Les Ménestrels

− Un tyrannœil ?

− Oui, répondit le grand prêtre de Heaume. On les nomme aussi parfois « Œil Tyran », ou encore « Spectateurs », mais d’après la description que vous m’en faîtes, il n’y a aucun doute possible. Ce sont des créatures particulièrement intelligentes, qui n’hésitent pas à se servir de leurs nombreux pouvoirs magiques pour asservir les autres races. Vous avez fait bien plus que ce la tâche qui vous incombait, et je pense que tout ceci mérite une récompense à la hauteur de votre investissement.

 

La Sentinelle Suprême Oisig ouvrit un large coffre, et en tira une cassette qu’il entrouvrit un instant.

 

− Huit mille pièces d’or, cela me semble approprié. Passez les chercher demain dans la journée, le temps que nous vérifiions que ce culte ait véritablement disparu.

 

Daren sentit son cœur bondir de joie. Ils avaient déjà récupéré plus de la moitié de leur objectif. Le sauvetage d’Imoen approchait à grand pas. Il se risqua à cette pensée à poser une question au grand prêtre.

 

− Excusez-moi… Savez-vous ce que les Mages Cagoulés font de leurs prisonniers ?

 

La question n’était pas très à propos, mais l’occasion ne se représenterait pas de sitôt. Le prêtre Helmite le dévisagea un instant, puis il lui retourna une question.

 

− Vous êtes les compagnons de ces mages que les Cagoulés ont capturés il y a quelques jours ?

 

L’escarmouche sur la Promenade de Waukyne avait détruit de nombreux gradins, et n’était pas passée inaperçue.

 

− Seulement la jeune fille, répondit-il.

− Je ne sais pas vraiment, répondit le prêtre. Personne, en dehors des Mages Cagoulés je suppose, ne le sait vraiment. J’ai entendu dire qu’ils les enfermaient dans une sorte de prison adaptée à des jeteurs de sorts…

 

Ils prirent congé de leur hôte, éreintés de leur longue journée, et suivirent les rues en direction de la Couronne de Cuivre sous une lune argentée. Daren était perdu dans ses pensées, s’imaginant les murailles infranchissables d’une forteresse isolée, Imoen en étant prisonnière dans la plus haute tour. À peine furent-ils entrés dans les quartiers populaires qu’un cri retentit dans la nuit et le sortit de ses rêves. Un cri de douleur, ou plutôt un hurlement. Dégainant leurs armes, ils coururent vers la source de ce désordre pour, à l’angle d’une ruelle, découvrir un corps sans vie dans une mare de sang.

 

− Voilà ce qui arrive à ceux qui s’opposeront à nous…

 

La personne qui venait de prononcer ces paroles était vêtue d’une cape sombre, et elle s’avança lentement vers deux hommes en armure de cuir noire. Ils semblaient incapables de bouger malgré la menace évidente, et ne pouvaient qu’attendre leur sentence, impuissants. La silhouette sombre s’approcha par derrière de leur nuque, et ils s’effondrèrent en un instant. Aerie ne put retenir un cri, et la mystérieuse personne se retourna vers la petite troupe. Daren eut un mouvement de recul en apercevant son visage. Ces mêmes joues pâles comme la mort, à l’instar de l’obscur contact qui était venu leur proposer un marché la nuit précédente. Il ressentit cette même sensation de malaise à sa vue. Elle s’avança encore, et à la lumière de leurs torches, Daren crut apercevoir sur ce visage lisse et froid le sang encore frais et dégoulinant des corps à terre.

 

− Voilà ce qui arrivera si vous choissez mal vos alliés…

 

La créature disparut en un instant, laissant le petit groupe au milieu des cadavres ensanglantés.

 

− La garde !, chuchota Yoshimo. Filons !

 

Une petite patrouille de nuit arrivait dans leur direction, et ils reprirent leur route au pas de course sans se retourner. Un quart d’heure plus tard, ils franchissaient les portes de la Couronne, épuisés et éreintés, remettant à plus tard les étranges évènements de la nuit.

 

Le lendemain en toute fin de matinée, Jaheira les attendait à une table et les invita d’un signe à la rejoindre.

 

− Bonjour à vous tous, leur lança-t-elle, joviale. Alors, dites-moi ce que votre enquête a donné !

 

Ils lui détaillèrent les évènements de la veille, du temple oublié d’Amaunator au sceptre rassemblé, sans oublier l’affrontement contre le tyrannœil.

 

− Je connais ces Spectateurs, répondit-elle pensive. Khalid… en avait déjà combattu, à une époque. Mais, combien avez-vous dit que vous avez obtenu ?, reprit-elle d’un ton vif.

− Huit mille pièces, que nous devons passer chercher dans la journée, lui répondit fièrement Daren.

− Je ne sais pas si nous trouverons de nouveaux employeurs aussi fortunés que les précédents, intervint Yoshimo, mais nous nous approchons tout de même du résultat.

− Et qu’en est-il de la proposition que tu as eue l’autre soir ?, reprit Jaheira. C’est peut-être intéressant, finalement ?

 

Tous les quatre se rappelèrent simultanément la scène de la nuit précédente, et de l’avertissement que leur avait donné la mystérieuse meurtrière. Daren informa Jaheira de la situation, et mit un coup d’arrêt à son enthousiasme. Elle fronça les sourcils et se massa la joue d’une main.

 

− C’est très inquiétant, finit-elle par répondre. J’ai appris plusieurs choses intéressantes hier, sur nos « alliés », comme sur nos supposés « ennemis ». Il s’agit de deux guildes rivales de la ville.

 

Elle jeta un regard soupçonneux autour d’elle, balayant la taverne des yeux, et reprit en baissant d’un ton. Tous s’étaient approchés d’elle et tendirent l’oreille attentivement.

 

− L’une d’entre elles est une communauté bien connue de l’Amn : les Voleurs de l’Ombre, comme nous l’avions deviné. Ce Gaelan qui nous a proposé ce marché travaille pour eux, et c’est l’une des rares organisations capable de rivaliser avec les Mages Cagoulés. L’autre… l’autre est bien plus récente, et semble se battre elle aussi pour un certain contrôle de la ville. Peu de gens ont eu affaire à eux, mais on rapporte systématiquement des faits sanglants à leur actif, comme celui dont vous m’avez parlé. Les… personnes que je suis allée voir hier m’ont fait part de révélations pour le moins troublantes à leur sujet. On parle de meurtres horribles dans certains quartiers reculés, par exemple…

 

La jeune femme qui leur avait fait une proposition concurrente leur avait parlé d’un rendez-vous nocturne au cimetière de la ville… Était-il possible de choisir un lieu plus reculé dans Athkatla ?

 

− Nous avons fait une rencontre assez terrifiante hier soir, expliqua Daren à Jaheira. Un homme, qui appartient certainement à cette fameuse « guilde », en a sauvagement tué deux autres devant nous, vraisemblablement des Voleurs de l’Ombre. Je… Même si nous sommes pris dans un conflit qui nous dépasse, je pense qu’il est dangereux de s’allier avec… ces monstres ?

− Les Voleurs de l’Ombre ne sont pas non plus des saints, rectifia Jaheira, et je n’aime pas leurs méthodes…

− Mais il a tué ces hommes de sang froid devant nous !, s’exclama Aerie.

− Parce que tu crois que les autres sont de gentils commerçants ?, répliqua Jaheira. Ils sont peut-être moins brutaux, mais les résultats sont les mêmes.

− Je ne peux pas te laisser dire ça, mon amie, intervint calmement Yoshimo. Je ne connais pas assez cette autre guilde pour affirmer quoi que ce soit, mais les Voleurs de l’Ombre sont loyaux et nous ont donné leur parole. Nous ne sommes plus si loin du résultat, je te rappelle, et ils nous ont proposé d’améliorer notre marché, ce qui est plutôt bon signe.

 

Jaheira n’était pas présente la veille au soir, et l’horreur de la scène qu’ils avaient vécue ne pouvait pas être simplement décrite. Yoshimo venait à l’évidence de marquer un point et Minsc et Aerie acquiescèrent à son intervention. La druide les jaugea quelques instants du regard, et hocha lentement de la tête.

 

− Tu ne peux pas comprendre, renchérit Daren. Cette Valen qui nous a abordés l’autre soir, et cet homme que nous avons croisé hier sont véritablement terrifiants… Je ne pense pas que ce soit une bonne idée que de travailler avec eux… surtout si la moitié de ce qu’on raconte sur cette guilde est vrai !

− Très bien, conclut-elle. Vous avez eu plus à faire à eux que moi. Je vous fais confiance.

 

Tout à coup, sans raison apparente, Jaheira posa un doigt sur ses lèvres et leva le regard vers un individu à l’allure suspecte qui franchissait une porte dans le fond de l’auberge, gardée par un vigile en armure.

 

− Qu’est ce qui se passe ?, demanda Daren.

− Ce n’est pas la première fois…, répondit-elle lentement. Non, ce n’est rien. Allons récupérer notre prime, et partons à la recherche d’un nouvel emploi.

 

Ils finirent de déjeuner joyeusement et formèrent de nouvelles équipes. Daren s’avança vers Aerie. Il allait lui proposer à nouveau de parcourir la ville ensemble, mais Jaheira lui posa une main sur l’épaule.

 

− Daren, il faut que je te parle. Aerie ira avec Minsc.

 

Surpris et frustré, Daren lança un regard noir à la demi elfe, mais son air grave lui fit changer d’avis. De son côté, Yoshimo enfila sa cape et partit de son côté à la recherche d’un éventuel emploi.

 

− Ne t’inquiète pas Daren, lui lança Minsc de sa voix forte. Bouh veillera sans relâche sur notre nouvelle sorcière.

 

Ils sortirent de l’auberge, et Jaheira prit le chemin des docks.

 

− Qu’est ce qui se passe Jaheira ? Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

 

Jaheira fit une moue contrariée, se contentant d’un silence prolongé qu’elle ne savait comment rompre.

 

− As-tu déjà entendu parler des Ménestrels, Daren ?, finit-elle par dire.

 

La question était directe, comme toujours avec Jaheira.

 

− Gorion en faisait partie, il me semble, répondit Daren. J’ai déjà entendu ce mot pendant mon enfance, mais je ne sais pas vraiment de quoi il s’agit.

− C’est effectivement là que j’ai connu ton père adoptif, il y a longtemps. Les Ménestrels sont une organisation secrète, qui agit souvent en silence, dans l’ombre. Leurs buts sont nobles, même si nous avons nous aussi quelques brebis galeuses…

− « Nous » ?, répéta Daren.

 

Elle ne répondit pas à son intervention, et continua.

 

− Les Ménestrels œuvrent dans tous les royaumes, et participent secrètement au maintien d’un certain équilibre. Nous cherchons dans la mesure du possible à éviter les guerres, à négocier des traités de paix, et parfois à rétablir la Balance de manière plus radicale, lorsque aucune autre voie n’est possible.

− Ce que nous avons accompli sur la Côte des Epées, c’étaient aussi les Ménestrels qui l’avaient commandité ?

 

Elle acquiesça d’un sourire. Comme Daren s’en doutait, Jaheira faisait donc bien partie de cette organisation, comme son père. Une question s’imposa néanmoins à son esprit : pourquoi lui parlait-elle de tout ceci, surtout si l’organisation en question était basée sur le secret ? Toutefois, il n’eut pas besoin de formuler son interrogation.

 

− Comme tu l’as peut-être deviné, la jeune femme qui m’attendait à la taverne hier matin faisait elle aussi partie de l’Ordre. Nous avons un quartier général, ici, à Athkatla, dans un domaine appartenant à un homme du nom de Galvarey. Notre hiérarchie est particulièrement stricte. La personne qui administre chaque secteur est appelée Héraut. Et… celui d’Athkatla souhaite te rencontrer.

− Moi ? Mais…

− Tu verras, le coupa-t-elle, je ne peux pas t’en dire plus pour le moment. Suis-moi, nous sommes presque arrivés.

 

Non loin du port, un bâtiment aux murs brun orangé était gardé par un homme seul. Daren était passé plusieurs fois devant ce qu’il avait pris pour un entrepôt abandonné, sans remarquer ce qu’il avait de si spécial.

 

− Bonjour Rylock, le salua Jaheira. C’est moi, laisse-nous entrer.

 

L’homme jeta un œil aux alentours, et lui fit un signe discret.

 

− Allez-y, vous êtes attendus.

 

Il leur ouvrit la lourde porte, et tous les deux pénétrèrent dans ce qui était donc le quartier général des Ménestrels.

Le hall d’entrée était une grande salle dallée de marbre, au centre de laquelle trônait une immense statue de la déesse de la magie, Mystra. Cet intérieur tranchait radicalement avec la sobriété externe du bâtiment, et Daren eut le sentiment d’être quelque peu privilégié de pouvoir contempler ainsi le repaire si secret des Ménestrels. Devant la statue, quatre hommes et la femme qu’ils avaient aperçue à la Couronne de Cuivre les attendaient.

 

− Jaheira, te voilà enfin, l’accueillit  un homme en armure étincelante. C’est bon de te revoir.

 

La demi-elfe ne sembla toutefois pas sensible à cette chaleureuse salutation, en témoigna la dureté de son visage.

 

− Cet accueil est un leurre, Galvarey. C’est le Héraut que nous sommes venus voir, et je n’ai pas de temps à perdre avec toi.

− Ah… Jaheira, reprit-il, toujours aussi fougueuse et enflammée… Mais je vais clarifier la situation. En réalité, c’est moi qui t’ai appelée.

− Toi ?, répéta-t-elle en haussant le ton. Tu n’es pas le Héraut ! C’est une imposture ! Meronia, tu…

− Meronia n’a fait que ce que je lui ai demandé, l’interrompit Galvarey. Mais le plus important est que tu soies ici, avec ton ami.

 

Il tourna pour la première fois son regard vers Daren.

 

− Je ne vois pas pourquoi nous resterions un instant de plus, reprit Jaheira, la voix toujours glaciale. Nous sommes venus voir le Héraut, et personne d’autre.

− Ma chère Jaheira, vois-tu, il manque un Héraut dans cette région. Et je souhaiterais vivement en installer un, ici, à Athkatla. Mais pour cela, tu m’aideras en faisant ce qui est juste. Car tu sais ce qui est juste, n’est ce pas Jaheira ?

 

Daren ne comprenait pas où il voulait en venir, mais la druide sembla saisir le sens caché de ses paroles.

 

− Ce que je sais, c’est que tu es un imbécile ambitieux, répondit-elle. Tu sais que la position de Héraut demande…

− Et moi ce que je sais, la coupa-t-il une fois encore, c’est qu’un Héraut doit avoir le désir de s’établir ! Les Grands Hérauts jugeront si cela est mérité, mais ceci est une autre histoire. Revenons à notre petite affaire, veux-tu ?

 

Jaheira ne répondit pas tout de suite, mais poussa un long soupir de résignation.

 

− Très bien, pose tes questions. Moi aussi, j’ai d’autres choses à faire.

− Parfait ! Tu sers la grande cause que nous servons tous, et tu seras récompensée pour ça. Mais passons aux choses sérieuses. Daren, c’est bien cela ?

 

Ce dernier sursauta à son nom, et hocha rapidement de la tête.

 

− Bien. Sais-tu pourquoi tu es ici ?

 

Son visage s’empourpra légèrement à cette question. Jaheira ne lui avait rien dit de cet entretien, et il n’avait pas la moindre idée de ce qui pouvait lui avoir valu l’attention des Ménestrels. Toutefois, il se souvint des paroles de Yoshimo, la veille, leur rappelant que lui et ses compagnons avaient fait une entrée fracassante à Athkatla quelques jours plus tôt.

 

− Si vous voulez faire allusion à l’explosion sur la Promenade de Waukyne, je vous assure que ce n’était pas moi !

− Ah… Mais c’est pourtant le cas, indirectement tout au moins. C’est le genre de chose qui semble te poursuivre à chaque coin de rue. Et c’est précisément la raison pour laquelle tu es ici.

 

Daren ouvrit la bouche mais ne trouva rien à dire. Était-il ici parce qu’il n’avait pas eu de chance que cet Irenicus se fût intéressé à lui ?

 

− Permets-moi de te questionner franchement, Daren. Rien d’indiscret, je t’assure, mais quelques questions sur certains épisodes de ta vie. Par exemple, que peux-tu me dire de tes premiers souvenirs ? Vois-tu des souvenirs heureux ?

 

Il fut si surpris de la question qu’il dut la lui faire répéter une deuxième fois. Qu’est ce que des souvenirs de son enfance pouvaient bien avoir à faire ici ? Jaheira n’était pas intervenue cette fois, se contentant de fixer le sol. Ses premiers souvenirs… Une image venait immédiatement à son esprit, celle de son père adoptif, Gorion. Mais dans quelle situation ? Il se rappelait vaguement de grandes portes, et d’une immense statue qui l’avait longtemps traumatisé. Maintenant qu’il y repensait, il revoyait presque distinctement l’entrée majestueuse de la bibliothèque de Château-Suif, et se rappelait de lui courant après son maître de peur qu’il ne le laissât seul avec l’effigie d’Alaundo.

 

− Je me revois courir derrière mon père adoptif, quelque peu intimidé par une statue de pierre.

 

Il ne savait pas si ceci allait satisfaire son interlocuteur, mais c’était la seule chose qui lui était venu à l’esprit.

 

− Ah… Gorion…

 

Galvarey parut lui aussi se remémorer le passé. Son père ayant été un Ménestrel, il n’était pas étonnant qu’il fût connu chez les siens.

 

− L’idéaliste… Je faisais partie de ceux qui pensaient que c’était une erreur… Mais bon… Je t’expliquerai plus tard.

 

Où voulait-il en venir ? Son ton mielleux commençait à l’exaspérer, et il était à présent pressé d’en finir.

 

− Je vais maintenant en venir au vif du sujet. Étant un enfant de Bhaal, n’as-tu jamais eu de pensées disons… violentes ?

 

Cette fois-ci, ce fut au tour de Daren de durcir son regard. Ainsi, ils y étaient, tous ces détours pour en arriver là. Ces Ménestrels étaient au courant de son héritage. En y réfléchissant un instant, il réalisa que seuls son père adoptif ou Jaheira avaient pu les mettre au courant, mais il préféra ne pas se poser davantage la question pour le moment.

 

− Pas plus qu’un autre, finit-il par répondre. J’use de violence lorsque je le dois, comme pour défendre mes amis, mais je l’évite lorsque je peux.

 

Daren se demanda s’il faisait allusion au pouvoir de son père de sang, et à la terrible force qui le submergeait parfois, mais il préféra donner cette réponse « passe-partout » plutôt que de se lancer dans une explication plus qu’hasardeuse. Galvarey saisit une plume et un parchemin, et y inscrivit quelques notes.

 

− Hmmm… Doit user de violence…, murmura-t-il entre ses dents, mais suffisamment fort pour que lui-même et Jaheira l’entendissent. Il fallait s’y attendre…

− Tu déformes ses mots, Galvarey, intervint la demi-elfe d’un ton sec. Ce n’est pas ce qu’il a dit.

− La tromperie est intimement liée à tout son être, Jaheira. Peux-tu comprendre ce que pense un illithid ? Ou un tyrannœil ? Ton ami leur est plus apparenté qu’à nous.

− Seulement dans ton esprit !, rétorqua aussitôt Jaheira. C’est grotesque !

− Les questions continueront néanmoins, sans autres interruptions je l’espère.

 

Daren comprenait petit à petit où il comptait l’amener. Ce « test » n’était là que pour le faire passer pour une sorte de monstre, et il était bien déterminé à ne pas tomber dans le piège qui aurait consisté à protester inutilement.

 

− Dis-moi, Daren, quelle est ta couleur préférée ?

− Qu’est ce que ça vient faire ici ?, s’indigna la demi-elfe.

− Jaheira !, répondit aussitôt Galvarey. Je commence à croire que tu n’as pas pleinement foi en notre cause ! Soit patiente, et ma méthode ne te paraîtra que plus claire. Encore une fois, Daren, quelle est ta couleur préférée ?

 

Daren réfléchit quelques secondes, et répondit le plus spontanément possible.

 

− Le bleu.

− C’était si évident… La couleur de la tristesse et du désespoir, bien sûr, commenta-t-il en griffonnant sur son parchemin.

 

Daren n’eut même pas le temps de réaliser son commentaire que Jaheira intervenait à nouveau.

 

− Sans oublier le ciel, ou l’océan ! Si tu es aussi impatient de voir ce que tu souhaites, la réponse importe peu !

 

Cet interrogatoire tournait effectivement à la farce. Cet homme avait vraisemblablement décidé de le faire passer pour un fou sanguinaire, et tous les moyens semblaient bons pour y parvenir. Qu’allait-il arriver par la suite ? Jaheira était tendue depuis qu’ils étaient arrivés ici, et elle paraissait douter de chacune de ses décisions.

 

− Tu as en partie raison, Jaheira. Les réponses n’ont pas énormément d’importance. Il est évident qu’il sème le trouble partout où il passe, mais cet entretien ne peut que clarifier les choses.

− Mais vous deviez voir Daren comme il est, pas comme vous pensiez que lui était ! Je devais le ramener ici pour…

 

Sa voix s’étrangla avant qu’elle ne pût achever sa phrase. Jaheira semblait désespérée et résignée à la fois. Daren ne savait plus que faire, mais il sentait une menace de plus en plus distincte planer au dessus de lui.

 

− Tu devais le ramener ici pour que nous puissions le voir ! Notre plan d’action a toujours été très clair, Jaheira.

− Je suis toujours ici, dans ce cas, finit par répondre Daren. Que voulez-vous de moi, en dehors de ces questions ridicules ?

− Tu en savais juste assez pour le ramener ici, ma chère, continua-t-il en direction de Jaheira, et en l’ignorant totalement. En te donnant plus d’éléments, nous aurions compromis la mission. Et en tant que Ménestrels, nous…

− Les Ménestrels se respectent entre eux !, hurla-t-elle.

− Notre principal devoir est de maintenir l’harmonie !, lui répondit-il sur le même ton. Comment peux-tu, en tant que Ménestrel… en tant que druide, cautionner la liberté de cette… créature ! Comment va-t-il perturber la Balance ? Ne me dis pas que tu ne t’es jamais posée cette question !

 

Ces derniers mots avaient laissé place à un silence de plomb. Jaheira avait toujours la bouche ouverte, prête à s’époumoner encore davantage, mais cette phrase l’avait touchée. Daren tourna son regard vers son amie mais elle détourna le sien au même moment, terriblement gênée.

 

− Et si… s’il n’a pas de mauvaises intentions ?, reprit-elle d’un ton timide. Nous ne pouvons pas savoir ce qui déstabilisera ou ce qui renforcera la Balance…

− On ne peut pas prendre ce risque, trancha Galvarey. Non, nous n’avons pas le choix… Daren, tu dois être…

 

Un cliquetis s’éleva de la porte derrière eux, et l’un des quatre hommes qui accompagnaient Galvarey reprit sa place aux côtés de son chef, une clé à la main. La respiration de Daren s’accéléra.

 

− …isolé.

− Isolé ?, répéta-t-il bêtement. Que voulez-vous dire ? Vous voulez m’enfermer dans une cellule ?

− Oh, il ne s’agit pas d’une quelconque prison…, reprit le Ménestrel. Il s’agit d’un enfermement magique, dont on ne s’évade pas.

 

Daren porta aussitôt la main au fourreau. Ces hommes étaient fous, et il était hors de question qu’il se laissât faire aussi facilement.

 

− Je refuse !

− Oh, mais j’ai bien peur que ta voix ne compte pas, ici. Range cette épée, il est inutile de résister. Tu es seul, et si tu veux te battre, tu devras affronter six Ménestrels. L’issue de ce combat me paraît claire, et nous ne voulons pas t’infliger de souffrances inutiles.

 

Une bouffée d’angoisse le submergea. Ces hommes et cette femme étaient sans doute de puissants combattants, et il n’avait aucune chance de les vaincre seuls. Il avait mentionné six Ménestrels, mais Daren n’en comptait que cinq. Tout à coup, comprenant où il voulait en venir, il se tourna vers Jaheira, ses deux bras pendants, encore inertes.

 

− Jaheira… Pas toi…

 

La demi-elfe ne put retenir une larme.

 

− Khalid… pardonne-moi…

− Tu n’es pas obligée de faire ça, Jaheira…

− Ça suffit maintenant !, tonna Galvarey. Soumets-toi, ou bien meurs !

 

Daren dégaina une deuxième arme et la retourna contre son avant-bras. Le combat était peut-être perdu d’avance, mais il ne se rendrait pas sans tenter sa chance. Au fond de lui, il sentait gronder son essence. S’ils voulaient voir un enfant de Bhaal, ils allaient être servis. Galvarey s’avança le premier, accompagné de la jeune femme. À ses côtés, Jaheira murmurait toujours des paroles incohérentes, le visage ruisselant de larmes.

 

− Meronia. Nous pouvons commencer l’incantation.

 

Daren s’élança à ce moment, la pointe de son épée en avant, mais un simple geste de la magicienne l’arrêta aussi aisément qu’un pantin. Il était paralysé, et plus il se débattait, plus ses muscles le faisaient souffrir. La jeune femme entama une série de signes magiques tandis qu’une lumière noire commençait à l’entourer.

 

− Khalid…, sanglotait Jaheira d’une voix faible.

 

L’obscurité s’épaissit, et Daren sentit son âme se retrouver à l’étroit. Il allait se faire capturer, condamné pour l’éternité à un sort pire que la mort. Et trahi par celle en qui il avait pleinement confiance… Un sentiment de grand désespoir l’envahit. Il repensa à Imoen, à Gorion. Et à Aerie. Il aurait tant voulu lui dire ce qu’il avait ressentit pour elle depuis leur première rencontre.

 

− PARDONNE-MOI !

 

Un coup d’une violence rare percuta la magicienne devant lui, qui s’envola dans les airs avant de percuter de plein fouet une colonne, et finissant sa course, inconsciente, plusieurs mètres plus loin. Les ténèbres s’éclaircirent, dévoilant Jaheira en position de combat, le visage crispé de fureur.

 

− Non, Galvarey ! Il n’y a que toi et tes laquais ! Et si cela doit signifier que je ne soies plus Ménestrel, alors qu’il en soit ainsi !

 

Elle se retourna un instant vers Daren, et fit tournoyer son bâton.

 

− Tu es mon compagnon d’armes, et je sais que ton cœur est pur. Je… je combattrais à tes côtés, quoi que cela implique !

 

Daren n’en croyait pas ses yeux, et ce retournement de situation embrasa son pouvoir. Un brouillard bleu foncé commençait déjà à colorer les colonnes du grand hall.

 

− Tu fais une erreur, Jaheira, répondit Galvarey d’une voix calme. Grâce à son emprisonnement, je pourrais être appuyé pour devenir Héraut, mais tu préfères te battre contre les Ménestrels, aux côtés de ce monstre. C’est dommage, mais tu partageras son sort.

 

Daren et Jaheira s’étaient positionnés côte à côte. L’épée de Sarevok tremblait légèrement à mesure que son pouvoir se répandait dans la pièce. Il sentait ses réflexes s’aiguiser à leur maximum et une force terrifiante couler dans ses veines, mais le sentiment de solidarité particulièrement fort qu’il ressentait en ce moment l’aidait à garder le contrôle sur ses instincts meurtriers. Jaheira murmura quelques paroles qu’il fut le seul à pouvoir entendre.

 

− J’ai agi comme une imbécile, et je ne crois pas que Khalid aurait voulu ça. À mon signal, commence ton enchaînement… son enchaînement.

 

Daren hocha imperceptiblement de la tête, serrant la garde de son épée. Ses mains tremblaient d’excitation et de colère, une colère juste.

 

− Alors tant pis pour vous !, hurla Galvarey.

 

Et le combat commença. Les trois hommes qui l’accompagnaient avaient dégainé leurs épées et se précipitèrent vers Jaheira. La magicienne, toujours inconsciente, gisait au sol quelques mètres plus loin. Quant à Galvarey, il s’attaqua à lui en personne. Le Ménestrel était vêtu d’une armure épaisse, et le pouvoir tranchant de la lame de Sarevok ne parvenait pas à en traverser les protections de métal. Néanmoins, il parvenait à faire face à son adversaire sans fléchir. Jaheira affrontait à elle seule trois ennemis, qu’elle tenait en respect à la seule force de sa fureur. Ils combattaient depuis à peine trois minutes que Galvarey entama à son tour des paroles magiques. Il implorait Mystra, la déesse de la magie, et Daren sentit au même moment ses yeux le piquer de fatigue. Son épée lui parut lourde, et ses mouvements pesants. Jaheira commençait à en ressentir les effets elle aussi, se frottant les yeux vigoureusement. Il fallait néanmoins continuer à se battre. Dans un puissant cri, elle propulsa l’un de ses adversaires qui partit rejoindre la mage, mais l’espace d’une seconde d’inattention, Daren reçut une lame acérée en pleine épaule, qui le fit s’effondrer de douleur.

 

− Daren !, s’écria Jaheira.

 

Elle délaissa ses adversaires et accourut aussitôt à ses côtés.

 

− Je t’avais dit que c’était inutile, Jaheira, reprit la voix cynique de Galvarey. Mais maintenant, vous allez mourir tous les deux.

− Tiens-toi prêt, chuchota si doucement Jaheira que Daren peina à la comprendre.

 

Il concentra son pouvoir, faisant fi de la douleur. Accroupi comme il l’était, personne ne pouvait voir ses mains, ni les lames qu’il positionnait contre ses avant-bras.

 

− Je vais avoir le plaisir de vous porter de coup de grâce. Imaginez, le Héraut Galvarey rétablissant la Balance en terrassant l’enfant de Bhaal et une traîtresse à son ordre.

− Dans quelques instants…, chuchota-t-elle.

 

Daren sentit un pouvoir grandir à ses côtés, un autre pouvoir que le sien. Lorsqu’il était dans cet état, il pouvait ressentir toute sorte de choses qui étaient au delà de sa perception habituelle. Il tenait fermement ses deux lames, tremblant de rage et de douleur, lorsque la voix de son amie explosa.

 

− MAINTENANT !

 

En un éclair, elle posa ses deux mains éclatantes d’une lumière vert vif au sol, et la terre se mit à trembler. Cette fois-ci, ce ne furent pas de simples lianes qui jaillirent du sol, mais de véritables troncs et d’épaisses branches noueuses. Avant même qu’ils ne pussent réagir, les hommes de Galvarey se retrouvèrent prisonniers de la nature déchaînée, immobilisés jusqu’à la taille. Galvarey fut tout d’abord surpris, mais entama ses propres incantations pour se dégager de l’emprise de la druide. Daren ne lui laissa cependant pas le temps de la moindre tentative. Sa plaie à l’épaule saignait abondamment, mais il se rua sur son adversaire en serrant les dents. Il enfonça sa lame si puissamment que l’armure du Ménestrel se fendit dans une giclée écarlate. De son autre épée, il transperça le cœur de ses autres adversaires à portée, et termina par celui qui se trouvait en face de Jaheira, le décapitant de ses deux lames simultanément. Le brouillard bleu s’estompa, et le silence se fit à nouveau dans le hall ensanglanté du quartier général des Ménestrels. Dans un gémissement d’épuisement, la druide encore accroupie perdit connaissance et s’effondra au sol.

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