Le Foyer pour les Divagations Magiques

− Vous êtes attendus. Entrez.

 

Le même pirate que la veille gardait l’entrée de la demeure de son maître. Il semblait presque déçu de leur autorisation officielle mais leur ouvrit néanmoins la porte. Ils pénétrèrent dans le hall majestueux où Desharik les attendaient. Le seigneur de l’île était accompagné de trois hommes en tenue austère et dont le visage ne bougea pas à leur arrivée. Daren s’avança le premier, une main tendue, mais le pirate garda ses bras croisés et les fixa, impassible.

 

− J’attends, lança-t-il d’une voix dure. De qui s’agit-il ?

 

Daren se retourna vers le rôdeur et lui fit signe d’approcher.

 

− Minsc ? Je te présente le Seigneur Pirate.

 

Le rôdeur fronça les sourcils et s’approcha de Desharik avec méfiance.

 

− Le Seigneur Pirate ?, répéta-t-il d’un ton soupçonneux. Ce nom ne présage guère un comportement honnête. Cesse de bouger un instant, et laisse Bouh t’inspecter.

 

Le visage du pirate changea de couleur. Il regarda un premier temps derrière lui, une incompréhension sur le visage, puis finit par réaliser la situation.

 

− Hem…, reprit-il, gêné, en direction de Daren. Pourquoi votre ami braque-t-il un… hamster dans ma direction ?

− Bouh t’aura bientôt évalué, répondit Minsc aussitôt. Tu as assurément l’air plus sympathique que l’idée que je me faisais d’un pirate. Et… où es ton pilon ?

 

Les yeux du seigneur s’écarquillèrent encore davantage. Les trois hommes à ses côtés s’échangèrent eux aussi un regard surpris.

 

− Mon… quoi ?, articula-t-il.

 

Un peu plus loin, Jaheira, Aerie et Yoshimo se pinçaient les lèvres pour ne pas exploser de rire à la vue de son visage déconfit. Daren préféra ne pas croiser leur regard davantage pour ne pas céder lui non plus.

 

− Ton pilon !, répéta Minsc. Un vrai pirate à toujours un membre artificiel, que ce soit la jambe, le bras, ou… heu… n’importe quelle extrémité que l’on peut sacrifier. Et un perroquet, aussi.

− Un… perroquet…, murmura Desharik en hochant lentement la tête. Oui, je vois…

− Certainement !, reprit le rôdeur. Tout comme j’ai mon Bouh, tu te dois d’avoir un perroquet. Bouh aime les perroquets. Et ils peuvent se mettre en colère !

 

Un silence gêné plana un instant dans la pièce. Les trois assistants se rapprochèrent de leur maître pour leur murmurer quelque chose, et Daren les aperçut distinctement hocher la tête vivement en signe d’approbation. Après quelques minutes de délibération, le Seigneur Pirate conclut.

 

− Félicitations ! Cet homme représente vraisemblablement un danger pour la société, et je vais de ce pas vous ouvrir les portes de Spellhold.

 

Yoshimo lança à Daren un clin d’œil discret et complice et leva son pouce en signe de victoire.

 

− Par tous les dieux, murmura l’un des acolytes, cet homme est vraiment dérangé !

− Nous partons immédiatement !, reprit Desharik. Vous ne vous êtes pas moqué de moi, étrangers, et je tiendrais moi aussi parole. Vous pourrez accompagner votre ami jusqu’à sa cellule, où il sera ensuite… « soigné » par les Mages Cagoulés. Je ne peux malheureusement pas vous conduire moi-même sur place, mais l’un de mes serviteurs va vous montrer le chemin.

 

Desharik tendit un parchemin à l’un des hommes, qui leur fit un signe et les invita à sortir. Tous les six quittèrent les lieux et empruntèrent la route en direction de l’asile. De là où ils étaient, ils n’apercevaient qu’un imposant bâtiment, derrière lequel un orage montait, couvrant la mer jusqu’à l’horizon en lui conférant de sombres reflets.

 

L’asile se trouvait au nord de Brynnlaw. Il fallait emprunter un sentier qui montait dans les hauteurs pour en distinguer les premiers contreforts. Jaheira avait raison : les ponts suspendus au dessus de l’eau menant à Spellhold étaient particulièrement impressionnants. Le bâtiment même ne se trouvait pas sur l’île à proprement parler, mais était érigé sur une pointe rocheuse sortie de la mer. Il n’était relié au village que par ces fragiles ponts de bois et à mesure qu’on s’en approchait, la faune et la flore se faisaient de plus en plus rares. De leur hauteur, ils surplombaient maintenant toute l’île. On apercevait même au loin dans la brume quelques tours de la capitale de l’Amn. La vue aurait été magnifique sans la présence menaçante devant eux. Tout à coup, un vent chaud se leva et porta le grondement lointain du tonnerre mêlé à celui de la houle se brisant contre le roc. À l’horizon, un éclair violacé déchira les nuages noirs et se propagea en un autre bruit sourd. L’orage montait, et malgré l’heure matinale, il faisait déjà presque nuit.

 

− Quel temps !, finit par dire leur guide. Je vais revenir trempé, je le sens.

 

Ils marchaient depuis presque deux heures, et à la vitesse à laquelle ces nuages s’amoncelaient, la tempête atteindrait l’île avant l’après-midi.

 

− Vous savez, intervint poliment Yoshimo, nous pouvons terminer seuls. Laissez-nous le laissez-passer et rentrez en ville avant que l’orage n’arrive jusqu’ici.

 

Daren comprit tout de suite le plan du voleur et abonda dans son sens.

 

− Oui, c’est vrai. Nous n’avons plus qu’à suivre les ponts, c’est bien ça ? Nous resterons avec notre ami en attendant que le temps se calme, et nous redescendrons dans la soirée. Qu’en pensez-vous ?

 

Le pirate fut tout d’abord surpris, puis les considéra attentivement, son regard allant et venant de chacun d’eux aux nuages noirs qui commençaient à recouvrir le ciel.

 

− Pourquoi pas, en effet, concéda-t-il. Mais je dois vous prévenir d’une chose, néanmoins. Ne contrariez pas les responsables là-bas, où vous risqueriez tout aussi bien de vous retrouver tous enfermés.

− Merci du conseil, répondit Jaheira. Nous ferons attention.

 

Il leur tendit la lettre d’internement et prit le chemin du retour en les remerciant d’un signe.

 

− Parfait !, s’exclama la druide lorsque leur guide fut hors de vue. Comme ça, nous aurons les mains libres. Allons-y !

 

Elle s’engagea sur le premier pont, suivie d’Aerie et de Minsc. Daren allait s’avancer lui aussi, mais Yoshimo n’avait pas bougé, contemplant l’horizon le regard dans le vague.

 

− Yoshimo ? Tu vas bien ?

 

Le voleur sursauta, le visage préoccupé, et esquissa un sourire gêné avant de bredouiller une réponse.

 

− Tu es sûr que ça va ?, insista Daren.

− Je… Oui, oui. C’est juste que…

 

Il s’arrêta, et essuya ses mains moites contre sa tunique.

 

− Allons rejoindre les autres.

 

Il passa devant Daren, qui le suivit. Même s’il le cachait, Yoshimo était différent depuis leur départ. Il n’avait jamais été très bavard ou démonstratif, mais Daren sentait en lui une anxiété latente à mesure que les heures passaient. Toutefois, il ne voulut pas le brusquer davantage et préféra laisser cette discussion pour plus tard.

 

Une herse barrait la lourde porte d’entrée, elle-même inaccessible sans un pont pour le moment replié. Ils n’avaient pas demandé le protocole d’entrée à leur guide, et espéraient qu’ils n’eussent pas un quelconque cérémonial à effectuer pour entrer. Tous les cinq attendaient maintenant depuis une minute devant le précipice, dans un silence troublé seulement par le grondement de l’orage.

 

− Ohé !, lança Daren. Il y a quelqu’un ?

 

Seul l’écho de sa voix se perdant contre la falaise lui répondit. Il allait insister lorsqu’un bruit métallique et sourd fit trembler le sol.

 

− Là, regardez !, s’écria Aerie. Le pont !

 

Une passerelle de métal sortit de la roche de l’autre côté du vide par un astucieux mécanisme tandis que la herse se relevait devant la porte. Le cœur de Daren s’accéléra. Imoen se trouvait quelque part, derrière cette porte. Mille questions lui traversèrent l’esprit. Était-elle toujours en vie ? Qu’en était-il d’Irenicus ? Ils n’avaient pas vraiment prévu de plan de sortie, mais il faisait confiance en ses capacités et celles de ses compagnons pour pouvoir s’enfuir de cet endroit une fois son amie retrouvée. Elle n’avait jamais rien fait d’autre que d’user de pouvoirs mineurs, et elle n’avait été enlevée par les Mages Cagoulés seulement parce que le sorcier l’avait exigé en contrepartie de sa reddition. Maintenant qu’ils le tenaient capturés, ils seraient sans doute plus complaisants sur la libération d’Imoen. La passerelle s’immobilisa enfin dans un cliquetis retentissant, et le silence retomba.

 

− Bien. Allons-y, lança Jaheira.

 

Daren la suivit, avançant précautionneusement sur l’étroite planche de métal. Aerie se trouvait juste derrière lui, et il sentit sa main s’agripper à sa taille. Une inexplicable angoisse planait autour de ce bâtiment, alimentée par les cumulus menaçants et le vent lourd chargé d’une tension électrique. Daren s’avança le premier et tourna la poignée de métal noir. Un bourdonnement sourd s’éleva tandis que les pans métalliques s’entrouvraient, et tous les cinq franchirent les portes de Spellhold.

 

− J’espère que vous avez de bonnes raisons d’être ici.

 

Une voix sévère s’éleva dans le hall d’entrée de l’asile. La pièce était immense, sobrement décorée de quelques arcades et de tapis beiges. L’homme qui venait de parler était encagoulé et se dirigeait vers eux d’un pas leste.

 

− Vous êtes Daren, n’est ce pas ?, demanda-t-il ensuite d’une voix froide.

 

Une panique soudaine l’envahit. Que leur venue fût annoncée ne le surprit pas, mais il ne s’attendait pas à être reconnu dès son arrivée.

 

− Comment connaissez-vous ce nom ?, s’offusqua Jaheira.

 

Le mage cagoulé émit un petit rire qui fit frissonner Daren. Il ne savait pas pourquoi, mais cet homme le mettait extrêmement mal à l’aise.

 

− J’ai des yeux et des oreilles dans tout Brynnlaw, voyez-vous, et je sais que vous enquêtiez en ville depuis hier. La sécurité est importante lorsqu’on dirige une institution comme celle-ci.

 

Il marqua une courte pause, et le grand hall se trouva plongé dans un silence angoissant. Si cet homme était au courant de leurs actions, il était aussi sans aucun doute au courant de la supercherie de leur venue.

 

− Je sais pourquoi vous êtes là. Pourquoi tu es là, ajouta-t-il en s’adressant à Daren.

 

Il sursauta à cette dernière phrase. Son cœur se mit à palpiter.

 

− Je t’ai observé depuis ton arrivée, et je sais pourquoi tu es ici. Ta préoccupation pour ton… Imoen se lit sur ton visage.

 

Sa tête commençait à tourner. Il ne distinguait pas le visage de leur hôte, mais ses intonations le laissaient présager terrifiant. Il savait donc pour Imoen. Une main amicale se posa sur son épaule, celle d’Aerie, lui rendant sa confiance ébranlée. À ses côtés, Jaheira fulminait, serrant les poings.

 

− À quoi jouez-vous ?, s’exclama-t-elle soudainement. Si vous êtes omniscient, alors il est inutile de se cacher plus longtemps ! Conduisez-nous à elle !

 

Le mage cagoulé l’ignora, et continua en s’adressant à Daren.

 

− Elle est en bonne santé, ne t’inquiète pas. Et, si c’est ce que tu souhaites, je vais de ce pas t’emmener la voir.

 

Daren écarquilla les yeux. Il tourna son regard vers ses compagnons, le souffle court, et acquiesça sans hésiter.

 

− Ceci n’est pas une prison, reprit le mage en direction de la druide, mais un établissement de guérison et de connaissance.

− Alors pourquoi toutes ses mesures de sécurité ?, répliqua-t-elle, soupçonneuse.

− Nous traitons des sujets dangereux, répondit-il en se dirigeant vers le couloir au fond de la pièce. Nous avons amené Imoen pour sa sécurité, et il ne serait pas bon pour elle d’être en danger ici, n’est ce pas ?

 

Il avait finit sur un ton presque menaçant. Tous les cinq traversèrent la grande pièce, et rejoignirent le mage qui les attendait.

 

− Enfin, ce n’est pas aussi simple, reprit-il. Mais rien n’est jamais simple, n’est ce pas ? Suivez-moi, je suis sûr que vous me comprendrez mieux une fois que je vous aurais expliqué.

− Je crois que j’ai parfaitement compris !, marmonna Jaheira. Cet endroit pue la corruption et la tromperie !

 

Elle avait parlé assez fort pour être entendue et toisa le responsable du regard, mais le mage conserva le visage dissimulé sous sa capuche, sans réaction.

 

− Et qu’en est-il du prisonnier nommé Irenicus ?, reprit-elle plus fort. Est-il toujours ici ?

 

Le mage ne répondit pas tout de suite, et finit par ouvrir la porte au fond du couloir.

 

− Entrez, et voyez par vous-même. Je suppose que vous n’avez pas fait tout ce chemin pour rien, alors examinez les lieux par vous-même. Afin que vous soyez pleinement convaincus de la qualité de nos pratiques, je vais vous présenter notre établissement, et vous conduire à Imoen.

 

Jaheira poussa un léger soupir d’exaspération, mais ne répondit pas. Daren était déchiré par ses sentiments. D’un côté, il était tellement impatient de revoir son amie d’enfance qu’il en éprouvait même du mal à respirer, mais d’un autre, cet endroit et cet homme remuaient en lui des souvenirs douloureux qu’il n’avait pas encore affrontés. Une terrible appréhension le rongeait. Il était maintenant si près du but qu’une question qu’il n’avait pas encore osée se poser l’obsédait sans relâche : qu’était-il arrivé à Imoen ? Ils avaient été séparés depuis plusieurs semaines, et les visions qu’ils avaient eues en rêve laissaient présager de bien sombres évènements, si toutefois elles avaient un quelconque lien avec la réalité. Avait-elle été torturée à nouveau ? Cet « asile » ressemblait bien plus à une prison que leur guide ne voulait bien l’admettre. La voix du mage le tira alors de ses questions sans réponse.

 

− La résidence pour mages déviants abrite de nombreux pensionnaires, commença-t-il d’un ton professoral, en désignant la grille d’une cellule. Ceux-ci bénéficient tous d’un environnement structuré. Ils peuvent également être examinés, de manière à comprendre de quoi ils sont capables. Prenez par exemple la jeune Dili.

 

À l’intérieur de la cellule, une jeune fille d’une dizaine d’année était assise sur un tabouret, et dévisagea à leur approche le mage d’un œil inquiet.

 

− Elle a été chassée de sa famille à cause de ses talents. À un âge remarquablement avancé, elle a appris à modeler l’énergie magique, lui permettant de changer de forme à volonté. Voyez plutôt.

 

La fillette se leva tout à coup en apercevant les nouveaux arrivants, un sourire radieux sur le visage. Daren eut un pincement au cœur de savoir cette enfant si jeune emprisonnée ici, sans doute pour le restant de ses jours.

 

− Oh ! Des nouveaux visages !, s’écria-t-elle. Je peux être vous ? S’il vous plaît !

 

Les cheveux de Dili s’allongèrent soudainement, passant d’une couleur châtain à un ton blond, et les traits d’Aerie apparurent sur son visage. L’elfe poussa un léger cri et Daren fit un pas en arrière, quelque peu horrifié par ce spectacle si déroutant.

 

− Elle est en sécurité ici, reprit le mage. Et nous apprenons d’elle des informations inestimables.

 

Il s’avança dans le couloir, et s’arrêta devant une autre cellule. Daren mit quelques instants à détacher son regard de la fillette métamorphosée, puis rejoignit ses compagnons.

 

− Voici Wanev, continua le guide. Il était coordinateur de l’asile avant que je ne prenne mes fonctions. Une trop forte exposition aux forces magiques, sans doute…

− Quoi ?, s’écria d’une voix forte un vieil homme en toge verte de l’autre côté des barreaux. Qu’est ce que vous voulez ? Je veux que cette salle soit nettoyée ! Et au plus vite !

 

Il avait le regard complètement fou, et s’adressait à la paroi devant lui.

 

− Je crois qu’il aurait dû être un peu plus prudent, commenta Yoshimo à voix basse. Je suis sûr qu’il aurait pu échapper à sa condition s’il avait coopéré avec le nouveau personnel de l’asile…

 

Jaheira haussa les sourcils à cette remarque incongrue. Le mage se tourna vers le voleur, sa capuche toujours abaissée.

 

− Personne ne pouvait prévoir sa réaction, ajouta-t-il lentement. Mais son étude nous permettra d’éviter que cela se reproduise. Sa carrière est terminée, hélas…

 

Le mage continua sa présentation et tourna à l’angle du couloir. Quatre cellules comportaient autant de prisonniers, chacun s’adressant à d’imaginaires interlocuteurs dans un brouhaha surnaturel. Cette visite était saisissante, et mettait Daren particulièrement mal à l’aise. Cet homme présentait ses détenus comme d’intéressants sujets d’études, et il ne pouvait s’empêcher d’imaginer Imoen à leur place. Jaheira devait elle aussi ressentir la même impatience, et intervint d’une voix cassante.

 

− Nous ne sommes pas venus ici pour faire du tourisme, mais pour voir Imoen.

− Patience, répliqua le mage d’un ton presque doucereux.

 

Il continua d’avancer à pas lents, présentant les pathologies dont souffraient ces hommes et ces femmes en cage.

 

− Najier Skall, un barde autrefois, mais plus qu’un enfant aujourd’hui. Il a, dit-on, vu au-delà du multivers. Mais il a sans doute vu quelque chose qu’il ne devait pas voir… Incroyablement dangereux laissé sans surveillance.

 

L’homme était vêtu d’une tunique bleu clair, et chantait une comptine d’une voix de fausset.

 

− Et ici Aphril, reprit-il, qui a elle aussi voyagé trop loin. Sa vision dépasse tout ce que nous connaissons… Elle dort peu, mais… à quoi bon fermer les paupières lorsqu’on peut voir dans les Plans ? Il semblerait qu’elle ne soit plus jamais vraiment seule…

 

La jeune femme haletait en poussant quelques cris désordonnés. Daren était stupéfait, mais le mage continua nonchalamment sa présentation à mesure qu’ils avançaient dans le couloir.

 

− Voici Tiax. Nous avons trouvé ce gnome délirant au bord d’une route… Nous ne savons pas grand-chose de lui, si ce n’est qu’il est extrêmement dangereux laissé en liberté.

 

De nombreuses traces noires de brûlures ornaient effectivement sa cellule, et les yeux déments du gnome les observaient d’un air paranoïaque en proférant quelques insultes à leur passage.

 

− Et pour terminer, l’un de nos plus dangereux spécimens.

 

Plusieurs grilles les séparaient effectivement d’un homme accroupi à terre qui grommelait des paroles incompréhensibles.

 

− Il s’appelle Dradeel. C’est un vieil elfe, mage bien sûr. Très puissant… mais résolument associable. Il ne vaut mieux pas s’en approcher sans des protections appropriées. Il a dû subir un profond traumatisme dans le passé… mais nous ne pouvons pas le laisser dans cet état en liberté.

 

Le couloir débouchait enfin sur un petit salon. Le mage s’y était arrêté, les bras croisés.

 

− Et voici enfin celle qui tu recherches. Elle se porte bien, surtout aux vues des circonstances.

 

Derrière lui, une jeune femme se tenait immobile, ses longs cheveux roux lui cachant le visage. Daren était presque paralysé par l’émotion. Il fit quelques pas en avant, les mains tremblantes.

 

− Imoen ? Imoen, c’est bien toi ?

 

La jeune femme releva la tête, dévoilant ainsi un visage creusé par la fatigue et la folie.

 

− I…mo…en ?, répéta-t-elle en écho.

 

Ses grands yeux bleu-gris autrefois si pétillants de malice étaient éteints, perdus dans le vague. La voix de Daren l’avait faite réagir, mais elle ne semblait pas l’avoir reconnu.

 

− Que… ?, commença-t-il, la gorge serrée.

 

Ses compagnons étaient restés en arrière, eux aussi désemparés.

 

− Que lui avez-vous fait ?, tonna Daren en se retournant. Qu’avez-vous fait à Imoen ?

 

Sa voix était étouffée par des larmes de colère et de désespoir. Avaient-ils fait tant de chemin pour rien ? Étaient-ils arrivés trop tard ? Ces maudits Mages Cagoulés lui avaient brisé l’esprit, et Daren sentit sa colère gronder au plus profond de son âme.

 

− Elle ne semble pas vouloir répondre, en ce moment. Sa conscience est fugitive. Mais…

− Comment avez-vous pu lui faire ça ?, hurla-t-il.

− …mais heureusement que tu es venu, termina le mage.

 

Daren était fou de rage et de désespoir, mais la dernière phrase du Mage Cagoulé retint son attention.

 

− Qu’est ce que vous marmonnez, encore ? Je suis venu chercher Imoen, et je vais repartir avec elle !

 

Le mage éclata d’un rire mauvais qui fit trembler Daren de tout son être. Sa tête lui faisait de plus en plus mal, comme si une force invisible s’étirait à l’intérieur de son crâne.

 

− Je vois que tu ne comprends pas…, reprit-il d’un ton menaçant. Il est heureux pour moi, que tu soies venu !

− Quoi ? Que…

 

Cette voix. Cette voix à la fois douce et acerbe.

 

− J’en ai fini avec elle, pour l’instant. Et pour le moment, c’est toi, qui m’intéresses !

 

Il éclata de rire à nouveau. Le cœur de Daren se mit à battre si fort que ses martèlements se répercutaient douloureusement contre ses tempes. Cet homme devant lui, cet homme à la voix si cassante…

 

− Je savais que tu la rechercherais. Le chemin était tortueux, mais pas impossible, j’y ai veillé. Tout était prévu pour éprouver ton potentiel. Et… je dois avouer que j’en suis satisfait.

 

Il n’y avait plus de doute. C’était si évident, maintenant. Ils venaient de foncer droit dans la gueule du loup.

 

− Les Mages Cagoulés ne dirigent plus l’asile, continua-t-il. Avec l’aide de Bodhi, j’ai pu en prendre très vite le contrôle. Tu as l’air surpris ?, ricana-t-il à nouveau. Oui, ses instincts de prédateurs sont magnifiques, n’est ce pas ? Mais… je pense que tu te souviens de mon nom, à présent ?

 

Il retira la capuche qui dissimulait son visage, et dévoila ses deux yeux aussi froids que la glace. Daren revoyait encore distinctement ce regard mauvais qui le disséquait pendant ses longues séances de torture.

 

− Irenicus…, murmura-t-il pour lui-même, la mâchoire serrée.

− Inutile de te mettre dans tous tes états !, s’exclama le sorcier. Que tu viennes pour la justice ou pour la vengeance m’importe peu. Rien ne pourra plus contrecarrer mes plans à présent.

− Parce que tu crois que nous allons te laisser faire à ta guise ?, répliqua Daren en dégainant son épée.

 

Un sursaut d’angoisse le submergea un instant. Depuis quelques minutes déjà, il n’entendait plus ses compagnons derrière lui. Aucun d’eux n’était intervenu. Il n’eut pas le temps de se retourner qu’Irenicus s’adressa à l’un d’eux.

 

− Yoshimo ? Tout s’est passé sans incident ?

 

Le voleur était resté immobile, le visage grave et les yeux rivés au sol. À ses côtés, Jaheira, Minsc et Aerie ne bougeaient pas non plus, le regard perdu dans le vague. Yoshimo releva lentement la tête, le visage décomposé.

 

− De quoi parle-t-il, Yoshimo ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

 

Le voleur déglutit plusieurs fois, secouant légèrement la tête, puis répondit.

 

− Les… Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent, Daren. Et je… je m’en excuse.

 

Sa voix tremblotait. Daren écoutait son ami, les yeux écarquillés, une incompréhension sur le visage.

 

− Je n’ai aucune explication satisfaisante à te fournir, termina-t-il en baissant à nouveau le regard.

− Mais…

− Tu as fait ce que tu devais faire, Yoshimo, le coupa Irenicus. Tout a été préparé comme je te l’ai demandé ?

− O-Oui, Maître Irenicus.

 

Daren vit distinctement une larme couler le long de sa joue. C’était impossible. Yoshimo… Il avait combattu à leur côté pendant tout ce temps, avait risqué sa vie plusieurs fois pour sauver la leur. C’était tout bonnement impossible.

 

− Yoshimo !, s’écria Daren. Mais de quoi parles-tu ?

− Il parle de loyauté, répondit le sorcier d’un ton sarcastique. De loyauté à mon égard, bien entendu.

− Je suis désolé, Daren… Tu ne connais pas toutes les circonstances. Et… je ne peux pas t’en dire plus. Excuse-moi pour tout…

 

Une voix hurla dans son esprit déjà embrumé. Pourquoi ? Leur tâche n’était-elle pas déjà assez difficile, sans y ajouter la traîtrise d’un compagnon ? Tout cela n’avait aucun sens. Daren serra les poings sur la garde de son arme.

 

− Yoshimo ! Nous avons fait tant de chemin ensemble, depuis que nous nous sommes échappés de…

 

… de son repaire. Tout était-il minuté depuis le départ ? Leur évasion, leurs retrouvailles… Tout ceci était donc déjà écrit… ?

 

− Mais nous avons assez parlé, reprit le mage. À voir l’état de tes compagnons, ton dernier repas a bien été pris selon mes recommandations.

 

Sa tête recommença à tourner, plus fort.

 

− Que… Tu vas payer, Irenicus ! Je te jure que je vais te tuer !

 

La douleur lancinante gagna son esprit, ralentissant encore ses mouvements. Le sorcier éclata d’un rire qui résonna sans fin à ses oreilles. Tout s’embruma autour de lui. La pièce dans laquelle ils se trouvaient tournait de plus en plus vite.

 

− Il n’y a pas de héros, dit une voix lointaine. Il n’y a pas de combat. Il n’y a que le sommeil…

 

La lumière s’éclaircit jusqu’à devenir blanche, l’aveuglant totalement, puis ce furent le tour des ténèbres. Ne sentant plus ses membres, Daren s’effondra au sol, en s’enfonçant dans un sommeil sans rêve.

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