Heaume vêtu de son armure semblaient garder les lieux depuis l’aube des temps. Au centre du monument, un grand œil sur une main gantée représentait à même le sol le symbole du dieu gardien.

 

− Que la bénédiction de Heaume soit avec vous, les salua un jeune moine en s’inclinant devant eux.

− Excusez-moi, demanda timidement Daren. Pourriez-vous nous dire qui est cet homme qui vient à l’instant de rentrer ici ? Nous souhaiterions lui parler.

− Oh ! Vous voulez parler de la Sentinelle Suprême, Oisig ? Je ne sais pas s’il pourra vous recevoir, mais vous pouvez toujours essayer de parler à l’un de ses disciples.

 

Le moine leur désigna un autre homme un peu plus loin.

 

− Il s’agit du prêtre Telwyn. Je suis sûr qu’il pourra répondre à vos questions.

 

Il s’en alla en une courte révérence. Aerie et Daren s’avancèrent vers le prêtre, s’inclinant à leur tour.

 

− Salutations, commença Daren.

 

L’homme s’inclina lui aussi, et lui rendit son salut.

 

− Nous… nous avons entendu votre grand prêtre tout à l’heure, dans la rue, à propos d’un certain « Œil Aveugle », et nous voudrions savoir si vous auriez besoin de… faire appel à des personnes extérieures… afin de vous aider ?

 

Il avait fini d’une voix incertaine, sentant à mesure qu’il parlait que le lieu ne se prêtait guère à de quelconques tractations dans ce genre. Son visage s’était légèrement empourpré, et il attendait à présent la réponse de son interlocuteur.

 

− C’est exactement ce que je cherchais, les interrompit une voix forte. Telwyn, laissez-moi m’entretenir avec ces visiteurs.

 

C’était Oisig, la Sentinelle Suprême en personne, qui avait visiblement un travail à leur proposer. Aerie et Daren le suivirent jusqu’à sa loge privée. Il les invita à s’asseoir, lui-même restant debout face à une fenêtre en contemplant les allées et venues de la rue.

 

− Bien. Vous avez entendu ce qui s’est passé sur la place, tout à l’heure ?

− Hé bien…, commença Daren, nous avons entendu la fin, surtout. Et nous sommes en quête de travail… bien rémunéré pour… enfin, je veux dire…

− Heaume paiera grassement pour ce que je vais vous demander de faire, si toutefois vous en sortez vivants.

 

Le grand prêtre était toujours retourné. Aerie et Daren s’échangèrent un regard, mais ne répondirent pas à sa dernière phrase.

 

− Voici la situation, reprit Oisig. Une sorte de… secte, dirigée par ce fou de Gaal, fait croire à la population qu’une nouvelle déité venue des profondeurs aurait vu le jour depuis quelques semaines. L’ « Œil Aveugle », pour être plus précis. C’est bien entendu une totale imposture, et il joue seulement sur le sentiment d’insécurité ambiant qui s’accroît depuis les derniers mois. Hélas, notre clergé n’est pas en mesure de lutter contre cette propagande populiste qui joue sur la naïveté du peuple et leurs peurs inconscientes. La tâche que je vais vous demander est assez simple : espionner ce qui se passe dans leur… repaire. Nous aviserons ce qui doit être fait ensuite.

 

Il se retourna enfin vers eux.

 

− Bien sûr, vous ne serez pas seuls, car d’autres sont déjà venus proposer leurs services à Heaume. Appelez-les « alliés » ou « concurrents », comme vous voudrez. Mais de toute façon, pour l’instant, aucun d’eux n’est encore revenu… Et pour ne rien vous cacher, j’ai la nette impression qu’ils ne reviendront pas…

 

Le silence se fit dans la petite pièce. Daren et Aerie s’échangèrent un murmure. Le travail était sans doute des plus dangereux, mais n’était-ce pas là ce qu’ils cherchaient ? Avec l’aide de Minsc, Jaheira et de Yoshimo, ils seraient probablement en mesure de percer les mystères de ce culte imposteur sans se faire capturer. Daren se leva et tendit sa main vers le grand prêtre de Heaume, qui la serra dans la sienne.

 

− Nous ferons ce que nous pourrons.

− Je vous remercie, jeunes gens. Prévenez-nous dès que vous avez des informations. Ce nouveau « dieu » n’en est certainement pas un, mais cela n’enlève pas la possibilité de la présence d’une créature suffisamment terrible, et intelligente, pour se faire passer pour tel.

 

Tous les deux quittèrent le temple et reprirent la direction de la Couronne de Cuivre. Il était dix-huit heures, et le soleil commençait à décroître sur la mer.

 

L’auberge était en effervescence. Un attroupement devant l’une des tables lançait de vifs encouragements à deux personnes qui semblaient se battre. Daren et Aerie se faufilèrent parmi les personnes massées un peu plus loin, et découvrirent avec stupeur le corps d’un homme à terre, immobilisé par de solides lianes sorties de la table à ses côtés.

 

− Bon, ça vous suffit pas !?, tonna une voix féminine qu’ils connaissaient bien. Vous n’avez pas encore compris que cet or ne vous appartient pas, et qu’en plus il est dangereux de vouloir vous l’approprier ??

 

Jaheira se leva d’un coup, et tous les badauds s’enfuirent en même temps, manquant de renverser Daren et Aerie sur leur passage.

 

− Ah, vous voilà, reprit-elle d’une voix plus posée. Le type du Conseil est passé, et il nous a laissé un bon paquet d’or.

 

Elle désigna les quatre bourses sur la table.

 

− Mais ces imbéciles se sont mis en tête de nous piller, évidemment…, dit-elle d’un ton las en montrant d’un geste de la main les corps enchevêtrés se débattant inutilement à terre. Je déteste vraiment les villes…

− Oh ! Félicitations, Jaheira !, lui lança Aerie d’une voix timide. Vous êtes remarquable.

− Arrête un peu fillette, tu veux bien ?, la railla aussitôt la druide. Tu n’as pas besoin de me lancer des fleurs. Daren a bien voulu de toi, et c’est la seule raison pour laquelle j’ai choisi de te supporter, mais ça s’arrêtera là.

 

Le visage d’Aerie se décomposa. Daren foudroya Jaheira du regard, qui l’imita en retour. Ils se toisèrent ainsi quelques secondes, jusqu’au moment où Aerie se retourna et s’apprêta à sortir de l’auberge, au bord des larmes. Daren lui saisit aussitôt le poignet et l’arrêta.

 

− Non… reste, s’il te plaît, lui chuchota-t-il.

− Cette…, cette femme, elle me déteste, alors que je ne lui ai rien fait !

− Je sais. Mais ce n’est pas après toi qu’elle en a. Disons qu’elle est… triste en ce moment, et elle déverse sa rancune sur toi, mais ça lui passera. Ne l’écoute pas, ce sera mieux.

 

La voix de Jaheira mit un terme à cette conversation.

 

− Minsc, Yoshimo, par ici !

 

Leurs deux autres compagnons venaient d’arriver, et ils s’assirent tous les cinq à une table pour faire le point sur leur journée. De nombreux regards étaient encore tournés vers eux, ou plutôt sur les volumineuses besaces sur leur table, mais après la représentation efficace de Jaheira quelques minutes plus tôt, personne n’osa plus les importuner.

 

− Bon, déjà quatre mille pièces d’or, commença la druide. C’est encore loin du compte, mais c’est un bon début. Je n’en espérais pas tant. J’ai essayé de parler d’Imoen à ce représentant, mais il n’était pas particulièrement loquace. Je crois qu’ils ne sont pas du genre à laisser filtrer leurs petits secrets aussi facilement… Enfin, bref.

 

Elle se tourna vers les deux nouveaux arrivants.

 

− Minsc, Yoshimo, qu’avez-vous trouvé du côté des docks ?

 

Yoshimo sortit lui aussi une petite bourse, et la déposa sur la table.

 

− Rien d’exceptionnel, mais nous avons tout de même réussi à être payés pour quelques menus travaux. Minsc a déchargé des tonneaux des cargos qui venaient d’arriver, pendant que moi-même je délestais sans un bruit les marchands qui en descendaient. Quelques pièces d’or et d’argent pour notre piètre journée.

 

Jaheira tourna la tête vers Daren, l’invitant à exposer sa journée. La proposition du grand prêtre retint évidemment l’attention de tous. Il leur avait laissé présager de grands dangers et une récompense à la hauteur de l’enjeu, et c’était précisément ce type de travail qu’ils recherchaient.

 

− Parfait, conclut Jaheira. Nous commencerons demain matin.

 

Ils mangèrent ensemble, et chacun s’en alla à ses activités en attendant la nuit. Daren s’approcha de l’elfe avant qu’elle ne remontât dans la chambre.

 

− Aerie ? Vous…

 

Il se mordit l’intérieur de la joue, cherchant ses mots. Plus il y pensait, plus il se disait que depuis leur rencontre au cirque…

 

− Oui ? Daren ?

− Heu… Vous voulez venir marcher un peu dehors ? Tant qu’il fait frais ?

 

Il n’avait pas vraiment prévu de terminer sa phrase ainsi, mais c’était toujours mieux que rien. Aerie lui fit un grand sourire qui lui fit presque oublier la question qu’il venait de lui poser.

 

− Avec plaisir. Vers où voulez-vous aller ?

 

Daren resta quelques instants sans répondre, envoûté par ce regard bleu pâle, et bredouilla quelques mots lorsqu’il perçut le long soupir de Jaheira derrière lui.

 

L’air qui venait de l’océan était pur et vivifiant. Ils étaient tous deux assis à contempler l’horizon sur une muraille qui surplombait la mer, au sommet d’un long et étroit escalier qui descendait jusqu’aux rochers à marée basse.

 

− À Faenya-Dail, ma ville natale, tout me semblait beaucoup plus simple, raconta Aerie. Nous étions à l’abri du danger, dans notre famille. Nous vivions sur de hautes montagnes, et nos maisons étaient de vastes espaces ouverts où l’on pouvait admirer toute la chaîne de montagne. Il n’y avait pas un endroit où nous ne pouvions déployer nos ailes… Les Avariels sont une race très particulière, vous savez ? Nous avons des ailes longues et soyeuses. C’est la fierté de chacun que de les entretenir régulièrement. Vous… vous ne pouvez pas vous imaginer ce que ça représente de pouvoir voler…

− Alors racontez-moi ?, proposa Daren.

 

Elle le regarda, presque surprise de sa question.

 

− C’est… la liberté absolue. Une sensation d’harmonie avec la nature… Vous n’avez aucune contrainte, aucun obstacle, vous pouvez sentir le vent encore pur contre votre visage…

 

Ses yeux s’étaient fermés alors qu’elle parlait, un sourire nostalgique sur les lèvres.

 

− Je priais Aerdrië Faenya, avant… La déesse ailée des Avariels. Mais cela n’est plus possible maintenant… depuis que…

 

Elle s’arrêta. Daren ne la questionna pas davantage. Elle passa machinalement sa main derrière son épaule, sans doute là où se trouvaient ses ailes, et une larme perla de ses yeux.

 

− Le vent est plus froid, d’un coup, non ?, reprit-elle soudainement. Nous ferions mieux de rentrer.

 

Elle se leva, et Daren la suivit.

 

− Merci de m’avoir écoutée… Je crois… que c’est ce dont j’avais besoin.

 

Il lui fit un large sourire, qu’elle lui rendit aussitôt.

 

− Oh, vous devez me trouver bien sotte à tout le temps parler de mon passé, non ? Ce doit être bien insignifiant comparé à ce que vous avez dû subir…

− Ne croyez pas ça, Aerie. Je n’ai pas connu mes parents, c’est vrai, et j’ai appris depuis peu que mon véritable père était un dieu maléfique. Mais mon père adoptif s’est toujours occupé de moi avec beaucoup d’affection, et j’ai passé une enfance plutôt heureuse.

 

Ils rentrèrent en direction de l’auberge, côte à côte, en silence. La nuit était déjà tombée et seul un mince quartier de lune éclairait faiblement les rues d’Athkatla.

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