Le bout du tunnel

Le silence et le calme étaient à nouveau revenus. La tension sous-jacente se dissipa, et Daren demeura immobile quelques instants, les paroles de Bodhi résonnant encore dans son esprit.

 

− Que… Daren ?

 

Jaheira venait de revenir à elle, ainsi que ses deux autres compagnons.

 

− Daren ? Que s’est-il passé ? Où est Bodhi ?

− Partie… Nous nous sommes battus, et elle s’est enfuie…

− Tu as affronté ce… monstre ?, intervint Aerie ,le regard terrifié. Seul ?

 

Daren hocha la tête sans conviction.

 

− Elle est vraiment très forte, reprit Jaheira. J’ai à peine croisé son regard, et…

 

Elle baissa les yeux, visiblement gênée.

 

− Je suis désolée, je n’ai pas pu t’aider.

− Bouh enrage de s’être fait berné si facilement !, s’écria Minsc. Nous nous vengerons si nous recroisons son chemin un jour !

 

Daren ne répondit pas. Il ne pouvait s’empêcher de repenser à ses dernières paroles, ses révélations pour le moins déconcertantes.

 

− Daren, tu vas bien ?, s’inquiéta Aerie en lui prenant le bras.

 

Ses grands yeux bleus interrogateurs étaient emplis de désarroi, tandis qu’elle tentait désespérément de croiser son regard.

 

− Nous devrions sortir d’ici, proposa Jaheira. Nous n’avons plus rien à y faire, et l’endroit est toujours dangereux.

 

Ils acquiescèrent tous les trois et continuèrent leur chemin au travers des tunnels poussiéreux des catacombes. Petit à petit, le sol se fit moins usé et les murs moins lisses. La lumière rayonnait toujours du haut de l’escalier qu’ils avaient descendu lors de leur arrivée et illuminait l’entrée d’un halo doré, malgré l’après-midi qui devait toucher à sa fin. Daren était resté silencieux depuis leur départ.

Aerie était restée à ses côtés le temps de leur retour. Sa présence le réconfortait, mais il ne parvenait pas pour autant à exprimer ce qui le tiraillait au plus profond de lui-même. L’air pur et frais en provelance du large sortit Daren de ses sombres pensées.

 

− C’est… Irenicus, finit-il par dire.

 

Toutes les têtes se tournèrent aussitôt vers lui.

 

− Que veux-tu dire ?, l’interrogea Jaheira.

 

Il prit une profonde inspiration et continua.

 

− Bodhi… Elle sait. Elle connaît mes origines et…, c’est Irenicus qui le lui a dit.

 

Personne ne répondit. La nouvelle impliquait tellement de conséquences qu’il était difficile d’y apporter une réponse.

 

− C’est ce sorcier qui a capturé ton amie ?, finit par demander inutilement Aerie. Et qui vous a torturés ?

 

Jaheira hocha lentement de la tête.

 

− Mais pourquoi cette… créature travaille-t-elle avec lui ?, ajouta l’avarielle.

− C’est justement la question que nous nous posons, Aerie, répondit Jaheira. Et cette nouvelle est des plus… inquiétantes, en effet.

− Et ce n’est pas tout, ajouta Daren. Bodhi m’a fait d’autres révélations avant que nous nous combattions.

 

Daren se sentait mal à l’aise. Il s’était accroché à l’espoir que leur avaient fait miroiter Gaelan Bayle et Aran Linvail, alors que son amie s’était toujours méfiée d’eux. Et elle avait raison, finalement. Si Bodhi disait vrai ─ et elle semblait trop en savoir pour ne pas dire la vérité ─ les Voleurs de l’Ombre étaient tout autant que Bodhi au courant de sa filiation, et ne s’intéressaient à lui que pour cette raison.

 

− Ces hommes qui ont attaqués lors de notre évasion du repaire d’Irenicus, reprit-il, c’étaient des Voleurs de l’Ombre. Et eux aussi savent qui je suis. En fait…, Bodhi m’a laissé sous-entendre qu’ils se servaient de nous et que…

 

Il ne termina pas sa phrase. Jaheira pinçait ses lèvres à un tel point qu’elles blanchissaient sous la pression. Minsc porta ses deux mains l’une contre l’autre, et un craquement rompit le calme et la tranquillité du cimetière.

 

− Si ces voleurs nous ont menés en bateau, Minsc ajoutera leur arrière-train à la liste des derrières à botter !

− Je crois que nous devrions aller parler à Aran, dit lentement Jaheira, le visage toujours crispé. Et j’espère très sincèrement pour lui qu’il aura des réponses claires et précises.

 

Ils prirent tous les quatre la direction du soleil couchant et rejoignirent les docks d’Athkatla. Le ciel avait prit une teinte rosée, et le soleil rougeoyant colorait les nuages et la mer à l’horizon d’une multitude d’oranges et de violets. L’air était devenu soudainement plus froid alors qu’ils approchaient de la gigantesque bâtisse de la guilde. Le guetteur parut un instant surprit de leur retour, puis leur ouvrit la porte comme à l’accoutumée. Tous les quatre suivirent le chemin maintenant familier qui menait au bureau d’Aran Linvail, et Jaheira entra la première comme une trombe dans la pièce perpétuellement enfumée.

 

− Aran ! J’exige que…

− Ah ! Vous êtes vivants !, la coupa le Maître des Ombres en se levant de son siège. Après ce que mes guetteurs m’ont appris, j’ai craint le pire !

− Comment osez-vous ?, hurla-t-elle si fort qu’Aran Linvail fit un pas de recul.

 

Elle était hors d’elle. Ses yeux exorbités le foudroyaient du regard, et ses poings étaient si serrés qu’on lisait la marque de ses muscles le long de ses bras tendus.

 

− Vous… vous… !

− Vous nous devez des explications, intervint de manière plus calme Daren en passant un bras devant la druide.

 

Aran Linvail plissa les yeux un instant. Son visage ne trahit aucune réaction de surprise. Il devait s’attendre à cette question depuis longtemps.

 

− Cette agressivité n’aidera personne, commença-t-il en direction de la demi-elfe. Vous avez prouvé que l’on pouvait vous faire confiance, et je suis prêt à expliquer ce qui s’est passé, depuis le début. Asseyez-vous je vous prie.

 

Daren, Minsc et Aerie prirent chacun un fauteuil, mais même si Jaheira s’était quelque peu calmée, elle resta debout près de la porte. Aran alluma une pipe, et entama son explication.

 

− Vous l’aurez compris, ce sont bien les Voleurs de l’Ombre qui ont attaqué Irenicus à la Promenade de Waukyne. Et depuis, nous vous avons fait suivre.

 

Un instant de stupeur traversa le regard des quatre compagnons, mais avant qu’aucun ne pût entamer une phrase, il avait continué :

 

− Je suis vraiment désolé de ne pas avoir été tout à fait honnête avec vous dès le départ, mais nous devions nous assurer que vous ne travailliez pas pour lui. Je vous assure que nous sommes bien du même bord.

 

Il tira une longue bouffée dont il recracha l’épaisse fumée, qui vint se mêler au nuage déjà impressionnant qui tapissait le plafond de la pièce. Personne d’autre n’était intervenu, et il poursuivit après quelques secondes.

 

− Nous avons appris votre capture presque instantanément. Vous pouvez deviner que nous sommes presque au courant de tout ce qui se passe dans cette ville… Mais en réalité, nous n’en avons pas vraiment tenu compte. Même si cette capture s’est faite sans les Voleurs de l’Ombre, nous n’attachions pas d’importance à ce simple enlèvement.

 

Des milliers de questions traversèrent l’esprit de Daren, et à n’en pas douter de Jaheira. Ils s’étaient faits capturer près d’Athkatla, quelques jours après avoir remis les gages de paix en provenance de la Porte de Baldur, mais il n’avait aucun souvenir de ce qui s’était passé entre ce moment et leur évasion plusieurs semaines plus tard.

 

− C’était d’ailleurs une erreur, avec le recul, poursuivit-il. Peu de temps après, nous avons commencé à perdre du monde. Toujours de manière inexpliquée, et sanglante. C’est… là que Bodhi a fait son apparition, même si nous ne connaissions pas son nom à l’époque.

 

Il s’arrêta un instant, le regard dans le vague. Cette pensée semblait lui évoquer de bien sombres souvenirs.

 

− Que ce soit par assassinat ou par trahison, nos membres nous quittaient. Certains étaient attirés par cette nouvelle guilde, qui semblait si puissante, et de ceux que nous avions envoyé combattre, aucun n’a jamais refait surface. Même maintenant, nous ne savons toujours pas où ils sont, ni ce qu’ils sont devenus. Je sais ce que sont les vampires, mais même son état-major n’a pu tous les dévorer !

 

Il souffla à nouveau. Daren et ses compagnons étaient suspendus à ses lèvres. La vérité, ou même une parcelle de vérité, était sur le point d’être enfin dévoilée. Jaheira tira enfin un siège à elle, et s’assit aux côtés de ses compagnons sans un bruit.

 

− Par chance, le corps de l’un de nos hommes a été retrouvé, dans les égouts. Nous avons suivi cette piste, et c’est ce qui nous a permis de découvrir tout à fait par hasard le repaire d’Irenicus, ainsi qu’Irenicus lui-même. Nous l’avons attaqué, sans grand succès. Mais vous connaissez la suite : les encapuchonnés sont arrivés, et l’ont capturé.

− J’ai perdu bien plus dans cette bataille, répondit Daren d’une voix froide.

− Je sais où vous voulez en venir, continua-t-il, et nous acceptons une part de responsabilité dans la perte de votre amie, mais nous nous intéressions surtout à Irenicus.

− C’est bien ce que je soupçonnais…, marmonna Jaheira, suffisamment fort pour que tout le monde saisît ses paroles.

 

Toutefois, Aran Linvail feignit de ne pas l’entendre et poursuivit son discours.

 

− Il tuait les membres de notre guilde, et nous ne savions pas pour quelles raisons. En réalité…, nous ne savons toujours pas pourquoi à l’heure actuelle…

 

Aran marqua une nouvelle pause. Sa pipe s’était éteinte pendant sa longue explication, et il prit quelques instants pour la rallumer dans un silence religieux. Il se tourna face à Daren et continua.

 

− Dès le lendemain, nous vous avons suivis. Vous étiez les seuls survivants à sortir de sa prison, et vous constituiez en cela une cible idéale. Un appât en quelque sorte.

 

Jaheira bondit un instant sur sa chaise, mais Daren posa une main ferme sur son bras.

 

− Nous avons donc surveillé chacun de vos mouvements, et fait en sorte que vous restiez à notre portée.

− Vous nous avez donc envoyé Gaelan Bayle, c’est bien cela ?

 

Aran acquiesça, et Aerie intervint à son tour.

 

− Mais pourquoi ne pas avoir interrogé Daren, dans ce cas ? Pourquoi toute cette histoire d’argent ?

− Nous devions être sûrs, répondit aussitôt le Maître de l’Ombre. Nous étions trop affaiblis pour permettre à un ennemi d’entrer dans la guilde. Cette collecte nous a permis de vous espionner suffisamment pour écarter tout risque de traîtrise. Et en réalité, nous avions aussi grandement besoin de votre or. Comprenez-nous, vous cherchez Irenicus ainsi que votre amie, et nous cherchons Irenicus et des réponses à nos questions : nous pensions que vous pourriez nous conduire à lui, et c’est en quelque sorte le cas, en définitive.

 

Un sourire sur ses lèvres illumina le cœur de Daren d’un espoir. Tout ceci allait-il donc avoir une fin ? Allaient-ils enfin retrouver Imoen ?

 

− Les Mages Cagoulés les ont emmenés au seul endroit que les mages d’Athkatla craignent vraiment. Là où leurs pouvoirs leurs sont arrachés pour être examinés, là où l’on pratique l’étude de leur cerveau.

 

Le visage de Daren se décomposa aussitôt.

 

− Le « Foyer pour les Divagations Magiques », plus communément appelé « Spellhold ». C’est une sorte d’asile de fous, où disparaissent les gens qu’on y envoie.

− Imoen…, murmura Daren pour lui-même.

− Alors nous la sortirons de cet endroit maléfique !, tonna Minsc. Bouh frétille d’impatience à l’idée de tirer Imoen des griffes de ces mages !

− Comprenez qu’une simple prise d’assaut ne suffira pas, ajouta Aran. Spellhold est une forteresse, construite pour retenir les magiciens les plus fous et les plus talentueux. Le bâtiment lui-même est sur une île au large de la côte, et on accède à la forteresse à partir de Brynnlaw, un village qui sert principalement de point de chutes à de nombreux pirates, et qui est le seul lien entre ce territoire indépendant et Athkatla.

− Et comment comptez-vous nous y amener ?, demanda Jaheira.

− Personne ne veut être associé à une telle entreprise, vous pouvez vous en douter. Sans parler que le trajet en lui-même est particulièrement dangereux. Enfin, la bonne nouvelle est que nous avons trouvé quelqu’un, et c’est d’ailleurs aussi à cela qu’a servi votre or.

 

Daren se leva de son fauteuil, le cœur battant à tout rompre. Après avoir risqué leur vie des jours durant, après avoir espéré, et presque abandonné tout espoir, le tunnel arrivait à sa fin. Jamais le sauvetage d’Imoen n’avait été aussi concret dans son esprit. Il pouvait presque l’entendre rire, et discerner son visage gracieux et espiègle qui cachait un trésor d’amitié. Même l’odeur âcre de la pièce semblait prendre soudainement le parfum de sa peau. Daren ferma les yeux un instant, un sourire inaltérable sur les lèvres.

 

− Une fois là-bas, reprit le voleur, vous devrez sûrement marchander avec les pirates qui dirigent l’île pour pouvoir accéder à l’asile lui-même, mais je vous fais confiance à ce sujet. Retrouvez votre Imoen, et… traquez Irenicus. Son châtiment sera notre récompense, et le sauvetage de votre amie la vôtre.

 

Tous les quatre se levèrent. Aran avait donc finalement tenu sa promesse, et l’ambiance s’était très sensiblement détendue. Même Jaheira esquissa un sourire lorsqu’ils se serrèrent la main en guise d’adieu.

 

− Ah oui, une dernière chose…

 

Tous les regards se tournèrent vers lui. L’espace d’une seconde, il avait cru qu’un dernier contretemps allait une nouvelle fois reporter leur voyage, mais le visage détendu de leur interlocuteur le rassura aussitôt.

 

− Le bateau est prêt. Vous partirez cette nuit.

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