Une folie salvatrice

Les premiers crissements des serrures retentirent dans les couloirs devenus silencieux. Ils devaient réunir les occupants des cellules et tenter de leur expliquer la situation. Si Irenicus avait dit vrai lors de leur arrivée, leurs pouvoirs seraient peut-être suffisants pour lui faire face. Dili, la jeune fille métamorphe, fut la première libérée. Un murmure insaisissable parcourut les cellules. Malgré leur état, les prisonniers avaient conscience qu’un évènement inhabituel se tramait, et une tension presque électrique régna tout à coup. La jeune femme, Aphril, suivie de Wanev, l’ancien directeur des lieux, Tiax le gnome, et Najier Skall le barde rejoignirent Imoen et Aerie dans la grande salle du réfectoire. Précautionneusement, Daren, épaulé de Minsc et de Jaheira, s’avança jusqu’à la cage renforcée de l’elfe nommé Dradeel et tourna lentement sa clé. D’après Irenicus, c’était de loin le plus dangereux de tous, et son comportement, ainsi que ses pouvoirs, justifiait toutes ces mesures de sécurité à son égard. Le mage multi centenaire dévisagea un instant les trois compagnons d’un regard inquiétant puis, dans un sourire vengeur, se releva et s’avança vers eux sans un mot. Daren était nerveux, comme tous les autres dans la petite pièce qui servait aussi de salle de repos. Avant de se poser la question de savoir si leur plan pouvait aboutir, ils devaient expliquer la situation à leurs nouveaux alliés, ce qui n’était pas chose aisée.

 

− Nous devons agir vite, Daren, suggéra Jaheira. Ces mages que nous avons relâchés ont besoin d’ordres, sans quoi ils vont rapidement devenir incontrôlables.

 

Déjà, Imoen et Aerie peinait à maintenir le calme et le silence dans la petite salle. Daren arriva à son tour, les bras en l’air, et attira l’attention de tous. La jeune Dili s’avança vers lui, un sourire radieux et innocent sur le visage.

 

− Ce soir je suis quelqu’un de libre ?, demanda-t-elle de sa petite voix. Quel visage dois-je prendre pour cela ?

− Même sur votre visage, on lira la suprématie de Tiax !, s’écria le gnome, le regard fou. Tiax est le maître !

 

Minsc émit un léger grognement inamical en réponse à cette dernière phrase, et échangea discrètement son point de vue avec son hamster.

 

− Taisez-vous !, s’écria soudainement le vieux mage elfe.

 

Malgré son ego démesuré, même Tiax se tut à l’injonction de Dradeel, une crainte non feinte sur le visage.

 

− N’entendez-vous pas les hurlements ?, continua-t-il sur le même ton. Ils viennent des quatre coins de l’horizon !

 

Daren croisa le regard d’Aerie, qui lui répondit d’un haussement d’épaules inquiet. Avaient-ils fait le bon choix ? Si ces mages déments décidaient de s’entretuer, ils seraient non seulement découverts, mais perdraient du même coup leur seule chance de pouvoir vaincre Irenicus, à compter qu’ils sortissent vivants d’un affrontement entre les pensionnaires. Tous étaient assez intimidés par ces véritables concentrés de magie explosive, et n’osaient intervenir dans leur dispute.

 

−          Un jour !, finit par répondre le gnome ayant retrouvé sa confiance, ou plus vraisemblablement perdu toute notion du danger. Un jour vous regretterez d’avoir croisé le chemin de Tiax ! Il est insensé de se moquer de sa conquête du monde !

 

La jeune femme nommée Aphril intervint à son tour, les yeux perdus dans le vide, hagards.

 

− Ne croyez-vous qu’en ce que vous voyez ?, s’écria-t-elle, désespérée. Pensez à ce qui existe au-delà ! Qu’en est-il de ceux qui contournent nos âmes, de ceux qui se tiennent là où vous vous tenez ?

− Personne ne se mesure à Tiax ! De peur d’être ridicule !, reprit le gnome de plus belle.

 

Imoen et Aerie firent un pas en arrière. Daren ressentait une puissante tension, sans doute d’origine magique, qui lui piquait presque la peau. Ses fous allaient-ils en arriver à se battre ?

 

− Ne voyez-vous pas au-delà des apparences ?, continua Aphril, la voix de plus en plus aigue. Ne les voyez-vous pas ?? Tous ceux qui se trouvent à l’intérieur, derrière, au-delà !

− N-Non…, bégaya Najier Skall le barde à son tour. Vous parlez trop du visible… Je ne souhaite que revoir mes trésors… Je ne regarderai pas trop loin, promis…, finit-il d’un ton plaintif.

− AHH !, hurla Tiax, de la magie commençant à brûler de ses mains.

 

Aussitôt, Dradeel ainsi que l’ancien directeur, Wanev, enflammèrent leurs paumes en même temps, le regard menaçant. Aerie étouffa un cri, et Minsc tira son épée en se mettant en garde.

 

− Tiax est entouré d’imbéciles !, continua-t-il toujours menaçant. À qui la faute ? Qui faut-il punir ??

 

Saisissant la balle au bond, Daren osa s’interposer entre les crépitements de magie qui commençaient à résonner, et intervint d’une voix forte.

 

− Je vais vous dire, commença-t-il, le cœur battant à tout rompre, je vais vous dire celui qu’il faut punir ! C’est Irenicus ! Irenicus est votre homme !

 

Le silence revint immédiatement dans le réfectoire. Seul Dradeel laissa échapper quelques murmures à haute voix.

 

− Irenicus ?, osa timidement Dili. J’ai… j’ai pris son visage une fois…

 

Un frisson parcourut son échine.

 

− Ma punition a été…

 

Un sanglot secoua sa voix, et elle laissa sa phrase en suspend.

 

− Le regarder, c’est déjà voir trop loin !, souffla Najier Skall, la voix tremblante. Je ne peux pas…

− Il est présent dans tous les Plans…, ajouta Aphril, mais nul ne marche dans ses pas !

− Je préfèrerais entre affronter les Chiens de Feu eux-mêmes !, s’écria Dradeel. Cet Irenicus œuvre probablement pour le compte des Douze Baragouins !

 

Un rire dément résonna dans la pièce. Wanev, l’ancien coordinateur, hoquetait dans un sursaut de lucidité.

 

− Il a fait ça… Il a fait ça !, commença-t-il en détachant lentement chaque syllabe. Il faut qu’on le retrouve ! C’est lui qui en est la cause ! C’est lui qui apporte ces tests !

 

Un murmure d’approbation parcourut l’auditoire.

 

− Je n’aurais de repos tant que je n’aurai pas sa tête en ma possession !, hurla Wanev à nouveau. Pour moi tout seul !

− Il a torturé beaucoup des vôtres !, intervint habilement Daren. Venez ! Venez avec moi et aidez-moi à le vaincre !

− Tiax le vaincra seul !, s’écria à nouveau le gnome. Tiax ne vous juge pas digne de vous battre à ses côtés. Mais… vous pourrez admirez si vous le désirez.

 

Sans un mot, Dradeel agita ses bras et une lumière jaune vif illumina la pièce. Un vent soudain souleva les toges des mages, et la magie crépita de plus belle. Un tourbillon doré renversa les meubles alentours et brouilla rapidement toute vision. Dans une détonation sourde, Daren sentit ses pieds quitter le sol de la pièce pour se reposer à nouveau un instant plus tard. La tempête lumineuse se dissipa. Ils étaient face à face avec le sorcier, qui ne s’attendait visiblement pas à leur venue.

 

− Que… Quoi ?, s’étonna Irenicus.

 

Irenicus était seul dans son laboratoire. Les gigantesques cuves de verre tout autour d’eux étaient vides à présent, mais l’étrange lumière verte illuminait toujours la pièce. Daren et ses compagnons venaient d’être téléportés en un instantsans avoir eu le temps d’établir un quelconque plan.

 

− Tu as libéré tous mes spécimens ?, continua-t-il en reprenant de l’assurance. Tu es extraordinaire… d’inconscience. Mais c’était une idée judicieuse, je l’admets.

− Ensemble, répliqua Daren, nous mettrons un terme à tes plans, et reprendrons ce que tu nous as volé !

 

Irenicus sembla faire un pas en arrière, et son visage trahit pour la première fois un soupçon d’incertitude. Toutefois, le doute laissa rapidement place à un sourire narquois.

 

− Toujours aussi… impétueux… Mais tu perds ton temps avec moi. Je n’ai absolument rien à craindre, même avec ton… armée de fous. Ton destin est scellé, par la malédiction que je t’ai transmise ! Je possède ton âme, ainsi que celle d’Imoen. Tu mourras à notre place… ou peut-être pire…

 

Daren tremblait d’excitation et fureur. Il devait cependant se contrôler, car il ne survivrait peut-être pas à une nouvelle transformation de son corps, tout comme d’ailleurs ses compagnons. Comme lisant dans ses pensées, Jaheira ne l’avait pas quitté des yeux et observait chacune de ses réactions.

 

− Tu as peur ?, reprit Irenicus, un rictus déformant son visage. Peur de toi-même, peut-être ?

 

Daren serra ses poings à s’en faire blanchir les articulations.

 

− Bodhi m’a parlé d’une…« transformation » pour le moins surprenante. Qui sait ? Dans ton dernier souffle, l’essence de Bhaal viendra peut-être pour te prendre ? Une bien belle image, tu ne trouves pas ?

 

Il éclata à nouveau d’un rire mauvais. Daren inspirait et expirait avec force, se vidant le plus possible de cette tension qui naissait des tréfonds de son esprit.

 

− Je vais reprendre ce qui m’appartient, maintenant !, s’écria Wanev.

 

Daren sursauta. Il avait presque oublié les prisonniers derrière eux. L’ancien directeur semblait avoir retrouvé une lueur de lucidité, et il reprit de plus belle.

 

− Je vais le reprendre ! Vous avez perverti ce lieu, mais je le reprendrai !

 

D’un regard méprisant, Irenicus tourna son visage vers lui.

 

− Tu torturais ceux qui étaient ici bien avant mon arrivée. J’avais simplement de meilleures raisons…

 

Il secoua soudainement sa tête, et ses mains se mirent à luire d’une magie menaçante.

 

− Je parle à des fous, au lieu de me concentrer sur ma vengeance…, murmura-t-il pour lui-même.

− Quelle vengeance peux-tu bien vouloir, sorcier ?, intervint alors Jaheira, la voix tremblante de fureur. Tu as tué mon Khalid, sans réfléchir, comme si tu écrasais une mouche ! Mais moi, j’aurais ma revanche ! La colère de la nature s’abattra sur toi !

− Tu es un monstre, ajouta alors Imoen, elle aussi très émue. Tu payeras pour ce que tu as fait ! Je te tuerais, tu m’entends ? Je te tuerais !

 

Daren se tourna vers son amie d’enfance. Jamais il ne l’avait entendue prononcer de telles paroles. Même lors de leurs pires moments, elle n’avait jamais exposé sa haine avec autant de hargne. Quelques larmes lui coulèrent le long de ses joues, et ses mains se mirent à luire d’une magie orangée.

 

− Tes pleurnichements pathétiques m’importent encore moins que ceux de Daren…, répondit le sorcier avec dédain. Tu n’as aucune idée de ma vengeance, petite sotte.

− Tu parles de vengeance !, hurla à son tour le rôdeur. Oh, oui ! Vengeance ! Vengeons notre chère Dynahéir ! Tremble, sorcier ! Le puissant Bouh aura tes yeux !

 

Minsc chargea. Malgré ses récentes blessures, il semblait avoir retrouvé suffisamment de force pour se battre, et balaya dangereusement les airs de sa lame.

 

− Vous allez tous mourir !, s’écria Irenicus en préparant une incantation.

 

Derrière Daren, Imoen, Aerie et Jaheira entamaient elles aussi leurs sortilèges. La pièce se remplit en un instant de reflets de toutes les couleurs, et des crépitements jaillirent de toutes parts. En fermant les yeux, Daren songea un instant qu’il aurait pu se trouver dans une immense volière en pleine effervescence. Il dégaina son arme lui aussi, et suivit le rôdeur qui courait à toute vitesse vers Irenicus. Mais ils n’eurent pas le temps de l’approcher. Le sorcier laissa sa magie se déployer dans la pièce, et Daren eut juste le temps de le voir froncer les sourcils d’un air contrarié. Il jeta un coup d’œil en arrière, et aperçut Dradeel dans la même position que lui, irradiant d’énergie magique lui aussi. Tout à coup tout bruit disparut. Le tumulte qui régnait dans le laboratoire avait soudainement cessé, laissant la place à un silence surnaturel. Daren sentait ses membres devenir de plus en plus lourds, comme s’il devait lutter contre l’air lui-même pour continuer à courir. Les lumières pourtant vives autour de lui perdaient de leur couleur, s’atténuant en un gris pâle, puis s’obscurcissant rapidement. Il voulut parler, mais n’en était plus capable. Il n’eut pas le temps de paniquer qu’une formidable explosion le projeta en arrière comme une plume est soulevée par le vent. Que s’était-il passé ? Des sons parvenaient à nouveau à ses oreilles. Malgré la puissance du choc, il n’avait pas l’impression d’être blessé. Il releva les yeux, balayant la salle du regard, pour y découvrir un spectacle stupéfiant. La première chose qui le marqua était les débris de verres recouvrant tout le sol. Toutes les cuves avaient explosé en un instant, et même les murs du laboratoire étaient plus qu’ébréchés. Il ne restait du local qu’un immense champ de ruines encore fumantes. Devant lui, derrière un nuage de poussière, Irenicus se tenait l’épaule, du sang coulant le long de ses bras.

 

− Soyez tous maudits !, s’écria-t-il d’une voix rauque. Pourquoi suis-je ici, alors que je pourrais être…

 

Daren pointa son épée en avant. C’était l’occasion rêvée. Le sorcier était blessé, et il devait tenter sa chance.

 

− Tu peux savourer ta victoire, ajouta-t-il en se relevant. Mais sache que tu es en train de mourir de l’intérieur ! Mais cela n’a aucune importante… car ma Maison subira ma colère !

 

Daren avança, plus vite. Plus vite encore. Il devait frapper ce monstre avant qu’il ne retrouvât ses moyens, et ne le tuât à son tour.

 

− Adieu, enfant de Bhaal. Cette place est tienne, mais tu mourras.

 

Et en quelques gestes, il disparut dans un éclair doré. Daren jeta son arme en avant, qui heurta le sol là où le sorcier se trouvait une seconde plus tôt dans un écho métallique. Irenicus venait de s’échapper à nouveau. Il détenait toujours son âme, ainsi que celle d’Imoen.

 

− Que s’est-il passé ?, s’écria Minsc en se massant la tête.

 

Daren sursauta et reprit ses esprits. Il balaya la salle du regard et découvrit ses compagnons, recouverts de poussière, mais indemnes. Cependant, le rôdeur avait raison sur un point : que s’était-il passé ?

 

− Où sont les prisonniers ?, s’inquiéta Jaheira. Et où est Irenicus ?

− Parti…, répondit Daren en serrant les dents.

− Parti ?, répéta la druide. Parti où ?

 

Daren baissa les yeux, mais ne répondit pas.

 

− Et les prisonniers ?, demanda-t-elle à nouveau.

− Ils sont… morts, répondit enfin Aerie. Je n’ai pas pu les… Oh, je suis désolée… J’ai…

 

Tout le monde se tourna vers elle, à l’exception d’Imoen qui regardait par terre. Aerie peinait à retenir ses larmes, dépitée.

 

− Irenicus les a tués, ajouta Imoen.

− Quoi ? , s’exclama Daren. Tous en même temps ? C’est impossible.

 

Même si Irenicus s’était révélé être plus fort qu’eux tous réunis, il ne pouvait pas les avoir vaincus en si peu de temps. La dernière chose qu’il avait vu, c’était cette position étrange qu’avaient prise les deux mages juste avant la déflagration.

 

− Tous en même temps, c’est exactement le cas, reprit Imoen. Irenicus a… C’est une magie d’une puissance rare, et je croyais qu’en dehors de quelques légendes, personne ne savait la manipuler… Il a arrêté le temps.

 

L’expression d’Aerie lui confirma qu’il s’agissait bien de la vérité. Arrêter le temps… Cette phrase l’aurait laissé rêveur, si elle n’avait qualifié leur ennemi.

 

− Dès que j’ai vu Dradeel entamer ce sortilège lui aussi, expliqua Aerie, j’ai tout de suite compris que la bataille n’était pas à notre niveau… La seule chose que j’ai pu faire, c’était de nous protéger avant qu’il ne soit trop tard. Mais… je n’ai rien pu faire pour…

 

Elle se tût.

 

− Lorsque deux mages s’affrontent de cette manière, ajouta Imoen, l’énergie magique qu’ils libèrent ne prend pas effet tout de suite. À la place, elle s’accumule, et est libérée d’un seul coup lorsque le temps reprend son cours normal.

 

Voilà donc ce qui s’était passé. Dradeel et Irenicus s’étaient livré un duel hors du temps, et la puissance de leur magie avait réduit la pièce à un champ de ruine. Tous les prisonniers avaient péri lors de l’explosion, et eux même ne devaient leur survie qu’à la présence d’esprit et aux talents d’Aerie. Et Irenicus en était sorti vainqueur. Comment allaient-ils réussir à vaincre un sorcier manipulant de tels pouvoirs… ? Si toutefois ils parvenaient à le retrouver un jour. Avant qu’il ne soit trop tard…

 

− Mais, reprit Imoen, ce sortilège requiert une si grande quantité d’énergie que son utilisateur ne peut pas se battre très longtemps… Si toutefois il lui reste un ennemi à vaincre après.

 

Ils restèrent ainsi pendant plusieurs minutes, pensifs et l’air grave. Chacun pesait ces dernières paroles, et mesurait à quel point leur tâche allait être ardue. Avaient-ils seulement une chance ? Avant de songer à rattraper le sorcier, ils devaient tout d’abord sortir de cet asile et retourner sur le continent. Et sans l’aide de Saemon Havarian, ils seraient sans doute incapables de retourner à Athkatla. Une idée lui traversa alors l’esprit. Une autre personne, si elle était encore ici, était en mesure de les y conduire.

 

− Où est Yoshimo ?, demanda soudainement Daren, en rompant le silence.

− J’espère pour lui que ce traître est déjà loin, répondit Jaheira en serrant la mâchoire.

 

Le grincement de la porte du laboratoire résonna.

 

− Je suis ici, Daren.

 

Cette voix. Ses compagnons en face de lui écarquillèrent les yeux. Jaheira s’était déjà levé, le visage dur et déterminé. Cette voix, cet accent. Il ne pouvait s’agir que de…

 

− Yoshimo !, tonna la druide.

 

Le voleur avança lentement vers eux, un air triste sur le visage. Il tenait fermement son katana dans sa main droite, la lame pointée vers le sol.

 

− Pourquoi ?, demanda soudainement Daren à haute voix. Pourquoi tout ceci ? Tu…

− Tu es déjà mort de l’intérieur, le coupa Yoshimo, mais tu continues, encore et encore… Irenicus t’a privé de ton âme, mais tu es toujours en vie…

− Ignores-tu donc tout de la loyauté, Yoshimo ?, répondit Jaheira. N’éprouves-tu pas de compassion ? De remords ? Tu connaissais nos projets, Yoshimo, et tu nous as trahis en connaissance de cause ! Tu n’es qu’un traître, et tu mourras pour ce que tu as fait !

 

Yoshimo s’était arrêté, le visage plus fermé que jamais. Daren s’avança vers lui à son tour. Ils avaient voyagé ensemble et affronté les mêmes dangers, et il ne pouvait se résoudre à subir cette trahison sans autre explication. Devant le silence du voleur, il posa à nouveau sa question.

 

− Yoshimo… Tu sais que nous avons raison. Tu nous connaissais bien… Pourquoi en es-tu arrivé là ?

− Je ne peux pas lutter, Daren !, s’écria-t-il soudainement. C’est impossible ! Je…

 

Il s’interrompit tout à coup, renonçant à cette justification impossible. Personne n’intervint. Minsc et Jaheira se tenaient prêts à passer à l’attaque, mais le désespoir évident de leur ancien compagnon les fit hésiter un instant.

 

− J’étais à son service, bien avant que tout ceci n’ait commencé…, reprit-il. J’ai… Ceux qui le servent… Ils doivent subir…

 

Tout à coup, Yoshimo se pencha en avant, le visage crispé de douleur, et se massa vigoureusement l’arrière du crâne.

 

− Yoshimo !, s’écria Daren. Que se passe…

− Trop… tard… Je voulais… à l’époque… mais maintenant, c’est impossible…

 

La douleur sembla s’atténuer, et le voleur se redressa.

 

− Ses sorts sont si puissants, Daren… Si puissants… As-tu déjà affronté un Geas ? C’est très… douloureux. Puis c’est la mort.

− Bouh sent bien que tu parles comme si tu regrettais, répondit le rôdeur de sa voix forte, mais Minsc ne sait plus quoi penser ! Tu es avec le magicien, et Minsc doit venger Dynahéir !

− Non, les coupa une petite voix.

 

Aerie s’était avancée à son tour.

 

− Minsc, Daren, et vous aussi Jaheira. Nous devons aider Yoshimo. Il ne faut pas qu’il en soit ainsi. Nous ne pouvons pas laisser ce sorcier nous manipuler aussi facilement.

− Je suis ici pour détruire vos enveloppes corporelles, la tienne et celle d’Imoen, continua le voleur.

 

Aerie secoua lentement la tête.

 

− Mais je te remercie, jeune sorcière, continua-t-il. Il existe effectivement un moyen d’en finir…

 

Il salua Daren en s’inclinant rapidement et se positionna en garde, son arme en avant.

 

− Je peux mourir pour ne pas t’avoir tué, ou périr au combat et prier que mon âme soit rachetée par Ilmater… Mais il n’y a pas de rédemption !, s’écria-t-il soudainement. Pas de seconde chance ! Je cours vers l’enfer promis par Irenicus ! Qu’Ilmater prenne mon âme, et finissons-en !

 

Daren eut juste le temps d’esquiver son coup, et entendit distinctement le cuir de son pourpoint se déchirer au contact du tranchant du katana. Le voleur se retourna rapidement et enchaîna plusieurs attaques rapides, que Daren para tant bien que mal. Il était fourbu et éreinté de ses combats dans les sous sols de l’asile, et son ancien compagnon d’arme se battait redoutablement bien. S’il n’avait pas déjà eu un aperçu de ses techniques, il n’aurait probablement pas survécu à cet assaut. Tout à coup, une lumière verte illumina les murs, et le voleur s’immobilisa tout aussi soudainement : d’épaisses lianes sorties du sol lui serrèrent les jambes et les poings. Un sourire paisible se dessina sur son visage tandis que Minsc chargeait, l’arme en avant. Daren devina une dernière prière sur ses lèvres, avant qu’il ne se tournât pour parer l’attaque de sa lame. Le sang gicla. Sous la puissance du coup, l’arme du voleur s’était brisée, et le bruit métallique de la lame percutant le sol résonna dans le laboratoire devenu soudainement silencieux.

Rien ne bougea durant quelques secondes. Tous les regards étaient tournés vers Yoshimo, l’arme de Minsc enfoncée dans son corps, et le visage pourtant si calme. Une toux rauque brisa le silence, et le voleur posa un genou à terre. Son sang coulait abondamment, et même si Jaheira ou Aerie avait voulu le sauver, il était sans doute trop tard. Lentement, il bascula sur le côté, et s’affala aux pieds de Daren en soufflant son nom.

 

− Approche-toi… Daren…

 

L’espace d’une seconde, Daren se rappela avoir déjà vécu cet instant, mais la voix de Yoshimo le sortit de ses pensées.

 

− Mon arme…, murmura-t-il. Amène-la… au temple…

− Ton arme, lui répondit Daren de la même voix.

− Ilmater…, continua-t-il. Je… Elle… Je sais que ce n’est pas toi, maintenant… Elle… Elle…

 

Une dernière larme coula le long de sa joue. Il était mort.

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