Chapitre 6 : Ténèbres

Le sol était froid et dur. Il faisait nuit. Un courant d’air sur son visage balaya une mèche de ses cheveux. Daren avait totalement reprit connaissance maintenant, bien que son corps le fît encore souffrir. D’un mouvement lent, sa main parcourut la roche rugueuse, jusqu’à rencontrer celle de sa sœur. Ses compagnons étaient toujours à ses côtés.

 

− Où… où sommes-nous ?, demanda Imoen en se massant la tête.

 

Daren commença par s’asseoir, puis se redressa complètement. Il leva instinctivement les yeux au ciel, mais sans apercevoir la lune, ni aucune lueur d’étoile. L’air était lourd, et véhiculait une chaleur moite inexpliquée.

 

− Oh non…, gémit une petite voix. Non… Non ! Ce n’est pas… possible… !

− Aerie ?, s’inquiéta Imoen. Que se passe-t-il ?

− Non ! C’est un cauchemar, ce n’est pas vrai !

 

L’avarielle respirait si rapidement qu’on aurait dit qu’elle suffoquait. Ses yeux allaient et venaient de droite à gauche, tremblant de tous ses membres. Imoen et Daren tentèrent vainement de scruter l’horizon, mais peinaient à s’habituer à l’obscurité ambiante.

 

− Bouh sent quelque chose de bizarre, lui aussi !

− Et je le comprends, intervint Jaheira, l’air grave.

 

La demi-elfe parcourut lentement les environs du regard, et continua.

 

− Vous ne pouvez pas voir pour l’instant, mais Aerie et moi avons tout de suite compris…

 

Aerie s’agrippa au bras de Daren, et le serra de manière douloureuse. De là où il était, il pouvait entendre et sentir son souffle saccadé. De son autre main, il l’attira contre lui et la réconforta.

 

− Que se passe-t-il, ici ?, demanda Imoen, plus fort. Ces nuages dans le ciel sont vraiment étranges…

− Ce ne sont pas des nuages, reprit Jaheira. C’est de la roche.

 

De la roche ? C’était impossible. Si cette caverne était assez vaste pour qu’ils n’en distinguent pas le plafond, il ne pouvait y avoir qu’une seule explication.

 

− Nous sommes en Ombreterre…

 

Aerie émit un nouveau gémissement. Le portail d’Irenicus les avait donc conduis dans les souterrains de ce monde. L’Ombreterre, ou « Tréfonds Obscurs », étaient un réseau immense de cavernes loin sur le monde de la surface qui rassemblait les races les plus malfaisantes et les plus abjectes de Féérune. Des Illithids, ces créatures tentaculaires capables de tuer n’importe quel être vivant en détruisant son esprit, aux Duegars, ces nains gris et maléfiques, sans oublier les terribles Elfes Noirs, cousins de ceux de la surface mais nourrissant de bien sombres desseins, les peuples de l’ombre alimentaient les légendes depuis toujours. Ces races, pour la plupart maléfiques, luttaient pour la suprématie des leurs, planifiant même parfois une invasion de la surface, lorsqu’elles ne luttaient simplement pas pour leur propre survie. La plupart des habitants de Féérune avait entendu parler de ce monde souterrain, mais bien peu de ceux qui s’y étaient aventurés en étaient ressortis vivants.

 

− Cet endroit…, murmura Aerie. Il est synonyme de mort pour mon peuple… Je…

 

Elle dévisagea Daren d’un air désespéré, puis baissa les yeux lentement.

 

− Je suis une idiote…, chuchota-t-elle. Tu t’es fait voler ton âme, et je suis là à me plaindre. Je suis une égoïste…

 

Elle s’était rapprochée de lui, et s’accrocha à son épaule.

 

− Je t’en prie Daren… ne me laisse pas ici, ou je crois que je vais devenir folle.

− Ne t’inquiète pas Aerie, la rassura une voix forte. Bouh sera toujours là pour te protéger !

− Merci Daren, merci Minsc. Je ferais de mon mieux.

 

Jaheira poussa un long soupir exaspéré et leva les yeux au ciel. Toutefois, elle ne fit pas de commentaires et se tourna vers ses compagnons.

 

− Nous devons rester groupés et avancer, proposa-t-elle. Notre seul espoir est de trouver un tunnel vers la surface. Si nous restons immobiles, nous serons une proie facile.

 

Daren s’était petit à petit habitué à la faible lumière qui régnait dans ce monde souterrain, et balaya les environs du regard. Il ne parvenait toujours pas à apercevoir la roche au-dessus de lui, mais distinguait à présent quelques stalagmites qui jaillissaient d’un sol fumant.

 

− En route, conclut Jaheira en ajustant la sangle de son sac à dos.

 

Une chaleur inexpliquée émanait de la roche elle-même, les enfumant de temps à autres de vapeurs âcres et acides. Des milliers d’yeux hostiles semblaient les observer dans les ténèbres, et des grognements inquiétants résonnaient dans l’immensité de la caverne. Trois humains, une avarielle, et une demi-elfe se frayant maladroitement un chemin dans l’Ombreterre ne pouvaient qu’être rapidement identifiés par les habitants coutumiers de ce monde.

 

− Ecoutez !, chuchota soudainement la druide. Quelqu’un vient ! Mettons-nous à couvert !

 

Les nombreux dénivelés de la roche offraient suffisamment de recoins pour pouvoir se dissimuler facilement. Toutefois, avant même qu’ils n’eussent le temps de s’écarter, une petite voix s’éleva des ténèbres.

 

− Cor der noror rrin doth samman ?

 

Trois créatures humanoïdes à la peau sombre d’à peine un mètre de haut et à la barbe grise fournie surgirent devant eux. L’une d’elle tentait vraisemblablement de communiquer, mais dans un langage qu’ils ne connaissaient pas.

 

− Ol raugh corl sargh ?, continua une autre. Xunder to thuldin sonn ? Thuldul ol torst ?

− Gordul ! Ta jarge.

 

Le ton commença à monter, et Minsc et Daren préparèrent leurs armes en silence. Si les Tréfonds Obscurs regorgeaient de monstres plus terribles les uns que les autres, ces créatures chétives ne représentaient sûrement pas une menace sérieuse.

 

− Veuillez excuser eux, intervint le dernier. Nous pas habitude recevoir visite surfacins.

− Vous parlez notre langue ?, ne put s’empêcher Imoen.

 

La créature grimaça dans un rictus qui pouvait être pris pour un sourire.

 

− Qui êtes-vous ?, demanda finalement Daren.

− Nous Svirfnebelins.

− Svirf…quoi ?

− Des gnomes de profondeurs, expliqua Jaheira. L’une des rares races de l’Ombreterre qui ne vive pas que pour tuer…

− Nous pas vouloir ennuis, intervint un autre gnome. Nous déjà eu très peur croiser deux autres comme vous !

− Quoi ?, s’écria Daren, presque involontairement.

 

Il se tourna vers ses compagnons. Eux aussi dévisageaient le svirfnebelin d’un air stupéfait. Il ne pouvait s’agir d’une coïncidence.

 

− Où sont-ils allés ?, s’écria Jaheira d’un ton brusque. Ces deux surfacins dont vous parlez, où sont-ils ?

 

Les trois gnomes firent quelques pas en arrière, visiblement terrifiés. Jaheira devait bien mesurer le double de leur taille, et la fureur se lisait sur son visage.

 

− Vous ne devez pas avoir peur de nous, intervint Aerie d’une voix douce en s’agenouillant à leur hauteur. Nous ne voulons pas vous faire de mal, et nous sommes sur la trace de ces deux personnes que vous avez aperçues.

− Vous pas trouver eux, finit par répondre l’un d’eux. Eux entrer Ust Nasha.

− Ust Nasha ?, répéta Imoen. Qu’est-ce que c’est que ça, encore?

 

Le gnome tourna nerveusement la tête de droite à gauche, et scruta les alentours, s’assurant de ne pas être entendu. Il reprit d’une voix à peine plus audible qu’un murmure.

 

− Ust Nasha ville. Grande ville.

− Il y a une ville, ici ?, s’exclama Imoen.

 

Le gnome posa un doigt sur ses lèvres, et reprit d’une voix encore plus faible.

 

− Ville… drow !

− Et que sont les…, commença-t-elle.

− Des elfes noirs, répondit aussitôt Aerie, le visage décomposé. Les elfes noirs sont aussi appelés ainsi. C’est…

 

Le silence se fit à nouveau. De toutes les créatures des Tréfonds Obscurs, les elfes noirs étaient sans doute les plus cruels et les plus vils. Ce peuple des ténèbres, barbare et violent, pratiquait la torture et les sacrifices, guidé par la terrible Déesse Araignée, Lolth. Leurs forteresses étaient réputées pour être les plus puissantes et les plus influentes de l’Ombreterre, et les seuls autres que les drows qui y pénétraient ne le faisaient la plupart du temps que les chaînes aux pieds. Bodhi et Irenicus avaient rejoint la cité, mais qu’ils fussent des leurs ou simplement capturés ne changeait pas grand-chose : ils étaient dans l’incapacité de les y poursuivre.

Une autre voix s’éleva tout à coup dans les ténèbres. Une voix semblable à celle de ces gnomes et parlant un langage similaire, qui sortit Daren de ses pensées. Quatre nouveaux svirfnebelins armés d’épées courtes et de boucliers ronds les entourèrent d’un air menaçant.

 

− Nous ne vous voulons pas de mal, osa timidement Imoen.

 

Les svirfnebelins s’échangèrent quelques phrases dans leur langue, et les nouveaux arrivants baissèrent leurs armes.

 

− Connaissez-vous un moyen de pénétrer dans la ville elfe noir ?, demanda à nouveau Jaheira d’une voix plus calme.

 

L’un des gnomes la regarda, terrifié.

 

− Vous pas entrer ! Vous mourir !

− Vous voulez entrer dans Ust Nasha ?, intervint l’un de ceux qui venaient d’arriver. Il y a peut-être un moyen. Adalon pourra sûrement vous aider à y entrer, si c’est ce que vous voulez vraiment.

 

Ses propos ainsi que sa maîtrise de la langue commune attirèrent aussitôt toute l’attention sur le gnome des profondeurs.

 

− Qui est cet « Adalon » ?, interrogea Jaheira, soupçonneuse. Un svirfnebelin comme vous ?

− Oh non ! C’est une créature belle et  majestueuse ! Et si quelqu’un peut vous aider, je pense que c’est elle.

− Pouvez-vous nous conduire à elle ?, demanda Daren.

 

Les gnomes s’échangèrent un regard inquiet.

 

− Nous pas aller là-bas !, répondit un autre.

− Ust Nasha est dans cette direction aussi, reprit le gnome en pointant son doigt vers l’avant. Nous ne pouvons pas aller par là-bas, mais nous pouvons vous indiquer le chemin.

− Alors indiquez-nous, reprit Jaheira d’un ton impatient en s’agenouillant à son tour.

 

Les indications données par le svirfnebelin se basaient sur des référentiels inhabituels pour des habitants de la surface : les amas de roche ou les bassins de magma n’étaient pas des repères classiques, et ils durent faire répéter plusieurs fois l’itinéraire à leur interlocuteur. Toutefois, en quelques minutes, ils avaient mémorisé le trajet et se mirent en route. Ils saluèrent une dernière fois leurs guides et arpentèrent le chemin bordé de geysers de souffre qu’ils leur avaient indiqués. D’après l’un d’eux, leur objectif était une caverne sombre comportant d’étranges symboles lumineux autour de la galerie d’entrée. Le gnome n’ayant pas pu être plus loquace quant à leur contact lui-même, ils se contentèrent du profond respect mêlé de crainte qu’ils semblaient porter à cet « Adalon », qu’ils nommaient aussi « La Dame ».

 

Une lueur fantomatique éclairait les Tréfonds Obscurs, et semblait émaner de la roche du sol mêmes. Maintenant qu’il s’était plus habitué aux ténèbres, Daren parvenait à se déplacer avec plus d’aisance qu’à leur arrivée. Ils marchèrent sur deux ou trois kilomètres sans rencontrer autre chose que quelques chauves-souris sillonnant les airs au-dessus de leurs têtes.

 

− Tu as vu ?, chuchota Imoen. Quelque chose nous observe, là-bas !

 

Daren scruta l’obscurité dans la direction qu’elle pointait, mais ne remarqua rien d’autre que des amas de roches indistincts.

 

− Chut !, chuchota encore plus doucement Aerie. Nous sommes suivis depuis un moment déjà, mais si nous voulons garder l’avantage, restons discrets.

 

Jaheira expliqua la situation à Minsc à voix basse, et Daren posa lentement sa main sur la garde de son arme. Quelqu’un, ou quelque chose, les guettait, et allait sans doute passer à l’attaque.

 

− Attention !, s’écria soudainement Aerie.

 

Daren eut juste le temps de se baisser qu’un trait fendit l’air juste au-dessus de ses cheveux. D’un geste habile, il dégaina son arme et s’élança vers les ténèbres. La voix d’Imoen s’éleva à son tour derrière lui, et une vive lumière dissipa tout à coup l’obscurité, dévoilant deux hommes de petite taille aux traits fin et à la peau aussi noire que la nuit, embusqués, l’arbalète au poing.

 

− Des elfes noirs !, leur héla Jaheira.

 

De l’autre côté, trois des leurs les encerclèrent, et s’élancèrent au combat. Minsc et Jaheira avaient eux aussi sortis leurs armes, et le bruit métallique des lames s’entrechoquant se perdit dans l’immensité de la caverne. Les elfes noirs arrivaient à peine à l’épaule de Daren, mais malgré leur petite taille, leurs techniques de combat étaient redoutables. Ils revêtaient d’étranges armures métalliques d’un bleu sombre qui semblaient aussi souples que du cuir, mais aussi résistantes que de l’acier. À ses côtés, Aerie faisait usage de sa magie avec rage, et déployait de grandes flammes orangées de la paume de ses mains. Imoen éclairait toujours la scène, intensifiant même la luminosité de sa magie afin d’aveugler ces créatures habituées à l’obscurité de l’Ombreterre.

La lame noire de Sarevok possédait cependant un pouvoir suffisant pour parvenir à percer leurs défenses. Du sang gicla du visage de l’un des elfes noirs, lui laissant une longue balafre sur la joue, et Daren profita de cette faille pour le frapper de son épée. Son adversaire, perturbé par la lumière que dégageait Imoen derrière lui, reprit ses esprits une fraction de seconde trop tard, et l’épée lui transperça l’épaule dans un fracas métallique. Au même moment, son compagnon entama lui aussi une incantation, et plongea en un instant la bataille dans la nuit, contrecarrant ainsi les efforts d’Imoen. Daren sentit son pouls s’accélérer. Il avait assez d’expérience pour se battre, même contre deux adversaires, mais ainsi aveuglé, il se retrouvait à leur merci. Il fit un pas un arrière, puis deux. Il balaya les airs de sa lame devant lui, en aveugle, mais en vain. Contrairement à lui, l’elfe noir n’avait rien perdu de ses sens dans les ténèbres. Tout à coup, une douleur fulgurante au ventre lui arracha un gémissement, et Daren posa un genou à terre. Il porta instinctivement une main à sa blessure, mais son bras ne lui répondait plus. Toute sensation physique s’évanouit rapidement, à tel point qu’il ne ressentait même plus la douleur. Seulement quelques picotements au bout des doigts et de la langue, et puis plus rien. Un cri d’Imoen, au loin, fut la dernière chose qu’il perçut avant de sombrer dans l’inconscience.

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