Adalon

« Réveille-toi ! ». « Réveille-toi, Daren ! ». De l’eau. Une sensation de toucher. Une fine goutte d’eau coulait lentement sur sa joue. « Réveille-toi ! ». Un cri. La voix était si éloignée qu’elle parvenait à peine à ses oreilles. Un grognement rauque résonna dans les tréfonds de son âme. Un grondement terrifiant et pourtant si familier. Inspirant soudainement une grande quantité d’air, Daren se redressa et ouvrit les yeux, le regard figé dans une expression de terreur. Juste devant lui, le visage angélique d’Aerie lui souriait tendrement, quelques larmes coulant encore le long de ses pommettes.

 

− Tu es réveillé.

 

L’avarielle posa délicatement ses deux mains sur ses joues, lui caressant doucement le visage de ses pouces. Elle pleurait silencieusement. Le contact chaleureux ramena Daren à la réalité, et son regard se plongea longuement dans les deux grands yeux bleus clairs de l’elfe.

 

− Vous êtes trop mignons, tous les deux !, s’exclama une voix mutine.

 

Daren et Aerie sursautèrent en même temps, et Imoen leur adressa un sourire radieux.

 

− Que… Que s’est-il passé ?, demanda-t-il finalement pour changer de sujet.

 

Derrière eux, Jaheira commençait à s’impatienter en poussant de longs soupirs exaspérés.

 

− Tu as été empoisonné par un carreau d’arbalète, répondit-elle finalement. C’est un poison que je n’avais encore jamais vu. Sûrement une spécialité de ces elfes noirs…

− Il a fallu pas moins d’une heure d’effort d’Aerie et de Jaheira pour te soigner !, renchérit Imoen.

 

Daren porta une main à son ventre, mais la douleur avait presque totalement disparu. Seule une petite cicatrice laissait deviner qu’il avait été blessé quelques temps plus tôt. Il se leva et se massa l’épaule.

 

− Et que s’est-il passé pendant la bataille ?, continua-t-il. Je… je ne me souviens de rien après que j’ai perdu connaissance.

− Lorsque Minsc a vu que tu avais été touché, reprit Imoen, il a chargé comme un fauve, et il en a assommé un d’un seul coup de poing ! Je crois qu’ils ont eu la peur de leur vie ! Les trois encore debout ont emporté leurs copains, et ils se sont enfuis.

 

Daren se tourna vers Minsc et lui serra chaleureusement la main.

 

− Minsc n’a aucun mérite ! C’est Bouh qui a tout fait !

− Merci à toi aussi, Bouh, ajouta-t-il en caressant le hamster qui sautillait sur l’épaule de son maître.

− Bien, coupa soudainement Jaheira. Maintenant que tu es remis, nous allons pouvoir reprendre notre route. Même si nous en sommes sortis vivants pour cette fois, les elfes noirs nous ont repérés, et vont sûrement revenir avec des renforts.

− Où sommes-nous ?, demanda Daren.

− Pour le moment à l’abri, reprit Jaheira, mais pas pour longtemps. Nous ne devrions plus être très loin de la caverne que nous ont indiquée les svirfnebelins, et nous ferions bien de nous dépêcher de la trouver.

 

Une crampe douloureuse à l’estomac ramena Daren à une difficile réalité. Ils n’avaient encore rien avalé depuis leur fuite de Spellhold.

 

− On devrait faire une pause, et manger quelque chose, osa-t-il à l’attention de Jaheira.

 

Elle se retourna et le dévisagea quelques instants, pensive, avant d’acquiescer en déposant son sac.

 

− Tu as raison. J’ai gardé quelques rations de l’asile, et nous avons encore de quoi manger.

− Bouh préfère se battre avec le ventre plein, ajouta le rôdeur. Et Minsc aussi.

 

Il ne leur restait que quelques miches de pains et des fruits, mais Daren aurait avalé n’importe quoi. Ils partagèrent leur repas frugal à l’abri d’une caverne, et personne ne prit la parole pendant de longues minutes.

 

− Nous devrions peut-être nous reposer ici, proposa Daren, brisant finalement le silence. Je ne sais pas si nous risquons quelque chose, mais nous avons tous besoin de sommeil.

− Cette grotte a l’air assez abritée, ajouta Aerie. Nous pourrions même… dormir ici ?

− Espérons que tu aies raison, admit Jaheira. Organisons des tours de garde pendant notre sommeil.

 

Le repas se termina dans une ambiance plus détendue, mais toujours ternie par l’angoisse omniprésente qui régnait dans les Tréfonds Obscurs. Minsc se proposa pour veiller le premier, et chacun se rendit dans un coin de la grotte pour y installer sa couche pour la nuit.

 

− Hé Aerie, lança Imoen en désignant quelques couvertures plus épaisses, fais attention, regarde sur le…

 

Elle s’arrêta soudainement, observant l’avarielle d’un œil plus attentif.

 

− Aerie, ça va ? C’est… c’est une larme sur ta joue ?

 

L’elfe sursauta et se passa rapidement une main sur son visage.

 

− Q-quoi ? Non, non, bien sûr que non… !

− Ne t’en fais pas Aerie, reprit Imoen en passant un bras amical autour de son épaule, il n’y a pas de honte à pleurer… s’il te plaît, dis-moi ce qui ne va pas…

− C’est… c’est que… oh, je me sens si puérile, je dois te sembler tellement fragile… Je… j’étais perdue dans mes souvenirs… dans mon passé d’avarielle… c’est tout…

 

Son visage s’assombrit à nouveau, mais elle retint cette fois ses larmes.

 

− Ça doit être très douloureux pour toi…

− Oui.

 

Elle s’arrêta un instant et reprit, un sanglot dans la voix.

 

− Oui ça l’est…! Je ne peux plus supporter ça, rester clouée au sol alors que je pourrais être en train de voler au dessus des nuages… Je me sens malheureuse chaque fois que je prends un bain, chaque fois que je change de robe, chaque fois que je sens ces… ces horreurs dans mon dos !

− Aerie…

 

Daren s’affairait avec ses propres couvertures, mais écoutait d’une oreille attentive la conversation. Minsc s’était posté devant l’entrée de la petite caverne, tandis que Jaheira, à l’autre bout de la grotte, commençait déjà à s’endormir.

 

− Je suis désolée Imoen, je m’en veux de t’avoir dit tout ça… Tu ne mérites pas de subir mes pleurnicheries, c’est quelque chose que personne ne mérite d’ailleurs…

 

Quelques larmes naquirent à nouveau dans ses yeux.

 

− Aerie, je t’en prie… il ne faut…

− Non, non, je ne mérite pas ta compassion, l’interrompit-elle. Je suis une misérable, je suis la honte des Avariels… Mes ailes m’ont été arrachées, et avec elles ma fierté, ma raison de vivre. Je devrais juste… juste m’asseoir et achever de pourrir ici…

 

Imoen posa une nouvelle fois sa main sur l’épaule d’Aerie, fronçant les sourcils, la serrant assez fort pour la forcer à la regarder.

 

− Aerie, commença-t-elle d’un regard dur et déterminé. Regarde-moi, regarde dans mes yeux. Dis-moi ce que tu y vois.

 

L’avarielle l’observa quelques secondes sans expression, surprise par une telle demande.

 

− Je… Je ne…

− Eh bien je vais te le dire, ce que tu vois, continua-t-elle. Rien. Absolument rien, parce que c’est tout ce qu’il reste en moi. Ça, et le souvenir de ces heures de tortures incessantes, le pire de ce que tu ne pourrais jamais imaginer dans le plus horrible de tes cauchemars. Mon âme m’a été extirpée. Je sens le vide en moi chaque heure et chaque minute de mon existence, et ce sentiment s’accroît chaque jour que les dieux font. Et sans mon âme, je suis vide. Et ce vide menace de m’engloutir chaque fois que je ferme les yeux…

 

Imoen s’arrêta, haletant presque, tandis qu’Aerie la dévisageait d’un regard mêlé de stupéfaction et d’effroi. Avant lui laisser le temps de répondre, elle reprit à nouveau.

 

− Me suis-je laissée aller pour autant ? Suis-je obsédée par ça, devrais-je laisser la dépression consumer tout ce qu’il reste de mon corps ? Non. Je me prépare juste à récupérer mon âme, parce que je sais que j’y arriverai.

 

Presque une minute complète s’écoula dans le silence le plus total. Imoen fixait toujours l’elfe sans détourner les yeux.

 

− Oh Imoen… Je… je ne savais pas…

− Aerie, je sais que tu ne retrouveras jamais tes ailes. Mais tu peux faire en sorte d’en avoir de nouvelles.

 

Sa phrase manqua d’étouffer Aerie de surprise et d’émotion, et elle ne parvint qu’à balbutier quelques mots après de longues secondes de silence. Daren, au fond de lui, pensait exactement la même chose, mais n’avait encore jamais véritablement osé le lui suggérer.

 

− M-mais… que… qu’est-ce que tu veux dire ?

− C’est une métaphore, Aerie, reprit Imoen. Cherche de nouvelles ailes, trouve-toi une autre raison de vivre; trouve dans cette nouvelle vie qui t’a été imposée quelque chose qui te permettrait d’avancer, comme tout un chacun le ferait.

 

Elle marqua une courte pause, et continua.

 

− Ne pense pas que ta vie d’Avarielle est finie, Aerie. Ce n’est que ta vie d’elfe qui a commencé.

 

Aerie était réduite au silence par le jugement franc d’Imoen sur sa vie et ses émotions. Elle tentait visiblement d’assimiler tout ce que la jeune femme venait de lui dire, mais peinait à réaliser le sens réel de ses mots.

 

− S’il te plaît, laisse-moi réfléchir…, finit-elle par répondre. Laisse-moi y réfléchir un moment…

− Bien sûr, Aerie. Prends ton temps pour retrouver l’envol…

 

Aerie sourit tristement à son dernier commentaire. Quelques mètres plus loin, Daren n’avait rien perdu de la conversation, et écouter Imoen livrer ainsi un conseil fraternel était une chose dont il n’avait pas l’habitude d’être témoin. Le contraste entre la jeune fille insouciante qui avait quitté Château-Suif quelques mois plus tôt et cette sœur qu’il s’était découvert trois jours auparavant était saisissant. Non seulement ses longs cheveux roux lui donnaient une nouvelle prestance, mais cachées derrière ses habituelles attitudes enfantines se trouvaient en réalité une intelligence, une sagesse  et une maturité encore méconnues de Daren. Même s’il s’en doutait depuis longtemps, cette conversation venait de lui révéler qu’il y avait beaucoup plus en Imoen qu’elle ne le laissait paraître.

 

Il s’installa finalement sur ses maigres couvertures, posant la tête sur son sac en guise d’oreiller. Il passa nonchalamment une main sur son ventre, mais sa blessure était déjà cicatrisée. S’il avait dormi durant sa perte de conscience, cela ne l’avait en rien reposé. Mais dans le silence ponctué d’échos inquiétants à l’extérieur, une anxiété montante faisait battre son cœur bien trop vite pour s’endormir. De temps à autres, quelques vapeurs soufrées s’échappaient du sol, accentuant encore l’aspect déjà terrifiant des lieux. Son esprit vagabonda finalement, se perdant dans des souvenirs d’un passé calme et apaisé. Qu’aurait dit son défunt tuteur et maître, Gorion, s’il avait trouvé son enfant adoptif ici, et dans cette situation ? Une autre question lui vint à l’esprit au même moment : que savait-il réellement, et jusqu’où avait-il prévu la situation ? Le fantasme d’être manipulé depuis le début ne l’avait jamais totalement quitté, même après qu’ils eussent vaincu Sarevok et ses acolytes. Gorion faisait partie des Ménestrels, comme le lui avait confié Jaheira. Il était donc impensable qu’il ne sût rien de son passé, de son affiliation, et peut-être même de ce destin qui semblait le poursuivre où qu’il se cache. Et Elminster ? Il n’avait seulement croisé le vieux mage en robe rouge que deux fois, mais,sans qu’il n’eût de preuve concrète, il était pourtant persuadé que son implication dans les évènements qu’il avait eus à affronter n’était pas si fortuite qu’elle en avait l’air.

Alors qu’il se tournait et retournait désespérément sur ses couvertures, une fine silhouette se faufila à ses côtés, qu’il reconnut à l’odeur familière avant même de la voir.

 

− Tu ne dors pas, toi non plus ?

 

Imoen peinait visiblement à trouver le sommeil elle aussi.

 

− Je me demande ce qu’on entend dehors, chuchota-t-elle à nouveau.

− Rien de grave, sinon Minsc nous aurait prévenus.

 

Il marqua une pause, et reprit.

 

− Tu sais, pour Aerie… C’est…

− Ne t’inquiète pas pour elle, la coupa-t-elle d’un sourire. Elle s’y fera, j’en suis sûre. Elle a tout ce qu’il faut sous la main pour passer à autre chose.

 

Daren lui rendit son sourire, et son visage s’empourpra légèrement. Tout à coup, un déclic se fit : la vision de sa sœur lui fit repenser à son rêve de la veille. Une nouvelle fois, elle lui était apparue en songe, mais cette fois pour lui apprendre à canaliser le vide de son âme et dominer l’avatar de Bhaal, l’Ecorcheur. Il lui raconta rapidement ses souvenirs, ce qu’Imoen écouta attentivement, expectative.

 

− Attends, attends…, finit-elle par répondre. Tu es bien en train de me dire que… je t’ai expliqué comment devenir ce… cette chose ?

 

Un silence gêné plana quelques instants.

 

− Oui, c’est plus ou moins ça.

 

Elle fit une moue pensive.

 

− Tes rêves sont vraiment… mystérieux. Et on dirait que j’y suis systématiquement impliquée, d’une façon où une autre… Probablement à cause de l’essence de Bhaal. Tu la contrôles tant que tu restes conscient, mais en rêve c’est une tout autre affaire.

 

Elle fronça les sourcils, et son visage s’obscurcit.

 

− Et elle semble gagner du terrain. Tu t’es transformé en Ecorcheur il n’y a pas si longtemps face à Bodhi, et voilà que tu me dis que tu peux te transformer à volonté. Tu te résumes petit à petit à cette essence qui te ronge. Daren…

 

Malgré la dureté de ses propos, ils n’en restaient pas moins très vrais. Allait-il tout simplement mourir, métamorphosé en cet être abominable, comme le lui avait prédit Irenicus ?

 

− Et toi, Imoen ?

 

Elle le dévisagea d’un air interrogatif.

 

− Je veux dire… as-tu déjà éprouvé ce genre de choses ?

− Hum…, finit-elle par répondre en se mordant la lèvre dans une grimace circonspecte. Pas comme ça, mais… Il y a des fois où j’entends des… choses dans ma tête. Des choses qui me parlent de sang, de meurtre, entre autres…

 

Daren repensait à ses premiers cauchemars, et à l’essence de Bhaal qui l’appelait vers elle. Imoen avait-elle eut ce genre de vision elle aussi ?

 

− Elles se font plus pressentes, petit à petit, reprit-elle. Il y a peu, je me suis même réveillé avec cette envie de tuer quelque chose… n’importe quoi. Elle s’est vite évanouie mais… Ça n’a rien d’agréable si tu veux savoir.

 

Daren était persuadé qu’elle ne parvenait pas à trouver le sommeil pour cette raison, pour avoir lui-même déjà vécu cette situation.

 

− Je suis vraiment désolé, Imoen…

− Hé, ne te fais pas de soucis pour moi, je vais bien !, répliqua-t-elle en lui lançant un coup de coude. Tu pourras commencer à t’inquiéter quand tu me verras courir partout en criant « Tuer ! Tuer ! », la bave aux lèvres. Hum, pour la bave aux lèvres, peut-être pas…

 

Elle avait instantanément retrouvé sa bonne humeur, mais Daren savait que derrière ce masque se cachait une souffrance qu’il ne connaissait que trop bien.

 

− Bonne nuit, grand frère.

 

Elle l’embrassa sur la joue, et retourna se coucher. La fatigue finit par avoir raison de lui et Daren sombra rapidement dans un sommeil sans rêve. Jaheira le réveilla quelques heures plus tard, finissant son tour de garde.

 

Aucune menace ne les avait surpris pendant leur repos, et une fois leurs préparatifs terminés, les cinq compagnons se remirent en route, suivant au mieux les indications énigmatiques fournies par les gnomes des profondeurs. Combien de temps s’était-il écoulé depuis leur arrivée en Ombreterre ? Quelle heure pouvait-il d’ailleurs bien être ? Plongés dans les ténèbres perpétuelles des Tréfonds Obscurs, Daren avait perdu toute notion du temps. Mais avant qu’il n’eût le temps de faire part de son point de vue à ses compagnons, un spectacle des plus impressionnants lui coupa le souffle : devant eux, une gigantesque galerie creusée dans la roche même rayonnait d’un éclat argenté. La lumière irradiait de symboles et de glyphes disposés de toutes parts autour de l’entrée de la caverne. Le tunnel, de presque vingt mètres de large, s’enfonçait encore plus profondément dans les entrailles de la terre, et semblait avoir été creusé par les dieux eux-mêmes.

 

− C’est… magnifique…, souffla Imoen, les yeux écarquillés.

− Magnifique… ou terrifiant, rectifia Jaheira. Cependant, je crois bien que nous sommes arrivés.

− Bouh se demande quelle taille fait le hamster qui vit ici, intervint le rôdeur.

 

La question était en effet des plus pertinentes. Ce souterrain était assez large pour y faire circuler toute une armée, et plus inquiétant encore, ne semblait pas avoir été creusé par la simple érosion, mais bel et bien par quelqu’un, ou quelque chose. Cette « Adalon », si elle vivait ici, devait sans doute être une puissante magicienne pour avoir façonné cette caverne ainsi, et serait certainement en mesure de les aider à retrouver Irenicus, ou au moins à sortir d’ici; si toutefois elle acceptait de leur fournir son aide.

 

− Je crois qu’il ne nous reste plus qu’à descendre, dit Jaheira à voix basse.

 

Le tunnel descendait sur plusieurs mètres, en s’élargissant encore davantage. Le souffle glacial qui s’engouffrait dans le tunnel contrastait avec la moiteur de l’extérieur, et s’accentuait à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la caverne souterraine. Des grondements sourds s’élevaient de l’obscurité, et résonnaient contre la paroi en d’inquiétants échos. Le tunnel se transforma petit à petit en un couloir, toujours aussi immense, puis des marches à la mesure de l’édifice donnèrent sur un portail tout aussi titanesque. Chaque dénivelé, de presque deux mètres, nécessitait une véritable escalade.

 

− Où… sommes-nous ?, balbutia Imoen d’une voix tremblante.

 

Personne ne répondit. Les runes qui cerclaient l’arche devant eux scintillaient vivement, irradiant un pouvoir que Daren pouvait sentir sur sa peau. Précautionneusement, ils franchirent le portail, et pénétrèrent dans une caverne illuminée de toute part.

 

− Soyez les bienvenus dans ma tanière, tonna une voix grave et puissante.

 

Le visage d’Imoen se décomposa en découvrant la spectaculaire créature devant eux, et elle faillit un instant s’évanouir. La peur paralysait aussi totalement Daren, et il sentait son estomac faire des bonds douloureux.

 

− J’ai suivi votre progression avec grand intérêt, reprit la voix.

 

C’était inimaginable. Il devait lever les yeux au ciel pour deviner la tête de cette personne qui ne pouvait être qu’Adalon. Les svirfnebelins avaient raison : les mots « belle » et « majestueuse » convenaient parfaitement à sa description, même si lui-même aurait ajouté « terrifiante ». Ses écailles argentées reflétaient la lumière ambiante de la caverne en un arc-en-ciel multicolore, et totalement déployées, ses ailes devaient bien atteindre dans les vingt mètres d’envergure. Ce n’était donc pas une mage, ni même une elfe noire. La race à laquelle appartenait Adalon était noble et redoutée; il s’agissait d’un dragon d’argent.

 

− Que…, balbutia enfin Jaheira.

 

Ils étaient tous les cinq restés jusque-là silencieux, et Imoen fut la première à s’incliner en signe de respect, rapidement imitée par les autres. Même si contrairement à leurs cousins chromatiques, les dragons métalliques étaient pour la plupart sages et justes, ils n’en restaient pas moins une race fière et susceptible, dont seuls les fous se risqueraient à provoquer le courroux.

 

− Comme vous l’avez sans doute deviné, coupa-t-elle, je suis Adalon, la gardienne. Je suis responsable des ruines elfiques situées plus haut vers la surface. Il s’agit d’un ancien temple qui établit le passage vers les Tréfonds Obscurs. Ce lieu est hautement symbolique car il représente le temps de la première scission entre les elfes d’un côté, et les drows de l’autre.

 

Daren et ses compagnons l’écoutèrent sans oser intervenir. Malgré son accueil plutôt chaleureux, il ne perdait pas de vue que contredire un dragon quel qu’il fût, ou l’interrompre dans son monologue, n’était sans doute pas la meilleure façon de sortir vivant de son antre.

 

− Les drows conservent ici l’avant-poste d’Ust Nasha, continua-t-elle. C’est là aussi plus un symbole qu’autre chose, mais ils se battent régulièrement pour le conserver. J’ai dû pendant plusieurs décennies défendre chèrement les ruines dont j’ai la protection contre eux, mais j’ai constaté depuis plusieurs années maintenant une période de trêve.

 

Pourquoi leur racontait-elle son histoire ainsi ? Ils étaient venus à sa rencontre pour demander son aide, mais ils ne devaient pas brusquer les évènements sous peine de se voir refuser toute assistance. Adalon reprit alors.

 

− J’ai de nombreux informateurs, en ces lieux comme à la surface, mortels, et je connais votre histoire; la tienne en particulier, enfant de Bhaal. Et c’est pourquoi je vais être honnête avec vous.

 

Elle se tut soudainement, et resta silencieuse quelques secondes.

 

− En réalité, j’ai besoin de votre aide.

 

Daren écarquilla les yeux, et se tourna instinctivement vers ses compagnons, eux aussi stupéfaits. Comment allaient-ils pouvoir apporter une quelconque aide à un dragon, créature des plus puissantes et des plus redoutées de tout Féérune ?

 

− Il va de soi que je vous aiderai en retour, mortels. Ceux que vous recherchez, Bodhi et Jon Irenicus ont, je crois, fait un pacte avec les drows afin de circuler librement. Leur alliance a sans doute un prix et je ne sais pas ce qui les a poussés à leur faire confiance et à leur accorder leur hospitalité, mais cela ne présage certainement rien de bon. Je vous aiderai à les retrouver, si vous me rendez un service au préalable.

− Que pouvons-nous faire pour vous venir en aide, noble Dame ?, demanda timidement Imoen.

− Un crime a été commis ici même, récemment. Et le pire est que je suis dans l’incapacité de continuer à assurer mon engagement, ni de châtier leurs auteurs comme il le convient.

 

Jaheira s’avança en une révérence, et prit la parole à son tour.

 

− Mais comment pourrions…

Silence !, tonna la voix.

 

Les parois de la caverne tremblèrent sous la puissante injonction du dragon, et tous les cinq s’agenouillèrent aussitôt en implorant son pardon.

 

− Je…, je vous dirais quand vous pourrez parler, reprit-elle d’une voix plus calme. C’est une affaire très importante, et je ne veux pas être interrompue.

 

Le cœur de Daren battait à tout rompre, et il s’aperçut qu’Aerie s’était réfugiée contre lui, tremblant encore d’émotion.

 

− Les drows ont toujours respecté les frontières de cet endroit, continua Adalon. Ils n’en sortaient que pour se divertir, ou participer à des escarmouches. C’était leur équilibre. Mais…

 

Elle s’interrompit à nouveau. Cette fois, personne n’intervint, et elle finit par reprendre. On sentait un mélange d’inquiétude et d’amertume dans sa voix.

 

− Vous vous demandez sans doute pourquoi je n’use pas de mon influence pour résoudre mon problème ? Hé bien je ne peux pas. Quelqu’un est entré ici, dans mon antre, et m’a dérobé mes biens les plus précieux. Il est entré par effraction, et m’a pris… mes œufs. Vous devinez la situation, à présent ? On m’a dit que si je sortais de ma tanière, ils seraient détruits. J’ai… j’ai été victime d’un grand nombre d’atrocités depuis que je vis ici, mais celle-ci est peut-être la pire de toutes.

 

C’était donc ça. Le plan machiavélique des elfes noirs était sans faille, mais en être arrivé à prendre tant de risques pour piéger ce dragon ne pouvait signifier qu’une seule chose : un évènement important allait avoir lieu. Un évènement qui nécessitait de réduire leur principal obstacle au silence et qui, il n’y avait pas le moindre doute, était lié à la venue d’Irenicus et de sa sœur vampire.

 

− Voici donc ce que je vous propose, conclut le dragon. Rapportez-moi mes œufs, et je vous conduirai à la surface, sur les traces de ceux que vous recherchez.

 

Lui rapporter ses œufs ? Ce marché n’était tout bonnement pas réalisable. Comptait-elle vraiment qu’ils prissent d’assaut la forteresse elfe noir ? Contrairement à elle, ils ne mesuraient pas quinze mètres de long, ne pouvait pas voler à leur gré, et ne possédaient pas de pouvoirs de son envergure.

 

− Je connais bien l’importance du danger de cette mission, reprit Adalon, comme lisant dans les pensées de Daren, et je ne vous envoie pas au suicide en attaquant la cité de face. Non, il y a un autre moyen. Un moyen beaucoup plus subtil et efficace.

 

Le dragon d’argent se mit à prononcer une incantation magique, et une lumière rouge les enveloppa soudainement. Daren sentit sa peau le brûler, et il crut un instant qu’elle avait décidé d’en finir avec eux. Ses compagnons avaient eux aussi porté leurs mains au visage, mais la douleur s’estompa aussi vite qu’elle avait surgit.

 

− Vous prendrez l’identité d’un groupe de drow en renfort vers Ust Nasha. Je ne sais pas encore pour quelles raisons, mais il semble qu’une guerre se prépare, et les mouvements militaires que mes espions ont repérés me laissent penser à la justesse de cette hypothèse.

 

Aerie poussa un cri de surprise qui fit sursauter Daren. Une bouffée d’angoisse le submergea lorsqu’il découvrit à ses côtés quatre de ces elfes noirs, avant de réaliser la situation : la magie d’Adalon leur avait fait prendre leur apparence. Leurs traits de visage n’avaient pas véritablement changé, mais ils étaient tous légèrement plus petits, à l’exception d’Aerie. Leur peau s’était assombrie, devenant presque aussi noire que du charbon, et leurs cheveux avaient pris une teinte blanche ou bleutée.

 

− Je ne peux peut-être pas sortir de ma tanière, expliqua le dragon, mais mes pouvoirs ne sont en rien diminués. Vous serez des drows en provenance de Ched Nasad, venus ici en renfort. Votre mission sera donc de les infiltrer, de récupérer mes œufs, et de sortir vivant.

− Mais nous ne connaissons pas leur langue, ni leurs habitudes, osa Imoen. Nous risquons de nous faire démasquer facilement.

− Vous connaissez le langage des drows, et on vous comprendra comme si vous aviez toujours parlé cette langue. Pour le reste, improvisez. En ce moment, ils vivent dans l’agitation de la guerre et seront moins vigilants. Je ne pense pas qu’ils refuseront des bras supplémentaires.

 

Ce plan était risqué, mais réalisable. Daren avait toujours été plutôt habile pour se faire passer pour un autre, et se sentait prêt à relever le défi. Son regard croisa celui d’Imoen, qui lui renvoya un rapide clin d’œil complice. Aerie en revanche, restait pétrifiée à la simple idée d’être confrontée à ces elfes noirs.

 

− Combien de temps aurons-nous ?, interrogea Imoen. Les illusions ne sont pas éternelles.

− Elle durera autant de temps dont vous aurez besoin, répondit Adalon. Ce n’est pas de la magie habituelle. Mais vous devrez vous méfier, cependant. L’illusion prendra fin à l’instant même où quelqu’un mettra en doute votre identité et vous confondra.

− Merci à vous, gente Dame, la remercia Imoen. Nous tâcherons d’être prudents.

 

Le dragon leur expliqua la route à suivre pour atteindre la forteresse elfe noire, à seulement quelques lieues d’ici. En dehors d’éventuelles rencontres avec d’autres groupes de drows, aucun obstacle majeur ne se dressait entre eux et la cité d’Ust Nasha.

 

− Une dernière chose, ajouta Adalon. Les groupes d’elfes noirs ne comportent souvent qu’un seul membre noble d’une famille, et ceux qui l’accompagnent ne sont généralement que des esclaves, ou au mieux des serviteurs. De plus, les femelles sont les plus influentes, car ce sont elles qui reçoivent le plus de faveur de Lolth, même si des exceptions existent. Pensez aussi à prendre un nom drow. « Veldrin » et très commun, et convient aussi bien à une femme qu’à un homme.

 

Ils s’inclinèrent tous les cinq et prirent la direction des hautes marches de l’entrée, perdus dans leurs réflexions. Ils n’avaient pas de véritable plan, mais la magie d’Adalon leur avait offert des opportunités plus qu’intéressantes.

 

− Adieu mortels, leur lança une dernière fois le dragon, et souvenez-vous : vous êtes des elfes noirs.

 

Ils la saluèrent de la main et se mirent en route vers la sortie de la caverne, en direction de la cité elfe noir d’Ust Nasha.

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