L’Écorcheur

La lumière s’atténua. D’une couleur or éblouissante, elle s’amenuisa petit à petit, laissant paraître une pièce aux proportions assez large. Une salle carrée, damée de rouge et de blanc, de laquelle partait un couloir devant eux.

 

− Où sommes-nous ?, demanda Daren.

− Toujours à Spellhold, sans doute, répondit Aerie.

− L’épreuve n’est pas terminée, dirait-on, ajouta Jaheira.

 

Elle avait sans doute raison. Cette pièce totalement vide ne pouvait être un lieu normalement habité. Daren dégaina son épée et avança le premier en direction du couloir, qui aboutissait dans une autre salle similaire.

 

− Le dallage est bleu ici, remarqua Imoen. Et rouge tout à l’heure… Cela a-t-il un rapport avec les gemmes que nous avons trouvées tout à l’heure ? Mystère…

− Regardez ces ouvertures, sur les murs, lança Aerie.

 

Quatre symboles étranges, deux de chaque côté, surmontaient autant d’interstices dans la paroi. Daren s’avança précautionneusement et y enfonça la pointe de sa lame.

 

− Il y a… quelque chose, en métal, à l’intérieur, annonça-t-il.

 

Jaheira s’approcha d’un autre et y introduit sa main.

 

− C’est une poignée, précisa-t-elle.

− On essaye ?, proposa Imoen.

− Daren, recule-toi, ajouta Jaheira en se retournant vers lui. On ne sait pas ce qui nous attend…

 

L’arme au poing, il se positionna aux côtés de Minsc, balayant du regard la salle et ses deux entrées à toute vitesse. Un cliquetis retentit au moment où Jaheira se mit à tirer sur la poignée, et une lumière argentée éclaira la demi-elfe.

 

− C’est une chaîne, au bout !, leur lança la druide. Et la rune au dessus vient de s’allumer !

− Minsc, Daren, Aerie !, s’écria soudainement Imoen. Allez tirer une chaîne, vous aussi ! Je suis sûre que cela activera quelque chose !

 

Daren s’élança aux côtés de Jaheira, et saisit à pleine main la poignée de métal enchâssée dans le mur. Son contact gelé le fit tressaillir un instant, et il tira d’un coup sec, allumant ainsi la rune devant lui de la même lueur argentée. Quelques secondes s’écoulèrent, dans une vive lumière blanche, mais rien ne se produisit. Imoen était au centre de la pièce, pensive et contrariée. Une minute passa, et Daren relâcha le premier sa chaîne, rapidement imité par ses compagnons.

 

− Pourtant…, rumina-t-elle, les sourcils froncés.

− Ce n’est pas grave Imoen, lui lança Jaheira en lui tapant affectueusement sur l’épaule. Pour le moment, tout du moins. Continuons, nous verrons ça plus tard.

 

Ils prirent finalement le couloir en face de celui d’où ils étaient arrivés, résignés. Quelques mètres plus loin, au centre d’une autre salle au dallage vert et blanc, une immense statue de pierre représentant une créature semi humaine à tête de taureau semblait les observer.

 

− Un minotaure…, souffla Aerie, les yeux écarquillés.

 

Les minotaures étaient de puissantes créatures, rarissimes, condamnées à errer sans fin dans le labyrinthe qui les avait vues naître. Allaient-ils devoir en affronter un ? D’après les légendes, elles possédaient une force et une ténacité exceptionnelles, et représentaient en cela de terribles gardiens. Toutefois, un autre danger, bien plus réel, se matérialisa sous leurs yeux : une brume bleutée s’éleva dans les airs devant la statue et commença à prendre forme; une forme familière, et terriblement menaçante : Bodhi.

 

− Par ici… Petit ! Petit !, railla la vampire d’un ton amusé. La chasse arrive à son terme.

 

Ses yeux rougeoyants les fixaient impitoyablement. Une panique soudaine envahit Daren. Avec les épreuves qu’ils venaient de traverser, il était impossible qu’ils s’en sortissent en vie.

 

− Ce n’est pas surprenant, répliqua Jaheira. Vous auriez été folle de nous laisser atteindre Irenicus.

− Je sais que je suis en avance, expliqua-t-elle calmement. Mais je ne pouvais me résoudre à vous voir partir. Tout ceci a été très… rafraîchissant, continua-t-elle en se tournant vers Daren. Mais la partie est terminée.

 

Son visage se durcit subitement, et Bodhi dévoila ses crocs ensanglantés. Daren sentit un mal soudain l’envahir. L’agitation qui le malmenait s’amplifia au-delà du raisonnable, et il sentit sa tête vibrer et résonner dans tout son être.

 

− Nos chemins se croisent une dernière fois…

 

La douleur grandit, de plus en plus vite, submergeant ses sens. Un sifflement suraigu le rendit presque sourd à tout autre bruit, et une obscurité terrifiante l’aveugla. Il ne parvenait plus à respirer. Il aurait voulu hurler, mais cela lui était également impossible. Daren prit sa tête dans ses mains, avant de perdre conscience.

 

− … dans le sang !, termina Bodhi.

 

Sa voix sifflante et perfide s’infiltrait dans son âme, ravivant la soif de sang si familière des tréfonds de son âme. De Bodhi, il ne percevait plus qu’une simple présence indistincte. Une présence qu’il devait tuer. Une rage indescriptible fit trembler ses membres, et sa peau se déchira. De longues griffes poussèrent de ses mains et ses côtes lui éventrèrent le dos, dans un mélange de douleur et d’ivresse, formant au-dessus de lui une encolure osseuse et sanglante. Son visage se déforma lui aussi, et de longs tentacules lui transpercèrent le visage, laissant paraître plusieurs rangées de crocs affamés. Daren émit un grognement, proche de celui d’une bête féroce, et s’élança devant lui, la mort et le meurtre pour maîtres.

D’un mouvement de la main, il balaya les airs, et il vit la forme devant lui échapper de justesse à son coup meurtrier. Poussant un autre rugissement, il s’élança à sa poursuite et planta ses griffes dans sa chair. Il devait goûter à du sang, et alimenter la brume qui l’aveuglait de son pouvoir. Que se passait-il ? Il n’avait plus aucun sens de la réalité. Il errait dans une sorte de cauchemar, irradié d’un pouvoir sans limite. La forme devant lui disparut tout à coup, s’évaporant de justesse avant de recevoir un autre de ses coups. Une présence derrière lui, toujours indistincte, s’approcha, et il se retourna en poussant un nouveau hurlement. Aucun son ne parvenait plus à ses oreilles, en dehors de celui de son propre sang qui bouillonnait. Il ne voyait pas à proprement parler, mais ne parvenait seulement qu’à distinguer les formes de vie aux alentours, submergées dans les ténèbres, des formes de vie qu’il devait exterminer. Il se rua soudainement vers sa nouvelle cible, mais fut heurté dans son élan par un nouvel adversaire. Daren déploya ses griffes, et brisa cette nouvelle intrusion aussi aisément qu’une brindille. Il devait tuer. Le Meurtre l’appelait, vibrant dans tout son être, dirigeant ses mouvements et ses pensées. Bhaal. Il était devenu le nouveau Seigneur du Meurtre.

Une nouvelle pression l’immobilisa un instant par derrière, et il laissa exploser son pouvoir, par réflexe. La prise céda, et un lointain cri de désespoir parvint enfin à ses oreilles. La brume noire s’immobilisa, puis se déforma légèrement, s’éclaircissant finalement pour redevenir simplement rouge. De l’air. Il parvenait enfin à respirer. La brume s’éclaircit encore. Quels étaient ces cris ? Des cris de terreur, mais qui n’étaient pas les siens. Respirer. Respirer encore. Les formes indistinctes commençaient à devenir plus réelles. Il fallait s’accrocher à la raison. Où ? Comment ? Son corps tout entier le brûlait d’une douleur sans nom, et il se prit la tête à pleines mains, luttant avec acharnement contre cette folie. Cette douleur, insoutenable. Il sentait son pouvoir, son précieux et enivrant pouvoir, se sceller à nouveau. Sa détermination était sa seule arme, et il devait se focaliser sur ces infimes parcelles de raison pour recouvrer sa volonté.

La brume se dissipa finalement, laissant enfin ses sens reprendre vie. Imoen, les deux bras en avant et le visage ensanglanté, hurlait son nom, ses yeux azurs ruisselant de larmes.

 

Un silence qui parut durer une éternité plana dans la petite salle, que Daren parcourut lentement du regard. Il transpirait abondamment, et peinait à retrouver son souffle, mais le spectacle qui se dressait sous ses yeux lui déchira le cœur. De nombreux impacts avaient transpercés les murs dont la plupart étaient effondrés, et le dallage du sol autour de lui était réduit à quelques tas de cendres fumantes. Allongés derrière ce qui restait de la statue du minotaure, Minsc et Jaheira étaient à terre, inconscients. Aerie, le visage en larme, récitait des prières en appliquant ses mains bleuies par la magie sur leurs corps meurtris en pleurant doucement.

 

− Daren…, gémit doucement Imoen. Daren…

 

Il fit un premier pas en avant, titubant, et le regard apeuré de sa sœur lui arracha lui aussi un sanglot.

 

− Je… suis… désolé…, finit-il par articuler en pleurant.

 

Il posa un genou à terre, et enfouit sa tête entre ses deux mains. Depuis toujours, son pouvoir grondait et n’attendait qu’un moment de faiblesse pour rejaillir à la surface. Mais il l’avait toujours contrôlé, plus ou moins consciemment. Même lors de ses pires moments de détresse, lorsque sa haine et sa colère l’envahissaient, quelque chose au plus profond de son être bridait ce pouvoir. Mais Irenicus lui avait volé son âme, et les barrières de son esprit avaient soudainement cédé. Il n’y avait plus aucune limite, plus aucune restriction. Il était devenu cette créature de mort, qui avait prit si facilement le dessus en un instant. Son sang souillé le dégoûtait. Il se sentait sali, corrompu. Mais c’était bien lui le responsable. Il venait à l’évidence de tuer deux de ses compagnons, et il n’était plus possible de faire demi-tour.

 

− Ils sont en vie !, s’écria Aerie, la voix tremblante. Ils sont en vie !

 

Daren se releva, hésitant, et se dirigea enfin vers Minsc et Jaheira, son visage rougi par les larmes. Ses deux compagnons venaient d’être sauvés par la magicienne, et s’assirent péniblement à ses côtés.

 

− Que s’est-il passé ?, demanda-t-il timidement.

− Tu ne t’en rappelles pas ?, s’étonna Jaheira en se massant l’épaule droite.

 

Daren baissa son regard vers le sol.

 

− Je… J’ai seulement souvenir d’un pouvoir qui m’aveuglait… et… non, je ne m’en souviens pas…

− Tu es devenu « l’Ecorcheur », intervint Imoen, le regard grave.

− L’Ecorcheur ?, répéta-t-il, stupéfait.

 

Il avait senti son corps se métamorphoser juste avant de perdre conscience, mais avait pensé qu’il ne s’agissait que d’une sensation irréelle.

 

− L’Ecorcheur, expliqua-t-elle, l’un des avatars de Bhaal durant les Temps Troubles. Tu… tu es devenu une créature…

 

Elle s’arrêta, et frissonna.

 

− Je… Je n’ai rien pu faire…, soupira-t-il, résigné.

− Nous devons reprendre nos âmes à Bodhi et à Irenicus, conclut-elle. Le vide qu’elles ont laissé en nous nous affecte bien plus qu’il n’y paraît, même si c’est de manière différente pour nous deux.

 

Daren se pencha vers Minsc et Jaheira.

 

− Je suis désolé… Je ne voulais pas vous… je…

− Mon hamster a failli devenir orphelin !, s’écria le rôdeur. Mais Bouh me dit que ce n’est pas de ta faute. Alors nous allons t’aider, en retrouvant ce sorcier qui a tué Dynahéir !

 

Daren esquissa un sourire un instant, mais le regard glacial de la druide lui fit détourner les yeux. Il sentait peser de lourds reproches, ou tout du moins d’intenses reconsidérations. Tout à coup, une pensée lui traversa l’esprit.

 

− Et Bodhi ?, s’écria-t-il. Où est-elle ?

− Je crois qu’elle a eu au moins aussi peur que nous, ricana Imoen, à moitié rassurée. Elle s’est volatilisée dès que le combat a tourné en sa défaveur… soit quelques secondes après qu’il ait commencé.

 

C’était au moins une bonne nouvelle. Même si la vampire était vraisemblablement partie informer son frère de la situation, ils n’avaient pas eu à l’affronter davantage, et cela leur laissait peut-être toujours le temps de contrecarrer Irenicus avant qu’il ne s’enfuît définitivement pour d’autres horizons.

 

− La porte est toujours fermée, remarqua Imoen. Mais… j’ai ma petite idée là-dessus. Attendez un instant…

 

Elle s’approcha de la seule porte qui leur permettait d’avancer, derrière les restes de la statue de pierre dont plusieurs membres jonchaient à présent sur le sol lui aussi fissuré. Une main douce et affectueuse se posa sur son ventre, et Daren sentit le contact et le parfum d’Aerie derrière son épaule. Il se raidit un instant, craignant d’avoir à nouveau à s’expliquer sur sa tragique transformation, mais l’avarielle resta silencieuse, resserrant seulement son étreinte et appuyant sa joue contre son dos.

 

− Minsc, Jaheira, Aerie, suivez-moi !, s’écria Imoen. Nous devons retourner en arrière. Daren, tu restes ici, et tu pousses un de ces blocs de pierre contre la porte.

 

Il s’exécuta, faisant pleinement confiance à la clairvoyance de sa sœur, et roula l’un des débris de pierre vers la porte de métal. Ses quatre compagnons s’éloignèrent, leurs bruits de pas se perdant dans les espaces du couloir précédent, et la voix d’Imoen résonna au loin.

 

− Tu es prêt ?

 

Il ne savait pas à quoi s’attendre mais avait ses deux mains posées sur le bloc de granit. Un grincement s’éleva alors juste au dessus de lui, et les pans de la porte s’entrouvrirent. Il fit rouler la pierre sur elle-même, la positionnant entre les deux panneaux métalliques. Derrière, un escalier sombre montait en colimaçon. La porte s’immobilisa, et se referma lentement sur le bloc de pierre, laissant une ouverture leur permettant tous de passer.

 

− Ça a marché ?, s’écria Imoen en revenant au pas de course. Ça a marché ?

 

Elle sauta plusieurs fois sur place en claquant des mains en découvrant le passage entrouvert, et fit un signe de victoire à ses compagnons qui la suivaient.

 

− Minsc se demande comment font les gens qui n’ont pas quatre hamsters dans leur sac, s’interrogea le rôdeur.

− Ces gens sont censés avoir des pouvoirs magiques pour être enfermés ici, lui répondit Imoen d’un clin d’œil.

 

Ils se faufilèrent tous les cinq entre les deux panneaux, et escaladèrent les hautes marches unes à unes, traversant les frontières de la magie de ces lieux. L’ascension dura presque cinq minutes, chacun peinant à monter après les épreuves qu’ils avaient traversées.

 

« Et maintenant, le jugement. », tonna une voix spectrale.

 

Ils venaient à peine d’atteindre le sommet des marches découvrirent l’intérieur d’une ancienne cour à ciel ouvert, en ruine. Au sommet des nombreuses colonnes qui bordaient le cloître, des hommes à l’allure fantomatique, tous vêtus de capes noire et orange, semblaient les observer. L’un des spectres se trouvait au sol, devant eux, et venait de prononcer ces mots.

 

− Qui êtes-vous ?, demanda Daren.

 

« Vos pensées ont-elles été purifiées par vos épreuves ? Avez-vous trouvé la clarté ? », reprit la voix d’un ton monocorde, ignorant totalement Daren et ses compagnons.

 

− Nous…, intervint Jaheira, en vain.

 

« Qui peut le dire ?, continua la voix. Voilà bien longtemps que le processus a été mis au point. Mais je crois que la survie n’était pas prévue… »

 

Le fantôme du mage fit un pas en avant et regarda pour la première fois les cinq compagnons.

 

« Mais je vais remplir mon office au mieux, et nous allons décider de votre destin. »

 

Dans un vent glacial, un murmure parcourut les juges en haut de leur colonne. De là où ils se trouvaient, ils ne pouvaient pas comprendre leurs paroles, mais tous avaient conscience de l’enjeu : c’était leur liberté qui se jouait, en ce moment même. Daren respira profondément, tentant de calmer son stress. Ses compagnons demeurèrent eux aussi interdits. Personne n’osait croiser le regard de l’autre.

 

« Votre volonté est satisfaisante, conclut la voix après quelques minutes de délibération. Vous avez passé les épreuves auxquelles je devais vous soumettre. Cette session est terminée. Vous êtes libres ».

 

Daren poussa un soupir de soulagement. Derrière lui, Aerie et Imoen se prirent chacune dans leurs bras.

 

− Hé bien, ajouta Jaheira, finalement, nous sommes passés…

 

Les spectres en haut de leur colonne disparurent dans un souffle. Ils avaient réussi.

 

− Regardez !, s’écria Imoen. La sortie ! Là !

 

Une porte ouverte donnait sur un couloir un peu plus loin. Ils s’y engouffrèrent rapidement, et Daren ouvrit la porte à l’autre bout. Ils étaient dans la pièce par laquelle Bodhi les avait lancés dans cette épreuve. Le couloir derrière eux avait disparu, et laissé place aux murs anciens de l’asile.

 

− Nous devons faire vite, chuchota Jaheira. Irenicus est peut-être toujours ici, et nous devons l’arrêter au plus vite.

 

Ils prirent le chemin en direction de l’étrange laboratoire du sorcier. Les murs reprenaient petit à petit un aspect plus neuf à mesure qu’ils quittaient l’ancienne aile de Spellhold. En dehors de leurs bruits de pas, rien d’autre ne perturbait le calme ancestral de ces lieux.

 

− Ah, vous voilà !, les interpella une voix légèrement nasillarde. Je vois que vous avez survécu à cet endroit et que vous en êtes sortis en vie, j’en suis heureux.

 

Daren n’en croyait pas ses yeux. Il connaissait cet homme qui venait de les interpeler. Cet homme à l’allure sournoise et insaisissable.

 

− Saemon Havarian !, s’écria Jaheira, furibonde.

 

Malgré sa fatigue et ses blessures, ses mains commençaient déjà à auréoler d’une magie vengeresse.

 

− Donnez-nous une bonne raison de ne pas vous tuer !, continua-t-elle sur le même ton.

 

Minsc avait lui aussi tiré son arme, menaçant ouvertement le pirate dont le visage venait de perdre ses dernières couleurs.

 

− Quelle agressivité !, s’étonna Saemon, tout d’abord indigné, puis s’excusant rapidement. Mais malgré tout, je pense peut-être l’avoir méritée… Cependant, vous vous trompez de cible, ajouta-t-il. Je ne suis pas votre ennemi.

 

Daren passa un bras devant Jaheira, l’invitant à écouter les propos du pirate. Malgré sa traîtrise, et en dépit du fait qu’il les eût livrés aux sbires de Bodhi une fois à quai à Brynnlaw, son aide pouvait leur être précieuse, surtout dans leur état.

 

− Parlez, mais sachez que votre vie dépend de vos paroles.

− Parfait !, s’exclama-t-il d’un ton exagérément enthousiaste. Je vous explique. Irenicus en veut toujours plus, et je ne vois pas ce que je vais en retirer. La lame dont il m’a fait cadeau est une bien faible compensation, et je commence à ne plus y être gagnant, surtout au vu des risques. Je vous suggère donc de nous faire confiance mutuellement, si vous êtes disposés à recevoir mon aide.

− Nous avons déjà éprouvé votre « aide » par le passé, répondit Jaheira d’un ton glacial.

− Nous vous écoutons, Saemon, ajouta Daren. Mais sachez qu’il en faudra plus que de simples paroles pour nous convaincre.

− Bien. Voici la situation. Irenicus est actuellement enfermé dans son antre, à préparer son départ pour je ne sais où. J’ai quelques connaissances en magie moi aussi, et je n’ai vu aucune faille dans son armure de sortilèges, tous plus puissants les uns que les autres. Si vous voulez l’abattre, il vous faudra une armée…

 

Saemon plongea furtivement sa main dans la poche de sa veste, ce qui déclencha aussitôt la mise en garde de Minsc et de Jaheira.

 

− Douuucement, leur lança-t-il d’un sourire inquiet, en ressortant lentement un lourd trousseau de clés.

− Et où lèverons-nous notre armée ?, ironisa Jaheira. Je crois que nous perdons notre temps, Daren. Ces relents de traîtrise me soulèvent le cœur. Finissons-en !

− Ces clés, reprit le pirate en les tendant à Daren, ouvrent les cellules à l’étage au dessus. Bonne chance !

 

Tous les cinq avaient les yeux rivés sur le trousseau dans les mains de Daren, et avant qu’ils ne pussent réagir, Saemon Havarian avait entamé quelques passes magiques à une vitesse extraordinaire et disparut sous leurs yeux dans une lumière dorée.

 

− Qu’a-t-il voulu dire ?, finit par articuler Daren.

− Que l’armée dont nous allons avoir besoin a un léger grain, répondit Imoen d’un ton amusé.

− Même si leur santé mentale est altérée, ajouta Jaheira, Irenicus a dû leur faire subir toutes sortes de tortures, et je pense que nous pouvons diriger leur haine contre lui.

 

L’idée n’était pas dénuée de sens, malgré l’inévitable part de risque qu’elle comportait. Daren se rappelait parfaitement de l’affrontement du sorcier contre plusieurs Mages Cagoulés sur la Promenade de Waukyne, et de la facilité déconcertante avec laquelle il avait triomphé d’eux. Mais comme il le leur avait dit lors de leur arrivée à Spellhold, ceux qui étaient enfermés ici étaient pour la plupart de puissants mages, et dangereux.

 

− Mais ces hommes et ces femmes risquent de mourir dans cet affrontement, intervint Aerie, légèrement troublée par cette proposition. Je ne sais pas si…

− Ces hommes et ces femmes ont aussi le droit à la vengeance, fillette !, tonna Jaheira. Cet Irenicus leur a volé leur santé mentale, comme il m’a volé un être cher, sans parler de ce qu’il a fait à Minsc, ou à Daren et Imoen !

 

Aerie la dévisagea un instant, le visage tremblant d’inquiétude, et la druide continua.

 

− Daren, lui, sait prendre les décisions quand il le faut, reprit-elle, cassante. Je me demande d’ailleurs ce qu’il te trouve… Il fallait rester dans ton petit cirque minable si tu ne voulais pas avoir à faire ce genre de choix, ma pauvre fille…

 

L’avarielle poussa un petit cri, et une larme de colère perla le long de sa joue. Daren sentit son sang ne faire qu’un tour et, sans réfléchir, gifla violemment la druide. Pendant quelques secondes hors du temps, elle le fixa du regard, tout d’abord interloquée, puis méprisante, presque haineuse.

 

Daren se sentait fébrile, et une angoisse insidieuse s’insinuait dans son esprit. Au fond de lui, il savait qu’elle avait raison. Ils n’avaient pas le choix que d’enrôler dans la mesure du possible les résidents de l’asile pour lutter contre le sorcier, car seuls, et surtout dans leur état, ils n’auraient aucune chance de le vaincre. Cependant, voir Aerie se faire humilier de la sorte lui avait valu ce geste malheureux qu’il regrettait presque déjà. Il tourna son regard vers Imoen, implorant un quelconque soutien, mais sa sœur ne lui retourna qu’un haussement de sourcils impuissants.

 

− Nous ne devons pas batailler entre nous !, s’écria le rôdeur. Minsc et Bouh ont encore des forces, mais ils ne veulent pas les utiliser contre leurs amis !

 

Jaheira foudroya une dernière fois Daren du regard et tourna les talons, sans un mot.

 

− En route, conclut Imoen d’un ton dégagé, pour détendre quelque peu l’atmosphère.

 

Un souffle rapide s’approcha de lui par derrière.

 

− Je suis désolée…, murmura Aerie en l’embrassant sur la joue. Mais je te remercie.

 

Il n’eut pas le temps de se retourner qu’elle passa devant lui comme si de rien n’était. Préférant laisser ces considérations pour plus tard, il suivit ses compagnons dans les couloirs sombres de Spellhold. Dans un silence de plomb, ils contournèrent l’immense laboratoire du sorcier et se faufilèrent à l’étage supérieur, là où résidaient les prisonniers.

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