La liberté à ciel ouvert

− C’est fini, annonça Daren en se relevant.

 

Son cœur était serré, et il éprouvait en cet instant un étrange mélange de colère, de haine et de tristesse. Quoi qu’il eût fait, Yoshimo avait payé de sa vie son pacte avec le sorcier. Khalid, Dynahéir, et maintenant lui, sans parler de sa propre âme volée ainsi que celle d’Imoen… Daren serra ses poings de rage. Ce démon ainsi que sa maudite sœur paieraient pour tout ce qu’ils avaient fait. Ce n’était plus qu’une simple question d’âme maintenant, mais une question de vengeance.

 

− Fouillons la pièce, proposa Jaheira, et allons-nous en d’ici. Nous devons trouver une piste pour traquer ce sorcier, où qu’il se terre !

 

Aussitôt, ils se mirent tous en quête d’indices susceptibles de les conduire à Irenicus. Daren ferma les yeux du voleur d’un geste de la main, et se mit en quête d’un drap pour recouvrir son corps. Il ramassa les deux morceaux de son épée et les glissa dans son sac.

 

− Il n’y a qu’un seul fautif, dit Imoen derrière lui en posant une main sur son épaule. Et ce n’est ni toi, ni Yoshimo.

 

Il lui répondit d’un sourire triste, les yeux perdus dans le vague.

 

− Nous ne pouvons pas le laisser ici, comme ça…, finit-il par dire.

− Va  rejoindre les autres, continua-t-elle. Je m’occupe de lui.

 

Elle se pencha sur le corps du voleur et déposa autour de lui une poudre couleur safran. Daren détourna son regard, et rejoignit ses autres compagnons à la recherche d’informations dans ce qui restait du laboratoire d’Irenicus.

Tandis que des flammes bleutées embrasaient la dépouille du voleur, Daren inspectait les différentes pièces de mobilier encore intactes, sans véritablement les voir. Son esprit était perdu entre ses souvenirs et les dernières paroles énigmatiques de cet homme qui avait été l’espace de quelques semaines leur compagnon et ami. Qu’au moment de sa mort, Yoshimo invoquât Ilmater, le dieu de la souffrance et de la rédemption, lui confirma ce doute qu’il avait depuis le début de cette « trahison », celui qu’eux tous avaient été manipulés, alliés comme ennemis. Machinalement, il ouvrit les deux panneaux métalliques d’une commode qui avait survécu au carnage et en sortit un journal relié de cuir sur la couverture duquel était gravé un symbole qu’il ne connaissait pas.

 

− J’ai trouvé quelque chose !, s’écria-t-il en soulevant sa prise. Venez voir !

 

Il balaya la poussière blanche de la reliure d’un revers de la main, révélant ainsi nettement la gravure en forme d’arbre cerclé de toute part.

 

− C’est un symbole elfique, dit Aerie en penchant la tête pour observer la couverture. Je ne sais pas à qui appartient ce grimoire, mais ce symbole est l’un de ceux de mon peuple.

− Tu as raison, fillette, confirma Jaheira. C’est un emblème utilisé dans la région du Téthyr, je crois bien.

− Ouvre-le, Daren, proposa Imoen.

 

La première page tourna d’elle-même, dévoilant une écriture penchée et précieuse. Cependant, dès les premières lignes, le propriétaire de ce journal ne faisait plus aucun doute pour personne. Daren s’éclaircit la voix, et commença sa lecture.

 

« Certes, ce texte se révèlera être un héritage embarrassant, mais je dois ordonner mes pensées de peur qu’elles ne me sortent de l’esprit.

 

Je contrôle Spellhold. Dès que je suis sorti de ma torpeur, je me suis occupé rapidement de ses défenses. Le directeur Wanev s’est judicieusement retiré de ses fonctions, ayant étrangement réagi à l’un de mes sorts. Je ne me souviens même plus de quoi il s’agissait ; peut-être quelque chose que j’ai entendu dans les temples de Suldanessalar… cela a-t-il vraiment de l’importance maintenant ?

 

Ma condition empire, et je ne souviens plus que vaguement de ma « maison ». Je vois des images de personnes dont je ne me souviens plus, les noms défilent devant mes yeux, et je rêve d’émotions que je n’éprouve plus. À certaines occasions, j’ai l’impression que la nature est ma mère, et que je n’ai jamais quitté son giron, mais de tels instants sont rares. Je supporte les attaques de la sénilité avec la rage et la puissance d’un jeune elfe qui se lamente.

 

Bodhi a mieux supporté que moi la malédiction, mais elle était plus concentrée, plus intense et, plus important, déjà mort-vivante. Désormais, elle accepte totalement sa condition vampirique, malgré son échec pour échapper à la sentence de mort. Elle a accueilli avec plaisir l’immortalité, excitée par la puissance, mais maintenant, elle est confuse. L’âme d’Imoen l’a restaurée, mais ses motivations restent transparentes, voire simplistes. Elle s’affirme dans son côté charnel, carnassier, même si l’elfe qui est encore en elle méprise la créature qu’elle est devenue.

 

Je pourrais prendre en pitié ma « sœur » si j’en étais capable, mais de telles émotions ne me viennent plus que par brusques bouffées. Ellesime m’a privé de réelles sensations, et m’a laissé avec les débris d’un cœur humain, ou celui d’une autre créature à l’espérance de vie pitoyablement limitée. Je ne supporterai plus ça encore longtemps.

 

Spellhold a répondu à mes attentes. Ils avaient pris l’habitude de s’exercer sur les pensionnaires depuis un moment, même si leurs méthodes étaient plutôt barbares. J’ai raffiné leurs techniques et terminé la préparation des rituels nécessaires. J’en ai terminé avec Imoen, mais elle peut encore me servir d’appât. Je suis certain que Daren fera une apparition, à un moment ou un autre.

 

Bodhi m’a apporté plus d’assassins que je n’en avais besoin. Je me suis occupé de certains à l’avance, mais cela m’a semblé être du gâchis. Je pense qu’elle l’a fait exprès, car elle a relâché ceux en trop dans le labyrinthe souterrain, et elle les a chassés avec un grand plaisir. Je m’émerveille devant son appétit, et elle semble désormais si « vivante » dans sa « non mort » (ou sa non-vie). Peut-être est-ce l’âme d’Imoen. Je verrai bientôt par moi-même. Daren ferait mieux de se dépêcher. »

 

Cette dernière page datait sans doute de quelques jours avant leur arrivée. Même si ce journal ne contenait pas d’information directe sur les futurs projets d’Irenicus, elle n’en révélait pas moins sur son passé. Suldanessalar… Ce nom à consonance elfique ne disait rien à Daren, pas plus que celui d’Ellesime.

 

− Irenicus et Bodhi sont… des elfes ?, finit par dire Imoen à haute voix, brisant le long silence qui s’était installé. Je n’arrive pas à le croire…

− Suldanessalar est une très ancienne ville elfe, ajouta Jaheira, et la légende dit que seuls ceux qui y résident peuvent en trouver l’entrée. Il serait possible, bien que surprenant, que ces deux là en soient originaires.

− Mais il parle aussi de je ne sais quelle malédiction, ajouta Aerie… Et qui est cette Ellesime ?

− Une chose a l’air sûre, répondit Imoen. C’est de cette malédiction dont nous avons hérité, moi et Daren…

− Nous verrons cela en temps utile, coupa Jaheira en se levant soudainement. Sortons d’ici, et voyons s’il est possible de retourner sur le continent.

 

Avant que lui-même ne se relèvât, Imoen lui tira le bras en désignant un objet au sol, sous les décombres.

 

− Regarde, Daren. Il y a quelque chose, là-dessous. On dirait…

 

Elle se précipita, déblayant la roche de son pied, pour découvrir le reflet d’un acier sombre et froid. Les quelques runes gravées que l’on pouvait distinguer sur cette lame ne laissaient planer aucun doute.

 

− C’est… l’arme de Sarevok ?, demanda Imoen.

 

Il l’aurait reconnue entre mille.

 

− Irenicus nous a pris notre équipement lorsqu’il nous a capturés, expliqua-t-il. Ce n’est pas surprenant qu’il ait conservé cette lame.

 

Daren saisit fermement la garde de la lourde épée, l’époussetant d’un revers de manche.

 

− Allons-y, ajouta-t-il.

 

Ils quittèrent le laboratoire en ruine. Daren était soucieux, et se sentait impuissant. Il sentait le mal qui le rongeait de l’intérieur, de manière diffuse. Ce n’était qu’un simple malaise pour le moment, mais il le sentait grandir bien trop vite à son goût. Ses pensées vagabondèrent jusqu’à Yoshimo, dont Imoen avait purifié le corps par le feu. Les avait-il vraiment trahis contre son gré ? Ses dernières paroles résonnaient encore dans on esprit. Des paroles incohérentes, et pourtant si importantes à ses yeux. De qui parlait-il ? Cette dernière expression sur son visage avant de quitter le monde des vivants lui avait ravivé une étincelle de souvenir, mais il ne parvenait pas à se rappeler quoi. La timide voix d’Aerie derrière lui le tira cependant de ses réflexions.

 

− Imoen… ?

− Oui… ? Je peux faire quelque chose pour toi, Aerie ?

 

Les deux jeunes femmes le suivaient dans les couloirs de l’asile, quelques mètres derrière lui.

 

− Eh… Eh bien, je… oui, en fait, continua-elle d’une voix gênée. Daren ne nous a pas beaucoup parlé de toi, lorsque nous te cherchions, tu sais… Et, il a seulement précisé que vous aviez grandi ensemble…

− Ah ah ! Et tu veux en savoir plus sur la magnifique et mystérieuse Imoen, c’est ça ?, répondit-elle en riant joyeusement.

− Hé hé, oui, c’est… je suis simplement curieuse, en fait. Mais si tu ne veux pas, je n’insisterai pas, bien sûr.

− Oh, non !, ajouta Imoen d’un air étonné. Tu plaisantes ? J’ai toujours adoré parler de moi, ne t’inquiète pas ! Hmm, dis-moi, continua-t-elle d’un ton pensif. Tu veux savoir quelque chose en particulier ? Ou tu veux… la « biographie complète d’Imoen » ?

 

Elles se mirent à rire toutes les deux.

 

− Tu pourrais commencer par ça, oui, et on verra pour la suite après ?

− Aerie, je pense que nous allons très bien nous entendre toutes les deux !

− J’espère bien, lui répondit-elle timidement.

 

Imoen s’éclaircit la voix, et entama son récit comme si elle racontait la plus merveilleuse des histoires.

 

− Tout a commencé il y a bien longtemps, des chevaliers traversaient le ciel à dos de dragon, et de terrifiants sorciers semaient la terreur et la désolation…

 

Aerie ne put réprimer un fou rire à cette introduction grandiloquente, puis commença à l’écouter. De nombreux souvenirs assaillirent Daren tandis qu’Imoen relatait les épisodes de sa vie, de leur vie à tous les deux. Il préférait rester à l’écart, et laisser ces deux là faire plus ample connaissance. Elles parlèrent ensemble, principalement de l’enfance d’Imoen, et un peu de celle d’Aerie; très peu pour d’évidentes raisons. Le ton de la conversation baissa sensiblement à mesure que les évocations d’Imoen devenaient plus personnelles, et Daren ne put saisir sur la fin que quelques exclamations compromettantes de l’avarielle, tel un « … et Daren a fait quoi ? », ponctuées de ricanements. Ne pouvant intervenir sans se trahir, il ne put que se demander quelles histoires embarrassantes Imoen avait bien pu bien raconter à son sujet.

 

− Nous arrivons au hall d’entrée, annonça Jaheira soudainement. Je crois que…

− Il vous a échappé comme une anguille s’échappe des mains du pêcheur, déclama une voix. Vous n’allez tout de même pas le laisser s’en aller de la sorte, n’est ce pas ?

− Encore vous !, tonna la druide. Que faites-vous ici ? Vos maîtres vous ont oublié dans leur fuite ?

 

C’était Saemon Havarian, qui les attendait visiblement devant la sortie de Spellhold avec une nouvelle proposition à leur faire.

 

− Il est vrai que je fus au service de Bodhi, mais elle a fui, et je n’éprouve aucune loyauté à l’égard de son « frère ». La lame qu’ils m’ont donnée est très jolie… mais j’ai d’autres besoins. Et de plus, j’ai… quelques informations sur ses projets. Enfin suffisamment pour savoir que nous sommes tous en danger s’il n’est pas arrêté.

− Et que savez-vous de ses projets ?, intervint Daren. Il n’a pas été très loquace jusqu’à présent.

− Oh, ce n’est pas le genre d’homme à se vanter de ses plans pour les voir échouer l’instant d’après… Je peux le comprendre. Nombre de mes amis sont morts pour ne pas avoir su tenir leur langue… De ce que j’ai pu entendre et lire, je sais que leur destination est une cité elfique de la forêt du Téthyr. Suldanessalar, je crois.

 

Tous les cinq s’échangèrent un regard entendu. Saemon Havarian les avait peut-être trahis par le passé, mais il semblait pour une fois dire la vérité.

 

− Ce qu’il compte faire à cet endroit, je l’ignore, continua-t-il. Mais apparemment, il espère devenir beaucoup plus puissant… plus puissant même que les dieux, si j’ai bien compris. Et ce n’est pas bon signe.

 

Le silence s’installa dans le hall majestueux de Spellhold, et personne ne prit la parole pendant presque une minute.

 

− Que voulez-vous ?, finit par demander Jaheira.

− Je peux… vous proposer mes services, en espérant qu’une association sera bénéfique aux deux parties.

− Et quelle aide pourrez-vous donc nous apporter ?, demanda Daren à son tour.

 

Saemon s’éclaircit la voix en se frottant ses longues mains décharnées.

 

− Eh bien, je vous explique. Irenicus est parti par un portail magique, qu’il a créé dans une petite salle d’expérience, derrière son laboratoire. Je ne sais pas où il conduit exactement, et il est peut-être, même sans doute, piégé. Voici donc la première de vos options. La deuxième est aussi simple : je vous suggère de retourner à mon navire. Je pense savoir où Irenicus se « dirige », et nous pourrions même le rattraper si nous ne perdons pas de temps. Qu’en dites-vous ?

 

La proposition semblait intéressante, même si son auteur était tout sauf digne de confiance. Ils pouvaient se mettre en quête de ce portail, mais se jeter dans la gueule du loup était-il la bonne solution ? Daren lança un regard interrogateur à Jaheira, qui semblait elle aussi se poser les mêmes questions. Devant leur indécision, Saemon Havarian ajouta encore à sa proposition.

 

− J’ai même une prime supplémentaire, pour me faire pardonner pour l’autre fois.

 

Jaheira haussa les sourcils, dubitative, et le pirate sortit de son sac une lame argentée aux mille reflets.

 

− C’est la « récompense » d’Irenicus pour l’avoir servi…, commenta-t-il d’un air dédaigneux. J’ai accepté sur le coup, mais je n’ai que faire d’une arme comme celle-là. Vous savez bien mieux manier les armes que moi, et je vous la cède donc avec le plus grand plaisir.

− Nous n’avons que faire de vos compromissions, trancha Jaheira en lui faisant signe de ranger son trophée. Et dites-nous plutôt où est le piège ?

− Il n’y a aucun paragraphe en petits caractères sur le contrat de mon offre d’assistance !, s’indigna Saemon. Et mon présent est de toute première qualité ! Je ne veux que votre amitié… enfin, tout du moins votre pardon. Et… heu… j’ai aussi besoin d’alliés pour survivre…

 

Sa proposition était la plus sûre de leurs options, et Jaheira le savait, malgré sa réticence à faire alliance avec ce traître.

 

− Très bien, finit-elle par lâcher. Conduisez-nous vers votre bateau.

− Et acceptez cette arme, insista-t-il en s’inclinant bassement.

 

Daren saisit la lame argentée, et l’examina. Il avait quelques notions de forgeron, mais cette arme ne ressemblait en rien à ce qu’il avait déjà vu. Elle semblait faîte de matériaux d’une telle pureté qu’ils donnaient à la lame cet aspect si brillant et affûté.

 

− Parfait !, se réjouit-il soudainement. Suivez-moi, je vous conduis à Brynnlaw.

 

Il ouvrit la lourde porte du hall, et une bouffée d’air salé les fouetta au visage. Dehors, il faisait nuit, et seule la lune éclairait la falaise de son premier quartier.

 

− Ouiii !!

 

Imoen s’élança la première, respirant profondément et étirant les bras vers le ciel.

 

− De l’air ! De l’air pur ! C’est merveilleux, merveilleux !!

 

Elle inspira autant qu’elle put, rejetant sa tête en arrière, savourant l’instant présent.

 

− Si frais… Si pur… Sans miasmes…

 

Elle ferma les yeux en tournant sur elle-même, puis les rouvrit en mimant d’embrasser la lune.

 

Sa mélancolie semblait s’être dissipée, et elle était à nouveau heureuse. Mais le mal qui la rongeait elle aussi, sans parler des traumatismes qu’elle avait vécus pendant sa détention, laissait penser à Daren que cette euphorie ne durerait hélas pas longtemps.

 

− Je suis é-pui-sée, finit-elle par lâcher. Je n’ai pas la force de continuer…

 

Ils avaient tous besoin de repos, après leur longue et éprouvante journée. Daren sentait lui aussi sa tête lui jouer des tours, et le sol rocailleux sembla à présent suffisamment accueillant pour y passer la nuit. Les presque deux heures de trajets pour rejoindre le village lui semblèrent insurmontables.

 

− Minsc et Bouh ont besoin de dormir eux aussi, renchérit le rôdeur. Mon armure commence à me gratter, et je n’ai jamais vu Bouh bailler autant !

− Je ne peux malheureusement pas rester avec vous, s’excusa le pirate. Je dois descendre à l’auberge du village… pour régler quelques affaires courantes. Et… que diriez-vous de m’y retrouver demain dans la matinée ?

 

Ils hochèrent la tête d’un air fatigué, et Saemon Havarian les salua une dernière fois avant de suivre les sentiers qui menaient à Brynnlaw.

 

− J’ai aperçu des réserves de nourriture, reprit finalement Jaheira en désignant les portes, toujours pragmatique. Et nous pouvons utiliser les couvertures pour passer la nuit à l’intérieur.

− À l’intérieur ?, répéta Imoen en se redressant soudainement. Tu fais ce que tu veux, mais il est hors de question qu’il y ait quoi que ce soit entre moi et les étoiles pendant au moins les dix prochaines années !

− L’endroit est désert, et nous pouvons sans crainte faire un peu de feu et dormir ici, proposa Aerie. Je ne serais pas fâchée d’être un peu à l’air libre moi aussi.

− Toi, tu es une vraie copine !, lui lança Imoen en se jetant à son cou.

 

La druide haussa les épaules, et commença à installer le campement.

 

− Vous avez raison, concéda-t-elle. Et j’ai moi aussi bien besoin de rester en contact avec la nature cette nuit.

 

À l’abri du vent, ils mangèrent rapidement quelques rations glanées dans le réfectoire de Spellhold, et s’installèrent sur d’épaisses couvertures, volées elles aussi à l’intérieur. Malgré la brise maritime, il ne faisait pas froid, et la journée avait même du être particulièrement ensoleillée pour qu’ils ressentissent encore une telle moiteur. Daren s’était assis, appuyé sur ses deux bras en arrière, et admirait les étoiles perdu dans ses pensées.

 

− Tu as vraiment pris ton temps pour venir me sauver, non ?, lui murmura une petite voix.

 

Imoen, le regard espiègle, s’était faufilée derrière lui et avait passé ses deux bras autour de son cou.

 

− Ha ha, ne te méprends pas, je te suis très reconnaissante ! C’est juste que j’ai eu l’impression de découvrir l’éternité en t’attendant…

 

Il se détendit petit à petit, et sa sœur se glissa entre ses bras, posant sa tête contre son épaule, sa longue chevelure formant un rideau roux effleurant le sol. Sa captivité lui avait aminci le visage, et il ne l’avait jamais vu avec les cheveux aussi long, mais Imoen restait cependant une jeune femme magnifique, peut-être plus encore.

 

− Mais bon…, reprit-elle, J’imagine que ça n’a pas été facile de ton côté non plus ?

 

Il sursauta, et réalisa sa question après quelques secondes de silence.

 

− C’est que… on ne savait même pas commencer à te chercher… Il nous a fallu découvrir l’existence de Spellhold… et financer le voyage jusqu’à cette île en rassemblant pas moins de quinze mille pièces d’or, ce que nous n’avions évidemment pas lorsque nous nous sommes échappés du repaire d’Irenicus…

 

Imoen se redressa soudainement, et le dévisagea de ses yeux bleus sombres d’un air stupéfait.

 

− Quinze mille pièces d’or ??, répéta-t-elle en écho. Et… comment avez-vous fait ?

− Oh là… c’est une longue histoire… On a sauvé les employés d’un cirque tombé sous la coupe d’un illusionniste fou…

− …et sauvé une belle avarielle en détresse ?, compléta Imoen d’un sourire entendu. Oui oui, j’ai déjà entendu cette histoire.

 

Daren s’arrêta aussitôt, coupé dans son élan, et son regard se déplaça lentement d’Imoen à Aerie avant de comprendre qu’elle avait sans doute déjà dû lui en parler.

 

− On a aussi rempli une mission dangereuse pour le culte de Heaume, ou encore mis fin à un trafic d’esclaves et de gladiateurs… Sans parler de « petits boulots » ici et là pour manger et dormir au jour le jour…

 

Il lui raconta un peu plus en détail leurs exploits à la cité de la monnaie, et Imoen hocha la tête, alternant entre sourires attendris et moues admiratives.

 

− Bon d’accord…, conclut-elle. Mais comment t’es tu débrouillé pour pénétrer dans Spellhold ?

− Ah, ça ? Minsc s’est chargé de tout, figure-toi.

 

Elle écarquilla ses yeux, interloquée.

 

− Minsc ?

− Il a… disons… « convaincu » le Seigneur Pirate de le faire accompagner ici…

 

Elle se mit à rire joyeusement en imaginant la situation.

 

− Comment ça ?, lâcha-t-elle entre deux éclats de rire. Il n’a pas apprécié son « hamster géant de l’espace miniature » ?

− Qui réclame Bouh ?, s’éleva une voix quelques mètres plus loin.

 

Ils riaient tellement qu’ils finirent tous les deux allongés côte à côte, regardant les étoiles scintillant dans le ciel. Pendant quelques minutes silencieuses, plus rien d’autre n’existait. Il venait de retrouver son amie d’enfance, sa sœur de sang, et savourait cet instant comme si c’était le dernier. Allaient-ils mourir bientôt ? Qu’allait leur réserver le lendemain ? Mais même dans la pire des situations, ils étaient à nouveau réunis. Et plus rien ne les séparerait jamais.

 

− Daren…, chuchota Imoen.

 

Le bruissement des vagues contre la falaise plusieurs mètres plus bas martelait un rythme régulier et envoûtant.

 

− Tu sais…, continua-t-elle de la même voix, je n’arrive pas à croire que tu aies fait toutes ses choses pour me sauver… Je sais que tu t’es toujours occupé de moi, mais cette fois…

 

Elle s’arrêta et se pelotonna contre son bras, son souffle lui chatouillant doucement l’oreille.

 

− Je… je ne me suis jamais sentie aussi… appréciée… Merci…

− Imoen… Nous avons grandi, vécu, combattu ensembles… Tu signifies bien trop à mes yeux pour que je te perde…

 

Il entendit sa respiration s’arrêter.

 

− C’est… réellement ce que tu penses ?

− Jusqu’à hier, je n’avais pas de sœur, reprit-il. Et aujourd’hui, je découvre que la personne que j’ai toujours considérée comme tel est bel et bien ce que je m’imaginais qu’elle était.

 

Elle posa sa joue contre la sienne, et Daren sentit ses pommettes se soulever, laissant deviner un sourire calme et paisible.

 

− Merci Daren… Pour ta venue, pour tes mots… Pour tout… J’en avais besoin…

 

Elle l’embrassa sur la joue, et se leva. Aerie était assise quelques mètres plus loin, et les observait d’un regard contrarié mêlé de tristesse et de jalousie. Imoen passa devant elle, et retourna à la place qu’elle avait quittée avant de venir le trouver.

 

− Tu as vraiment choisi le bon, lui lança-t-elle d’un clin d’œil. Ton homme est le plus courageux et le plus beau de tout Féérune.

 

L’avarielle la dévisagea d’un air stupéfait, avant de changer de couleur en détournant soudainement les yeux. Daren la surprit une ou deux fois à regarder langoureusement dans sa direction, puis s’endormit finalement, exténué.

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