L’antre du Mal

Le cimetière se trouvait au sud-est de la ville. C’était un lieu calme et isolé, et s’ils n’avaient pas été au courant que ses cryptes abritaient un nid de vampire, il aurait été parfait pour le recueillement. De nombreux caveaux de nobles familles d’Athkatla se dressaient fièrement au tournant des allées pavées, et on distinguait même un gigantesque obélisque orné d’une balance dédié à Kelemvor, le dieu de la mort et du destin. En dehors d’eux quatre, le grand parc n’accueillait qu’une seule autre personne, le vieil homme qui s’occupait des lieux, attablé devant sa cabane. Il était presque midi, et ils avaient rendez-vous dix minutes plus tard avec leur contact des Voleurs de l’Ombre.

 

− Je crois que l’entrée des souterrains se trouve ici, désigna Jaheira d’un geste de la main.

 

Quelques marches montaient vers la lourde porte d’une bâtisse orangée. Contrairement aux autres chapelles, celle-ci ne portait ni insigne, ni nom, et l’accès était légèrement entrouvert.

 

Le gardien ne leur adressa qu’un rapide coup d’œil, mais ne daigna pas s’avancer vers eux ou les questionner sur leurs intentions. Daren repensa au message du contact. Si ses souvenirs étaient bons, ils avaient soudoyé le gardien, et il comprenait parfaitement cet homme qui n’avait sans aucun doute nulle envie de défier ces créatures, ou de se mêler de leurs affaires. Jaheira poussa la porte précautionneusement, suivie de prêt par Daren, Minsc et Aerie. Un souffle frais s’échappa de l’obscurité, un air qui sentait la poussière vieille de nombreuses années. Derrière les battants, les escaliers descendaient à nouveau. À peine avait-il fait quelques pas vers les sous-sols que Daren n’y voyait déjà plus. La lumière trop vive de l’extérieur l’avait forcé à s’arrêter au milieu des marches, imité par Minsc. Aerie les dépassa, continuant sa descente pour rejoindre Jaheira qui était déjà arrivée.

 

− Ces tunnels sont très anciens, murmura la demi-elfe.

 

Sa voix se répercuta un instant contre les parois antiques avant de se perdre dans les profondeurs des catacombes.

 

− Peut-être même plus que la ville elle-même, continua-t-elle.

− Je…, je me sens mal à l’aise ici, répondit Aerie. J’ai l’impression que chaque parcelle de cette crypte a une histoire, et que nous ne sommes pas les bienvenus en ces lieux. Ces tombes sont si… intimidantes !

− Minsc te protégera !, intervint le rôdeur d’une voix qui couvrit tout autre bruit.

 

Daren descendit à son tour. Ses yeux s’étaient accommodés aux ténèbres, et même s’il ne distinguait pas encore son environnement, il devinait les marches devant lui.

 

− Je vais allumer une torche, proposa-t-il. Et nous allons chercher notre contact.

− Si toutefois il existe…, ajouta Jaheira d’un ton sceptique.

 

À tâtons, il attrapa le briquet de son sac à dos et embrasa le tissu dégoulinant d’huile à l’extrémité de son flambeau. Deux couloirs bordés de sarcophages anciens partaient de la pièce où ils se trouvaient. Près de l’entrée, les tombes n’étaient pas les plus anciennes, et on lisait encore distinctement les devises gravées sur la pierre qui recouvrait les défunts. Daren balaya sa torche devant lui, découvrant dans un crépitement inquiétant les reliques du passé qui dormaient ici depuis plusieurs siècles. Il n’avait pas terminé son tour d’horizon que Jaheira et Aerie avaient sorti leurs armes et fait un pas en arrière.

 

− Qui êtes-vous ?, tonna la druide, qui avait soudainement oublié le silence qu’imposaient ces lieux.

 

Quelques secondes plus tard, Minsc et Daren découvrirent eux aussi la sombre silhouette qui se tenait camouflée à l’intersection des deux tunnels.

 

− Vous faîtes tellement de bruit qu’il n’a pas été difficile de vous trouver…, répondit une voix masculine d’un ton hautain.

 

Il découvrit sa cape noire et s’avança vers le petit groupe. Malgré son apparence menaçante, son visage n’était pas celui d’un de ces vampires.

 

− Qui voulez-vous que je sois ?, reprit-il. Vous devez être ces lourdauds qu’Aran m’a envoyés, c’est bien ça ?

− Les lourdauds risquent bien de vous faire passer devant si vous continuez sur ce ton, répliqua Jaheira d’un ton sec.

 

L’homme ne répondit rien, et finit par plonger sa main dans sa poche.

 

− Comment vous appelez-vous ?, demanda Daren pour changer de sujet.

− Vous pouvez m’appeler Haz. Mais sachez que j’ai suffisamment de pouvoir pour être votre supérieur.

 

Daren n’aimait pas beaucoup le ton qu’il prenait, et à n’en pas douter, Jaheira non plus. À mesure qu’ils exécutaient les tâches de plus en plus dangereuses confiées par Aran Linvail, ils se retrouvaient confrontés aux meilleurs lieutenants du Maître des Ombres, et ceux-ci ne voyaient pas d’un bon œil qu’une poignée d’étrangers leur volassent aussi facilement la vedette.

 

− Je pense avoir trouvé l’entrée, continua-t-il. Suivez-moi, et observez le maître.

 

Jaheira poussa un long et fort soupir que leur guide ne releva pas, et tous les cinq avancèrent à pas de loup parmi les tombes oubliées du cimetière d’Athkatla. Ils avaient croisés de multiples embranchements, et sans l’aide de leur contact, ils auraient sans doute errés plusieurs heures avant de retrouver leur chemin parmi les tombes de plus en plus usées. Après presque un quart d’heure de marche silencieuse, l’homme devant eux s’arrêta, et dissimula sa torche derrière lui.

 

− Nous y sommes, chuchota-t-il.

 

À l’angle du couloir se dressaient deux immenses battants d’une porte de métal noir. Les signes incrustés contre les arcades formaient un ensemble des plus effrayants. Ils semblaient presque vivants, comme des insectes rampants contre une pierre humide.

 

− Que…, commença doucement Aerie.

− Pas un mot !, chuchota à nouveau leur guide. Même si nous sommes au beau milieu de la journée, nous sommes suffisamment loin du soleil ici pour que les vampires soient aux aguets. Je vais tenter d’ouvrir ces portes en douceur. Restez sur vos gardes.

 

Il s’avança d’un pas et entama des incantations silencieuses. Les symboles sur la porte s’illuminèrent, brillant d’une lueur pourpre, puis la lumière s’estompa. Leur contact était donc un mage, ou tout du moins manipulait-il les arcanes. Il recommença son sortilège une seconde fois, puis une troisième, sans succès.

 

− Je crois que nous n’avons pas le choix…, reprit-il. Il ne reste que la manière forte.

− Qu’entendez-vous par « manière forte » ?, demanda timidement Daren.

− Attendez, intervint Aerie.

 

Elle n’avait pas quitté la porte des yeux, et observait attentivement les runes gravées sur les arcades.

 

− Daren, donne-moi ton épée un instant.

 

D’un air incrédule, il lui tendit sa lame. Il n’avait encore jamais vu l’elfe manier  une arme, et ne comprenait pas ce qu’elle comptait en faire.

 

− Merci.

 

Aerie approcha sa main de la pointe, caressant le tranchant de son pouce, qu’elle entailla d’un geste vif. Une goutte rouge sombre perla le long de son doigt, et elle lui rendit son épée.

 

− Mais… Aerie… Que fais…

− J’ai peut-être une idée. Il faut que j’essaie.

 

Haz ne s’attendait sans doute pas à accompagner d’autres adeptes de la magie, et observait l’avarielle d’un air condescendant. Elle s’approcha des runes sur la porte et passa son pouce encore rougeoyant le long des rainures. Un très léger crépitement retentit alors, comme si le métal dont elles étaient composées se mettait à travailler. Aerie se recula de quelques pas, et entama les mêmes gestes que leur hôte quelques minutes plus tôt. Les signes se mirent à briller de la même lueur violette, puis virèrent au rouge avant de s’éteindre brutalement. Un cliquetis métallique résonna alors dans le couloir, et la porte s’entrouvrit. Le mage dévisagea Aerie d’un air stupéfait tandis qu’elle reculait de quelques pas.

 

− Joli travail, commenta Jaheira. Mais même si nous sommes en plein jour, méfions nous tout de même. Il est tout à fait possible que…

− Là ! Attention !, s’écria Haz.

 

Il avait à peine donné son avertissement qu’une demi-douzaine de formes gazeuses bleutées commençait à prendre forme autour d’eux.

 

− Il faut faire vite !, continua-t-il. L’alerte est donnée, et plus nous attendrons, plus il sera difficile de les vaincre.

 

Une litanie familière s’éleva dans le couloir et un halo argenté illumina les ténèbres un instant. Aerie avaient ses deux mains tendues fermement devant elle, et récitait avec foi sa prière.

 

− Non, Aerie ! Pars avec Daren, il aura besoin de toi.

− Minsc ira avec elle aussi, alors !, s’écria le rôdeur.

− Allez-y tous les trois !, répondit le Voleur de l’Ombre. J’ai plus d’un tour dans mon sac !

 

Jaheira se posta en travers de la porte, laissant passer Daren, Aerie et Minsc. Elle tenait son bâton d’une seule main, l’autre commençant à auréoler d’un vert inquiétant. Autour d’eux, les six vampires s’étaient matérialisés de l’éther.

 

− Vous voulez vous battre ?, reprit le mage. Approchez-vous, mes petits !

 

Daren lança un dernier regard en arrière, le temps d’apercevoir le mage entamer à son tour quelques passes, et dégainer une arme de sa ceinture.

 

− Daren, Minsc, il nous faut avancer. Je suis sûre que Jaheira s’en sortira sans nous.

 

Dans le repaire, les couloirs étaient tous les mêmes, et ne sachant quel chemin suivre, ils tournèrent au premier embranchement sur la droite. Un bruit sourd venant de l’entrée fit sursauter Daren, mais ils avaient déjà trop avancé pour retourner porter secours à leur amie.

 

− Par où allons-nous, maintenant ?, demanda Minsc.

 

Ils devaient toujours se trouver dans les catacombes sous le cimetière, dans la partie la plus ancienne. Les murs jaunis par le temps se ressemblaient tous, et ils n’avaient pas la moindre idée de l’endroit où se trouvait leur cible.

 

− Bouh sent quelque chose, par là.

 

Minsc tendit un bras maladroit dans un tunnel crasseux. Des effluves âcres et entêtants s’échappaient effectivement de la pièce au fond du couloir.

 

− Du sang…, murmura Aerie. Cette odeur est si… horrible. Elle me soulève le cœur !

− Soyons prudents, répondit Daren en dégainant son épée.

 

L’air était lourd. On pouvait sentir la poussière encore imprégnée de l’odeur de mort flotter dans les airs. Ils s’avancèrent tous les trois vers la pièce d’où s’échappaient ces relents, les armes à la main. Elle ressemblait davantage à une grotte. Au centre, une immense cuve remplie d’un liquide noir et épais bouillonnait furieusement, laissant échapper ces miasmes.

 

− Ah… Comme nous nous retrouvons.

 

Cette voix nasillarde fit frissonner Daren. Derrière le bassin, une silhouette longiligne se dévoila, laissant apparaître un visage pâle comme de la craie. Il ne pouvait s’agir que de lui. Il se souvenait parfaitement de ce démon qu’ils avaient combattu sur les quais.

 

− Lassal…

− Ma maîtresse m’avait prévenu de votre arrivée, et je me devais de vous recevoir comme il le fallait, continua-t-il de sa voix pincée.

− Vous ne vous enfuirez pas aussi facilement, cette fois !, intervint à son tour Aerie.

− Oh, mais je n’en ai aucune intention, ma jolie. Je vais plutôt vous faire goûter aux joies de la Vraie Mort, comme vous auriez dû avoir droit lors de notre dernière rencontre.

 

Il leva sa main blanche, et un autre de ses laquais s’avança à ses côtés.

 

− Gellal n’existe que pour servir le Maître, récita l’autre créature d’une voix hésitante.

− Nous avons du sang frais au menu, esclave !

 

Les deux vampires se séparèrent et se mirent à courir vers les murs de la pièce. Aerie était toujours près de l’entrée, tandis que Minsc et Daren s’étaient rapprochés dos à dos. L’odeur du sang était de plus en plus insupportable, et semblait à l’inverse aiguiser les réflexes de ces créatures.

 

− Minsc et Bouh se chargent du chef, murmura le rôdeur.

 

Daren acquiesça d’un « compris » sur le même ton, et s’élança vers l’autre vampire.

 

− Rappelez-vous !, leur héla Aerie. Évitez leur regard !

 

Il n’avait pas oublié, et à l’évidence Minsc non plus. Il n’était pas prêt d’omettre cette chaleur envoûtante qu’il avait ressentie, cette sérénité faussement douce qui ne pouvait le conduire qu’à la mort. Un grognement aigu le ramena soudainement à la réalité. Gellal s’était jeté sur lui, toutes griffes dehors. Daren eut à peine le temps d’effectuer une roulade pour esquiver son attaque, que le vampire chargeait à nouveau. Il fixait tant bien que mal ses jambes, se forçant à ne pas relever les yeux vers son visage, et balaya puissamment son épée devant lui. La créature s’arrêta, reconsidérant son adversaire.

Quelques mètres plus loin, Minsc poussaient de grands cris, comme à son habitude. Malgré le même handicap visuel, il tenait Lassal à distance, et Daren pouvait entendre de là où il était sa lourde lame fendre les airs. Tentant sa chance, Daren pointa son épée vers l’avant pour charger son adversaire, mais celui-ci le prit de vitesse. Ce sanctuaire décuplait ses forces et sa célérité tandis que lui-même était affaibli, et le vampire n’eut aucune difficulté à esquiver une attaque aussi lente. Il porta sa main vers la nuque de Daren, relevant ses griffes invisibles, et il n’eut qu’à peine le temps de soulever son bras pour se protéger de ce coup mortel. Une douleur fulgurante lui déchira les muscles, et la violence du coup le projeta quelques mètres en arrière.

 

− Non ! Daren !

 

La voix d’Aerie résonna dans la caverne. Daren sentait son pouvoir gronder, attisé par le combat et l’odeur de mort qui régnait en ces lieux, mais il préférait lutter contre autant qu’il était possible. Sa blessure au bras gauche lui arracha un gémissement, et sa main trembla de douleur et d’excitation. La brume rouge sortit lentement du sol, mais une profonde inspiration l’empêcha de se propager davantage.

 

− Es-tu pressée de mourir, petite fille ?, siffla Gellal, sortant une langue rougeoyante lissant ses lèvres.

 

Aerie leva fermement sa main à la hauteur de son visage et entama à nouveau ses psaumes. Le vampire eut une seconde d’hésitation, que Daren mit à profit pour se relever. Mais alors que la lumière argentée gagnait la pièce, un rire aigu et mauvais résonna.

 

− Tu es courageuse, ma jeune prêtresse…

 

C’était Lassal.

 

− …mais tes pouvoirs ne sont d’aucune utilité ici. Ma Maîtresse possède une force bien plus grande que toi, et il est inutile espérer obtenir quoi que ce soit de ton dieu ici.

 

La lumière s’estompa, et Gellal reprit de l’assurance. Il se frotta les mains en avança lentement vers l’elfe.

 

− Aerie, fait attention !

 

Le vampire se dirigeait droit vers elle, et elle le regardait dans les yeux sans sourciller.

 

− Aerie ! Non !

 

Minsc se retourna et se mit à courir vers sa sorcière, mais son adversaire lui coupa toute retraite. Gellal n’était plus qu’à quelques pas, et Daren était trop loin pour espérer l’intercepter.

 

− Si Baervan ne peut rien contre toi ici…, dit-elle d’une voix dure.

 

Elle plongea sa main dans les replis de sa toge et en ressortit une poudre grisâtre.

 

− … sache que j’ai moi aussi des pouvoirs !

 

Ses mains s’enflammèrent à ces paroles, et elle déchaîna un feu brûlant de sa colère sur le vampire hébété devant elle. Gellal recula d’un pas, se débattant pour éteindre les flammes orangées qui lui dévoraient le corps. L’occasion était trop belle pour ne pas être tentée. Daren saisit fermement sa lame, et d’un coup puissant, décapita la créature qui s’effondra devant lui.

 

− Tu vas payer, avorton !, s’écria Lassal, la voix tremblant de rage et de fureur.

 

Minsc profita de cette seconde d’inattention pour enfoncer profondément son épée dans le torse de la créature, qui recula à l’impact.

 

− Tu n’as pas encore compris qu’il était inutile d’espérer me battre ?, reprit le vampire en retirant lentement l’acier de son corps. Tu vas mourir, toi et ton hamster, ainsi que tes amis !

 

Ce Lassal était particulièrement résistant. Son état de mort-vivant doublé de son lien étroit avec cette pièce le rendait quasiment invulnérable à tout dommage. Minsc l’avait frappé à plusieurs reprises, mais son corps semblait aussi intact que lorsque leur combat avait commencé. Le rôdeur en revanche, portait de nombreuses marques de griffures qui saignaient abondamment le long de ses bras musclés. Daren se souvint alors de leur affrontement sur les docks. Cette fois encore, Minsc l’avait blessé de sa lame, mais le vampire n’avait pas semblé affecté. En réalité, la seule chose qui avait été capable de l’atteindre avait été…

 

− Minsc ! Attrape !

 

Daren retourna son arme en la saisissant par la lame et la lança en direction du colosse. La scène sembla se dérouler au ralenti. Tous les regards étaient tournés vers cette épée flottant dans les airs, et un silence éphémère se fit dans la grotte. Minsc lâcha son arme, et attrapa la lame noire de Sarevok avant qu’elle ne touchât le sol.

 

− Minsc et Bouh n’ont pas besoin de leurs yeux pour te trouver !, hurla le rôdeur. Tu empestes la mort si fort qu’un hamster enrhumé te repèrerait à des lieux à la ronde !

 

Pour la première fois, Lassal sembla inquiet. Il dévisagea le colosse en furie devant lui, hésitant un instant à fuir. Minsc ferma les yeux et chargea. Un bruit de chair tranchée couvrit le bouillonnement de la cuve, et le vampire s’affala au sol.

 

− Non… Vous ne pouvez pas… Je…

− Attention !, s’écria Aerie.

 

Le corps de Lassal se désagrégea en une brume bleutée qui rampa sur le sol de la caverne en direction des couloirs derrière eux.

 

− Il ne faut pas le laisser s’enfuir !

− Occupe-toi de Minsc ! Je m’en charge !

 

Aerie hésita un instant, ses yeux allant du rôdeur sévèrement blessé à Daren. Elle croisa un instant son regard, et se décida finalement à suivre son plan. La vapeur bleue s’engouffra dans les couloirs anciens, tournant à chaque embranchement, mais Daren ne l’avait pas perdue de vue. Il savait où elle allait le conduire, là où il pourrait en finir une fois pour toutes. Il porta sa main vers son sac à dos, caressant d’un doigt la pointe de bois de l’épieu mortel. Même s’il n’avait son arme avec lui, ce simple pal serait suffisant pour remporter la victoire.

La course s’arrêta finalement dans une pièce qui ressemblait à toutes celles qu’ils avaient croisées dans les catacombes. Une salle sobre, ne comportant en son sein qu’une simple tombe sans nom. Daren s’avança, confiant, et poussa l’épais couvercle du tombeau qui se fendit en heurtant le sol. Il ne s’était pas trompé. À l’intérieur, un cercueil d’ébène renfermait le corps lacéré du vampire. D’un geste lent, sans quitter le cadavre des yeux, il sortit le pieu de son sac et le positionna juste au dessus de la poitrine de son ennemi. Le vampire n’avait pas bougé, ses deux mains toujours jointes sur son ventre. Daren leva son arme, et la planta violemment dans son cœur. Un bruit de chair molle résonna un instant contre les parois de la salle. Daren lâcha précautionneusement l’épieu, et recula vivement en ne pouvant retenir un cri. Le corps tout entier du vampire se décomposa en une multitude de vers qui s’agitaient sans relâche dans leur réceptacle. Il jeta un dernier regard sur ce qui restait de Lassal, un tas d’asticots grisâtres et grouillants, et partit.

 

Malgré les galeries toutes similaires, Daren retrouva facilement le chemin qu’il avait pris pour suivre les traces du vampire. Son sens de l’orientation avait toujours été assez développé, et il mémorisait facilement les trajets, même dans un environnement inconnu. Son père adoptif l’avait d’ailleurs souvent félicité de ses progrès en la matière lors de ses entraînements dans le labyrinthe souterrain des archives de Château-Suif. Il rejoignint enfin Aerie et Minsc, qui s’étaient de leur côté occupés du corps de l’autre vampire.

 

− Ta blessure…, s’inquiéta Aerie en désignant son bras.

− Ça va aller, t’en fais pas.

− Nous devrions rejoindre Jaheira au plus vite, reprit l’avarielle.

− Tu as raison. Allons-y.

 

Il en avait presque oublié Jaheira. Tous les trois l’avaient laissé en compagnie de ce mage, et surtout en bien mauvaise posture. Daren n’avait pas eu le temps de compter précisément le nombre d’adversaires qu’ils avaient dû affronter, mais il ne restait qu’à espérer qu’ils ne fussent pas aussi coriaces que celui qu’il venait de combattre. Le bruit sourd qu’il avait perçu juste après leur séparation ne laissait lui non plus rien présager de bon. En quelques minutes, la grande porte métallique qui séparait la crypte du repaire des vampires était en vue.

 

− Daren ! Minsc ! Aerie !

 

Un frissonnement de soulagement parcourut son corps. C’était la voix de Jaheira. Elle était en vie, et toujours accompagnée de leur allié.

 

− Nous n’osions pas pénétrer plus loin dans le complexe, de peur de ne pas vous trouver. Vous… vous avez réussi ?

 

Jaheira accourut vers eux, leur serrant chaleureusement les mains et s’inquiétant de leur état. Daren ne trouvait plus ses mots. Depuis qu’ils voyageaient ensembles, il avait toujours considéré Jaheira comme sa supérieure. Elle incarnait l’expérience et la sagesse, et même si leurs rapports n’avaient pas toujours été sereins, il la considérait avec beaucoup de respect et d’admiration. Mais pour la première fois, elle lui parlait comme à son égal. Elle l’avait laissé partir affronter le danger, et avait fait une confiance aveugle en ses capacités.

 

− Oui, nous l’avons…

 

Un souffle glacial balaya tout à coup le couloir. Haz, qui se tenait en retrait, semblait anormalement immobile. Aerie laissa sa phrase en suspens, et Jaheira se retourna à son tour.

 

− Excusez-moi…?, osa timidement l’avarielle. Vous allez bien ?

 

Le mage avait le regard vide, et on devinait du sang qui coulait au bord de ses lèvres. Dans un craquement sinistre, il s’effondra, laissant apparaître derrière lui une créature terrifiante au visage blâfard.

 

− J’aurai espéré que les choses n’en arrivent pas là, mais vous semblez déterminés, n’est ce pas ?

 

C’était une femme. Ou plutôt un vampire ayant le corps d’une femme. Sa peau était d’un bleu pâle constellé de traces écarlates encore fraîches, et ses cheveux noirs comme la nuit laissaient entrevoir un œil rouge qui scintillait entre deux mèches. De sa bouche coulait encore le sang de sa dernière victime, ce qui ajoutait encore à l’horreur du personnage. Elle avait sûrement dû être une belle femme de son vivant, mais la mort ne l’avait rendue que plus terrifiante. Jaheira prit la parole la première, et répondit à la question de la vampire.

 

− Que pouvez-vous connaître de notre détermination ? Et qui êtes vous ?

 

Sa voix était assurée, mais Daren ne pouvait s’empêcher de frissonner à la perspective d’un nouveau combat.

 

− Oh, vous avez sans doute déjà entendu mon nom. Je m’appelle Bodhi, et figurez-vous que je suis au courant de beaucoup de choses…

 

Sa voix était calme et douce, mais aussi mordante qu’une bise glaciale.

 

− Mais pouvez-vous en dire autant ?, continua-elle d’un ton ironique. Connaissez-vous vraiment ces gens qui vous manipulent et se cachent dans l’ombre dont ils revendiquent le nom ?

− Nous n’avons aucune raison de vous faire confiance, répondit Jaheira.

− Que vous me croyiez ou non m’est égal. Il semble que, de toute façon, vous ayez décidé d’être… nuisibles.

 

Daren tira lentement son arme de son fourreau. Elle était peut-être une vampire hors du commun, mais ils étaient quatre, et elle était seule.

 

− Dites-moi, reprit-elle, est ce que les Voleurs de l’Ombre ont fait plus que promettre jusqu’à présent ? Ont-ils tenu parole ? Ou se sont-ils contentés de s’assurer que vous étiez toujours à leur disposition ?

 

Le cœur de Daren s’accéléra. Elle était effectivement au courant de beaucoup de choses, mais pouvait-il s’attendre à moins de la part de la maîtresse d’une guilde capable de rivaliser avec les Voleurs de l’Ombre eux-mêmes ?

 

− J’imagine que vous ne leur avez rien dit de votre objectif, dans ce cas ?, continua-t-elle, toujours sarcastique. Et eux, vous ont-il dit pourquoi ils avaient tant besoin de vous ? Et e pourquoi ils ont décidé de vous aider ?

 

Ses paroles étaient justes, même si difficiles à entendre. Il n’y avait plus un bruit dans ce couloir sombre, à l’exception des quelques crépitements discrets de leurs torches. Une chose était sûre : elle cherchait à les déstabiliser.

 

− Leur aide n’a pas été gratuite !, intervint alors Daren. Nous avons assez payé pour cela !

 

Bodhi ne l’avait pas quitté des yeux depuis leur rencontre. Elle haussa ses longs sourcils noirs, et un sourire narquois se dessina sur ses lèvres.

 

− Oh, vraiment… L’or était donc tellement important pour eux ? Ou… avez-vous plus vraisemblablement été observé et disséqué pour vos… capacités ?

 

Un souffle gelé balaya le sol. Daren pouvait entendre la respiration saccadée de ses compagnons dans le silence de mort qui régnait dans les ténèbres. Ses capacités… Était-il possible qu’elle sût ?

 

− Posez-vous la question, continua-t-elle. Qu’apportez-vous à l’équation ? Simplement de l’or ? L’or ne manque jamais très longtemps, croyez-moi. Un service ? Possible… Mais d’autres pourraient faire l’affaire…

− Et que suggérez-vous ?, tonna Jaheira. Que nous nous allions à vous ?

 

Elle tourna son regard vers la druide, un sourire sanglant sur le visage.

 

− Oh, je crois bien qu’il est trop tard pour cela, maintenant. Tout ceci ne pourra que se terminer dans la violence, j’en suis sûre. Vous, et en particulier toi ─ ajouta-t-elle à l’attention de Daren ─ êtes beaucoup trop… versatiles. En fait, je me demandais seulement si vous saviez à quel point on se sert de vous.

− Personne ne se sert de nous !, s’écria Daren. Les Voleurs de l’Ombre ne savent que ce que nous leur avons révélé !

− Oh, comme c’est touchant… de naïveté. Es-tu certain de ce que tu avances ? Et si l’intérêt qu’ils vous portent, qu’ils te portent, allait bien au-delà du simple mercenariat ? Et s’ils savaient pertinemment qui tu es, et… ce que tu es ?

 

Daren ne put s’empêcher de tourner son regard vers ses compagnons, qui semblaient aussi stupéfiés que lui. Il n’y avait plus de doute possible maintenant. Elle savait. Et si elle savait, les Voleurs de l’Ombre aussi.

 

− Tu as l’air surpris, reprit-elle. Oui, je sais ce que tu es, enfant de Bhaal. Irenicus me l’a dit. Il aurait pu en savoir plus, il aurait pu éveiller ton pouvoir, mais ces voleurs l’ont interrompu.

 

Il eut l’impression qu’on lui assenait un coup en pleine figure. Qu’elle eût appris son affiliation divine était encore acceptable, nombres d’inconnus l’avaient déjà abordé en évoquant le sujet par le passé, mais qu’elle eût obtenu cette information de leur pire ennemi souleva en lui une colère sans nom. Mille questions s’entrechoquèrent dans son esprit. Comment ? Quand ? Pourquoi ? Les derniers souvenirs qu’il avait d’avant sa capture se résumaient au campement où ils avaient passé la nuit sur le chemin d’Athkatla. Quel rôle avait-elle bien pu jouer dans leur enlèvement ?

 

− Que savez-vous au sujet de notre capture ?, s’écria-t-il, la voix tremblant de fureur.

− Je sais plus de choses que ta pauvre tête ne pourrait en assimiler en toute une vie !, répliqua-t-elle sur le même ton. Il y a tant de choses qui se passent sous ton nez, tant de choses que tu ne vois même pas ! Même ton Imoen t’a échappé…

 

Elle avait fini sa phrase d’un tel mépris que Daren sentit son ventre se nouer. Son cœur battait à tout rompre à présent. Il ne devait pas céder. Pas encore. Il devait contenir sa colère. Cette femme, ce monstre, savait, et il devait en apprendre le plus possible avant de passer à l’attaque.

 

− Irenicus ne semble pas être le genre d’homme à tolérer des gens auprès de lui, lança-t-il. Pourquoi étiez-vous là-bas ?

− J’étais là-bas car j’avais choisi d’y être, répondit aussi Bodhi. Mais je n’ai aucune raison de t’en apprendre davantage. Je suis lasse de cette conversation. Vous avez posé vos questions et formulé vos menaces, je m’y suis pliée, mais maintenant, c’est terminé.

 

Un tapis rougeoyant s’éleva lentement du sol.

 

− Alors, c’est fini ? Vous êtes ici pour nous tuer, comme vous avez tué ce malheureux ? Je n’ai donc plus aucun intérêt pour cet Irenicus ?

− Oh, mais il y a beaucoup à apprendre dans l’épreuve, vous savez ? Viens à moi, enfant ce Bhaal. Viens, et libère ta colère !

 

La brume se mit à recouvrir totalement le sol, et même les murs. Son état d’excitation et de nervosité rendait difficilement contrôlable son pouvoir. Daren se tourna vers Jaheira, mais elle se tenait immobile, les bras balands, son regard fixé droit devant elle. La panique embrouilla encore davantage son esprit, car Aerie et Minsc étaient eux aussi dans le même état, perdus dans un cauchemar sans nom et incapables du moindre mouvement.

 

− Ah oui, j’ai oublié de te prévenir, reprit Bodhi, du sang coulant de son visage blafard, tu combattras seul. Mais ne t’inquiète pas, c’est seulement toi que je veux. Je ne ferai quelque chose à tes amis… seulement si tu échoues…

 

Et dans un rire mauvais, elle se jeta sur lui, ses lèvres relevées dévoilant des crocs écarlates. Daren esquiva l’attaque. Ses réflexes étaient aiguisés au maximum, et la brume rouge de l’essence de Bhaal s’amplifiait à chaque seconde. Quelques minutes plus tôt, il était encore éreinté de son précédent combat, mais son pouvoir lui procura une force neuve. Sous son effet, la puissante épée de Sarevok semblait anticiper les mouvements de la vampire, et Daren parait sans erreur ses assauts.

 

− Tu te défends correctement, lui lança-t-elle, mais que feras-tu contre ceci ?

 

Bodhi courut droit vers lui. Il positionna son épée la pointe en avant, se préparant à donner l’estocade, mais au moment même où sa lame atteignait sa cible, elle se volatilisa.

 

− Trop lent !

 

Une douleur fulgurante lui déchira le dos. Elle était réapparut derrière lui, et venait de lui transpercer son armure d’un simple coup de griffe, entaillant ainsi profondément sa chair. Avant qu’il ne pût comprendre ce qui lui arrivait, un autre coup le projeta en avant. Daren s’affala au sol, le goût du sang sur les lèvres. Le rire maléfique de la vampire s’éleva dans le couloir. Bodhi avançait à pas lent. Il ne la voyait pas, mais il pouvait distinctement sentir sa présence. De toute façon, il ne parvenait plus à voir quoi que ce fût. La brume écarlate avait soudainement envahi la totalité de son champ de vision, plus intense que jamais. Initiée par sa colère, attisée par sa haine et maintenant enflammée par sa souffrance, il ne se contrôlait qu’à peine. Des milliers d’images de sang, de mort et de tortures envahirent son esprit. Tout devenait flou. Dans ce paysage pourpre, il ne percevait que des formes. Des formes indistinctes qu’il devait tuer.

 

− TU VAS ME LE PAYER !, hurla-t-il.

 

Il s’était relevé en une fraction de seconde. Le temps semblait se dérouler au ralenti. Il ne savait plus pour quelles raisons, mais il devait tuer cette femme qui se tenait devant lui. Abandonnant son arme, il se rua sur elle, ses poings auréolant d’une couleur noire. Même s’il ne voyait pas distinctement son visage, il sentit la surprise chez son ennemi. La surprise d’une telle rage frénétique et incontrôlable.

Daren frôla son adversaire, mais elle esquiva son attaque au dernier moment. Il frappait, sans relâche et de toutes ses forces. La vampire se métamorphosa à nouveau pour se matérialiser quelques mètres plus loin, mais aucun mouvement ne lui échappait dans cette brume. Son corps se déplaçait tout seul, et avant qu’elle n’eût le temps d’esquiver à nouveau, il atteignit Bodhi en plein torse, la projetant contre les murs anciens des catacombes. Un bruit sourd fit trembler les fondations, et la vampire s’effondra, emportant avec elle une partie de la roche fissurée par la violence du choc.

 

− Hé bien, dit-elle en se relevant, cela a été plutôt… enrichissant. J’en ai assez vu, et je n’ai plus besoin de toi… pour l’instant.

 

Cette phrase si insolite ramena Daren à la conscience. Il refaisait surface à nouveau, et tenta de contrôler ses membres encore tremblants d’excitation. Il inspira de longues bouffées d’air, reprenant contact avec son environnement, et le brouillard rouge céda quelque peu. Il n’était pas totalement sorti d’affaire, mais était au moins capable de prendre le dessus.

 

− Qui êtes-vous ?, répondit-il enfin, le souffle court. Pourquoi faîtes-vous cela ? Tout ceci n’est donc qu’un jeu pour vous ?

 

Elle ricana. À mesure qu’ils parlaient, Daren pouvait voir les blessures de la vampire qui se refermaient comme par enchantement. Sans le mur enfoncé et les traces de sang sur le sol, personne n’aurait pu croire que Bodhi venait de se battre à mort quelques secondes plus tôt. Même s’il avait péniblement survécu à cet assaut, il semblait impossible de pouvoir vaincre une telle créature.

 

− Un jeu ?, répéta-t-elle. Oui, peut-être. Mais les jeux peuvent être terriblement sérieux…, surtout quand je suis la seule à en connaître les règles.

 

Elle marqua une pause, fixant Daren dans les yeux.

 

− Persévère. Persévère, et recherche Imoen de toutes tes forces. J’ai vu ce que j’étais venue voir.

 

Et avant qu’il ne pût répliquer, elle se changea en chauve-souris dans un éclat de poussière noire, s’enfuyant sous ses yeux dans le dédale de galeries souterraines.

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