Retrouvailles

− Hé bien ! Tu es décidemment très fort…

 

La voix était encore lointaine, mais s’éclaircissait à mesure que Daren reprenait ses esprits. Un environnement verdâtre parvint à ses sens, et une douleur lancinante le lança dans le dos. La cuve. Instinctivement, il leva un bras qui lui sembla peser aussi lourd que de la pierre et posa sa paume encore moite sur la paroi de verre.

 

− Tu résistes au-delà du raisonnable, continua la voix.

 

Irenicus. Il se souvenait maintenant. Il était toujours prisonnier, et à la merci du sorcier. Irenicus se dressait devant lui, légèrement haletant, mais un sourire radieux sur le visage.

 

− Quel dommage que tu soies déjà mort de l’intérieur !, conclut-il d’un rire mauvais.

 

Ses sens lui revenaient. Que s’était-il passé ? Son rêve lui avait paru si… réel. Château-Suif, Bhaal, Imoen… et puis plus rien. Rien que cette sensation de vide et de néant absolus s’infiltrant jusque dans les tréfonds de son âme. Une chose était sûre, cependant : il était toujours en vie. Il se releva péniblement en posant ses deux mains contre la cuve et s’adressa au sorcier qui n’avait pas encore bougé.

 

− Je…, commença-t-il, le souffle court. J’ai vaincu ta petite bête ! Ta machination a échoué, Irenicus !

 

Malgré le ton menaçant, il avait encore du mal à tenir debout. Sa respiration était saccadée, mais sans un mal de tête encore très présent, ses forces lui revenaient petit à petit.

 

− Je ne sais pas ce que tu as vu quand tu étais sous l’influence du sort, répliqua Irenicus, légèrement troublé, mais ici, dans le monde des vivants, mes plans se sont déroulés comme prévu.

 

Il afficha à nouveau un sourire pernicieux tout en se frottant les mains.

 

− Je t’ai vidé !, reprit-il. Vidé de ce qui te rendait si… spécial ! Et c’est la pire des malédictions, tu peux me croire.

 

Que voulait-il dire ? Daren avait effectivement la désagréable sensation qu’il lui manquait une partie de lui-même, mais était-ce là ce que lui signifiait le sorcier ? Son expérience à l’intérieur des murs de Château-Suif le hanta un instant, et il se souvint de la douleur atroce qu’il avait ressentie lors de son affrontement contre le démon. Était-il possible qu’il dît la vérité ? Irenicus l’avait-il réellement destitué de son âme ? Une bouffée de colère le submergea, mais elle fut bien vite remplacée par une angoisse bien plus terrible. La présence, cette si terrible et familière présence, n’était plus.

 

− Qu’as-tu fais, Irenicus ?, hurla Daren. Que nous as-tu fais ?

 

Le mage noir s’attendait visiblement à cette question, et semblait ravi que Daren la lui posât enfin.

 

− Je ne sais même pas si tu mérites que je te le dise…, répondit-il d’un ton de dédain. Tu n’as pratiquement plus de sensations, maintenant. Pour faire simple, disons que j’ai pris ton essence divine, et que je t’ai privé de ton âme. Et surtout…

 

Son regard se fit plus perçant, et sa voix baissa de volume.

 

− … je t’ai fait un cadeau.

− Un cadeau ?, répéta inutilement Daren.

− Oui, un cadeau, reprit-il. La malédiction qui nous frappait, Bodhi et moi, n’est plus, vois-tu ? Mais… la tienne ne fait que commencer, par contre !

 

Il éclata d’un rire sadique. La vampire se trouvait toujours assise à ses côtés, et affichait elle aussi un sourire insolent.

 

− Tu te fâneras, tu te flétriras, et… ce n’est qu’une question de temps… tu mourras !

 

Daren fit un pas en arrière. Il tremblait de tous ses membres, mais la colère qu’il pensait ressentir se transforma en simple amertume. Comme si ses émotions étaient engourdies et ne trouvaient plus le chemin de son cœur.

 

− Bodhi !, ajouta le sorcier d’un ton autoritaire. Débarrasse-moi de cet… insecte. Nous sommes rétablis à présent, et nous n’avons plus besoin de lui, ni de cette Imoen.

 

Il se frotta les mains à nouveau, un sourire terrifiant sur le visage, et continua en détachant lentement chaque mot.

 

− Nous allons pouvoir maintenant savourer notre revanche…

− Comme vous voudrez, mon frère, répondit calmement la vampire.

 

« Mon frère » ? Daren n’en croyait pas ses oreilles. Ce démon était son frère ? Tout s’expliquait. Irenicus avait raison, rien n’avait été laissé au hasard. La guerre des guildes, leur « affrontement » dans son sanctuaire… Tout avait été minutieusement préparé pour le conduire jusqu’ici… jusqu’à la conclusion de cette quête perdue d’avance. Une autre question lui traversa l’esprit : de quelle revanche parlait-il ? Il n’eut toutefois pas l’occasion d’y songer davantage, car dans un ronflement sourd et vibrant, la cuve dans laquelle il se trouvait s’ouvrit en deux, le libérant en même temps de ses chaînes avant qu’il ne fût fermement saisi par le bras puissant de Bodhi.

 

− Parfait, reprit Irenicus, soudainement songeur. Occupes-t’en au plus vite. Je vais prévenir nos amis de l’ombre de notre arrivée et nous y préparerons notre attaque.

 

Il tourna son regard vers Daren une dernière fois, et reprit d’un ton condescendant.

 

− Adieu, enfant de Bhaal. Nous ne nous reverrons plus.

 

 

La vampire le traîna dans les couloirs les plus sombres de l’asile. À mesure qu’ils avançaient, les murs semblaient de plus en plus anciens, et l’éclairage de plus en plus faible. Une odeur de poussière et de renfermé emplit ses narines.

 

− Où va-t-on ?, finit-il par demander.

− Ne pose pas de question, nous sommes bientôt arrivés.

 

Le couloir se finissait effectivement dans une petite pièce, dont une seule trappe permettait de sortir. La vampire l’ouvrit habilement d’un pied, ne perdant pas son prisonnier de vue. En temps normal, Daren aurait été capable de l’affronter, ou même de s’enfuir. Mais si Irenicus avait dit vrai, s’il lui avait effectivement volé ses pouvoirs, il n’avait aucune chance face à un adversaire comme Bodhi.

 

− Entre, ordonna-t-elle.

 

Avait-il le choix ? Il fit un premier pas en avant, avança la tête pour distinguer le sombre sous-sol dans lequel menait cette issue, mais la faible lumière ambiante ne lui permettait pas d’y voir suffisamment.

 

− Entre !, répéta-t-elle d’une voix plus forte.

 

Au même moment, Daren sentit une main puissante le pousser vers le vide. La surprise lui arracha un cri, mais sa chute fut de courte durée : un épais tas de sable amortit sa descente. Il se frotta les yeux, s’habituant à la luminosité ambiante, et un contact doux et chaleureux le saisit par l’épaule.

 

− Daren… Tu vas bien ?

 

C’était Aerie. Il tourna son regard en arrière, et un soulagement infini raviva son cœur : Jaheira, Minsc et Imoen se trouvaient là eux aussi.

 

− Comme c’est touchant…, leur parvint la voix de la vampire au dessus d’eux. Mais votre vie arrive à son terme… Quel dommage !

− Laisse-nous en paix !, tonna la druide, qui malgré un éreintement évident n’avait rien perdu de sa hargne.

 

Bodhi l’ignora, et continua à l’attention de Daren.

 

− Tu t’es montré bien plus résistant que je ne l’aurais cru, concéda-t-elle. Et j’ai trouvé cela particulièrement… distrayant.

 

Maintenant qu’il était à nouveau entouré de ses compagnons, Daren avait l’esprit plus clair, plus aiguisé. Un fourmillement lui picotait toujours en bas de la nuque, mais il se sentait plus à même de survivre, ou même de se battre.

 

− Épargne-nous tes sarcasmes, répliqua-t-il d’un ton ferme, et fais ce qui t’as été ordonné ! Comme une brave fille !

 

Le silence se fit dans la pièce. Sa petite phrase avait fait son effet, et Bodhi avait cessé de sourire. Rien ne bougea pendant de longues secondes, et la vampire finit par reprendre la parole, d’une voix très faible mais terriblement menaçante.

 

− Irenicus veut votre peau, mais je ne suis pas son esclave.

 

Elle s’arrêta un instant, et reprit du même murmure en serrant les lèvres.

 

− Et sachez que votre sort dépend désormais de ma volonté…

 

Silence à nouveau. Personne n’osa prendre la parole. Tous avaient senti une faille, et ils ne devaient pas faire le moindre faux-pas s’ils voulaient l’exploiter.

 

− Vos sarcasmes n’éveilleront aucun ressentiment vis-à-vis de mon frère, se justifia-t-elle, mais je n’ai pas besoin de lui obéir tout de suite…

 

Elle mentait. C’était évident. Il y a quelques semaines encore, ce discours était sans doute valable. Mais que ce fût une étincelle de fierté personnelle ou l’âme fraîchement volée à Imoen qui avait réveillé en elle ces sentiments terriblement humains, Bodhi mentait. Sa raillerie ne l’avait pas laissée indifférente.

 

− Tes capacités ont piquée ma curiosité, je l’avoue, reprit-elle. Et puisque vous devez mourir, autant que cela soit de manière divertissante. Jon peut se montrer si… buté, quand il veut…, ajouta-t-elle d’un ton pensif. Il veut à tout prix se venger pour avoir été banni, et il ne peut penser à rien d’autre… Un défaut dans son esprit resté de chair, je suppose…

 

Elle tira une langue rouge qui lécha lentement ses lèvres.

 

− La non-vie m’a donnée un but, continua-t-elle, et a éveillé mon intérêt pour les créatures puissantes… telles que toi. Oui… Ta mort sera glorieuse, et également distrayante.

 

Elle éclata d’un rire dément en finissant sa phrase. Daren jeta un coup d’œil à ses compagnons, et Jaheira lui fit un léger signe affirmatif de la tête.

 

− Qu’as-tu en tête ?

 

Son hilarité se calma, et se transforma en un simple sourire.

 

− Un jeu. Un jeu auquel vous serez obligés de jouer, bien entendu. Je vais vous laisser une chance, vois-tu. Une chance… tout juste insaisissable.

 

Son cœur s’emballa. Tout espoir n’était donc pas encore perdu. Ils devaient entrer dans son jeu, et saisir toute opportunité.

 

− Vous allez relever mon défi et vous accrocher à cette chance, répéta-t-elle d’un ton euphorique. Et je vais être honnête avec vous : cette chance pourra faire la différence.

− Nous t’écoutons, répondit Jaheira.

− Vous voyez ce passage devant vous ?

 

La pièce dans laquelle ils se trouvaient comportait effectivement une autre issue que la trappe au plafond. Un couloir aussi ancien que celui qu’ils avaient emprunté à l’étage s’enfonçait dans les profondeurs de Spellhold. Daren releva son visage vers Bodhi et acquiesça.

 

− Ce couloir mène à la partie la plus… sombre de l’asile, et de son histoire. Il s’agit d’une sorte d’épreuve, imaginée par un directeur qui aimait disséquer les esprits.

 

Une épreuve ? De quel genre de lieu pouvait-il s’agir ? Et surtout, qu’allaient-ils avoir à affronter dans ces profondeurs ? Ils n’étaient pas armés, et lui-même avait perdu ses pouvoirs.

 

− Cependant, ce lieu est maintenant sous mon contrôle, continua la vampire. J’ai découvert avec joie ce chef-d’œuvre de folie, que tu finiras inévitablement par connaître.

 

Bodhi se redressa et saisit la porte de la trappe.

 

− Cela faisait longtemps que je n’avais pas donné la chasse à des adversaires dignes de ce nom, conclut-elle d’un ton réjoui. Entrez, maintenant. Entrez dans le labyrinthe, et cherchez une sortie. Je vais vous laisser quelques heures d’avance, et… je viendrai me nourrir.

 

L’ombre recouvrit la pièce à mesure qu’elle refermait la trappe, mais elle ajouta une dernière instruction.

 

− Mais vous ne courrez pas uniquement pour mon plaisir. Je vous donne également une raison de le faire, pour que cette chasse soit encore plus désespérée, ricana-t-elle. Vous pouvez encore contrecarrer les plans d’Irenicus, bien que vos chances soient… plus que minces.

 

Elle s’arrêta, hésitante. Elle avait déjà révélé beaucoup de choses, sans doute par emportement, mais les informations qu’elle détenait étaient cruciales pour leur survie. Après quelques secondes de silence, elle termina.

 

− Ses plans prendront du temps. Autant que ma chasse, pour être exacte. Sortez à temps, et vous aurez la liberté. Et dans le cas contraire… la mort.

 

Un bruit sourd plongea soudainement la pièce dans les ténèbres.

 

− Que la chasse commence !, s’écria une voix étouffée au dessus d’eux.

 

Quelques secondes silencieuses suivirent ce dernier avertissement. Une fois seuls, ses compagnons s’avancèrent vers lui.

 

− Daren, tu vas bien ?

 

Et parmi eux, celle pour qui ils avaient fait tant de chemin, Imoen.

 

− J’ai eu tellement peur et… Oh, je suis désolée, Daren, j’étais si inquiète…

 

Elle se jeta à son cou avant qu’il ne pût répondre quoi que ce soit. Ce contact doux et chaleureux, cette odeur si familière… Il se rendait compte à présent à quel point son amie d’enfance lui avait manqué. Quelques larmes lui montèrent aux yeux, mais il se retint de pleurer, savourant cet instant de bonheur sous le regard affectueux de ses compagnons.

 

− Tu es bien redevenue mon Imoen ?, finit-il par lui murmurer. Tu te souviens de moi cette fois ?

 

Elle recula et le dévisagea d’un air surpris. Jaheira et Aerie s’échangèrent un regard gêné, mais préférèrent s’abstenir.

 

− Pourquoi… pourquoi dis-tu ça ?, balbutia-t-elle.

 

Avait-elle oublié ? Son état quelques heures plus tôt était proche de celui de la folie, mais malgré un visage assez marqué, elle ne présentait maintenant plus aucun signe de trouble mental.

 

− Quand je t’ai trouvée, lui expliqua-t-il, tu n’étais plus que l’ombre de toi-même… Tu ne m’as même pas reconnu…

 

Le visage d’Imoen se décomposa. Quelque chose dans son regard laissait comprendre qu’elle venait de réaliser la situation.

 

− Je… Je ne me souviens de rien…, avoua-t-elle, abattue. C’était comme s’éveiller d’un cauchemar,… pour mieux tomber dans un mauvais rêve…

 

Une profonde mélancolie assombrit soudainement ses yeux.

 

− Au moins, tu es avec moi dans celui-ci…, ajouta-t-elle d’un sourire désabusé.

 

Minsc, Jaheira et Aerie écoutaient leur conversation à quelques pas, mais n’étaient pas encore intervenus.

 

− Tu es blessée ?, reprit tout à coup Daren. Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

 

Au vu de ce qu’il avait subi en seulement quelques heures, le sorcier avait certainement torturé Imoen des jours durant avant de parvenir à ses fins.

 

− Je…

 

Une grimace de douleur traversa son visage, laissant présager de douloureux souvenirs.

 

− La même chose qu’à toi, j’imagine…, finit-elle par articuler, puisque nous sommes… semblables…

 

Le silence se fit à nouveau. Il avait presque oublié ce détail. Une enfant de Bhaal. Tous deux étaient donc des rejetons de ce dieu maudit. Quelle ironie… En réalité, ce fait incroyable en expliquait tellement d’autres qu’il se demandait comment il n’avait pas pu réaliser la situation plus tôt. Mais tout comme Sarevok avait été son frère… ce terrible lien du sang faisait d’Imoen une sœur.

 

− Daren…, poursuivit-elle, il m’a fait voir des… des choses, horribles ! Je crois… je crois que c’est ce que je suis vraiment, enfin ce que j’étais… Et puis il m’a… déchirée… mon âme…

 

Sa voix se perdit dans un murmure, avant de disparaître totalement étouffée par un sanglot. Daren s’approcha, les bras ouverts, mais elle reprit de plus belle, clamant son désespoir.

 

− Je ne sais même plus qui je suis, maintenant. Ce qu’il m’a fait… Je me sens si vide… Je ne peux pas me débarrasser de la douleur… Cette horrible douleur… Il a prit quelque chose d’essentiel en moi… en nous. Notre âme « divine », comme il disait…

 

Un petit rire nerveux la fit hoqueter un instant, puis elle continua.

 

− On m’apprend que je suis l’enfant d’un dieu, et je me sens vide… Je sens… la mort, et je sais que c’est aussi ton cas.

 

Ses yeux azur l’imploraient à présent, comme si elle attendait une phrase salvatrice de son protecteur de toujours, comme si tous les cauchemars qu’elle avait pus endurer durant des jours et des jours avaient pu disparaître en un instant.

 

− Nous survivrons en nous entraidant, répondit Daren, attristé et en colère, comme tu m’as aidé pendant le rêve durant le rituel.

− Un… rêve ?, répéta-t-elle, interloquée. Daren, je n’ai fait aucun rêve. C’était… un effroyable cauchemar, mais il n’y a pas eu de rêve.

 

Son regard se perdit à nouveau dans le vague et la mélancolie.

 

− Juste l’obscurité, l’agonie… et ma volonté drainée comme… comme…

 

Elle fixa le sol, puis releva lentement le visage. Ce rêve n’avait-il donc été que le sien ? Il était pourtant certain d’avoir reconnu sa sœur, le guidant et le protégeant contre le démon en armure. Tout cela avait semblé si réel. À un tel point qu’il était persuadé d’être véritablement entré contact avec elle, de quelque manière que ce fût. Car si cet être n’était pas Imoen…

 

− Peut-être cela t’a-t-il affecté de manière différente ?, s’interrogea-t-elle soudainement, le sortant de ses réflexions. Ton lien avec l’essence de Bhaal ne date pas d’hier… Peut-être est-il plus fort ?

 

Son esprit toujours vif était à nouveau à l’œuvre, et Daren ne put retenir un sourire à retrouver son Imoen si authentique.

 

− Ce n’est pas une idée si absurde, intervint alors Jaheira. Rappelle-toi, lorsque nous enquêtions sur la Côte des Epées… Rappelle-toi ce que nous y avons vécu. Ton lien avec ton essence divine est bien antérieur à celui d’Imoen, et peut-être que cela a développé en toi une sorte… de « défense » intérieure ?

− Ou peut-être est-elle tout simplement plus présente en toi, ajouta Imoen, toujours pensive.

− Que veux-tu dire ?, demanda la druide.

− Je ne sais pas… Daren, tu m’as décrit quelque chose de très différent de ce dont j’ai fait l’expérience… Je ne sais pas si… Enfin, ce n’est pas important, pour le moment du moins. Quoi qu’il en soit, nous courons maintenant le même danger…

 

Il acquiesça, fataliste.

 

− Je me sens plus faible à chaque minute qui passe, Daren, ajouta-t-elle. Et cela ne fait que quelques jours que mon âme m’a été arrachée… Si nous n’inversons pas ce qu’il nous a fait… si nous ne récupérons pas nos âmes…

 

Elle déglutit.

 

− … nous allons sûrement mourir tous les deux.

 

Un silence gêné plana à nouveau dans la petite pièce, finalement rompu par la voix forte et convaincante du rôdeur :

 

− Minsc et Bouh sont heureux de revoir Daren et Imoen ensembles ! Nous allons sortir ce trou à rat ─ Bouh n’aime pas les rats ─ et botter les fesses de ce sorcier !

 

Cette dernière phrase détendit quelque peu l’atmosphère, et parvint même à arracher un sourire à Imoen.

 

− Merci Minsc, lui répondit-elle d’un sourire fatigué. Je suis heureuse de vous revoir, Bouh et toi. C’est juste que…, j’aimerai juste ne pas avoir l’impression d’être encore entre ses griffes…

− Bouh dit qu’il n’y a pas de raison de s’inquiéter ! Irenicus et la maléfique Bodhi ne dormiront jamais tranquillement maintenant qu’ils ont touché aux amis de Minsc.

− Tu es adorable, Minsc… C’est vrai que je suis heureuse que nous soyons réunis à nouveau, toi, moi, Daren, et Jaheira…

− Bien sûr !, s’écria le rôdeur. Minsc et Bouh, Daren et toi, tout est pour le mieux quand ils sont ensembles !

− Tu sais… j’aurai aimé qu’on puisse faire quelque chose pour… pour Dynahéir, et pour Khalid… Mais il n’y avait rien à faire, malheureusement… Rien, sinon regarder la mort… encore et encore…

 

Sa voix se perdit en un murmure.

 

− Nous savons, reprit le colosse. Même Bouh n’a rien pu faire. Mais nous vengerons nos amis tombés au combat, et nous donnerons au Mal un tel coup de pied aux fesses qu’il ne se dressera plus jamais sur la route des alliés du Bien ! Bouh le dit, Minsc le dit, donc Imoen doit savoir que c’est vrai !

 

Elle lui adressa un nouveau sourire, à la fois nostalgique et affectueux.

 

− Je l’espère, Minsc… Je l’espère…

 

La conversation terminée, Aerie s’approcha finalement de Daren, un sourire hésitant sur les lèvres. Elle ne l’avait pas quitté du regard depuis qu’il était arrivé, et lorsqu’il croisa enfin le sien, son cœur se mit à battre la chamade. Il fit un premier pas en avant, puis un deuxième.

 

− Daren… Je…

 

L’avarielle écarquillait ses grands yeux bleus en amande en le dévisageant. Il fit quelques pas dans sa direction et tout à coup, sans prévenir, la serra dans ses bras.

Quelques minutes plus tôt, il peinait à ressentir les émotions comme la haine, la colère, ou même la tristesse, mais il lui semblait à présent que son esprit débordait de sentiments et de vie. Aerie sursauta et se raidit un instant à son étreinte inattendue, puis se détendit en l’enserrant elle aussi de plus belle. Le contact doux et envoûtant de son corps contre le sien le berça délicieusement, tandis qu’il appuyait sa joue sur ses longs cheveux blonds qu’il caressait de sa main.

 

− Daren…, murmura-t-elle d’un soupir langoureux à peine audible.

 

Aerie avait fermé les yeux, et savoura cet instant presque irréel. Son corps menu se lovait contre le sien, et elle le serrait maintenant si fort qu’il en avait du mal à respirer. Une minute passa, hors du temps, et elle se retira délicatement en l’embrassant sur la joue.

 

− Je suis heureuse que tu soies toujours en vie.

 

Daren ne savait pas quoi répondre. Un rugissement d’euphorie résonna dans tout son être. Ses mains en tremblaient encore d’émotion.

 

− Aerie, c’est ça ?, intervint Imoen, radieuse.

 

L’elfe sursauta à l’évocation de son nom, et s’empourpra légèrement.

 

− Vous êtes très mignons tous les deux, continua-t-elle d’un clin d’œil qui finit de colorer le visage de l’avarielle.

− Je suis très heureuse de vous rencontrer enfin, répondit-elle pour changer de sujet, toujours écarlate.

− Oh, s’il te plaît !, s’insurgea Imoen. Épargne-moi les formules de politesses ! Sinon je mets ton cher et tendre à terre avec une technique de chatouilles imparable que moi seule connais jusqu’à que tu arrêtes !

 

Aerie la dévisagea un instant, presque effrayée, puis éclata de rire en même temps qu’elle.

 

− Bon !, s’exclama Jaheira d’un ton contrarié. Ce n’est pas tout ça, mais nous devons sortir d’ici au plus vite. Je vous rappelle que nous sommes dans un lieu hostile, sans arme, et que nous avons une vampire à nos trousses ! Alors, un peu de sérieux serait le bienvenu.

− Oui, chef !, répondit aussitôt Imoen, en mimant son traditionnel salut militaire.

 

Une profonde nostalgie s’empara de Daren en redécouvrant ainsi son amie d’enfance. Des souvenirs, intacts, comme fraîchement découpés d’une réalité encore proche, assombrirent son cœur ; le souvenir toujours douloureux d’un ami disparu, enfoui et chéri au plus profond de sa mémoire. Khalid.

 

Imoen passa à côté de la druide, prenant un air particulièrement sérieux qui sortit Daren de sa mélancolie.

 

− Alors, Jaheira ? Ça s’améliore, le caractère ?

 

Il manqua d’exploser, et Aerie peina à étouffer elle aussi un fou rire naissant. La demi-elfe fulmina un instant, et finit par se détendre en concédant un sourire.

 

− Je suis heureuse de voir que tu vas toujours bien, Imoen, conclut-elle d’un ton amical légèrement forcé.

 

Elle lui répondit d’un clin d’œil malicieux et, redevenant sérieuse, pointa subitement un tas de sable plus sombre que les autres parmi les gravats qui jonchaient le sol.

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