Le culte de l’Œil Aveugle

− Bonsoir, s’éleva devant la porte de la Couronne de Cuivre une voix féminine. Je vous attendais.

 

Daren et Aerie s’échangèrent un regard inquiet, et répondirent d’un discret « bonsoir ». La frêle silhouette devant eux portait une capuche noire, mais à la lueur des torches, la pâleur de son visage avait quelque chose d’effrayant.

 

− Je vais être directe, reprit-elle aussitôt d’une voix froide. Vous travaillez avec des gens qui vous espionnent, et qui vous demandent une somme d’argent très importante pour ça.

 

Ils n’avaient encore rien dit, mais ses propos les intriguèrent.

 

− Ma maîtresse a une autre proposition à vous faire. Elle a de quoi résoudre vos… petits problèmes personnels, pour une somme plus abordable, bien sûr. C’est une personne digne de confiance.

 

Daren croisa son regard, et une sensation inexpliquée d’anxiété l’envahit. Cette femme dégageait une aura angoissante, et ses yeux noirs sur son visage blanc accroissaient encore ce malaise.

 

− Si vous vous sentez digne de la sienne, continua-t-elle, rendez-vous au cimetière de la ville demain soir. Après le coucher du soleil. Elle vous parlera plus en détail de sa proposition.

 

Daren lança un très rapide coup d’œil à Aerie, qui avait toujours le regard figé sur celui sur leur interlocutrice.

 

− Je vois, finit-il par dire. Et… de qui dois-je me réclamer ?

− Je me nomme Valen, répondit la jeune femme. Mais vous n’aurez pas besoin de vous présenter. Ma maîtresse sait qui vous êtes, et elle vous attendra là bas.

− Mais pourquoi un endroit aussi incongru ?, finit par demander Daren. Pourquoi cette rencontre là bas ?

− Des questions, toujours des questions… Acceptez, et vous aurez les réponses.

 

Elle le dévisagea une dernière fois.

 

− Refusez, et…

 

Un frisson lui parcourut l’échine. Le visage de cette Valen, bien que très fin, était aussi particulièrement effrayant.

 

− Que voulez-vous d… ?, commença Daren.

− Bonne nuit, le coupa-t-elle, et j’espère à bientôt.

 

Sans un bruit, elle s’engouffra dans une ruelle et les laissa tous deux aussi subitement qu’elle les avait abordés. Leurs compagnons étaient couchés depuis un moment déjà, et les deux compagnons montèrent eux aussi dans leur chambre en silence. Daren repensa un long moment au visage de cette Valen, puis s’endormit lentement.

 

La nouvelle ne tarda cependant guère à faire débat. À peine levés, il en informa aussitôt ses compagnons autour de la table du petit déjeuner.

 

− Une autre offre ? Cette nuit ?, répondit Jaheira à peine eut-il terminé.

 

La demi-elfe semblait quelque peu alarmée par son récit.

 

− C’est insensé, poursuivit-elle. Toute la ville est au courant de ce qui s’est passé, ou quoi ?

− Notre évasion n’a pas été des plus discrètes mon amie, intervint Yoshimo, et toute la population d’Athkatla a pu être au courant de ce qui nous est arrivé. Je ne crois pas que cette personne nous espionne particulièrement.

− Tu as peut-être raison, Yoshimo, reprit la demi elfe, mais tu ne m’enlèveras pas cette impression. Et d’après ce que nous décrit Daren, cette personne avait l’air étrange, c’est ça ?

− Elle nous a surtout donné rendez-vous au… cimetière, ajouta Aerie d’un air presque effrayé. Et de nuit, en plus !

 

Un petit garçon d’une dizaine d’années s’approcha de leur table.

 

− Bonjour m’sieurs dame !

 

Il posa sur la table une petite note manuscrite, et s’éloigna aussitôt en leur faisant un signe de la main.

 

− De la part de votre employeur. Et bonne journée !

 

En quelques secondes, il disparut vers la sortie, laissant le petit groupe à peine réveillé sans voix, leur regard oscillant entre la porte et le message sur la table. D’un geste lent, Daren ramassa le morceau de papier et le lut à haute voix.

 

− « N’allez pas voir votre contact ce soir. Nous allons améliorer notre proposition. »

 

Jaheira répondit la première.

 

− Et voilà ! Encore et toujours épiés… Et par deux clans, qui plus est.

− Je ne pense pas que ça change grand-chose, non ?, continua Daren. Nous devons toujours trouver cet argent, et sauver Imoen.

− Et botter les fesses de cet Irenicus !, ajouta Minsc.

− Tu as raison, admit-elle. Même si je n’aime pas trop ça… Enfin, allons au quartier des temples, et essayons de résoudre…

 

Elle s’interrompit, visiblement troublée. Son regard était fixé sur une femme assise à une autre table un peu plus loin, qui la dévisageait en retour. Sans un mot, Jaheira se leva et partit s’asseoir à ses côtés. Daren interrogea ses compagnons du regard, mais ils ne semblaient pas davantage percevoir le fin mot de l’histoire que lui. Après un bref échange, elle revint vers eux, le visage préoccupé.

 

− Je… je ne pourrais pas vous accompagner aujourd’hui, déclara-t-elle sans autre forme d’explication.

 

Daren, mais aussi Yoshimo, Minsc et Aerie ouvrirent la bouche en même temps, stupéfiés, mais elle les coupa avant qu’ils n’eussent le temps de continuer.

 

− Inutile de me poser des questions, je ne peux pas vous en dire plus, pour le moment. Je serai sans doute de retour demain. Encore désolée, et bon courage.

 

Elle sortit en compagnie de cette femme, et tourna avant de quitter le bâtiment un dernier regard vers Daren, un regard mêlé de gêne et d’excuses.

 

− Bien. Quelle est la route à suivre, maintenant ?, finit par demander Yoshimo, brisant ainsi le silence embarrassant qui s’était installé depuis le départ de la druide.

 

Il rajusta sa queue de cheval et serra la ceinture de son épée tandis que Minsc faisait remonter son hamster sur ses épaules. Aerie semblait particulièrement troublée que Jaheira partît ainsi sans une explication, mais elle n’évoqua pas le sujet, rassemblant et préparant elle aussi ses affaires. Regardant une dernière fois le message qu’ils venaient de recevoir de leur employeur, Daren se leva et sortit le premier de l’auberge.

 

Le petit groupe, amputé de Jaheira, prit la direction du nord et traversa le fleuve Weng. Leur mission consistait en un simple espionnage, mais ils devaient avant tout repérer un membre de cette secte, et si c’était possible l’homme nommé Gaal qu’ils avaient aperçu lors de leur précédente visite. Depuis la veille, il semblait que les patrouilles avaient été renforcées afin d’éviter un nouveau rassemblement malencontreux. La Sentinelle Suprême Oisig avait parlé d’un culte « des profondeurs », et peut-être fallait-il prendre cette expression au pied de la lettre.

 

Tandis que ses compagnons s’étaient dispersés en quête d’indices, Daren repensa à Jaheira et à cette femme qu’elle avait suivie. Que se passait-il ? Il se remémora les évènements des jours précédents, et se rappela de leur première journée à la Couronne de Cuivre. Chacun d’eux était parti à la recherche d’un peu d’argent pour leur journée, mais c’était la seule qui n’avait pas dévoilé l’endroit où elle s’était rendue. Que pouvait-elle avoir de plus important à l’esprit que la situation dans laquelle ils se trouvaient ? Cela avait-il un rapport avec Khalid ? Ou… s’apprêtait-elle à les trahir… ? La voix d’Aerie le tira de ses sombres réflexions.

 

− Daren ! Daren ! Viens, suis-moi !

 

Elle lui saisit le poignet et courut en direction d’une petite allée entre deux bâtiments. Ils arrivèrent juste à temps pour apercevoir un homme recouvert d’une cape et d’une capuche s’engouffrer par une trappe, qui se referma derrière lui en un bruit sec.

 

− Qu’est ce que… ?, commença Daren.

− Son visage, l’interrompit à voix basse Aerie, un doigt sur ses lèvres. J’ai vu son visage, et…

 

Ses yeux bleus en amande s’agrandirent dans une expression d’étonnement et d’horreur.

 

− Ses yeux…, chuchota-t-elle. Ses yeux sont morts ! J’ai vu distinctement ses pupilles blanches avant qu’il ne les referme… Et il prononçait des prières très étranges, parlant de « l’Œil »… si tu vois ce que je veux dire.

− Allons chercher les autres et suivons-le, conclut Daren. C’est sûrement une piste.

 

Il partit aussitôt chercher Minsc et Yoshimo qui rejoignirent rapidement l’elfe restée près du passage. Une fois regroupés, ils soulevèrent la trappe qui dévoila une échelle s’enfonçant dans l’obscurité. Sans attendre, ils se mirent à sa poursuite et entamèrent la descente.

 

− Il fait si sombre…, murmura Aerie. Les Avariels ne vivent jamais sous terre…

− Nous sommes dans les égouts de ce quartier, je crois bien, commenta Yoshimo.

 

À en juger par l’odeur, il avait sans aucun doute raison. Une fois le silence revenu, ils percurent des bruits étranges et peu rassurants qui résonnaient dans le conduit.

 

− Je me demande par où cet homme a pu filer, demanda Minsc. Bouh dit qu’il y a trop de rongeurs dans les environs pour qu’il puisse sentir une piste.

 

Les bruits de leur pas retentissaient contre les parois, et à chaque tournant on entendait des rats s’enfuir à leur passage. Toutefois, malgré leur aspect plutôt angoissant, ces égouts n’étaient en rien différents de ceux de n’importe quelle ville, et Daren voyait mal comment il était possible d’y fonder une secte illégale sans être repéré par les personnes chargées de son entretien.

 

− Attendez…, murmura Aerie à demi-mot.

 

La jeune elfe était concentrée, ses mains formant un cercle qui commença à luire d’une couleur argentée.

 

− Vers… là. Dans cette direction, je le sens.

 

Elle désigna un tunnel qui se dirigeait vers le nord-ouest.

 

− Qui y a-t-il par là ?, demanda Daren.

− Notre homme. Il a pris dans cette direction, je le sens.

− Très bien, nous te suivons répondit Yoshimo.

 

Ils suivirent cette piste pendant presque une demi-heure. Leur avancée était réduite dans la pénombre, et ils devaient souvent barboter dans une eau sale jusqu’à mi cuisse pour franchir certains embranchements. De ses yeux d’elfes, Aerie scrutait attentivement le bout de la galerie qu’elle leur avait fait emprunter, mais elle continuait toujours tout droit, encore et encore. Se trouvaient-ils toujours sous le quartier des temples ? Rien n’était moins sûr.

 

Le sol se fit finalement plus sec, et les parois plus usées. On aurait dit que cette partie du réseau n’était plus utilisée depuis très longtemps. Le tunnel s’enfonça petit à petit, et finit par s’élargir. L’air était lourd dans ces bas-fonds. Daren se rappela soudainement la ville souterraine dans sous-sols de la Porte de Baldur. Était-il courant de bâtir des cités sur les ruines d’autres plus anciennes ? Qu’allaient-ils trouver à l’autre bout de ce souterrain ? Quelque chose, une menace impalpable, semblait être aux aguets ici.

 

− Regardez !

 

Aerie avait presque poussé un cri en même temps, et leur désigna quelque chose au sol. Minsc passa aussitôt devant elle et s’approcha, l’épée à la main.

 

− Un cadavre, finit-il par leur dire.

 

Yoshimo l’avait suivi de près et inspectait lui aussi le corps qui gisait devant eux.

 

− Et un cadavre plutôt ancien… Je me demande comment il est arrivé jusqu’ici…

 

Mais Daren était occupé par un détail, entre les mains encore serrées du cadavre. Il semblait ternir fermement quelque chose, qui dépassait au dessus de son index. Il s’approcha à son tour, le regard toujours fixé sur sa main.

 

− Attendez…

 

Aerie semblait inquiète. Elle tournait sans cesse le regard de gauche à droite, la respiration presque haletante. Daren fit encore un pas. Lui aussi avait un étrange pressentiment, mais cette « chose » qu’il tenait entre ses mains l’obnubilait.

 

− Non, Daren, n’avance pas. Je crois que…

 

Guidé par sa curiosité, Daren s’agenouilla devant le corps et s’atela à ouvrir la main serrée, crispée à l’extrême par la mort. Les doigts cédèrent enfin, et ce qu’il découvrit l’horrifia : à l’intérieur de cette paume morte était écrasée une paire d’yeux encore sanguinolents. Il eut un mouvement de recul, étouffant un cri, et Minsc s’écria au même instant :

 

− Nous sommes attaqués !

 

Daren n’eut même pas le temps de lever les yeux qu’il comprit aussitôt la menace qui pesait sur eux : la main desséchée devant lui se referma, et le corps en décomposition qui était jusque là inanimé se releva en boitant.

 

− Des morts-vivants…

 

Minsc décapita en un instant le zombie qui venait de se redresser, et sa tête rebondit contre le mur de la galerie avant de retomber dans un bruit de chair molle. Daren savait d’expérience qu’il n’était pas aussi simple de vaincre ces créatures et le corps sans tête tourna ses épaules en direction du rôdeur, avançant comme s’il était indemne.

 

− Oh, non…, implora doucement la voix terrifiée d’Aerie derrière eux. Baervan, sauvez-nous…

 

Minsc rugit à nouveau et découpa encore une fois le corps devant lui, qui finit privé de ses membres par s’immobiliser à nouveau. Quelques mètres plus loin, une horde d’une vingtaine de ces créatures avançaient maladroitement en émettant des grognements rauques.

 

− Il va finir par se relever, lança Daren au rôdeur. Minsc, Yoshimo, mettez vous en position. Notre seule chance de nous en sortir est de les mettre à terre le plus rapidement possible et de passer à ce moment là !

− Ne serait-il pas plus prudent de fuir ?, proposa Yoshimo.

 

Daren feignit de ne pas l’entendre et se tourna vers l’elfe.

 

− Aerie ! Il faut nous aider ! Sers-toi de ta magie !

 

Mais la jeune sorcière ne parvenait pas à détourner le regard de ces morts-vivants. La vision de ces cadavres pour la plupart démembrés boitant vers eux dans un concert de râles infâmes avait en effet de quoi faire fuir le plus courageux des héros. Daren sortit son épée et se concentra. Ils devaient être une vingtaine. Vingt, contre quatre.

 

Ce fut encore Minsc qui chargea le premier. Sa force surhumaine faisait voler nombre de leurs adversaires, mais cela n’affectait pas vraiment ces créatures déjà mortes, qui continuaient d’approcher leurs griffes et leurs crocs des chairs de leurs victimes. Le combat durait depuis à peine cinq minutes que déjà les premiers corps tombés se relevaient à nouveau pour rejoindre la bataille. Daren tranchait lui aussi, la sombre lame de Sarevok pénétrant encore plus profondément la chair que les autres, mais même si les zombies mis à terre par son épée y demeuraient un peu plus longtemps, ils finissaient aussi par se relever. Tout à coup, Daren entendit un chant derrière eux. Un chant si beau et mélodieux qu’il apaisa presque ses blessures et amena le calme sur le champ de bataille. Les créatures semblaient l’entendre elles aussi, car elles s’arrêtèrent presque en même temps et se tournèrent vers la personne qui le récitait : Aerie.

 

Malgré la mélodie si envoûtante, le visage de l’elfe s’était durci, et elle tenait fermement une main tendue devant elle, comme si elle repoussait de sa simple paume ce Mal qu’ils combattaient depuis presque un quart d’heure. Elle s’arrêta tout à coup, et psalmodia des paroles en elfique dont Daren ne comprit pas le sens. Une lueur blanche l’aveugla, et il dut poser un bras sur ses yeux pour continuer à observer la scène qui se déroulait. Les morts-vivants en revanche, se mirent à courir de manière désordonnée, se heurtant les uns les autres en fuyant cette lumière.

 

Ath Baervan ! Mai, Kyed ! Vanessaril Guenhyvar !

 

La lumière disparut dans un flash argenté, et les corps autour d’eux se consumèrent en un feu sacré, et ne laissèrent que quelques traces noires sur le sol. Aerie tomba à genou, ses longs cheveux blonds perlant de sueur.

 

− Aerie ! Tu vas bien ?

 

Daren s’était précipité à son secours. L’elfe se releva doucement, et resta un moment les mains sur ses cuisses à reprendre sa respiration.

 

− Que s’est-il passé ?, reprit Daren. Je n’ai jamais rien vu de tel !

− Les forces d’un dieu peuvent réduire à néant des créatures comme ces zombies si le réceptacle qui les dirige est suffisamment solide, répondit Yoshimo. Notre belle magicienne a beaucoup plus de ressources qu’il n’y parait.

 

Il regarda l’elfe à nouveau. Elle venait d’inspirer un profond respect aux trois autres. Daren se dit pour lui-même qu’il regrettait que Jaheira ne fût pas là pour la voir à l’oeuvre, ce qui aurait sûrement fait taire ses sarcasmes réguliers sur Aerie. Après quelques félicitations, Minsc et Daren lui tendirent la main pour l’aider à se redresser.

 

− Merci… à tous, je vais bien maintenant, dit-elle en se relevant, la respiration encore quelque peu saccadée. Nous pouvons repartir.

− Restons sur nos gardes, ajouta Daren.

 

Ils avancèrent à nouveau dans le tunnel qui continuait à descendre.

 

− Ecoutez, on entend des bruits.

 

La galerie s’était élargie à une intersection, et donnait à présent dans une sorte de grotte. Des voix et un chant grave et continu s’élevaient de l’intérieur en une étrange mélopée. Sans un bruit, Daren, Minsc, Yoshimo et Aerie s’avancèrent au plus près en se dissimulant derrière un bloc de roche pour observer la scène terrible qui se déroulait un peu plus loin.

 

« Révoques-tu la faiblesse des voyants ? »

 

La voix résonna dans la caverne. Devant une fosse au sol d’où sortaient des vapeurs de fumée verte, un homme portant une cagoule noire agitait les bras en direction d’un autre, ligoté et à terre. Le prisonnier acquiesça lentement de la tête, le visage apeuré, et bredouilla quelques mots.

 

− Je… j’accepte.

− Révoques-tu ton ancien culte ainsi que le pouvoir mensonger de la vue ?

− J’y renonce.

 

L’homme à la cagoule leva alors une sorte de sceptre, et poussa un hurlement. Un hurlement terrifiant, accompagné de cris et des tambours des autres fidèles qui assistaient à la cérémonie.

 

− Ô Seigneur Aveugle ! Ôtes à cet être impur sa vision et ses images qui lui empoisonnent son esprit !

 

Quelque chose d’incroyable se produisit alors. Une lumière pourpre illumina le sceptre pointé vers le plafond et de la fumée verdâtre sortit une main, puis tout un corps. La créature s’extirpa de la cheminée, lentement, puis se redressa. Enfin, il tourna ses orbites vides en direction de l’homme ligoté qui tentait de se relever.

 

− Je… Non !, supplia-t-il. Je ne veux plus ! Je ne…

 

Mais la créature ne lui laissa pas l’opportunité d’achever sa phrase. D’un geste brusque et impitoyable, elle lui arracha les yeux du visage dans un cri qui déchira le silence de la caverne. La lumière violette illumina toute la pièce, et le prisonnier s’effondra au sol, évanoui. Daren et ses compagnons avaient le regard rivé sur cette scène d’horreur sans parvenir à s’en détacher. Ce fut le contact d’Aerie à ses côtés qui s’était imperceptiblement réfugiée contre lui le ramena à la réalité.

 

− Nous ferions mieux d’y aller, chuchota Yoshimo. Rester ici plus longtemps serait risqué.

 

Ils firent tous demi-tour avant que quiconque ne les aperçût et firent le point à l’entrée de la grotte.

 

− Vous avez vu ce bâton qu’il tenait dans les mains ?, demanda Aerie. J’ai l’impression que c’est ça qui lui donne ce pouvoir.

− Toute cette légende sur cet « Œil Aveugle » pour un simple sceptre ?, émit Yoshimo, pensif.

− Nous ne savons pas si cet objet est le seul responsable de ce qui se passe ici, trancha Daren. Peut-être se passe-t-il autre chose ? Mais dans tous les cas, nous avons deux possibilités : revenir sur nos pas et informer le temple de Heaume, ou…

− Dérober le sceptre, c’est bien à ça que tu penses mon ami ?, termina Yoshimo.

 

Daren acquiesça d’un hochement de tête.

 

− Je pense que nous serions encore plus payés si en plus d’avoir l’explication, nous parvenons à mettre fin aux agissements de ce Gaal.

 

Daren leva les yeux vers Minsc, qu’il eut juste le temps de voir froncer les sourcils en dégainant son arme. Yoshimo en face de lui avait lui aussi mis la main au fourreau. Daren se retourna aussi vite qu’il put et découvrit un homme, seul et encapuchonné, qui posa une main âgée sur son épaule.

 

− Qui êtes-vous ?, s’exclama Daren en se dégageant de façon brutale.

 

L’homme tâtonnait son bras de sa main ridée et répondit d’une voix faible et chevrotante.

 

− Ne me faîtes pas de mal… Je vous demande juste de me suivre…

 

Sans attendre leur réponse, la silhouette fit demi-tour et tourna dans l’un des tunnels latéraux, ses mains palpant la roche de la paroi. Tous les quatre se regardèrent un instant, interloqués, avant de s’élancer à sa poursuite.

 

− Attendez !, lança Daren, n’osant cependant pas trop hausser le ton de peur d’être repéré par les membres de la secte un peu plus loin.

 

Mais le vieil homme ne lui répondit pas, se contentant de poursuivre son avancée cahotique. Après tout, qu’avaient-ils à craindre d’un vieillard peinant à tenir sur ses jambes ? Après quelques minutes de marche, le souterrain se transforma en un couloir qui lui-même terminait en un cul-de-sac. Le vieil homme tâtonna le mur de droite, sa main glissant le long des rainures, puis pressa quelque chose entre deux blocs. Un cliquetis métallique résonna, révélant un panneau qui se souleva dans la paroi d’en face.

 

− Entrez, répondit enfin le vieil homme. Suivez-moi.

 

Il passa le premier, suivi par les autres, aux aguets. Le passage secret donnait dans une immense pièce sombre et austère. Seule une table et quelques chaises y étaient entreposées au milieu, et en dehors de la lumière de leurs torches, rien d’autre n’éclairait cet endroit. L’homme releva sa capuche et leva le visage vers eux.

 

Na Aerdrië !, s’écria Aerie, une main devant la bouche.

 

Sous ses paupières, deux orbites béantes témoignaient du rituel qu’il avait dû subir.

 

− Vous êtes avec eux !, s’écria Daren. Vous êtes un serviteur de ce…

− Non !, l’interrompit aussitôt leur interlocuteur, visiblement effaré. Doucement jeune homme. Je… je vous ai entendu parler tout à l’heure, et… Et si vous êtes arrivés jusqu’ici, c’est que vous êtes tous les quatre habiles et courageux. Vous… vous devez nous aider.

− Vous aider ?, reprit Daren, surpris et méfiant. Que voulez-vous dire ? Vous vous êtes fait arracher les yeux par ce fou, qui me dit que vous n’essayez pas de nous tendre un piège ?

 

L’homme poussa un long soupir, et s’assit en trébuchant sur une chaise.

 

− Je me nomme Sassar. Vous avez raison, autrefois j’étais bien un fidèle de l’« Œil Aveugle », et même un fidèle particulièrement dévoué. Je faisais partie de l’élite. Et c’est d’ailleurs comme ça que j’ai compris.

 

Tous les quatre s’assirent à leur tour et l’écoutèrent parler attentivement.

 

− Il existe une créature, reprit-il, une créature qui vit encore plus profond sous terre, dans un souterrain dont on ne peut sortir vivant. Aucun de nous ne l’a encore vue, car les seuls qui aient pu l’approcher sont ceux qui ont subis le rituel… La seule chose que je peux vous dire, c’est que c’est une créature maléfique, qui ne cherche qu’à répandre le mal et le chaos. Je… je ne l’ai pas compris tout de suite, séduit par son pouvoir, mais lorsque j’ai enfin saisi ses véritables desseins…

 

Il s’arrêta un instant, et reprit.

 

− Le sceptre, celui que possède Gaal actuellement, est la seule chose capable de se protéger des pouvoirs mortels de cette créature. Mais il ne permet pas de la détruire, non… Pas cette seule moitié…

− Moitié ?, répéta Daren. Que voulez-vous dire ?

− Le sceptre était un artefact des plus dangereux, continua le vieil homme. Il fut créé par les Dieux, il y a bien longtemps. Mais son pouvoir fut corrompu par ses utilisateurs, qui ne cherchaient par lui que la gloire et la fortune personnelle. Corrompu à un tel point que l’un de ces dieux le brisa en deux parties. Ses deux morceaux gardèrent encore une puissance terrible, mais étaient affaiblis et n’appartenaient plus à la même personne. L’un des deux fut trouvé par Gaal, il y a quelques mois.

 

Il s’arrêta, cherchant de la main un verre d’eau posé sur la table.

 

− Et l’autre ?, demanda Daren. L’autre morceau, qu’en est-il advenu ?

 

Le vieil homme but de longues gorgées, et poursuivit.

 

− L’autre…, répéta-il d’une voix pensive. L’autre resta la propriété du dieu qui l’avait brisé et fut scellé dans son temple, dans les profondeurs.

− Alors il est inutile d’espérer le retrouver.

− Seules les deux parties à nouveau assemblées seront capables d’anéantir le terrible « Œil ». Et… si vous vous montrez à nouveau habiles et courageux, je peux vous montrer le chemin qui vous mènera vers ce que vous cherchez.

 

Daren regarda ses compagnons. Aerie haussa les épaules, lui signifiant que c’était à lui de prendre une décision tandis que Yoshimo se tint le menton entre le pouce et l’index, visiblement partagé entre le désir de continuer et celui de faire demi-tour.

 

− J’ai peur de ne pas comprendre, l’interrogea Daren. Pourquoi nous racontez-vous tout ceci ? Pourquoi ne pas mettre un terme à tout ceci vous-même, si vous savez où se trouvent les deux parties du sceptre ?

 

Le vieil homme soupira à nouveau.

 

− Ah… Je le ferais bien, si je le pouvais. Mais depuis que j’ai quitté l’Ordre, les pouvoirs surnaturels que me conférait l’ « Œil » ont disparus, me laissant aussi aveugle que j’aurais dû l’être après m’être fait arracher les yeux… Je suis donc maintenant faible, et sans la possibilité de m’aventurer bien loin… Je survis en me rendant dans les égouts de la ville, et en volant les restes de nourriture jetés par les habitants…

 

Tout à coup, Minsc, l’air décidé, frappa son poing sur la table et s’écria de vive voix :

 

− Et nous serons habiles et courageux, vieil homme ! Bouh a été très impressionné par ton histoire, même si Minsc n’a pas tout bien compris, et il veut que nous allions récupérer ce que tu as dit tout à l’heure. Pas vrai, Daren ? Nous ne pouvons pas laisser ces gens maléfiques continuer ainsi !

 

L’enthousiasme sans faille de Minsc décida tout le monde, et ils demandèrent à Sassar de leur montrer le chemin de ce temple dont il avait parlé plus tôt. Le vieillard se leva, plus à l’aise dans cette étrange pièce dans laquelle il vivait que dans la galerie, et ouvrit un autre mécanisme secret en face de celui où ils étaient arrivés.

 

− Allez-y, mais prenez garde… Des créatures diaboliques, ou des pièges mortels… Seuls les dieux savent ce qui rôde dans les profondeurs…

 

Allumant de nouvelles torches, ils descendirent précautionneusement les hautes marches qui plongeaient dans les ténèbres.

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