Brynnlaw

Le trajet se déroula sans incidents majeurs. Les hommes de Saemon n’étaient pas des plus bavards mais connaissaient leur travail, ce qui était l’essentiel. La traversée dura un peu plus de deux jours, et le seul évènement inquiétant fut une rencontre maritime lors de la deuxième nuit. Il s’agissait, d’après le capitaine, d’un navire de pirates qu’il trompa astucieusement en répondant à leurs signaux lumineux de la même manière qu’eux, évitant ainsi un éventuel abordage. Au matin du deuxième jour, le soleil n’était pas encore levé sur Athkatla qu’on ne distinguait plus que quelques hautes tours au loin dans le ciel, et une lune rosée qui apparaissait au-dessus d’une petite île devant eux, surplombée par une immense forteresse.

Spellhold. Le bâtiment trônait en haut d’une falaise, dominant le village en contrebas. S’il n’avait rien su de ce terrible endroit, Daren aurait trouvé ce lieu paradisiaque. Les maisons blanches accrochées au rivage et montant vers le haut de la falaise créaient une harmonie parfaite des lieux, et donnait l’impression d’un village paisible et calme. Mais ce n’était pas le cas. Cette île était aux mains de pirates, et la forteresse qui la dominait était tenue par de puissants sorciers. Et Imoen, son Imoen, était retenue prisonnière en ces murs, endurant probablement les tortures de ces Mages Cagoulés. Sentant une présence familière derrière lui, Daren se retourna, découvrant ses quatre compagnons qui scrutaient aux aussi l’horizon encore sombre, le visage impassible.

 

− Nous retrouverons Imoen, et nous ferons payer cet assassin, dit lentement Jaheira en détachant chaque syllabe, comme si elle avait lu dans ses pensées.

 

Personne ne répondit, mais Daren sentit une main douce passer sous son bras, et le contact soyeux des cheveux d’Aerie contre sa joue. Son cœur s’emballa, et l’espace d’une seconde, une chaleur réconfortante l’envahit en dissipant ses peurs et ses doutes. Aerie releva son visage vers le sien et lui fit un sourire qui en disait plus que des mots, avant de s’éloigner vers les autres.

 

− Brynnlaw, annonça la voix de Saemon Havarian derrière eux. Nous serons à quai d’ici peu.

− Je ne suis pas mécontent d’arriver bientôt !, s’écria Minsc. Bouh supporte mal la traversée, et l’estomac de Minsc n’est pas non plus au mieux de sa forme.

 

Le capitaine retourna donner les dernières instructions dans la cabine, et la Galante continua fièrement sa route en direction de la petite île. Une demi-heure plus tard, Daren et ses compagnons posaient enfin pied à terre. L’aube pointait à l’horizon, mais la lune s’était cachée derrière les nuages, il faisait encore trop sombre pour distinguer plus nettement le village.

 

− Et nous voici à bon port !, s’écria Saemon. Une traversée parfaite, et je sais de quoi je parle… Bien, nos chemins se séparent ici, je crois.

 

Il s’avança pour saluer ses passagers un à un. Malgré son ton faussement détendu, il avait l’air préoccupé, et jetait des regards suspicieux derrière lui très régulièrement.

 

− Vous voici donc arrivés à destination, répéta-t-il, et c’est… hem… avec regret… que nous allons… heu… nous séparer. Je… je vous laisse à votre mission, quelle qu’elle soit. Et…

 

Une inexplicable tension envahit tout à coup l’atmosphère. Le petit soleil du matin n’était pas encore levé, et un air froid balaya le pont sur lequel ils venaient d’accoster. Derrière eux, quelques craquements s’échappèrent du bateau, qui commençait déjà à faire demi-tour en laissant son capitaine à quai.

 

− Que se passe-t-il ?, demanda Daren.

 

Saemon était de plus en plus pâle, et ses yeux ne parvenaient à se fixer nulle part.

 

− Je… je suis vraiment désolé… Mais les affaires sont les affaires… Vous… savez de qui je parle, n’est ce pas ?

 

Il ne laissa à personne le temps de répondre.

 

− Enfin, j’espère que tout ceci sera réglé rapidement. Je n’ai vraiment aucune attirance pour la violence…

− Saemon !, tonna Jaheira. A quoi rime tout ceci ?

 

Une voix féminine, glaciale et terrifiante, s’éleva derrière eux.

 

− Il se trouve que vous avez fait le mauvais choix, rien de plus.

 

Daren se retourna en un éclair. La silhouette qui venait de se révéler ne lui était pas inconnue. La femme souleva sa capuche et dévoila son visage. Aerie plaqua une main contre sa bouche en étouffant un cri.

 

− Valen !

− Ne vous avais-je pas dit que vous deviez faire le bon choix ?

 

Son visage… Pâle comme la mort elle-même, comme tous ceux de ces vampires qu’ils avaient croisés. Comme celui de sa maîtresse, Bodhi… Valen dévisagea un à un les cinq compagnons de ses yeux injectés de sang.

 

− Bon, hé bien je crois qu’il est temps pour moi de partir.

 

Saemon entama quelques passes magiques, et avant qu’aucun d’eux n’eût le temps de réaliser la situation, il avait disparu dans un éclair doré.

 

− Ce n’est ni toi ni ce vulgaire traître qui nous fera échouer, démon !, tonna Jaheira. Tu ne nous fais pas peur !

− Oh, vraiment ? Tu devrais pourtant… Allez-y mes mignons, régalez-vous !

 

Au même moment, deux brumes bleutées se matérialisèrent aux côtés de la vampire. Le combat semblait inévitable, et Daren, Minsc, Jaheira et Yoshimo s’étaient rapprochés en position de combat. Aerie, qui était restée en arrière, guetta une opportunité de faire usage de sa magie. Valen ne s’avança pas, laissant ses deux acolytes se lancer les premiers dans la bataille. Comme toujours, leurs mouvements étaient rapides, et ils se déplaçaient aussi lestement que des ombres. Ajouté à cette difficulté, tous les cinq devaient contrôler leur regard pour ne pas tomber sous l’hypnose de ces créatures. Daren était en garde, le dos contre celui de Yoshimo, tandis que Minsc et Jaheira se tenaient à leurs côtés. Il vit le rôdeur fermer les yeux avec force en serrant son épée, puis charger d’un cri terrifiant. Minsc balaya l’air devant lui du tranchant de sa lame, mais ne parvenait pas à toucher sa cible ainsi aveuglé. Ils n’avaient pas encore véritablement commencé à se battre qu’Aerie entama ses prières, et une lumière argentée fit chanceler les deux vampires qui titubèrent en plaquant leurs mains blanches contre leur visage. Daren saisit cette occasion et se précipita contre l’un d’eux, la pointe de son épée en avant.

 

− Ssss ! Tu pourriras dans ta tombe !, s’écria Valen en direction de l’avarielle.

 

Avant que quiconque n’eût le temps de réagir, elle se jeta sur Aerie, toutes griffes dehors. Un choc mou indiqua à Daren que son arme venait de transpercer sa cible, mais il ne la regardait déjà plus. Ses yeux étaient rivés vers l’elfe qui chutait en arrière, tandis que trois rainures écarlates s’élevaient dans les airs avant de retomber sur ses cheveux d’or. Valen tourna son visage vers lui, ce même visage blafard et effrayant qu’ils avaient croisé à la pâle lumière des étoiles quelques jours plus tôt. Un relent de haine et colère lui picota légèrement les doigts avant de s’emparer davantage de son corps. Daren sentait son pouvoir gronder, et il n’avait aucune envie de ne pas s’en servir contre cette Valen. La vampire lui décocha un sourire mauvais tandis qu’elle portait ses longs doigts fins à sa bouche pour se délecter de ce sang fraîchement coulé. Daren ne pouvait plus faire un mouvement. Il était submergé par ce spectacle d’horreur et ses muscles ne lui répondaient plus. Même ses compagnons à ses côtés lui semblaient lointains. Il ne distinguait plus que le visage de Valen, ses yeux rougeoyants plongés dans les siens et son rire résonnant sans fin dans son esprit.

Un son métallique le tira de son cauchemar, un son qui le ramena un bref instant à la réalité. Il était en train de succomber à cette créature, et il n’existait plus qu’un seul moyen de se tirer de ce faux pas. Il saisit cette dernière parcelle de lucidité et laissa le brouillard rouge s’échapper de son corps. Valen avançait toujours vers lui, lentement. Elle n’avait sans doute rien remarqué d’anormal, mais il commençait néanmoins à éveiller ses sens. Une appréhension familière lui pinça le cœur. Il ne devait pas aller trop loin. Une simple parcelle de son héritage lui suffisait pour pouvoir combattre, mais à chaque fois qu’il y faisait appel, il devait lutter intérieurement contre la tentation de l’utiliser davantage. Le fourmillement grandissait à mesure que la brume envahissait les quais. Valen n’était plus qu’à quelques pas, affichant toujours son sourire sanglant. Il devait attendre le dernier moment. Son arme était à terre, à ses pieds. Il avait dû la lâcher pendant son cauchemar, mais ne pouvait pas la ramasser sans se dévoiler. Aucune importance. Seule sa haine importait à présent, et il n’avait besoin d’aucune arme pour tuer. Le brouillard s’intensifia encore, et Valen se réduisit à une simple silhouette un peu plus sombre dans le rouge omniprésent.

 

− Tu vas mourir, enfant de Bhaal…

 

Concentrant tout son pouvoir dans sa paume droite, Daren se mit à hurler. Son cri fut tel que la vampire s’immobilisa. Son poing le brûlait et il sentait sa rage lui déformer le visage. Il décocha un coup d’une puissance terrible, et lorsqu’il atteint sa cible, un éclat noir déchira le corps de Valen.

 

− Que… ? Ce n’est pas…

 

La brume se dissipa quelque peu. Daren avait toujours le bras droit en avant, le corps transpercé de la vampire devant lui. Un sang noir coulait abondamment le long de ses muscles tandis qu’elle le dévisageait, perplexe.

 

− Ne la laisse pas partir, Daren !

 

C’était la voix de Jaheira. Daren tourna une fraction de seconde son regard vers ses compagnons, et découvrit les corps des deux autres morts-vivants au sol, inertes. Minsc et Yoshimo étaient assis un peu plus loin. Ils semblaient légèrement blessés, mais hors de danger. Tout à coup, la pression autour de son bras se mit à faiblir. Valen arbora un rictus maléfique tandis que son corps se métamorphosait. Elle allait prendre la fuite.

 

− Essaye toujours, démon !

 

Jaheira plaqua ses deux mains au sol et d’épaisses lianes surgirent des planches de bois humides au sol. La magie de la druide n’était sans doute pas en mesure d’empêcher pleinement la transformation, mais était tout de même capable de la ralentir.

 

− Vous n’avez aucune chance, mortels, susurra-t-elle. Même si vous avez remporté une bataille cette nuit, vous n’êtes pas en mesure de me vaincre !

 

Elle était toujours transpercée par le bras de Daren, et même si sa blessure l’avait affaiblie, elle ne semblait pas inquiète pour autant.

 

− C’est justement là que tu fais erreur ma jolie, continua Jaheira, toujours accroupie. Nous ne sommes plus la nuit.

 

Le visage de Valen se figea. D’une expression de mépris doublé de haine, il passa à la surprise, puis à la peur. Daren réalisa alors le plan de la druide. Les vampires, aussi puissants fussent-ils, ne supportaient pas la lumière du jour. Autant la nuit était leur alliée, autant le moindre rayon de soleil leur apportait une mort certaine.

 

− Non ! Vous ne pouvez pas… Non !!

 

Valen se débattit avec force, mais leurs efforts conjoints l’empêchaient d’user de ses pouvoirs. Le ciel avait changé de couleur depuis le début de leur affrontement, et une pointe rosée commençait à colorer les nuages du côté du levant.

 

− Vous ne pouvez pas me vaincre !, s’écria-t-elle.

 

Son ton était cependant plus proche du désespoir que d’une réelle menace. Valen rassembla ses forces et se concentra à l’extrême. Son corps se mit à luire d’une couleur bleutée, et une fine poussière s’échappa de sa peau blanche. Daren retira son bras de la brume, résigné.

 

− Nous nous retrouverons, enfant de Bhaal !, lança-t-elle avant de disparaître. Je te le jure !

− Non !, s’écria Jaheira.

 

Le visage de Valen se troubla lui aussi, ne laissant plus paraître que quelques traits virant sur le bleu. Tout son corps s’était transformé, et il restait plus que son regard mauvais, qui se figea soudainement en une expression de surprise.

 

− Tu n’iras nulle part !

 

Une voix féminine les fit tous sursauter. Aerie, trois grandes balafres rouges en travers de sa robe déchirée, s’était relevé, et tenait ses mains en avant dans un éclat gris argenté. Une bulle de la même couleur s’était formée autour de Valen, et malgré ses efforts, la vampire dut à nouveau reprendre forme.

 

− Petite peste !, hurla-t-elle. J’aurai dû te tuer définitivement !

 

Daren regarda tour à tour Aerie et Jaheira. La magie de l’elfe l’avait empêchée de s’enfuir, mais maintenant qu’elle s’était matérialisée, sa magie n’avait plus le même effet. D’un coup de griffe, Valen déchira la bulle grise et fit chanceler l’avarielle. Daren, mais aussi Minsc et Yoshimo, se précipitèrent autour d’elle, lui coupant toute retraite.

 

− Mourrez !, hurla-t-elle.

 

Valen se jeta à nouveau au combat, l’espace d’une seconde. Le soleil fit alors son apparition, et un rayon doux et lumineux réchauffa l’atmosphère. Dans un hurlement désespéré, la vampire porta ses deux mains au visage tandis qu’elle se décomposait dans un bruit qui rappela à Daren celui d’une lame brûlante qu’on tremperait dans de l’eau glacée. En quelques secondes, il ne restait qu’un tas de cendres noires des trois créatures de la nuit.

 

− Aerie ! Tu vas bien ?

 

Daren s’était précipité à son secours, tandis que Jaheira s’occupait de soigner les blessés. L’aube se levait sur Brynnlaw, et une chaleur réconfortante apaisa les lieux. Il était tôt et pour le moment, les docks étaient encore déserts.

 

− Daren… Merci…

− Ne parle pas, tu es encore faible. Jaheira va s’occuper de toi.

 

Elle lui répondit d’un sourire, et s’assit à même le sol, s’appuyant contre l’un des pylônes de bois du ponton. En quelques minutes, la druide avait soigné leurs blessures les plus graves, et ils se mirent en quête de l’auberge la plus proche.

 

L’île était loin d’être immense, et le village ne comportait qu’une seule taverne. Le « Singe Vulgaire », une bicoque mal famée, concentrait tous les malandrins en mal d’aventure : la plupart des clients ressemblaient à des pirates ou à des évadés de prisons. Les recherches n’allaient peut-être pas se dérouler aussi simplement que Daren l’avait espéré. L’euphorie du voyage était passée, et s’infiltrer dans Spellhold ne semblait plus aussi simple. Ils avaient néanmoins un atout : la trahison de Saemon Havarian avait échoué, et ils étaient toujours en vie. Toutefois, Valen éliminée, Bodhi apprendrait inévitablement la nouvelle, et préparerait  sans doute une nouvelle offensive sous peu. Ils avaient cependant éliminé deux de ses lieutenants, et Daren espérait que sa marge de manœuvre s’en trouverait réduite, au moins suffisamment pour leur laisser le temps de retrouver Imoen. Ils prirent deux chambres et se reposèrent quelques heures le temps de reprendre leurs forces. Ils n’avaient aucun contact ici, et mener l’enquête leur prendrait sans doute plus d’une journée.

 

− Tu es déjà venu ici, Yoshimo ?, demanda brusquement Jaheira.

 

Il sursauta à sa question, et balbutia quelques instants avant de répondre.

 

− Je… Oui, enfin non. C’est que… Pourquoi cette question, mon amie ?

− J’ai remarqué que tu sembles à ton aise, ici, contrairement à nous.

− Tu as sans doute raison, répondit-il, gêné. Peut-être que mon affinité avec les milieux souterrains de plusieurs royaumes me permet de me repérer plus facilement en lieu hostile que vous ?

− C’est possible…, soupira-t-elle en haussant les épaules. On mange un morceau et on explore le village ?, enchaîna-t-elle en changeant de ton.

 

Ils acquiescèrent et prirent une rapide collation avant de se séparer. Jaheira et Minsc se dirigèrent vers le nord de l’île, en direction de l’asile lui-même, tandis que Daren, Aerie et Yoshimo arpentèrent les ruelles de Brynnlaw. Il était deux heures de l’après-midi, et ils s’étaient donné rendez-vous avant le coucher du soleil, à l’auberge.

Dans de trop nombreuses rues, des groupes d’hommes balafrés et armés jusqu’aux dents les dévisageaient, sifflant occasionnellement Aerie dont le visage changeait subitement de couleur. Daren et Yoshimo gardaient leurs armes bien visibles, espérant dissuader ainsi les éventuels pillards de passer à l’action, mais leur présence ne passait pas inaperçue. Trois étrangers dont une elfe aux longs cheveux blonds défilant dans les rues d’un village minuscule ne pouvait qu’éveiller l’attention des autochtones, qui faisaient certainement partie de cette organisation pirate dont Saemon leur avait parlé.

 

− Dis-moi, Daren, demanda soudainement Yoshimo. Pourquoi es-tu parti de chez toi ?

 

La question était si inattendue et surprenante que Daren en resta bouche bée.

 

− Je veux dire, reprit-il, qu’est ce qui t’a poussé à quitter le lieu où tu as grandi ?

 

Un sourire nostalgique traversa son visage. Château-Suif, Gorion, Imoen. L’espace de quelques secondes, tout ce qui s’était passé ces derniers mois n’avait jamais existé. Il était encore entre les murs protecteurs de la ville bibliothèque, entouré de son père adoptif et de son amie d’enfance. Il n’avait jamais connu Sarevok, et la Porte de Baldur seulement en livre. Le souvenir d’une enfance révolue à jamais.

 

− Ça va aller ?, s’enquit le voleur.

− Oui, oui…, finit par répondre Daren. Je… j’étais juste en train de me rappeler tout ça…

− Excuse-moi. Je ne voulais pas te remémorer des souvenirs pénibles.

− Non, non, ce n’est rien. Ce n’est pas un secret. J’ai quitté Château-Suif parce que j’y ai été forcé. Mon père adoptif s’est fait tuer par mon frère de sang, Sarevok, et j’ai été contraint d’aller de l’avant, si tu vois ce que je veux dire.

− Ton frère de sang ?, répéta Yoshimo. Tu veux dire que ce Sarevok était aussi un enfant de Bhaal ?

 

Daren hocha de la tête.

 

− Et… penses-tu qu’il puisse exister d’autres de ses enfants ? En dehors de vous deux ?

− C’est possible…, répondit Daren, pensif. Mais dis-moi, pourquoi cet intérêt soudain pour Bhaal et sa lignée ?

 

Yoshimo eut un léger frisson nerveux, et bégaya quelques syllabes avant de répondre.

 

− Je…C’est…Non… Pour rien. Simple curiosité de ma part, c’est tout. Ah ! Je pense que nous sommes arrivés dans un lieu intéressant, poursuivit-il précipitamment en changeant de sujet.

 

Daren et Aerie s’échangèrent un regard circonspect, mais il leur désigna une bâtisse de grande taille un peu plus loin, gardée par un homme armé. Rien ne laissait présager qu’elle pouvait avoir un quelconque intérêt, mais Yoshimo pointa quelques éléments que lui seul avait remarqué.

 

− Regardez. Les fenêtres sont fausses. On a juste peint des barreaux en trompe-l’œil, pour faire croire à une maison comme les autres. Et cet homme, là devant : il observe tout ce qui se passe sans bouger, et a un énorme trousseau de clé qui dépasse de sa ceinture. Et à en juger par sa tenue, il est sans aucun doute affilié à ces pirates que nous avons croisés à plusieurs reprises. Je suis sûr que le bâtiment qu’il garde doit être leur quartier général, ou quelque chose comme ça. Et si ce sont bien eux qui ont la main mise sur cette île, ils doivent être les seuls à posséder les informations que nous cherchons sur l’asile.

 

Maintenant qu’il leur avait donné ses conclusions, il était plus qu’évident que ce bâtiment était suspect. Daren et Aerie eurent une moue d’admiration pour les talents d’observation de leur ami. Yoshimo leur lança un clin d’œil complice et les invita à s’approcher de la sentinelle pour en apprendre davantage sur ce lieu.

 

− Bonjour !, lança Daren d’un ton dégagé. Belle journée, n’est ce pas ?

 

Yoshimo se passa une main sur le visage en se tordant la joue. Son introduction n’était effectivement pas des plus habiles, mais il fallait bien tenter quelque chose. Le vigile tourna à peine son regard vers lui et grogna en guise de réponse, en agitant sa main comme si Daren n’avait été qu’un insecte ennuyeux.

 

− Vous… Pourriez-vous répondre à quelques questions, s’il vous plaît ?

 

Le garde ferma les yeux d’un air exaspéré.

 

− Tu vas décamper minus ? T’as rien à faire là !

− Je vous en prie, intervint Aerie en lançant son regard le plus langoureux, cela ne vous prendra pas longtemps.

 

Le pirate écarquilla les yeux en découvrant l’avarielle qui le dévisageait. Il déglutit plusieurs fois, et secoua la tête nerveusement.

 

− N’insistez pas ! Le Seigneur Pirate ne reçoit personne aujourd’hui !

 

Daren et Yoshimo s’échangèrent un regard discret.

 

− Et que faut-il faire pour être reçu par le Seigneur Pirate ?, demanda poliment le voleur.

− Il faut avoir un rendez-vous. Alors maintenant, dégagez, avant que je me fâche !

− Vous êtes vraiment sûr qu’on ne peut rien faire pour entrer ?, insista Yoshimo d’un air entendu.

 

Sa main descendit près de sa ceinture, et il tapota une bourse contenant quelques pièces. Le pirate haussa les sourcils et un léger sourire se dessina sur ses lèvres.

 

− Alors, dites-moi. Pourquoi tenez-vous autant à entrer ici ?

− Nous devons entrer dans Spellhold, avoua Daren.

 

Le garde cligna plusieurs fois des yeux, incrédule.

 

Entrer dans l’asile ? Vous êtes fous ?

− La raison pour laquelle nous devons entrer ne regarde que nous, répliqua Daren. Mais vous devez nous laisser voir votre maître.

− Houla, doucement mon petit ! Avant que je change peut-être d’avis, je voudrais voir la couleur de ton or.

 

Yoshimo détacha sa bourse et la lança au pirate. D’un geste habile, il en détacha le cordon et évalua rapidement le contenu.

 

− Hé hé, je pense que ça ira ! D’habitude, on s’acharne à m’éblouir de noms illustres pour pouvoir entrer… Mais je crois que vous avez fait le bon choix !

 

Le garde sortit une clé de son trousseau et déverrouilla la porte d’entrée.

 

− Allez-y, entrez. Pendant que je regarde ailleurs…

 

Yoshimo, Daren et Aerie franchirent les portes et pénétrèrent à l’intérieur du bâtiment. Le hall d’entrée contrastait catégoriquement avec la vue de l’extérieur. Au centre de la pièce, un petit bassin orné d’une statue irriguait les plantes décoratives par un astucieux système de conduits, et de magnifiques tableaux et autres trophées agrémentaient les murs. Au sol, de gigantesques mosaïques multicolores représentaient des scènes de la vie courante qui n’avaient rien à envier à un plafond lui aussi richement sculpté. Devant cet étalage de richesse, le petit groupe n’entendit pas la porte s’ouvrir à l’autre de bout de la pièce.

 

− Que signifie cette intrusion ? Que faîtes-vous là ?

 

Un grand homme brun et vêtu d’une tunique beige se tenait quelques mètres plus loin, les bras croisés et le regard accusateur.

 

− Êtes-vous celui qu’on nomme le « Seigneur Pirate » ?, demanda Daren.

− En effet. Mais cela ne me dit toujours pas pourquoi vous êtes ici !

 

Yoshimo s’avança à son tour et s’inclina en une révérence.

 

− Nous voulions vous rencontrer, et nous avons simplement payé votre garde pour entrer, Seigneur.

 

Le pirate parut un instant surpris, mais son visage se détendit rapidement.

 

− Je vois… C’est astucieux… En temps normal, je ne rencontre que des connaissances, mais enfin… Vous êtes ici. Que voulez-vous donc ?

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Peut-être que la chance allait leur sourire à nouveau ?

 

− J’ai entendu dire, noble seigneur, que vous régniez en maître sur cette île. Et nous avons une requête un peu particulière à vous demander.

 

Ce tyran semblait avoir une faiblesse pour les éloges, et Daren préféra faire usage de flatterie sans la moindre modération.

 

− Voilà, je serais direct : nous devons entrer dans l’asile.

− Spellhold ?, l’interrompit le pirate. Ce n’est pas un endroit pour les gens… convenables. Que diable voulez-vous faire là bas ?

− En fait, nous voudrions savoir si vous pouvez en faire sortir quelqu’un…

− J’ai de très bonnes relations avec les maîtres de l’asile, le coupa-t-il d’un ton brusque. Ils contribuent puissamment à protéger ce port et les vaisseaux qui y accostent. En bref, je n’ai aucune envie de les mettre en colère, ni de relâcher dans la nature des fous qui méritent d’y être internés.

− Je…

 

Daren ferma les yeux lentement. Un terrible sentiment d’impuissance et de colère lui fit couler une larme. Allaient-ils échouer ? Si près du but ? Imoen n’était pourtant qu’à quelques lieues, mais des murs infranchissables la séparaient encore de lui. Ils devaient néanmoins faire au plus vite. Ses rêves, et la voix de son amie d’enfance l’implorant à son secours, résonnaient encore en écho dans son esprit. Mais ils étaient désarmés, perdus et épuisés par des semaines de recherches et d’efforts qui allaient peut-être finalement se révéler infructueux.

 

− Vos supplications m’indiffèrent, conclut le pirate. Laissez-moi.

 

La voix douce d’Aerie s’éleva alors derrière eux. L’avarielle s’inclina elle aussi et prit la parole à son tour.

 

− Noble Seigneur, vous devez nous aider. Il ne s’agit pas de faire sortir qui que ce soit de cet asile, mais bel et bien d’y entrer.

 

Le pirate la dévisagea, les yeux écarquillés.

 

− Que sous-entendez-vous, jeune demoiselle ?

− C’est… embarrassant, reprit Aerie. L’un de nos amis… est très perturbé. Et, pour son bien, nous voudrions l’accompagner à l’intérieur de Spellhold, pour qu’il y soit soigné. Vous pourriez faire cela pour nous, non ?

− Oui oui, bien sûr, répondit précipitamment le pirate. Mais je dois d’abord m’entretenir en privé avec votre ami, et lui faire passer quelques tests par mes associés.

 

Aerie regarda discrètement Daren, attendant une confirmation de sa part. Il avait bien entendu compris de qui elle voulait parler. Ils ne se connaissaient qu’un seul ami commun qui répondait à cette description, et il hocha de haut en bas la tête en guise réponse. C’était un plan risqué, mais c’était le seul susceptible de fonctionner.

 

− Il n’est pas avec nous, nous l’avons laissé dans sa chambre, reprit Aerie. Pourrions-nous repasser vous voir demain pour vous le présenter ?

− Très bien. Demain, à la même heure.

 

Il les dévisagea un par un d’un regard sévère, et reprit.

 

− J’espère pour vous que vous n’essayez pas de me jouer un tour. Je suis Desharik, le Seigneur Pirate de Brynnlaw, et je peux vous assurer que si vous m’avez fait perdre mon temps, vous serez pendus par vos tripes avant d’avoir fini votre journée !

 

La menace n’était sûrement pas prononcée à la légère, mais s’ils voulaient avancer, ils n’avaient pas le choix. Il ne restait plus qu’à espérer que leur « fou » soit assez convainquant pour passer les portes de Spellhold.

Le soir tombait, et tous les trois rejoignirent le Singe Vulgaire. Jaheira et Minsc étaient déjà revenus et les invitèrent à leur table.

 

− Nous avons du nouveau, commença Daren.

− Nous aussi, répondit Jaheira. Avec Minsc, nous sommes allé jusqu’à l’asile lui-même. Le bâtiment est vraiment impressionnant, et nous n’avons trouvé aucune faille. Il y a tout un système de ponts suspendus au dessus du vide pour y arriver, sûrement prêts à être coupés en cas d’évasion. Il n’y a aucun garde, à l’extérieur en tout cas, mais je pense avoir remarqué quelques fenêtres en hauteur, peut-être accessibles. Il doit sûrement être possible de…

− Je crois qu’Aerie a eu une idée plus simple, la coupa Daren d’un sourire.

 

Jaheira haussa les sourcils, intriguée.

 

− Minsc, continua Daren, si je te demande ce que tu penses de l’asile, qu’est-ce que tu peux m’en dire ?

 

Le rôdeur plissa les yeux un moment et porta son hamster à son oreille.

 

− Bouh dit qu’il a trouvé cette maison étrange. Minsc n’a jamais vu d’asile de sa vie, et il ne sait pas si Bouh a raison ou pas, mais dans le doute, il préfère lui faire confiance.

 

Daren et Yoshimo esquissèrent un sourire.

 

− Daren ?, reprit la demi-elfe. Où veux-tu en venir ?

− Nous n’allons pas forcer les portes de Spellhold, Jaheira. Nous allons y entrer… avec un « client ».

 

Son visage s’éclaira. Elle aussi laissa naître un sourire en comprenant la situation, et elle posa une main sur la large épaule du rôdeur.

 

− Minsc, mon ami, ton hamster va nous être d’une grande utilité, finalement !

− Bouh a toujours été utile, Jaheira ! N’oublie pas que c’est un hamster géant de l’espace miniature !

− Tu es parfait, Minsc, intervint Yoshimo. Surtout, ne change rien, et reste comme tu es.

− Minsc et Bouh sont Minsc et Bouh ! Et rien ne pourra changer ça !

 

Aerie était radieuse, mais n’avait osé prendre la parole, et le sourire complice que lui lança Daren la fit rougir encore davantage.

 

− Je crois que nous pouvons féliciter la présence d’esprit de notre amie, rappela le voleur. C’est idée est la sienne.

 

Ils finirent la soirée dans la bonne humeur. Malgré l’incertitude de leur plan, c’était un premier pas vers Spellhold, et peut-être le dernier vers Imoen. Tous les cinq montèrent se coucher. Ils devaient être le lendemain à la première heure dans la demeure du Seigneur Pirate.

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