Accepter son destin

− Debout !

 

Une voix autoritaire le tira de son sommeil. Une voix masculine, froide et déterminée.

 

− Le sommeil t’es interdit, et la veille insupportable. Ton quotidien est une lutte permanente, n’est-ce pas ?

 

Daren ouvrit lentement les yeux. Ces immenses rayons de livres poussiéreux et ces pupitres usés ne pouvaient être que ceux de Château-Suif. Il faisait nuit, et seule une faible lumière blanche éclairait les lieux. Les paroles de l’homme qui l’avait tiré de son sommeil lui revinrent à l’esprit. Irenicus.

 

− Cela ne cessera pas, tu le sais, reprit lentement le mage. Pas tant que tu nieras ce que tu peux devenir…

 

C’était donc à nouveau un rêve. Daren se sentait pleinement conscient pourtant, et s’il n’avait pas été comme les autres fois dans l’incapacité de parler, il aurait eu bien du mal à le distinguer de la réalité.

 

− Tu avances comme un mortel, poursuivit Irenicus d’un air agacé, tu ne tires aucun parti de ton héritage, de tes dons ! Tu es même inférieur à ceux que tu devrais avoir à tes pieds !

 

Jon Irenicus croisa les bras, le regard menaçant.

 

− Continue donc de marcher avec ces insectes ! Vois ! Vois leur impuissance ! Et… regarde avec quelle facilité tu pourrais te faire tuer.

 

Daren sentit une partie de lui-même avancer. Il ne pouvait pas se contrôler, tiré par des fils invisibles. Il se sentait déchiré en deux, une partie de son âme restant à sa place tandis qu’une autre obéissait à une force irrésistible. La douleur finit par passer, et tandis que son corps continuait d’avancer, il tourna le regard en arrière. S’il n’avait pas été dans l’incapacité de parler, il aurait sans doute poussé un hurlement. À l’endroit où il se tenait quelques instants auparavant, il pouvait se voir, les mêmes cheveux en bataille, le même corps mince et élancé, le même visage. Seul le regard semblait différent. Il n’avait jamais eu l’occasion de voir le sien lorsqu’il était sous l’emprise de Bhaal, mais il sut immédiatement que c’était le cas de son double. Un regard fou, brillant d’une lueur rougeoyante, dégageant tellement de haine qu’elle en était presque palpable.

 

Son corps poursuivit son avancée, slalomant entre les étagères familières du troisième étage de la grande bibliothèque. Enfin, il s’arrêta. De là où il se trouvait, il ne distingait plus Irenicus. Cependant, une autre présence, plus forte et plus menaçante, approchait. Surgissant de l’éther même, un démon aux écailles noires et rouges prit forme devant lui. Ses jambes ne lui obéissaient toujours pas, et la seule réaction que son corps lui autorisa fut une laborieuse gesticulation de ses bras. La créature fit un pas dans sa direction, sa langue orangée laissant couler une bave grise. La peur s’empara de son être, et Daren se mit à hurler. Une voix résonna dans son esprit, la voix du démon qui se tenait devant lui.

 

« C’est sans espoir, tu ne peux que mourir, humain ».

 

Daren ferma les yeux, aux frontières du désespoir et de l’horreur. Il sentait l’haleine empoisonnée du démon, sa respiration chaude et nauséabonde envahir peu à peu son espace vital. Une griffe d’acier lui transperça alors le cœur. La douleur, fulgurante, déchira son âme, et le réveilla en sursaut.

 

Daren transpirait, haletait, tremblant de tout son être. Où se trouvait-il ? Minsc n’était pas là. Pas davantage que la pièce ressemblait à sa chambre. D’ailleurs, lui-même ne se trouvait pas dans un lit, ni même allongé. Il se tenait sur ses deux jambes, entouré d’un nuage écarlate qui brouillait sa vision.

 

− Pourquoi endurer tout cela ?

 

Irenicus. Il était ici, quelque part.

 

− Pourquoi te soumettre à la chair, alors que la mort même fait partie de ton être ?, poursuivit-il.

 

Daren tremblait de plus en plus. Il n’était ni essoufflé, ni terrifié. Il tremblait de fureur, si ce n’était de folie. Il n’avait encore jamais goûté à son pouvoir à ce point. Son sang se mit alors à bouillir, et sa peau se déchira. Un grondement terrifiant s’échappa de son être, brisant le bois fragile des étagères. Il voyait à nouveau. Un environnement uniquement teinté de rouge.

 

− Lorsque le Plan Matériel sera à tes pieds, même les plus terrifiantes des créatures de ce monde et des autres ne seront que des poussières face à toi !

 

Daren poussa un autre rugissement. Tout autour de lui brûlait dans des flammes de sang. Le moindre de ses mouvements perçait les murs épais autour de lui. Une dizaine de créatures qu’il ne parvenait par à distinguer s’avancèrent dans sa direction.

 

−Vois ! Vois ce même mal qui t’a si facilement dominé !

 

Daren leva simplement une main, et un éclair traversa ce qui restait de la pièce, terrassant instantanément les démons qui se dressaient dans la pièce.

 

− Accepte ton héritage !

 

Il se retourna, sentant une présence derrière lui.

 

− Accepte !

 

Daren bondit, le goût du meurtre sur les lèvres. Irenicus. Il devait trouver Irenicus et le terrasser. Rien ne devait se trouver en travers de sa route. La brume se fit soudainement plus diffuse, et les objets autour de lui reprirent petit à petit leur forme d’origine. Il leva à nouveau la main, et son cœur s’arrêta.

 

− Ne serait-ce que pour protéger ces faibles qui sont tombés par ta faute…

 

Imoen était là. Douce, belle, son regard bleu implorant son secours. Daren laissa couler une larme le long de sa joue. Le brouillard rouge avait totalement disparu, révélant parmi les décombres le mage noir aux côté de son amie d’enfance. Le sorcier leva un doigt en direction d’Imoen et la foudroya de sa puissante magie.

 

 

 

− Bouh t’a entendu crier dans ton sommeil, Daren ! Tu as mal digéré quelque chose ?

 

Était-il revenu ? Où se trouvait-il ? Cette force terrifiante l’avait-elle enfin laissée ?

 

− Tu es tout pâle. Je vais te chercher de l’eau.

 

Minsc. C’était la voix de Minsc. Un bourdonnement lancinant le faisait encore un peu souffrir, mais il reprenait peu à peu ses esprits. Le rôdeur lui tendit un bol d’eau fraîche duquel il but de longues gorgées.

 

− Quelle heure est-il, Minsc ?

− Je ne sais pas. Bouh dit que nous sommes presque au petit matin, mais Bouh dit toujours ça quand il veut grignoter quelque chose.

 

Sa réponse arracha un sourire éphémère à Daren. Il avait du mal à se séparer de l’image d’Imoen torturée par Irenicus. Ses rêves lui semblaient si réels. Était-ce seulement des rêves… ? Le sorcier parvenait-il à communiquer avec lui lors de son sommeil ? L’avait-il corrompu à ce point de sa magie noire qu’il pouvait pénétrer dans son esprit à son bon vouloir ? Un long bâillement le tira de ses réflexions et la fatigue le rattrapa à nouveau. Il posa sa tête contre l’oreiller, et se rendormit jusqu’au petit matin.

 

Ils étaient de repos le lendemain. La mission que leur avait confiée Aran Linvail était prévue pour le lendemain soir, et ils profitèrent de leur journée pour rejoindre leur ami resté à la Couronne de Cuivre et lui raconter leur rencontre de la nuit.

 

− Aran Linvail, dis-tu.

 

Yoshimo avait le regard dans le vague, et caressa de ses longs doigts fins le manche de son katana.

 

− C’est l’un des personnages les plus puissants de tout Féérune, Daren. Nous devons être prudents. Mais… je dois vous demander. Les Voleurs de l’Ombre ont-ils fait…

− Non, Yoshimo, ne t’inquiète pas. Je ne crois pas qu’ils t’aient encore repéré.

 

Le voleur poussa un soupir de soulagement, et reprit d’un air gêné.

 

− Je crois hélas que je ne pourrais pas vous être d’un grand secours dans la surveillance que vous a confiée le Maître de l’Ombre, sans toutefois compromettre ma couverture.

− Je n’ai pas l’impression que ce soit une mission dangereuse, répondit aussitôt Daren. Nous pourrons faire sans toi, j’en suis sûr.

− Hé bien moi pas autant que toi, l’interrompit Jaheira. J’ai l’impression que cet homme nous cache quelque chose. Qu’il est au courant de bien plus qu’il ne le sous-entend. Nous devrons être sur nos gardes demain soir. Je ne présage rien de bon.

− Nous avons toute une journée devant nous, intervint Minsc, et Bouh propose que nous nous reposions avant d’affronter le Mal à nouveau.

 

Malgré les évènements des jours précédents, Hendak avait su attirer de nouveaux habitués dans son auberge, bien plus fréquentables que les précédents au goût de Daren. La milice, toujours particulièrement laxiste en termes d’esclavagisme, n’avait pas poursuivi outre mesure les anciens amateurs de combat à morts, mais n’avait pas non plus inquiété le meurtrier de Lethinan, de peur de s’attirer les foudres de sa propre hiérarchie. Le petit groupe salua le tenancier et partit flâner en ville, Yoshimo préférant l’anonymat de la Couronne, se laissant. Ils déambulèrent tous les quatre dans les différents quartiers d’Athkatla. La journée était ensoleillée pour une fin de Marpenoth, mais une brise fraîche et vivifiante rappelait que l’été touchait à sa fin.

 

Le soir tombé, Daren avait pris l’habitude d’aller contempler la mer. Il avait grandi près de l’océan, et éprouvait toujours une douce nostalgie à admirer les derniers rayons du soleil rosir les nuages au-dessus de l’eau.

 

− Je… je peux venir avec toi ?, demanda une petite voix derrière lui.

 

Daren sentit son cœur tambouriner contre sa poitrine.

 

− Ça ne te dérange pas ?

 

On aurait dit un ange. Aerie s’était offerte une nouvelle robe blanche et bleue sur la Promenade de Waukyne, et resplendissait de toute sa beauté sous les dernières lueurs du crépuscule.

 

− Je… Non, bien sûr !

 

L’elfe le gratifia d’un sourire mutin et avança d’un pas leste à sa hauteur.

 

− En route alors ! Je te suis.

 

Ils marchèrent ainsi presque une demi-heure, dans un silence détendu. Daren avait l’impression de la connaître depuis toujours, et d’une certaine manière, elle lui faisait penser à Imoen. Ils finirent par s’asseoir face à la mer, le vent caressant leurs cheveux. Aerie était toujours silencieuse, mais Daren vit qu’elle pleurait.

 

− Je ne t’ai pas dit comment j’ai perdu mes ailes, non ?

 

Daren hocha la tête en signe de déni.

 

− Maintenant que j’y repense, j’étais vraiment insouciante à Faenya-Dail. Notre isolement m’avait rendue totalement inconsciente des dangers du monde extérieur.

 

Elle marqua une pause, se plongeant dans des souvenirs que Daren devina souloureux.

 

− Un jour, j’ai croisé un enfant, humain qui allait se faire capturer par des esclavagistes. Parmi nos castes, certains d’entre nous étaient des guerriers, bien que ce ne soit pas mon cas. Et malgré ceci, je… je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis portée à son secours.

 

Elle s’arrêta à nouveau, le regard fixé sur l’horizon.

 

− J’ai tué plusieurs de ces hommes avec ma magie. Je pouvais voler, et eux non. Leurs flèches étaient bien trop fines pour percer mes défenses, mais je n’ai pas vu l’un d’eux préparer son filet. Ils ont attendu que je m’approche de l’enfant pour le libérer de ses chaînes, et… Et c’est là qu’ils m’ont capturée.

 

Elle s’interrompit, plus longuement. Daren ne savait pas si elle attendait une réponse, ou un commentaire, mais jugea préférable de ne pas la laisser poursuivre.

 

− J’ai été fait prisonnière, reprit-elle enfin. Dans une cage. Une cage bien trop étroite pour une Avarielle. Il s’écoula plusieurs mois avant que je ne sois vendue au cirque.

 

Sa voix se fit plus saccadée, et une nouvelle larme coula le long de sa joue.

 

− Elles se sont nécrosées. Mes belles ailes blanches ont commencé à pourrir dans cette cage ignoble. Je les ai suppliés de me laisser sortir, que je ne m’enfuirai pas. Mais ils ne m’ont pas écoutée… Je les sentais dépérir… jours après jours…

 

Un sanglot étouffa sa voix. Daren écoutait l’elfe raconter sa terrible histoire, le cœur serré.

 

− Et… lorsque la douleur fut trop insupportable… Ils… ils…

 

Elle tourna pour la première fois vers lui son regard embué de larmes.

 

− Ils me les ont sciées !

 

Daren put lire la douleur sur son visage.

 

− Ils ont sortis leurs lames affûtées et… et… et ils ont cautérisé les plaies avec des torches… Je…

 

Elle ne put continuer davantage, les sanglots étouffant sa voix. Daren ne savait pas quoi répondre. Il réalisait cependant la confiance qu’elle lui accordait en lui dévoilant son terrible passé. Ne sachant par quels mots la réconforter, il approcha ses mains des siennes.

 

− J’ai cessé d’être une Avarielle depuis ce jour, continua-t-elle en retirant soudainement ses mains. Je priais Aerdrië autrefois, mais j’ai perdu la foi. Je ne représente plus rien pour elle dorénavant. C’est… c’est grâce à Quayle que j’ai retrouvé mes pouvoirs. Baervan Ermiterrant est un dieu gnomique de la nature et des voyages, et même si cela peut paraître saugrenu, c’est à lui que sont adressées mes prières à présent.

 

Elle lui adressa enfin un sourire, que Daren s’empressa de lui rendre. Toutefois, son visage sombra à nouveau dans la mélancolie.

 

− Je me sens… si inutile, Daren. Je me sens clouée au sol, incapable du moindre mouvement. Parfois, je me dis que je devrais tout abandonner, et me laisser mourir, là, sur ce sol que je ne peux plus quitter. J’ai besoin de… d’une raison, pour continuer.

− Tu es bien plus forte que tu ne veux te l’avouer, Aerie, répondit-il aussitôt. Et puis, la vie ici-bas n’est pas si catastrophique que ça…

− Mais c’est ainsi, maintenant ! Ainsi !, s’écria-t-elle.

 

Son visage s’était durcit, exprimant une profonde détresse. Aerie reprit sans lui laisser le temps de répondre, de la même voix désespérée.

 

− Comment peux-tu comprendre, toi qui n’as jamais volé dans les nuages ? Tu ne sais rien ! Rien !! J’ai tout perdu ce jour là, à cause de… de ma bêtise, de ma… prétention. Je suppose que je n’ai que ce que je mérite… Mais je ne suis pas sûre d’arriver à l’accepter… Je me sens… si vide.

 

Son ton allait en decrescendo, et avait fini dans un murmure. La perte de ses ailes était sans aucun doute un traumatisme éprouvant, mais Daren ne pouvait se résoudre à la laisser se morfondre, tournée vers un passé totalement révolu.

 

− Dans ce cas, si tes ailes sont définitivement perdue, tu dois apprendre à trouver la force de l’accepter. C’est…

− Trouver la force ?, répéta-t-elle en haussant la voix. Trouver la force ?? Comment peux-tu avoir la cruauté de me dire ça en face !? Je… j’appartiens à une race fière… ! Mes ailes étaient tout pour moi ! Je ne pourrai jamais retourner à Faenya-Dail ! Je ne pourrais jamais les regarder en face, sans mes ailes ! C’est ainsi ! Je suis clouée au sol, comme… comme un insecte rampant dans la fange… ! Et tu me dis d’être forte ? Et… et dans quel but suis-je sensée être aussi forte ? Cette existence me répugne…

 

Elle se leva soudainement. Daren était désemparé lui aussi. Il ne souhaitait que son bien, mais qu’importait ses mots, rien ne semblait apaiser les tourments de l’avarielle déchue. Et à présent, elle lui en voulait pour cela.

 

− Je vais rentrer. Bonne nuit.

 

Aerie prit le chemin de leurs quartiers, le laissant seul. La nuit était tombée, et un mince quartier de lune éclairait encore faiblement le port d’Athkatla. Daren se leva lui aussi, un profond sentiment de tristesse et de colère serrant son cœur, et partit rejoindre ses compagnons, la tête basse et les yeux rivés sur ses pas.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s