Chapitre 4 : Liens

Sur le chemin de la Couronne de Cuivre, Daren n’avait pas prononcé un seul mot. Toutes ses pensées étaient focalisées sur Imoen, sa détention, son état, et son éventuelle mort. Aran leur avait décrit Spellhold comme un lieu si terrifiant qu’il avait quelque peu entamé l’enthousiasme de la nouvelle de leur départ imminent. Il s’en voulait de penser à cela, mais Jaheira et Minsc n’avaient plus rien à perdre dans cette aventure, plus rien à s’inquiéter. Ils ne cherchaient au mieux que la vengeance, ou quelques explications. Ils étaient certes des amis d’Imoen, mais ce n’était rien en comparaison du lien qu’il avait tissé avec elle. Il vivait à ses côtés depuis toujours, et jamais il n’avait été séparé d’elle aussi longtemps. Et cette absence le lui rappelait chaque jour, telle une aiguille plantée dans son cœur. Risquait-il donc de vivre ce qu’eux avaient déjà enduré ?

Le soir recouvrait le ciel d’Athkatla d’un bleu sombre alors que les premières lueurs illuminaient les fenêtres de la ville. Il restait quelques heures avant leur rendez-vous sur les quais, et ils devaient contacter Yoshimo pour l’informer de la situation. La Couronne était pleine, mais le voleur attendait vraisemblablement ses compagnons. Il leur fit un signe dès qu’ils eurent franchis le pas de la porte, les invitant à les rejoindre à sa table.

 

− Daren ! Jaheira ! Minsc ! Aerie !

 

Une voix chaleureuse les accueillit tandis qu’ils s’asseyaient. Hendak portait un lourd plateau à bout de bras, mais prit le temps de venir saluer la petite troupe.

 

− Je suis content de vous revoir !, continua-t-il. J’espère que tout se passe bien de votre côté ?

− La situation est sur la bonne voie, répondit Jaheira d’un sourire. Merci, Hendak.

− Bonne nouvelle, donc ! Je suis désolé, je ne peux pas rester bavarder, j’ai une tonne de travail qui m’attend ! Bonne soirée !

 

Daren relata les évènements de la journée à Yoshimo. Leur exploration des catacombes, leur victoire contre Lassal, et bien sûr la confrontation avec Bodhi et ses troublantes révélations.

 

− Hmm, finit par répondre le voleur. Le plus important, c’est que nous ayons enfin un moyen de nous rendre sur cette île, tu ne crois pas ?

− Justement Yoshimo, je…

 

Il marqua une pause, ne sachant pas vraiment comment continuer. Son compagnon haussa les sourcils, et invita Daren à poursuivre.

 

− Yoshimo, es-tu vraiment sûr de vouloir faire le voyage avec nous ?, finit-il par dire.

 

Sa question jeta aussitôt un froid, et Daren s’empressa de la préciser.

 

− Je veux dire, tu n’as pas autant de raisons que nous de prendre tous ces risques. Je ne sais pas ce que nous allons affronter là bas, et…

− Je t’ai déjà répondu, mon ami, le coupa-t-il. Vous m’avez déjà posé très justement cette question lorsque nous nous sommes évadés, et je t’ai déjà répondu. Que s’est-il passé depuis ? Nous avons risqués nos vies ensembles, nous nous sommes battus pour retrouver cet Irenicus. Je suis allé trop loin maintenant pour ne plus continuer. Et… j’ai moi aussi envie d’avoir des réponses, figure-toi.

 

Yoshimo fixa un à un ses compagnons de ses yeux noirs.

 

− Alors nous croiserons le fer côte à côte !, s’écria Minsc avant de vider sa chope. Tu te bats suffisamment bien pour que Bouh t’ait remarqué, et c’est très bon signe !

 

L’intervention détendit aussitôt l’atmosphère, et Daren acquiesça d’un sourire.

 

− Je suis content de voir que tu es toujours déterminé, Yoshimo.

− N’en parlons plus, répondit le voleur. Dites-moi plutôt où et quand aura lieu le départ.

− Un peu avant minuit sur les docks, au sud de la ville. Un bateau sera à quai, et un homme nous attendra là-bas. Un certain Saemon Havarian.

 

Ils finirent de manger ensemble et préparèrent leurs affaires pour le voyage. Daren ressentait la même angoisse que lors de son départ de Château-Suif avec Gorion. Tant de choses avaient changé depuis ce jour là, depuis qu’il étudiait avec son maître. Il avait appris qu’il était le descendant d’un dieu mort et maléfique, et que celui qui avait tué son père adoptif était son frère, frère qu’il avait lui-même tué de sa main. Que de morts sur sa route. Après son père et son frère, Dynahéir, Khalid, tant d’autres avaient péri à ses côtés, ou face à lui. Était-ce là le destin inéluctable d’un enfant de Bhaal ? Devoir pleurer la disparition des êtres chers ? La culpabilité de faire courir ce risque à ses compagnons le rongeait. Ils avaient déjà tant souffert à cause de lui. Et qu’allait-il en être d’Imoen ? Ses sombres rêves où elle était apparue, si froide et si absente, l’effrayaient. Et s’il y avait un sens caché ? Et si ces cauchemars se révélaient prémonitoires ? Imoen le lui avait dit, lors de son premier rêve, et il ne pouvait se défaire de ses paroles. « Tu arriveras trop tard ». Il pouvait presque l’entendre murmurer ces mots à son oreille alors qu’il rangeait ses dernières affaires dans son sac. Il n’y avait pas d’autres explications. Imoen allait…

 

− Daren ?

 

La voix pourtant douce le fit se retourner dans un sursaut. Aerie se tenait sur le pas de sa porte, ses grands yeux bleus cachés derrière une mèche de son épaisse chevelure dorée. Elle avait terminé de préparer ses affaires et tenait fermement une besace en tissu entre ses mains.

 

− Oh, je suis désolée de te déranger…

− Tu ne me déranges pas, la coupa précipitamment Daren. J’avais fini de toute façon.

 

Il enfila son sac sur ses épaules et s’avança vers elle.

 

− Tu… J’aurais voulu te parler un moment. Tu as quelques minutes ?

 

Sa voix était à peine plus forte qu’un murmure, et son visage s’empourpra jusqu’à la pointe de ses oreilles. Daren laissa un instant ses sombres ruminations pour plus tard et invita l’avarielle à sortir. Ils n’auraient sûrement plus l’occasion d’être en tête-à-tête avant un moment à partir de cette nuit, et il ne comptait pas laisser passer cette dernière occasion.

 

Plusieurs fois déjà, Aerie était venue le trouver pour se confier à lui. Son passé douloureux l’avait traumatisée, et elle avait trouvé en Daren une oreille attentive et affectueuse, rôle qu’il acceptait avec joie. Une fois encore, ils déambulèrent dans les rues d’Athkatla jusqu’au port et s’assirent côte à côte face à la mer. Le vent soufflait toujours en cet endroit, balayant les nuages et dévoilant un ciel resplendissant de mille étoiles. Daren savourait cet instant comme si c’était le dernier, frôlant de son bras la fragile épaule d’Aerie. Il humait son parfum si délicat, et admirait ses longs cheveux blonds ondulant au gré de la brise. Elle avait les yeux fermés, et Daren ne put s’empêcher de sourire doucement en la contemplant. Elle ne s’en rendait peut-être pas compte, mais Aerie était une elfe ravissante, et son charme naturel ne pouvait laisser personne indifférent. Au bout de quelques minutes, elle finit par rompre le silence.

 

− Daren…

 

Elle hésita un instant, peinant visiblement à choisir ses mots.

 

− Tu ne m’as pas demandée si je voulais poursuivre notre voyage.

 

Daren se figea.

 

− Moi non plus je ne connais pas Imoen, et Irenicus ne m’a pas pris d’être cher. Du moins pas encore… Je… J’ai même encore moins de raisons à tes yeux de continuer, tu ne crois pas ?

 

Sa voix était serrée, et Daren sentit qu’elle était au bord des larmes. Il est vrai qu’il ne s’était pas posé cette question, et maintenant qu’il réalisait la situation, il comprenait ce qu’elle devait ressentir.

 

− Aerie, ce n’est pas ce que tu crois ! Je… Je serais ravi de t’avoir à mes côtés pour combattre Irenicus. En fait je ne t’ai pas posé la question parce que… parce que…

− Parce que ?, répéta-t-elle d’une voix tremblante.

 

Son cœur battait la chamade. Il y avait effectivement une raison pour laquelle cette question ne lui avait jamais effleuré l’esprit, mais le moment n’était pas le mieux choisi pour l’évoquer.

 

− Tu sais Aerie, je suis un enfant de Bhaal. Et je crois que je ne pourrais jamais vivre sans attirer les ennuis sur ceux qui me sont chers. Ça me fait peur. J’ai peur de ce qui peut arriver à ceux qui sont proches de moi… J’ai déjà causé tellement de torts à Jaheira et à Minsc… Et c’est pour ça que je ne peux pas te dire…

 

Il s’arrêta. Son explication n’avait rien éclairci, bien au contraire, et Aerie le dévisageait d’un air perplexe.

 

− Je serais très heureux que tu soies avec moi lorsque j’affronterai Irenicus.

 

Le visage de l’elfe s’éclaircit aussitôt, dévoilant un sourire radieux.

 

− Moi aussi.

 

Ils continuèrent à parler de tout et de rien, toujours perchés en haut des marches qui surplombaient la mer. Aerie ne parlait que peu de son passé, mais Daren sentait pourtant qu’elle brûlait d’évoquer ses souvenirs. Ils évoquèrent leurs voyages et leurs aventures, Daren parlant de Gorion, et Aerie de Quayle et du cirque.

 

− Ah, ce vent frais. Il me rend si nostalgique…

 

Une larme portée par le vent s’envola dans ses cheveux. Les grands yeux bleus d’Aerie scintillèrent d’une mélancolie qui la rendait d’autant plus belle.

 

− J’ai repensé à ce que tu m’as dit. Tu sais ? L’autre soir…

 

Daren hocha de la tête, et elle continua.

 

− Je voudrais savoir, Daren. Savoir ce qui peut égaler la splendeur des forêts et des mers vues du ciel. Savoir ce qui peut remplacer cette sensation de liberté absolue du vent encore pur qui caresse le visage. Tu m’as dit d’être forte. Donne-moi une raison, s’il te plaît.

 

Elle s’arrêta, quelques larmes se dessinant au contour de ses yeux. Son regard azur était intense, l’implorant presque.

 

− Tu es toujours là, finit par répondre Daren après une courte hésitation. Tu as trouvé des compagnons, tu as fait plus d’une fois tes preuves, et… il y a des gens qui comptent sur toi.

 

Il n’avait pas trouvé sa réponse particulièrement convaincante, mais elle suffit à Aerie.

 

− Tu… tu as sans doute raison, répondit-elle en secouant lentement la tête. J’ai été bête. J’ai peut-être bien perdu mes ailes, mais il me reste l’essentiel, non ? La vie… et les personnes qui m’aiment.

 

Elle tourna son visage vers Daren un instant, et poursuivit.

 

− Je suis tellement sotte… à toujours me lamenter et à pleurer… Je dois te paraître ridicule et mesquine…

− Non, Aerie, ce n’est pas…

− Si, c’est le cas, le coupa-t-elle. Les dieux m’ont punis pour ma vanité, et c’est à moi de faire face, je suppose, seule.

− Tu n’es pas seule, Aerie.

 

Le temps sembla s’arrêter. Le visage angélique de l’avarielle se tourna vers lui, et elle plongea ses yeux dans les siens, un très léger sourire se dessinant au coin de ses lèvres. Daren n’entendait plus que son cœur qui battait à tout rompre, et les cheveux bouclés d’Aerie flottant au vent hypnotisaient son regard. Tout à coup, elle s’approcha de lui, et l’embrassa fugacement sur la joue.

 

− Merci, Daren.

 

Elle leva les yeux vers la lune, à demi cachée par les nuages.

 

− Je ne sais pas quelle heure il est, mais nous devons rejoindre les autres pour le départ.

 

Elle se leva, et tendit une main vers lui. Il était encore sous le choc et mit quelques secondes à réaliser la situation avant de la saisir. Les églises n’avaient pas encore sonné minuit, mais ils devaient faire vite. Ils ramassèrent leurs affaires et coururent en direction des quais où un bateau les attendait, eux et leurs compagnons.

 

− Ah ! Vous voilà !, leur lança Jaheira. Yoshimo n’est pas avec vous ?

 

Minsc et la demi-elfe attendaient sur le pont, devant un navire lugubre. Daren répondit par la négative, quelque peu inquiet de l’absence de leur compagnon.

 

− Il sera minuit dans moins d’un quart d’heure. J’espère qu’il arrivera à temps…

 

Elle n’avait pas fini sa phrase qu’une ombre surgit de nulle part, essoufflée.

 

− Me voilà.

 

Yoshimo venait d’arriver à son tour. Il semblait préoccupé, et rajusta inutilement plusieurs fois la sangle de son katana.

 

− Je…, balbutia-t-il. Je suis passé faire un tour au… temple, avant de partir. On ne sait jamais, n’est ce pas ?

 

Il avait fini dans un petit rire nerveux, et Jaheira le regarda en haussant les sourcils, surprise. Jamais leur ami n’avait encore manifesté d’attache particulière pour une religion, mais personne ne le questionna davantage. Les premiers coups de cloches retentirent au loin, et un homme, seul, descendit du navire. Il était un peu plus grand que Daren, mais aussi plus mince. La qualité de sa tenue beige révélait une certaine noblesse, et ses cheveux châtains coupés courts allongeaient encore son visage déjà émacié.

 

− Vous devez être les Voleurs de l’Ombre dont m’a parlé Aran ?

 

Sa voix était haut perché et nerveuse, et l’homme consulta un parchemin qu’il ajusta au niveau de leurs visages.

 

− Oui, vous correspondez à la description. Mais… on m’a parlé de quatre personnes. Qui est cet homme ?

 

Il pointa son menton en direction de Yoshimo qui baissa la tête en retour. Daren s’avança le premier et répondit aussitôt.

 

− Oui, nous serons cinq, finalement. Cela pose-t-il un problème ?

 

L’homme les considéra un instant en se tordant le nez, et reprit en haussant les épaules.

 

− Non, effectivement. Je suis payé pour vous faire traverser, et je me fiche éperdument du reste. Je m’appelle Saemon Havarian, et mon équipage va vous emmener jusqu’à Brynnlaw. Montez, je vais vous présenter.

 

Saemon Havarian se retourna et sauta d’un pas leste dans le navire, suivi par les cinq compagnons. Daren adressa intérieurement une rapide prière à la Dame de la Chance, Tymora. Il inspira une grande bouffée d’air comme si elle allait être la dernière, et sauta lui aussi sur le pont du vaisseau en contrebas.

 

− Bienvenue sur la Galante !, leur lança Saemon d’un ton joyeux. Enfin, jusqu’à ce que les circonstances m’obligent encore une fois à la changer de nom… Mais laissons cela de côté. Je lis sur vos mines déconfites que vous ne semblez guère enthousiastes à faire le voyage, mais n’ayez aucune crainte, j’ai déjà fait ce trajet plusieurs fois et j’en connais toutes les embûches.

 

Quelques hommes à l’allure patibulaires montèrent de la cale du navire et les saluèrent d’un grognement inamical. Daren se sentit subitement très mal à l’aise, et à en juger par la main d’Aerie qui serrait la sienne, elle non plus. En réalité, seul Yoshimo semblait plus détendu que lors de leur arrivée.

 

− Voici donc l’équipage de mon navire, continua Saemon. Je suis vraiment désolé de ne pas pouvoir vous faire davantage les présentations, mais comprenez-les, ils n’ont pas tous envie d’être révélés au grand jour.

− Combien de temps va durer notre voyage ?, demanda froidement Jaheira.

− Oh ! J’allais oublier l’essentiel… Pardonnez-moi, gente dame !, se répandit-il en une révérence obséquieuse. Si tout se passe bien, nous serons sur place dans deux jours. Trois dans le pire des cas.

 

Il les dévisagea un à un, un sourire mielleux sur le visage, et s’adressa à nouveau à ses hommes.

 

− Allez, en route ! Le vent et la marée sont parfaits, nous allons pouvoir lever les voiles dès que nous serons sortis du port. Tous à vos postes !

 

Et au gré des craquements des rames, la Galante s’éloigna lentement des quais d’Athkatla en direction de l’occident. Daren jeta un dernier regard aux lumières de la ville qui disparaissaient dans une brume naissante, la gorge serrée et l’estomac noué.

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