Les secrets de la Couronne

Les jours qui suivirent ne furent pas très riches en évènements. En dehors de menus travaux, ils ne trouvèrent pas d’autres emplois aussi lucratifs que les précédents. Suite au message qu’ils avaient reçu de Gaelan, ils retournèrent prendre connaissance de cette nouvelle proposition, qui s’avéra effectivement des plus intéressantes. Les Voleurs de l’Ombre, car il s’agissait bien d’eux, ne demandaient plus que quinze mille pièces au lieu des vingt mille précédentes. Le bout du tunnel n’était plus si loin, même si près de quinze jours s’étaient déjà écoulés depuis la capture d’Imoen.

 

− Tu crois qu’Imoen est toujours prisonnière avec Irenicus ?, demanda Daren à Jaheira.

 

Il était environ deux heures de l’après-midi, et ils étaient tous les cinq assis autour d’une table de la Couronne de Cuivre.

 

− C’est difficile à dire, répondit la demi-elfe. J’ai entendu que les Mages Cagoulés pouvaient retenir leurs prisonniers des années… Même si dans le cas qui nous occupe, je pense qu’ils ont pris Imoen seulement parce qu’Irenicus le leur a demandé… Maintenant, dans quel but… ?

 

Jaheira fronça les sourcils, dévisageant à nouveau le patron de l’auberge qui échangeait quelques mots particulièrement discrets avec un inconnu. Peu de temps après, celui-ci se dirigea vers une porte au fond de la salle, gardée par un vigile.

 

− Encore…

− Que se passe-t-il, Jaheira ?, demanda Aerie.

− Il se passe qu’il y a des allées et venues très étranges dans cette auberge. Vous n’avez pas remarqué comme, de l’extérieur, le bâtiment est vraiment immense ?

 

Daren parcourut la pièce du regard, jaugeant ses dimensions.

 

− Oui, tu as raison. Comment cela se fait-il ?

− Je crois que la Couronne de Cuivre cache quelques secrets, continua Jaheira pour elle-même. Tu n’as jamais remarqué les… bruits, étranges, qu’on entend la nuit ?

 

Maintenant qu’elle le faisait remarquer, il repensait à des cris de foule, des hurlements même, mais il avait toujours attribué ces évènements à l’agitation quotidienne des bas quartiers de la ville. Daren se leva. Il devait en avoir le cœur net. D’un air dégagé, il s’approcha insidieusement du garde devant la fameuse porte, écoutant d’une oreille attentive les éventuels brouhahas qu’il pourrait saisir.

 

− Hé, moucheron !, l’interpela le garde. Dégage de là !

 

Malgré le regard noir que lui lança le vigile, il tenta néanmoins sa chance.

 

− Je ne peux vraiment pas passer par là ?, demanda Daren d’une petite voix.

 

Le garde se contenta d’un grognement inamical et repositionna sa hallebarde en travers de la porte. Daren s’éloigna, déçu, mais tout de même déterminé à passer cette porte. Un grincement derrière lui le fit se retourner, et il eut juste le temps d’apercevoir l’homme que leur avait désigné Jaheira quelques minutes auparavant présenter une sorte de ticket, et s’engouffrer dans l’arrière-salle que la sentinelle referma aussitôt. Il retourna vers ses compagnons qui avaient eux aussi observé la scène.

 

− Je m’en occupe, dit Yoshimo. J’ai déjà eu à faire avec ce genre d’homme par le passé, et je pense savoir comment m’y prendre.

 

Le patron de la Couronne de Cuivre s’appelait Lethinan. Daren lui avait déjà parlé une fois, après l’avoir pris pour un joueur de tripot. C’était un homme froid et distant. Son attitude avait été particulièrement désagréable, et il était chanceux qu’en tant que seul aubergiste du quartier il ne souffrît pas de la concurrence.

 

Yoshimo parlementait depuis presque dix minutes, et Lethinan commençait à se montrer plus amical. Plusieurs fois, il désigna discrètement à Yoshimo la porte de l’arrière-salle, et jeta un coup d’œil soupçonneux au petit groupe qui observait la scène de loin. Le voleur finit enfin par revenir, la mine réjouie, agitant une petite liasse entre ses doigts.

 

− Et voilà, nous sommes les bienvenus dans les coulisses de la Couronne, annonça-t-il en distribuant à chacun son ticket. Bien entendu, discrétion absolue, et pas un mot. Si j’ai bien compris ce qui se passe, la véritable source de revenu de cette auberge se trouve derrière ces murs.

 

Yoshimo semblait ravi et se frotta les mains en se dirigeant vers le garde. Reconnaissant Daren, celui-ci inspecta longuement leur laissez-passer, puis finit par leur ouvrir. Ils franchirent un premier rideau, puis un deuxième, et pénétrèrent dans une immense salle de jeu. Des tables de paris, des revendeurs de contrebande, ainsi que quelques prostituées les assaillirent dès qu’ils eurent fait leurs premiers pas. Ce lieu était un véritable paradis de la débauche. L’alcool coulait à flot, et on pouvait voir plusieurs attroupements autour de quelques querelles qui ne demandaient qu’à dégénérer en bagarre générale. Bien entendu, aucun garde de la ville n’était représenté en ces lieux, du moins pas de manière officielle, et le semblant de sécurité, surtout autour des dépôts d’or, était assuré par d’autres sentinelles embauchées par la Couronne de Cuivre. Contrairement à ce qu’il avait supposé de premier abord, Daren compta plusieurs aristocrates qui venaient ici assouvir quelques désirs inavouables ou se procurer des substances introuvables sur le marché. Peu de temps après leur arrivée, couvrant le vacarme, un crieur fit une annonce.

 

« Votre attention, mesdames et messieurs ! Approchez-vous de l’arène, et faîtes vos jeux ! Le combat va bientôt commencer ! »

 

En un instant, tout le monde se pressa contre les rambardes de la fosse au fond de la salle, hélant le montant de leurs paris au greffier. Des cris retentirent de toute part, mêlant appréhension et excitation. Un homme fort, le torse nu et portant un fouet à la ceinture, ouvrit l’une des grilles en contrebas et entra dans l’arène en y jetant un nain apeuré, armé d’une simple épée courte. Celui-ci se mit à ramper vers son geôlier, qui le menaça de son arme. Les cris se firent plus fort, plus virulents. Le nain partit se réfugier contre la grille qui venait de se refermer derrière lui. Un autre grincement de métal retentit de l’autre entrée, et un grognement ramena le silence autour de l’arène. Des pas, lourds et visqueux, se rapprochaient. Daren sentit la main d’Aerie saisir la sienne et la serrer de manière presque douloureuse. De la pénombre venait de surgir une créature de plus de deux mètres, la peau verdâtre, gluante et filandreuse, ses griffes acérées impatiente de donner la mort. Un troll.

 

La foule reprit sa liesse, scandant des « à mort » au pauvre nain terrorisé qui tremblait sur ses jambes. Le troll s’avança, le regard avide de viande fraîche, et décapita d’un seul coup sa proie immobile. Des hurlements d’hystérie collective s’élevèrent à la vue du sang. Jaheira était restée figée, son regard brûlant de haine comme jamais, et Daren devina ses muscles se tendre le long de ses bras à mesure qu’elle serrait les poings. Il pouvait presque sentir la fureur se dégager de son corps, et avant qu’elle ne perdît tout contrôle, il l’attira en arrière, invitant ses compagnons à le suivre.

 

− Jaheira, calme-toi. Je sais ce que tu penses, et je suis d’accord avec toi.

− Bouh frétille d’impatience à l’idée de botter les fesses de ces vilains !

− Moins fort mon ami, le reprit Yoshimo. Nous ne sommes pas dans le bon endroit pour crier ce genre de choses.

− Ces esclavagistes… méritent la mort, intervint Aerie d’une voix cassante.

 

Jaheira haussa les sourcils, brisant son visage sévère, et dévisagea l’elfe comme si elle la voyait pour la première fois. Aerie lui rendit son regard, une lueur glaciale dans le bleu de ses yeux. Daren réalisa qu’il ne l’avait jamais vue aussi déterminée, ni prononcer des paroles aussi dures. Elles restèrent ainsi quelques secondes, puis la druide rompit le silence.

 

− J’ai un plan. Suivez-moi.

 

Yoshimo semblait assez inquiet de la marche à suivre, et Daren, la connaissant, se dit en lui-même que ses craintes étaient justifiées. Il se souvenait de leur épisode à Bois-Manteau et de la destruction des mines esclavagistes du Trône de Fer. Il se rappelait de sa détermination à toute épreuve, que ni lui ni Khalid n’étaient parvenus à faire fléchir.

Jaheira s’approcha d’une autre porte gardée, mais dont la surveillance laissait bien plus à désirer qu’à l’intérieur de la taverne. Le vigile semblait suffisamment imbibé d’alcool pour pouvoir être dupé facilement. Jaheira l’aborda, usant de tout son charme, et lui laissa de quoi se payer une nouvelle bière. Dans une éructation bruyante, le garde leur ouvrit la porte derrière lui avant de s’asseoir sur un tabouret un peu plus loin, le crâne visiblement très douloureux.

 

− Suivez-moi. Nous sommes des nouvelles recrues, d’accord ?, ajouta-t-elle dans un murmure.

 

Le couloir avançait jusqu’à une intersection. Sur les côtés, des barreaux rouillés séparaient l’allée centrale de cellules sordides. Les premières étaient vides, mais de celles un peu plus loin, au-delà de l’embranchement, on entendait des pleurs. Des pleurs d’enfants. À mesure qu’ils avançaient, le visage d’Aerie se tendait, laissant couler de temps à autre une larme de fureur. Jaheira avançait en tête, le pas leste, et tandis qu’elle franchissait le premier croisement, elle s’arrêta net. Daren, qui la suivait de près, manqua de la percuter de plein fouet et porta la main à sa garde aussitôt. Sur leur gauche, un homme venait d’ouvrir une grille et beuglait à travers la cellule.

 

− Hé ! Sale gamine ! Ramène-toi un peu par là !

 

Les pleurs se firent plus intenses.

 

− Tu vas venir, oui ? Ou il faut que je vienne te chercher ? Petite morveuse !

 

Jaheira s’élança en trombe sur le garde. Elle ne dégaina même pas son bâton de combat et lui décocha un violent coup de poing en pleine figure, qui l’envoya percuter la grille dans un fracas métallique retentissant. Avant qu’il ne pût réagir, elle l’attira en avant par le col et se plaça derrière lui, une main lui plaquant les épaules. L’homme reprit ses esprits et porta sa main à la ceinture, mais avant qu’il ne pût achever son geste, Jaheira lui brisa la nuque de sa main libre. L’homme s’effondra au sol, mort.

Sur un matelas de paille, une jeune fille d’une dizaine d’année tremblait encore de peur en sanglotant. Elle dévisagea Jaheira, puis ses compagnons qui l’avaient rejointe, interdite.

 

− Tu n’as pas à avoir peur, petite. Pour le moment, reste ici, mais nous reviendrons te sortir de là dès que la voie sera libre.

 

Elle acquiesça en silence dans un reniflement et sécha ses larmes. Ils traînèrent le corps du garde dans l’une des cellules alentours encore vide, et le recouvrirent de la paille qui faisait office de literie.

 

La voie de gauche se terminait finalement sur une salle d’armes. Des épées, des hallebardes, des arcs et des arbalètes de toutes sortes étaient entreposées sur différents râteliers. Ils firent demi-tour sans un bruit, optant à nouveau pour la gauche en revenant à l’embranchement. Il faisait sombre dans cette allée, on percevait d’inquiétants mouvements métalliques qui résonnaient dans les couloirs. Les bruits se firent plus proches, révélant à la dernière seconde une patrouille de quelques hommes qui se dirigeait droit sur eux. Daren eut à peine le temps d’entendre l’injonction de Jaheira qu’une lumière bleue envahit le couloir.

 

− Hé ! Qu’est-ce qui se passe ici ?

 

Daren avait reconnu le sortilège, parmi les favoris de son amie d’enfance, et d’instinct, plaqua contre la paroi son corps devenu invisible. L’un des gardes s’approcha, le regard soupçonneux. Daren retint sa respiration, et même s’il ne voyait plus ses compagnons, il devinait qu’ils devaient en faire autant.

 

− Qu’est-ce qui se passe ?, demande un autre.

− J’ai vu quelque chose, j’en suis sûr.

 

Les trois acolytes du vigile s’avancèrent à leur tour, leur regard passant plusieurs fois sur eux.

 

− Toi, t’as encore abusé de la bouteille !, ricana l’un d’eux.

− Allez, tu nous as assez fait marcher. Faut qu’on aille chercher la relève. J’en ai marre de tourner en rond au milieu de ces bouseux. Je suis sûr qu’Haegan est déjà remonté, lui !

 

Ils finirent par lâcher prise et poursuivre leur avancée, dépassant enfin le petit groupe maintenu invisible par la magie d’Aerie. Aussi soudainement qu’ils avaient disparu, le sortilège prit fin et ils retrouvèrent leur apparence normale. La magicienne mit un genou en terre, la respiration haletante.

 

− Daren, Minsc, relevez-la. Nous devons continuer à avancer, chuchota Jaheira.

 

Daren se souvenait de la difficulté qu’Imoen avait à maintenir cette magie, en particulier sur plusieurs personnes, et il murmura quelques mots de félicitations à l’oreille d’Aerie qui lui répondit d’un sourire fatigué. Le couloir se terminait par une grande salle rectangulaire qui comportait elle aussi de nombreuses cellules, toutes occupées. Des hommes, en tenue de gladiateur pour la plupart, regardaient d’un air ahuri la petite troupe qui venait de faire irruption dans leurs quartiers. Un homme d’âge mûr, les cheveux grisonnants, se leva et les interpella.

 

− Qui êtes-vous ? Vous ne ressemblez pas aux larbins de ce maudit Lethinan.

− En effet !, répondit Minsc. Nous ne sommes pas les amis de ce trafiquant de chair humaine !

− Alors vous devez nous aider !, reprit le prisonnier, un élan d’espérance dans la voix.

 

La plupart des autres détenus s’étaient redressés eux aussi, et l’espoir se lisait dans leurs yeux.

 

− Je me nomme Hendak, reprit le prisonnier. J’étais un guerrier du Nord, avant d’être capturé par des marchands d’esclaves. J’ai été emprisonné ici bien plus longtemps que n’importe lequel de ces hommes, mais j’ai survécu. J’ai fait ce que j’ai pu pour venir en aide aux esclaves et les maintenir en vie après les combats que Lethinan organise pour faire prospérer sa maudite auberge. Mais je ne sais pas pour combien de temps encore…

 

L’homme attrapa les barreaux devant lui à pleines mains et continua.

 

− Je… je vous en supplie, libérez-nous. Je n’ai que rarement supplié qui que ce soit, mais au moins pour ces hommes, ne nous laissez pas mourir dans ces cages !

 

Tous ces prisonniers étaient donc le fruit de trafiquants d’esclaves. Aucun d’eux ne devait se connaître avant d’atterrir ici, mais il était évident que tous reconnaissaient en Hendak un chef incontesté.

 

− Je crois que l’une des patrouilles a les clés de nos cellules, expliqua-t-il. Je vous en prie, trouvez-la.

 

Jaheira tourna son regard vers Yoshimo, qui avait déjà sorti une petite trousse de sa poche et passait en revue les différents crochets à sa disposition.

 

− Pourquoi chercher une issue complexe alors que la solution se tient devant nous ?, finit-il par dire en tirant d’une autre main un instrument qui ressemblait à une pince. C’est aussi facile que de danser sur la tête d’une épingle.

 

En quelques minutes, un cliquetis retentit de la serrure et la grille s’ouvrit dans un grincement. Yoshimo ne perdit pas une minute et s’attela aussitôt à la suivante. Hendak, qui était seul dans sa cellule, fit quelques pas dehors, un sourire de soulagement sur le visage.

 

− Merci, mes amis. Qui que vous soyez, merci !

− Il faut faire vite, prévint Jaheira. La patrouille va finir par revenir.

− Il y a une salle d’armes, à l’embranchement sur la droite, ajouta Daren. Je pense qu’il y en a assez pour tous.

 

Une deuxième porte céda, et trois hommes sortirent rejoindre leur chef. Il restait encore six cellules à ouvrir, mais le temps leur manquait. Aerie s’était assise contre un mur, tentant de reprendre des forces après son tour de force un peu plus tôt. Minsc, Daren et Jaheira auraient pu forcer les solides grilles à coup d’épées et de masses, mais la discrétion était essentielle à leur plan. Une troisième porte s’ouvrit, et quatre guerriers rejoignirent leurs compagnons.

 

Une voix retentit alors à l’entrée de la pièce.

 

− Alors, Hendak, c’est l’heure de la promenade ?

 

Rires. Une dizaine de gardes de la Couronne bloquaient la sortie, et tenaient tant bien que mal en respect l’énorme troll qu’ils avaient aperçus dans l’arène à l’aide de chaînes.

 

− Allez mon gros, c’est l’heure de la soupe !

 

Daren et Minsc s’étaient interposés entre la créature qui se débattait et les hommes d’Hendak. Ils étaient désarmés et n’avaient aucune chance face à ce monstre et aux gardes en armure. N’étant plus maîtrisé, le troll finit par se libérer de ses chaînes et s’avança à pas lourds vers les deux combattants. Jaheira était restée immobile, concentrée, et semblait jauger la situation. Elle leva soudainement ses deux bras et s’écria au dessus de la mêlée.

 

− Puisque la discrétion n’est plus de mise, Yoshimo, va rejoindre Daren et Minsc. Je m’occupe du reste !

 

Le voleur s’exécuta et dégaina son katana d’un geste souple. Le troll s’avançait. Ses jambes filandreuses lui donnaient une allure presque maigre, mais ses pas lourds faisaient trembler le sol à chaque enjambée. Il se tenait légèrement courbé, sa gueule penchée en avant et une bave de couleur vert pâle coulant abondamment de ses crocs. Minsc chargea le premier, l’arme au poing. Et au même moment, une explosion de métal couvrit tout autre bruit. Tous les visages se tournèrent en même temps vers Jaheira pour apercevoir sous les décombres d’innombrables lianes épaisses qui venaient d’arracher les grilles des cellules à leurs gonds. Les prisonniers, enfin libres, se mirent à assaillir de toute part l’ennemi encore médusé. Reprenant leurs esprits, les hommes de Lethinan dégainèrent arcs et flèches et mirent en joue les détenus qui se ruaient sur eux. Quelques traits fusèrent et trois évadés tombèrent sous leurs coups, mais la masse était telle que la petite patrouille ne pouvait rien face à eux et commençait à céder.

 

− Allez chercher des armes !, leur hurla Jaheira, reprenant son souffle après sa puissante invocation.

− On se charge du troll !, lança Daren à Hendak.

 

Le guerrier hocha la tête et s’engouffra dans le tunnel en faisant signe à ses hommes de le suivre.

 

Le troll frappait dans le vide depuis plusieurs minutes. Il vivait vraisemblablement en captivité, et sa dextérité souffrait elle aussi du manque d’espace. Daren, Minsc et Yoshimo esquivaient facilement ses coups de griffes, mais au fur et à mesure de leur combat, il reprenait de l’assurance. Minsc attira le monstre un instant, le taquinant de la pointe de son épée, et para un coup d’une rare violence du tranchant de sa lame, coupant ainsi net la patte de la créature. Daren profita de ce moment pour entailler sa cuisse, et sectionna lui aussi facilement le grand corps souple du troll. Un peu de sang vert jaillit de ses blessures, mais le monstre ne battit pas en retraite pour autant. Tandis que sa jambe morte gigotait encore au sol, une nouvelle, difforme mais tout aussi solide, sortait de sa hanche. Ils fixèrent ce spectacle édifiant, hébétés, et le troll profita de cet instant pour griffer sauvagement le rôdeur de sa main qui venait de repousser. Apparemment insensible à la douleur, la créature continua d’avancer, se tournant cette fois vers Daren qui avait attiré son attention pour le détourner de son compagnon à terre.

Les trolls. Ces créatures vivant dans les marais avaient des propriétés régénératrices hors du commun, il l’avait lu dans plusieurs ouvrages à la bibliothèque de Château-Suif. Dans l’excitation du combat, il ne parvenait pas à se remémorer avec suffisamment de précision les paroles de son maître. Il savait pourtant qu’il existait une faille sous cette carapace indestructible. S’ils étaient capables de guérir de toutes les blessures, quelques unes faisaient exception, il le savait. Yoshimo s’avança à son tour, mêlant habilement esquive et parade, puis profita d’un instant où son adversaire se penchait vers lui pour lui sectionner le cou de sa lame acérée. Le troll vacilla un instant, et encore un peu de ce liquide vert gicla dans les airs. La tête roula au sol dans un bruit mou, et se mit soudainement à sautiller en direction du rôdeur encore à terre, tous crocs dehors. Daren n’en croyait pas ses yeux. Le coup qu’avait porté Yoshimo était pourtant mortel, mais le corps et la tête de la créature semblaient se mouvoir indépendamment sans la moindre difficulté, et ils faisaient maintenant face à deux adversaires.

Soudain, agissant comme un déclic, un crépitement derrière lui raviva ses souvenirs. D’un geste rapide, Daren tira une torche de son crochet et la fit tournoyer vers la tête qui rampait encore vigoureusement. Elle s’enflamma alors dans un hurlement suraigu et vira progressivement du vert au rouge, puis se liquéfia dans un liquide noirâtre. Le corps de la créature, privée de ses sens, frappait à l’aveuglette devant elle. Imitant son compagnon, Yoshimo se précipita à son tour vers la plus proche torche murale et embrasa ce qui restait du troll. La créature essaya vainement de se débattre, mais Daren coupa de son épée le restant de ses membres, qui finirent eux aussi carbonisés. En quelques secondes, il ne restait qu’un cadavre fumant gisant au sol dans une flaque de sang vert.

 

− Minsc !, s’écria Daren. Minsc, tu vas bien ?

 

Le rôdeur émit un grognement d’approbation et de douleur. Son avant-bras était marqué de quatre longues déchirures et la blessure saignait encore abondamment.

 

− J’ai trop usé de mes ressources pour te soigner totalement, intervint Jaheira. Mais je peux au moins cicatriser l’essentiel.

 

Un faible éclat bleuté jaillit de la paume de ses mains et plusieurs coupures cautérisèrent sous l’effet de la magie.

 

− Ne force pas pour le moment, reprit-elle en se relevant.

 

Daren partit aux côtés d’Aerie, toujours assise à même le sol. Elle avait finalement repris ses esprits et se releva en saisissant la main tendue de son ami.

 

− Ça va aller, ne t’inquiète pas.

 

Jaheira s’engouffra dans le tunnel et invita ses compagnons à la suivre.

 

− Allons retrouver Hendak et les autres !

 

Les cellules dans les différentes allées étaient toutes vides à présent. Dans leur assaut, les hommes d’Hendak avaient dû libérer les prisonniers, ne laissant dans leur sillage que les corps des patrouilles de la Couronne de Cuivre. Les bruits de combats se fire de plus en plus proches tandis qu’ils pénétraient dans la grande salle de jeu, méconnaissable depuis leur passage. Tous les clients avaient désertés, sans doute à l’arrivée de la horde d’esclaves déchaînés. Les tables étaient retournées, et les cadavres des vigiles recouverts de verre brisé jonchaient le sol de part et d’autres des étals brisés. De la porte qui donnait sur la pièce principale de la taverne, il ne restait qu’une planche fendue à peine reliée aux gonds.

 

 

Ils atteignirent enfin l’auberge de la Couronne en tant que telle. La foule était massée autour du comptoir, à tel point Daren que peina à distinguer ce qui s’y déroulait. Seuls les crissements caractéristiques de deux lames s’entrechoquant laissaient présager le combat qui semblait se dérouler. Ils se frayèrent un chemin entre les badauds, et découvrirent Hendak et Lethinan s’affrontant dans un duel sans merci.

 

− Tu es un faible, démon !, tonna le guerrier. Tu ne survis qu’en vendant des personnes comme s’il s’agissait de tes biens !

− Quelqu’un, aidez-moi !, implora Lethinan.

 

Son regard se posa sur Jaheira qui le dévisageait fixement, les bras croisés.

 

− Tu es un chien d’esclavagiste, et tu mourras comme un chien, lui lança-t-elle sans la moindre once de pitié. Je n’éprouve en ce moment qu’un peu de jalousie envers cet homme qui aura le privilège de te transpercer le cœur.

 

Lethinan fit un pas en arrière, les yeux écarquillés, et la foule qui ne demandait qu’à le voir tomber le poussa en avant vers le combat. Hendak leva un instant les yeux vers la demi-elfe, et un sourire imperceptible se dessina sur son visage. Il pointa son épée en avant et chargea celui qui lui avait ôté de nombreuses années de sa vie. La lame transperça le corps de sa cible, et Lethinan murmura quelques dernières insultes dans un râle avant de s’affaler au sol dans une mare de sang.

Des cris de joie s’élevèrent de toutes parts. Ces hommes qui étaient encore asservis quelques heures plus tôt levèrent fièrement leur épée en scandant le nom de leur chef. De nombreux clients qui ne portaient pas Lethinan dans leur cœur étaient restés eux aussi, et acclamaient chaleureusement les évadés victorieux. Une fois le calme revenu, celui qui devint à l’unanimité le nouveau propriétaire des lieux se dirigea vers Daren et ses compagnons.

 

− Je vous dois une reconnaissance éternelle, mes amis. Vous nous avez délivrés, vous avez risqué votre vie pour nous sauver… Je ne sais pas si nous pourrons payer cette dette un jour.

 

Le petit groupe se jeta un coup d’œil entendu.

 

− Nous…, commença timidement Daren. Nous aurions besoin d’un peu d’or, pour délivrer une amie…

− Cela ne sera qu’un acompte partiel de ce que nous vous devons, mais allez dans l’arrière-salle, et servez-vous. Au moins, l’argent de ce traître servira une cause plus juste.

− Tu as une âme noble, fier guerrier, répondit Jaheira. Je suis heureuse que vous soyez libres, toi et tes hommes.

 

Ils échangèrent une poignée de mains solennelle sous les applaudissements des anciens prisonniers.

 

− Je rendrais la dignité à ces lieux, déclara Hendak. Et vous serez toujours les bienvenus ici.

 

La soirée se conclut autour d’un méchoui improvisé, partagé dans la bonne humeur générale.

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