Chapitre 3 : Alliances

Les jours qui suivirent furent bien plus détendus. La fréquentation de la Couronne de Cuivre avait beaucoup évolué suite au changement de propriétaire. La population demeurait modeste, mais on n’y trouvait plus les habitués des combats à mort et autres pratiques illégales. Une fois nettoyée et remeublée, l’arrière-salle qui faisait office de tripot se transforma en une simple extension de la pièce principale, et les sordides cellules laissèrent leur place à de nouvelles chambres.

 

Daren marchait en tête aux côtés d’Aerie et souriait sereinement en humant la fraîche brise du large. Le soleil était couché depuis peu, et des lumières roses orangées coloraient les nuages qui tranchaient sur un ciel sombre.

 

− Tu crois que cet homme respectera son marché ?, demanda timidement Aerie, le regard perdu elle aussi dans le ciel. Quinze mille pièces d’or, ce n’est pas rien. J’espère qu’il n’essaiera pas de nous voler…

− C’est vrai. Mais c’est aussi un risque que nous sommes obligés de prendre. Je ne crois pas que nous soyons de taille à défier les Mages Cagoulés seuls. Mais… tu sais Aerie…

 

Il ralentit son allure. Le sauvetage d’Imoen se rapprochait effectivement à grands pas, et avec lui leur confrontation avec Irenicus. S’ils étaient tous deux prisonniers quelque part, enfermés dans une prison hors d’atteinte, le sorcier devait toujours s’y trouver. Mais un étrange pressentiment lui susurrait qu’un mage de cette envergure ne serait pas retenu longtemps par de quelconques barreaux. Il avait tué si vite les mages gris qui l’avaient attaqué que sa reddition avait semblé factice. Comme si elle n’était qu’un rouage de plus dans un mécanisme bien plus complexe qu’il aurait huilé depuis des années… Aerie était avec eux depuis une quinzaine de jours, et elle ne connaissait pas leur ravisseur et ce dont il était capable.

 

− Ce mage qui nous a capturé, reprit-il. Il est très dangereux, et très puissant. Et…

− J’ai quitté le cirque, car c’était ce dont je rêvais. Quayle m’a donné sa bénédiction, et je sais que Baervan ne m’a pas mis sur votre route par hasard. Je ne me suis pas trompée à ce sujet. Parlons d’autre chose, c’est d’accord ?

 

Daren acquiesça, quoique toujours inquiet. Que Baervan avait-il prévu en cas de confrontation avec le sorcier le plus terrifiant qu’ils n’eussent jamais rencontré ?

 

− Nous sommes arrivés, c’est ici, leur héla Jaheira en désignant une bâtisse.

 

Pour plus de discrétion, ils n’avaient rencontrés Gaelan Bayle que de nuit, et Daren avait encore du mal à repérer le bâtiment très discret enchâssé entre un hangar désaffecté et un taudis que squattait une famille de petites-personnes. La demi-elfe n’avait pas atteint la poignée qu’une main la retint par l’épaule.

 

− Je dois vous signifier quelque chose, mes amis, leur annonça Yoshimo.

 

Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Il rajusta sa queue de cheval d’un geste nerveux et s’éclaircit la voix.

 

− Je… connais ces Voleurs de l’Ombre, ainsi que ce Gaelan, même si lui ne semble plus se souvenir de moi.

− Tu travailles pour eux ?, ne put s’empêcher Daren, le visage stupéfié.

− Non non, je suis un indépendant. Justement…

− Justement, quoi ?, s’impatienta Jaheira.

− Hé bien, disons que j’ai eu quelques soucis avec eux par le passé… Des conflits de territoires, de clientèle, ce genre de choses… Et j’ai bien peur que je ne doive me montrer bien plus discret si nous devons faire affaire avec eux, si c’est bien ce que je pense.

− Vous pourriez nous attendre à l’auberge pour le moment ?, osa timidement Aerie.

 

Malgré les évènements qui avaient soudés de manière indiscutable le petit groupe, Aerie et Yoshimo n’avaient guère échangé. Son côté exotique et mystérieux impressionnait la jeune elfe, et dès qu’elle se sentait mal à l’aise, elle ne pouvait se retenir de le vouvoyer.

 

− C’est une idée excellente, mais nous devrons réfléchir à tout ceci à tête reposée. Je vous attends à la Couronne de Cuivre. Vous me raconterez ce que vous avez obtenu.

 

Il enfila sa cape sombre et disparut dans les ombres qui recouvraient à présent toute la ville. Jaheira renifla bruyamment et lança un regard noir à Daren. Elle n’en avait pas véritablement après lui, mais lorsqu’une situation la contrariait, elle ne pouvait s’empêcher de prendre un air particulièrement sévère. Elle finit par ouvrir la porte d’un geste brusque et entra, suivie des trois autres.

 

La conversation ne traina guère en longueur, et à peine les politesses d’usage achevées, Gaelan Bayle en vint au vif du sujet.

 

− Vous avez l’argent ?

 

Jaheira désigna la lourde caisse que portait Minsc.

 

− Bien, bien… Faut que vous sachiez que vous allez travailler avec les Voleurs de l’Ombre. J’vais vous conduire dans leur repaire le plus secret. Vous allez y rencontrer Aran Linvail, le Maître des Ombres d’Athkatla.

 

Il avait prononcé ce nom d’un ton mêlé de respect et de crainte. Cependant, aucun d’eux n’était assez impliqué dans les milieux de la contrebande de la ville pour l’avoir déjà entendu.

 

− Suivez-moi. J’vais vous conduire à lui.

 

Il n’avait rien précisé d’autre, mais il semblait évident à Gaelan que leur rendez-vous devait être immédiat. Aucun ne fit de commentaire, et ils suivirent leur guide à travers les rues sombres d’Athkatla.

Le quartier général des Voleurs de l’Ombre se trouvait sur les docks. C’était une immense bâtisse aux murs orangés et défraîchis qui semblait terroriser les passants alentours par sa simple présence. Un homme en armure noire en gardait l’entrée et porta sa main au fourreau en voyant approcher le petit groupe.

 

− C’est moi. Laisse-nous passer.

 

Le guetteur baissa sa garde, et après avoir scruté les alentours attentivement, il actionna un mécanisme caché dans l’ombre. Un pan de mur se souleva, et leur guide les invita à entrer.

 

− C’est une précaution parmi d’autres, dit Gaelan une fois qu’ils eurent franchi le passage dérobé. La porte que vous avez vue n’est qu’un leurre, et ne donne en réalité que sur une vulgaire échoppe. Mais si je vous dis tout cela, c’est parce que je vous considère plus ou moins des nôtres, maintenant, n’est ce pas ?

 

Jaheira haussa les sourcils d’un air incrédule mais ne releva pas les propos de leur hôte. S’étaient effectivement offerts des alliés ? Ou toute cette mise en scène n’était-elle qu’un autre appât ? Daren se souvenait parfaitement de ces hommes morts qu’ils avaient croisés en s’évadant du repaire d’Irenicus, et il avait depuis fait le rapprochement avec ces Voleurs de l’Ombre. Ils étaient liés à Irenicus, eux aussi. Et il était tout à fait possible que lui-même et ses compagnons ne fussent que des pions dans une lutte à bien plus grande échelle, manipulés par la guilde sous couvert de leur apporter de l’aide. L’impressionnante organisation labyrinthique des lieux le tira cependant de ses réflexions. Ils ne suivaient Gaelan que depuis plusieurs minutes au travers de couloirs sans fins et avaient déjà l’impression de tourner en rond.

 

− C’est vraiment incroyable, s’exclama Aerie tandis qu’ils montaient sur un pont métallique qui surplombait  une pièce qu’ils avaient déjà traversée. Comment faites-vous pour vous y repérer ?

− Oh, je connais bien les lieux, répondit Gaelan d’un air dégagé. Ce n’est pas si complexe que ça, mais cette base a été étudiée pour qu’on ne distingue pas les intersections dans les couloirs avant d’y être. Par des jeux de lumières, surtout. Le but étant bien entendu d’avoir un avantage sur l’adversaire s’il venait à nous attaquer.

− L’adversaire ?, répéta Daren.

− Ah, nous y voilà !, conclut le guide sans répondre à sa question. Je vais vous laisser. Et ne vous inquiétez pas pour sortir. D’ici, il suffit de suivre les traces blanches aux murs.

 

Il les salua d’une main et disparut dans les ténèbres des tunnels qu’ils venaient de quitter. Daren espéra en son fort intérieur que derrière la porte massive se trouvait bien leur interlocuteur, et se vit un instant perdu pour toujours en plein cœur du labyrinthe. Jaheira s’avança la première, mais avant que sa main ne pût atteindre la porte, une voix s’éleva de l’autre côté.

 

− Inutile de frapper et entrez donc ! Je vous attendais.

 

La druide tourna lentement la poignée, le visage tendu, et la lourde porte s’ouvrit sans un bruit. La première chose qui leur sauta aux yeux furent de magnifiques tableaux suspendus aux murs en face de l’entrée. Le mobilier, riche et luxueux, abondait dans toute la pièce, bordée de hautes plantes d’intérieur dans une lumière tamisée. Au centre, sur un tapis non moins somptueux, trônait un large fauteuil de cuir noir tourné vers le fond, et duquel s’envolaient d’épaisses volutes grisâtres. Un homme dont on n’apercevait que la chevelure blonde y était assis, dos à la porte, et fumait vraisemblablement une herbe à pipe dont les émanations tapissaient le plafond d’une brume argentée.

 

− J’espère que Gaelan a été correct avec vous, demanda-t-il d’un ton nonchalant sans se retourner.

 

Daren se sentit mal à l’aise. Non pas que les vapeurs douçâtres de l’herbe brûlée le dérangeaient, mais il se sentait comme un animal prisonnier dans une cage un peu trop dorée, l’invraisemblance des lieux aiguisant encore davantage cette sensation.

 

− Asseyez-vous, je vous en prie. Prenez un siège et servez-vous.

 

L’homme se leva enfin et se retourna. Ce qui frappait en premier chez lui, c’était sa prestance et son charisme indiscutables. Étant au sommet d’une organisation telle que les Voleurs de l’Ombre, il devait sans aucun doute avoir le sang de plus d’un homme sur les mains, mais son allure noble et fière trahissait un héritage aristocratique certain. Daren jeta un regard à ses compagnons, qui semblaient aussi stupéfaits que lui.

 

− Comme vous l’a sûrement dit Gaelan, je suis Aran Linvail. Et vous devez être Daren, c’est bien cela ?

 

Il sursauta à son nom, et hocha rapidement de la tête.

 

− Et donc, Jaheira, Minsc, et Aerie, continua-t-il en désignant un à un ses compagnons.

 

Jaheira était toujours crispée, le visage glacial. Daren savait qu’elle n’appréciait que peu ce genre d’esbroufe, et devait être pressée d’en venir aux faits. Leur hôte ne mentionna toutefois pas Yoshimo, et cela rassura Daren sur le fait qu’il n’était peut-être pas si omniscient qu’il voulait leur faire croire. Maintenant qu’il y repensait, leur compagnon se montrait la plupart du temps distant avec eux en public et dans les endroits fréquentés, insistant pour travailler seul chaque fois que c’était possible. S’il connaissait les Voleurs de l’Ombre et n’était pas dans les meilleurs termes avec eux, il était facilement explicable qu’il évitât de laisser filtrer sa présence, et particulièrement talentueux qu’il l’eût fait avec succès.

 

− Nous avons payé une grosse somme, il me semble, finit par répondre la demi-elfe d’un ton abrupt. Dites-nous où nous pouvons trouver Imoen.

 

Aran Linvail se pencha légèrement pour saisir d’une main une poignée d’herbe qu’il bourra dans sa longue pipe, le sourire aux lèvres.

 

− Ah… Droit au but, n’est ce pas ? Cela me convient. Mais voyons, ne restez pas là debout et la gorge sèche ! Prenez un siège, ou le canapé, et servez-vous. J’ai fait amener ces plats et ces boissons spécialement pour vous.

 

Il leur désigna un sofa majestueux et une table garnie de tant de nourriture qu’ils auraient pu manger ici plusieurs jours. Daren, Minsc et Aerie s’installèrent, mais Jaheira demeura immobile, les bras toujours croisés. Toutefois, le Maître des Ombres ne s’en offusqua pas et reprit.

 

− Vous m’avez l’air de gens pour le moins compétents, et je souhaite vous proposer un échange de services. Qu’en dites-vous ?

− J’en dis que vous allez nous donner ce pour quoi nous avons payé !, tonna Jaheira. Vingt mille pièces d’or sont peut-être une bagatelle pour vous, mais nous avons risqué nos vies pour obtenir cet argent !

 

Aran Linvail garda son sourire calme et détendu malgré les cris de Jaheira. Daren était de plus en plus mal à l’aise. Lui aussi avait le sentiment de s’être fait berné, mais n’était pas aussi entier et colérique que son aînée.

 

− Quinze mille, répondit-il en laissant échapper une bouffée de tabac. Mais je reconnais que c’était une grosse somme, qui je peux vous l’assurer sera entièrement utilisée à l’obtention de votre dû. Toutefois, je suis vraiment désolé que vous ayez pu penser être trompés.

− Ce n’est pas l’avis de Bouh, en dépit de tes bonnes paroles, intervint le rôdeur. Tu respires la traîtrise, et pour le moment nous n’avons pas confiance en toi.

− Ah, c’est de bonne guerre, continua-t-il. Mais je vais vous détailler la situation. Un hydromel ?

 

Jaheira tressaillit à cette question incongrue, et finit par accepter de s’asseoir avec ses compagnons.

 

− Les choses, celles-ci en particulier, prennent du temps. En fait, nous avons commencé à y travailler bien avant aujourd’hui.

− Comment saviez-vous que nous accepterions votre offre ?, l’interrompit Jaheira. Vous n’êtes pas les seuls à offrir ce genre de services à Athkatla.

 

Elle faisait bien entendu allusion à la proposition de cette Valen qu’ils avaient rencontré quelques jours plus tôt. De ce qu’ils avaient compris, elle faisait partie de cette fameuse guilde rivale, et sa question était un excellent moyen d’en apprendre davantage.

 

− Ah oui, j’y arrive. Je vous disais donc qu’il ne nous reste plus que quelques petits détails à régler, mais rien ne doit rester au hasard. Tout d’abord, nous allons vous offrir une compensation immédiate en attendant que ces préparatifs soient terminés : vous aurez des chambres, de la nourriture et des armes à volonté jusqu’à ce que tout soit enfin prêt.

 

Il se servit un grand verre d’une liqueur orangée qu’il huma longuement avant de déguster, et continua.

 

− Je sais que vous êtes impatients de retrouver Imoen, ou encore Jon Irenicus, mais je vous assure que nous tiendrons nos engagements. Comprenez simplement qu’il faut du temps pour allouer les fonds nécessaires.

 

Pour la première fois sa voix trahit un certain malaise. Il semblait sur le point d’annoncer une phrase douloureuse, et cherchait visiblement ses mots.

 

− Vous pourriez peut-être au moins nous dire où se trouve Imoen, osa Daren, même si vous ne pouvez pas nous y conduire pour le moment ?

 

Aran Linvail cligna plusieurs fois des paupières et se tourna vers lui.

 

− Oui, oui… Tout à fait… Votre amie, et votre ravisseur, sont tous deux prisonniers des Mages Cagoulés après avoir fait usage de magie en extérieur, et sont actuellement enfermés dans un bâtiment que les Mages nomment eux-mêmes « Spellhold ».

− Spellhold ?, répéta Aerie. Qu’est-ce ?

− C’est un… comment dire… une sorte d’asile pour fous dotés de pouvoirs magiques. Comprenez, pour la sécurité des habitants, les Mages Cagoulés ne peuvent pas traiter leurs prisonniers dans un environnement habituel, et…

− Et c’est un endroit bien pratique pour se débarrasser de quiconque manipule la magie en dehors d’eux, et de garder ainsi le pouvoir, interrvint Jaheira.

 

Elle avait probablement raison. Imoen ne représentait pas une menace pour les habitants de cette ville, et l’amener là-bas était seulement un moyen de préserver leur monopole.

 

− Oui, oui, vous avez raison là aussi, répondit Aran d’un ton gêné.

− Et où se trouve cet… asile ?, demanda à nouveau Aerie.

− Sur une petite île à l’ouest d’Athkatla, isolée du continent par un large bras de mer. Il n’y a que peu de bateaux qui s’y rendent, car la traversée est dangereuse à cause des nombreux pirates qui sillonnent la côte.

 

Le silence retomba dans la pièce. La fumée commençait à se dissiper, et on distinguait maintenant le plafond sculpté dans un bois rare. Seul Minsc ne semblait pas préoccupé outre mesure et dévorait sans complexe les mets succulents que leur avait offerts le Maître de l’Ombre.

 

− Y a-t-il un problème ?, demanda timidement Daren, brisant ainsi l’interlude.

− Non, non, non, tout est normal, répondit précipitamment Aran. Nous avons juste rencontré… quelques difficultés. Je… enfin…

 

Il se mordit les joues, massant vigoureusement son menton.

 

− Bon, je préfère être direct. Je sais, vous avez travaillé dur, vous êtes fatigués, et c’est très compréhensible, bien sûr ! Mais comprenez, avec cette guerre des guildes… nous ne pouvons pas progresser aussi vite que nous le voudrions, voilà.

 

Il avait prononcé ces dernières paroles d’un trait, inquiet de la réaction de ses interlocuteurs.

 

− Qu’attendez-vous encore de nous ?, demanda Jaheira d’une voix glaciale.

− Tout ceci irait bien plus vite si des personnes telles que vous, compétentes et efficaces, s’en chargeaient. Je manque d’hommes, et vous leur êtes, en de nombreux points, au moins égaux. Alors si vous pouviez nous rendre quelques petits…

− Je répète, reprit Jaheira en haussant le ton. Qu’attendez-vous de nous ?

− Bien, répondit aussitôt Aran. Voilà la situation. Il se passe des choses étranges sur les quais. Des cargaisons disparaissent, et mes employés avec. Tout ceci commence à être sérieusement préjudiciable.

− Et en quoi vos petits problèmes de gestion nous concernent-ils ?, attaqua à nouveau la demi-elfe. En quoi vos soucis matériels ont-ils un rapport avec notre affaire ?

 

Elle s’était levée de son siège, les poings serrés.

 

− Vous compliquez beaucoup la situation, Jaheira. Les relations entre nos affaires et la vôtre sont bien plus liées que vous ne pouvez l’imaginer. Si vous tenez tant que ça à retrouver votre amie dans les plus brefs délais, comprenez que c’est dans votre intérêt que nous travaillions ensembles.

 

Daren leva les yeux vers Jaheira et la supplia du regard de ne pas envenimer davantage la situation. Leurs alliés n’étaient peut-être pas des plus honnêtes, mais ils n’avaient guère d’autres choix. S’ils refusaient leur offre, ils auraient non seulement perdu leur argent, mais aussi tout espoir de revoir Imoen vivante. La demi-elfe se ravisa finalement après avoir croisé le regard de son compagnon, et reprit sa place sur son siège.

 

− Bien, où en étais-je ? Ah, oui. Les quais. Après-demain soir, pas la nuit suivante mais celle d’après donc, nous devons recevoir des… disons de la marchandise par bateau. Nous avons été attaqués plusieurs fois à cet endroit dans les semaines précédentes, et je n’ai pas les moyens humains de renforcer la surveillance. Mon actuelle capitaine, Mook, sera de service ce soir là. C’est une femme talentueuse et brillante, mais si vous l’épauliez dans sa surveillance, je serais bien plus rassuré pour la marchandise… et pour elle, bien sûr. Qu’en pensez-vous ?

 

Malgré la déception qu’ils avaient tous ressentis en apprenant les détails de leur marché, Daren ne voyait pas d’inconvénient majeur à escorter cette femme et cette cargaison. Si cela pouvait faire avancer leur affaire plus rapidement, il était prêt à s’y atteler à nouveau. Toutefois, la probabilité qu’ils fussent à nouveau en train de se faire duper par les Voleurs de l’Ombre n’était pas à négliger, et il savait pertinemment que c’était ce qui occupait en cet instant les pensées de ses compagnons, et de Jaheira en particulier. Une autre question le tracassait cependant. Les envoyaient-ils pour une simple mission de surveillance, ou la présomption d’un danger était-elle à ce point sérieuse qu’ils devaient s’attendre à des combats ? La réponse arriva avant même qu’il ne pose sa question.

 

− La guilde que nous combattons… n’est pas comme nous. Aussi corrompus que puisse être les Voleurs de l’Ombre, nous respectons un certain code. Eux, ne respectent rien.

 

Son regard se fit soudainement plus lointain et se perdit dans le souvenir d’évènements visiblement douloureux. Il secoua tout aussi subitement la tête, et continua.

 

− Si vous cherchez à défendre la morale, dit-il en tournant discrètement les yeux en direction de Jaheira, vous verrez qu’elle est du côté des Voleurs de l’Ombre, aussi étonnant que cela puisse paraître.

 

Une moue dubitative se forma sur le visage de la demi-elfe, mais elle ne l’interrompit pas.

 

− Vous êtes conscient, j’en suis sûr, qu’en pénétrant en ces murs vous vous êtes définitivement fermés d’autres portes. Ceux qui vous ont proposés leur aide, que vous avez si intelligemment déclinée, vous ont ajoutés à leur liste noire, soyez-en sûrs.

 

Il fixa un à un les quatre compagnons en soufflant une fumée âcre de sa pipe.

 

− Votre choix est extrêmement limité, que vous le vouliez ou non.

 

Jaheira se leva à nouveau, cette fois l’arme au poing.

 

− Vous vous êtes joué de nous !, s’écria-t-elle, furibonde. Vous nous avez bloqué toute retraite en nous acceptant ici, et vous nous demandez maintenant de faire votre sale boulot ! Qu’est ce qui m’empêche de vous prendre en otage, ici et maintenant, et de réclamer l’argent que vous nous avez volé ?

 

Aran s’attendait visiblement à une telle réaction depuis le début. Sans sourciller, il leva une main et émit un léger claquement de doigts. Au même instant, les rideaux et les tapisseries de la pièce se soulevèrent, laissant paraître une multitude de pointes de flèches.

 

− Ceci, peut-être ?

 

Il observa Jaheira d’un sourire narquois. La demi-elfe tremblait de tout son corps, mais les visages pétrifiés de ses compagnons, et la menace bien réelle de ces arcs pointés sur eux, l’empêchèrent d’aller plus loin.

 

− Un autre claquement de doigt, et même un animal affamé ne voudra plus de vous.

 

Aran Linvail avait cessé de sourire et avait prononcé ces mots d’une voix dure. Il était le Maître des Ombres, et savait le rappeler au besoin.

 

− Nous ferons ce que vous nous avez demandé, finit par répondre Daren en passant son bras devant Jaheira.

 

Aran reprit aussitôt un visage amical, et alors qu’il baissait sa main, les flèches pointées sur eux disparurent aussi soudainement qu’elles avaient surgies

 

− Très bien, conclut-il. En espérant éviter à l’avenir d’autres épisodes de ce genre, je vous souhaite une bonne nuit. Et bien sûr, s’il se passe quoi que ce soit, n’hésitez pas à venir m’en rendre compte en particulier.

 

Il porta une main à ses lèvres et émit un sifflement aigu.

 

− Krin, conduisez ces invités dans leur chambre, voulez-vous ?

 

Un jeune homme vêtu lui aussi d’une armure de cuir noire ouvrit aussitôt la porte, et s’inclina bassement devant son supérieur.

 

− Oui, Seigneur. Suivez-moi, continua-t-il à leur intention.

 

Le jeune voleur les guida dans le labyrinthe et leur désigna deux portes. Il était tard, et Daren commençait à ressentir les effets de la fatigue maintenant que la situation s’était à nouveau détendue. Il partagea sa chambre de toute façon bien trop grande pour deux avec Minsc et s’endormit rapidement, le sommeil agité de songes.

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