Une situation délicate

Il restait plusieurs heures avant leur rendez-vous. Des passerelles supérieures, on surplombait la ville entière, et l’architecture très particulière des drows donnait d’ici l’impression qu’on survolait une mer agitée de quelques remous. L’embranchement devant eux permettait l’accès aux plateformes Nord et Est, et même s’ils dominaient toute la cité de leur point de vue, le plafond rocheux des Tréfonds Obscurs semblait toujours aussi éloigné. L’agitation lointaine de la ville ne parvenait que sous la forme d’un léger bruissement, et les mouvements de foule comme autant d’insectes s’affairant dans leur fourmilière. Personne n’avait encore pris la parole depuis leur départ de la plateforme et ce fut Minsc qui brisa le silence le premier.

 

− Bouh n’a jamais vu de bâtiment aussi étrange !

 

Le colosse pointait du doigt une sorte de temple en contrebas, dont la taille surpassait de loin celle des autres. De petites dépendances tout autour ainsi que le relief de son toit lui donnait une allure d’une immense araignée dont les yeux auraient été concentrés en autant de sources de lumières de couleur rouge sombre.

 

− Je pense qu’il s’agit d’un lieu de culte à cette « déesse araignée », Lolth, suggéra Jaheira. Ce serait un lieu idéal pour débuter quelques recherches. Qu’en penses-tu Daren ?

 

Il acquiesça lentement en se penchant une dernière fois sur l’édifice qui semblait presque vivant. Imoen avait ouvert son sac à dos et en fouillait méthodiquement le contenu.

 

− Imoen ? Tu as besoin de quelque chose ?

 

Elle sursauta en le refermant précipitamment.

 

− Non, non, ce n’est rien. Je pensais juste à… Ce n’est pas important. Allons-y.

− Cet endroit me fait froid dans le dos, murmura Aerie. J’ai l’impression que cette araignée en bas arrive à me voir et me regarde.

− Arrête tes jérémiades et tiens toi plutôt sur tes gardes, fillette, trancha Jaheira d’un ton dur. Le moindre faux-pas peut tous nous coûter la vie, ici.

 

Aerie en oublia presque sa peur, mais avant qu’elle n’eût le temps de répliquer, Daren la saisit par le bras et l’invita à se taire. La druide s’engagea la première en silence dans le long escalier en colimaçon, suivie des quatre autres.

 

− Et si Irenicus et Bodhi nous trouvent ?, demanda finalement Imoen. D’après Adalon, il est plus que probable qu’ils aient pactisés avec les drows et qu’ils circulent ici librement.

 

Même si leurs véritables ennemis étaient proches, une confrontation n’était pas envisageable en ces lieux.

 

− Même s’ils nous trouvaient, je te rappelle que nous sommes sous l’effet d’une illusion, la rassura Jaheira. Et même dans le cas encore moins probable où Irenicus et Bodhi penseraient que nous sommes ici, à leur poursuite, quelque chose me dit qu’ils ne sont plus à Ust Nasha.

− Qu’est ce qui te fait dire ça ?, interrogea Daren. Ce serait pourtant très cohérent.

− Irenicus est sans doute à l’origine de ce qui se passe ici, expliqua-t-elle, mais je suis certaine qu’il est aussi le premier à s’être rendu sur place. Et il a par conséquent quitté la ville.

 

Daren poussa un soupir, de soulagement mais aussi de frustration.

 

− Alors nous faisons tout cela pour rien ? Si Irenicus n’est pas ici, nous risquons nos vies pour pas grand-chose…

− Nous avons fait une promesse au dragon, répondit aussitôt Aerie. Et elle sera certainement capable de stopper les renforts d’Ust Nasha une fois qu’elle aura récupéré ses œufs.

− Oui…, ajouta Jaheira. Nous avons aussi plus simplement besoin de quelqu’un qui nous sorte de l’Ombreterre rapidement. Et qui plus est, Adalon nous a promis de nous conduire sur les traces de ceux que nous cherchons.

− Nous voici au temple, indiqua Imoen en baissant le ton.

 

Ils avaient descendu de multiples étages, arrivant devant une voie majestueuse et inquiétante qui conduisait vers le temple. D’ici, la vue était très différente : de nombreuses sculptures de créatures mi elfes mi araignées ornaient les portes de métal noir, mais on ne percevait pas la forme arachnide du bâtiment de si près. D’entre les deux battants entrouverts s’échappait une lumière tamisée rougeâtre menaçante, défiant quiconque osant pénétrer ici d’en sortir vivant. Daren jeta un œil inquiet aux alentours, mais aucun citoyen de la cité ne s’était aventuré dans cette direction. Le temple était-il réservé aux prêtresses ?

 

− Essayons toujours, lança Imoen en haussant les épaules.

 

Daren sentit une main fragile s’agripper à son bras. Aerie, les yeux écarquillés, murmurait son désespoir et sa peur.

 

− N’entre pas, Daren. Je… Je ne peux pas, s’il te plait.

− Écoute ta sœur, Daren, railla Jaheira en relevant subrepticement le menton. Entrons, et nous verrons bien.

 

D’un pas mal assuré, Daren franchit les portes de la demeure de Lolth, suivi de ses compagnons.

 

La première pièce ne comportait pas de plafond plein, et seules quelques arcades lui donnaient un relief. Quelques elfes noirs en tenue cérémoniale se recueillaient autour d’une imposante représentation de la Déesse Araignée. Au fond de la salle, deux autres portes, ouvertes elles aussi, séparaient l’entrée d’une nef plus étendue. Enfin, sur la droite, d’un couloir plus sombre s’échappaient des cris rauques et puissants.

 

− Et maintenant ?, chuchota Daren en se retournant à peine.

 

Son instinct de survie lui aurait certainement dicté de suivre en face vers la voie la plus sûre, ou même plus simplement de faire demi-tour, mais la curiosité envers ces hurlements fut la plus forte. Sans attendre une réponse qui tardait à venir à sa question, il s’engagea dans le couloir sous le regard curieux des fidèles. Cependant, à peine avaient-ils fait quelques mètres que deux sentinelles vêtues d’un tabard aux couleurs de Lolth l’interpellèrent d’un signe.

 

− Qui êtes-vous ? Et que faîtes-vous ici ?

− Nous… nous sommes des étrangers de Ched Nasad, et… nous venons nous recueillir et visiter le temple.

 

Le garde le dévisagea un instant, et interrogea son compagnon du regard. Soudain, les cris reprirent de plus belle, et un violent choc métallique résonna dans le couloir.

 

− Les salles de prières sont de l’autre côté, reprit-il en désignant l’autre sortie derrière eux. Cette aile là est réservée aux prêtresses.

− Mais…, quels sont ces bruits qu’on entend d’ici ?, tenta Daren avant de faire demi-tour.

− Vous feriez mieux de ne pas le savoir, répliqua la sentinelle d’un ton abrupt. Et maintenant, disparaissez ! Je ne veux personne qui rôde dans le coin ! Ordre des Mères Matrones !

 

Daren s’inclina, imité par ses compagnons, et ils explorèrent rapidement le reste du bâtiment. De l’autre côté, plusieurs salles de prières donnaient latéralement sur la nef, toutes décorées d’atrocités, et accueillaient d’autres visiteurs dans un silence presque surnaturel. Au fond, d’autres portes, fermées cette fois, soulignaient une inscription indiquant « Salle des Rituels ».

 

− C’était dans ce couloir, j’en suis sûre, leur chuchota Imoen en sortant du temple. C’est ici qu’ils gardent les œufs.

− Ils pourraient être n’importe où, rectifia Daren, je veux dire ailleurs que dans le temple. Dans l’un des ces bâtiment qui abrite les soldats, par exemple. Je suis sûr qu’ils y seraient plus à l’abri.

 

Imoen fronça les sourcils un instant, et s’arrêta.

 

− De une, de nombreux soldats sont déjà partis au front, et de deux, ils seraient trop exposés dans ce cas. Et pour finir, je suis sûre que les personnes les plus dévouées à la cause des elfes noirs sont ces fameuses « Matrones », les prêtresses de Lolth. Et où vivent-elles, d’après toi ?

 

Daren hocha lentement la tête de haut en bas dans une moue dubitative.

 

− Tu as sans doute raison, admit Jaheira. Mais il nous faut absolument trouver une stratégie pour en être sûr. Et si c’était effectivement le cas, en trouver une autre pour entrer, voler les œufs qui doivent sans doute être sous protection, et ressortir en vie.

− C’est exactement ça !, lui répondit Imoen d’un clin d’œil.

 

Elle posa son pouce et son index sur chacune de ses joues, et fronça à nouveau les sourcils.

 

− Et le tout sans que personne ne remarque que nous sommes en train de tenter quoi que ce soit…, ajouta la druide.

− Je peux peut-être le faire, finit-elle par répondre. Mais je ne pourrais pas y arriver seule.

− Je peux nous rendre invisible suffisamment longtemps pour ça, je pense, intervint Aerie d’une voix timide.

 

Imoen lui décocha un large sourire en hochant la tête.

 

− Nous avons l’après-midi dans un premier temps.

 

L’espace de quelques secondes, un nouvel espoir était né. Et s’ils parvenaient à dérober les œufs dès maintenant ? Dans les heures qui suivraient, ils seraient de retour dans la tanière d’Adalon, et quitteraient enfin l’Ombreterre sur la piste d’Irenicus. Daren pouvait presque sentir cette confiance neuve qui venait aussi à l’évidence de s’emparer de ses compagnons.

 

− Entrons à nouveau, conclut Jaheira d’un air déterminé. Minsc, Daren et moi vous attendrons dans l’une de ces petites salles.

− Bonne chance, lança Daren aux deux magiciennes.

 

Plusieurs salles de prières étaient vides, et trouver un point de départ discret ne fut guère complexe. Un éclair bleuté illumina la pièce un instant, et Aerie et Imoen disparurent aussitôt. Le rideau se souleva dans un léger bruissement, et retomba après leur passage. Adressant une prière à la Dame de la Chance Tymora, Daren s’assit et posa sa tête entre ses deux mains.

 

Cinq minutes s’étaient déjà écoulées, et rien de suspect, aucun cri, aucune alarme, ne laissait supposer qu’Imoen et Aerie avaient échoué. Le temps semblait arrêté. Peut-être les œufs étaient-ils derrière ces gardes, et peut-être étaient-elles même en train de trouver une faille dans leurs rondes ?  Daren leva finalement les yeux vers Jaheira qui faisait les cents pas dans la petite pièce tandis que Minsc asticotait son hamster de son index. Malgré son apparence d’elfe noir, le rôdeur restait plus grand que ses compagnons, et son absence de cheveux, inhabituelle pour cette race, le rendait encore plus caractéristique. Un bruit s’éleva soudainement de l’entrée. Jaheira s’arrêta net. Daren sentit son cœur s’accélérer et tendit l’oreille. La porte grinça longuement, puis se referma.

Dix minutes. Aerie allait-elle pouvoir tenir aussi longtemps en maintenant son sortilège d’invisibilité ? Une pensée l’assaillit alors : et si Irenicus les attendait, de l’autre côté de ce couloir ? Malgré les apparences, il n’était peut-être pas à exclure qu’ils fussent à nouveau manipulés, bien que cette hypothèse terrifiante n’eût que peu de chance de se réaliser. Toutefois, s’ils devaient croiser le sorcier en ces lieux, leur situation s’en trouverait passablement compliquée.

 

− Filons d’ici !

 

Daren, Minsc et Jaheira ne purent retenir un sursaut de surprise à ces paroles, tandis que le rideau se soulevait à nouveau en laissant apparaître les deux magiciennes. Aerie, le visage en sueur et un genou à terre, se cramponnait difficilement au banc pour ne pas perdre connaissance.

 

− Qu’est-ce que vous avez trouvé ?, chuchota Jaheira.

− Sortons d’ici d’abord. On vous racontera une fois dehors.

− Aerie ? Ça va aller ?, s’inquiéta Daren.

 

Il passa son bras sous l’épaule de l’avarielle. Son corps tremblait encore de son effort et elle ne put murmurer qu’un faible remerciement en titubant vers la sortie, accrochée à Daren. Ils sortirent du temple de Lolth rapidement et prirent la direction de l’auberge. En à peine une demi-heure, ils y étaient de retour.

 

 

− Alors ?

 

Imoen se massa la tête d’une main, le regard contrarié. Tous les cinq s’étaient attablés après à une place excentrée, leur permettant de faire le point sur les évènements de l’après-midi en sécurité. Imoen s’attacha les cheveux en queue de cheval et prit une profonde inspiration.

 

− Nous n’avons aucune chance, déclara-t-elle en secouant lentement la tête.

− Aucune chance ?, répéta Daren désemparé. Que veux-tu dire ?

− Qu’il y a des gardes, et une porte avec une serrure comme je n’en ai jamais vue…

− Que s’est-il passé exactement là-bas, Imoen ?, demanda Jaheira.

 

Aerie commençait à peine à récupérer, et elle respirait encore irrégulièrement. Imoen jeta un rapide coup d’œil aux tables alentours, mais les seuls autres clients se trouvaient suffisamment loin pour ne pas les entendre. Baissant d’un ton, elle commença le récit de leur exploration.

 

− Derrière les gardes qui nous ont arrêtés, commença-t-elle, il y en embranchement. D’un côté, des marches montent vers les quartiers des prêtresses, enfin ce que j’en ai vu en m’approchant me laisse penser ça. Deux gardes bloquent le passage par là aussi. De l’autre côté, il y a une épaisse porte de métal, avec juste une petite ouverture grillagée. C’est de là que viennent les bruits. Je me suis approchée, mais je n’ai pas osé aller regarder de plus près. Et il y a aussi en face, où le couloir continue avec plusieurs autres portes blindées de chaque côté. Un peu plus loin, il tourne sur la droite, et là, une autre sentinelle monte encore la garde devant une porte assez impressionnante.

 

Elle s’arrêta et fronça les sourcils, se remémorant un maximum de détails.

 

− J’ai eu le temps de l’examiner un peu, en me faufilant derrière lui. C’est une serrure double, avec un symbole étrange au centre. Comme s’il fallait une sorte de… « clé » à insérer quand on veut l’ouvrir… Enfin bref, peut-être qu’avec quelques sorts j’aurai pu faire quelque chose, mais là, c’était impossible. Aerie a déjà donné son maximum pour que j’aie le temps d’en observer le plus possible, mais je crois que nous n’aurons jamais la possibilité de faire mieux.

− Alors,  commença Minsc d’une voix forte, entrons dans le temple, et….

 

Imoen plaqua aussitôt sa main contre la bouche du rôdeur et posa un doigt sur ses lèvres. Daren parcourut l’auberge d’un regard discret, mais Imoen avait été suffisamment réactive pour éviter qu’ils ne se fissent remarquer.

 

− Entrons dans le temple, reprit-il à voix basse, prenons les œufs, et repartons les rendre au dragon ! Voilà un plan comme Bouh l’aimerait !

− Réfléchis un peu, Minsc, soupira Jaheira… Si nous nous faisons remarquer, nous n’aurons pas fait trois pas sans que nous soyons déjà morts, sans parler qu’à la première suspicion de ces elfes noirs, l’illusion d’Adalon prendra fin, je te rappelle… Non, il nous faut une autre option.

− Aerie peut tenir dix minutes à nous maintenir invisibles toutes les deux, précisa Imoen. Mais j’ai besoin de bien plus de temps pour comprendre le mécanisme, et sans doute d’encore plus, en supposant que j’arrive à en obtenir quoique ce soit, pour le désamorcer. Ce qui n’est pas gagné non plus… Si ce sont bien les œufs qui sont enfermés là bas, je ne suis même pas certaine qu’il soit possible de « forcer » cette serrure, même par magie.

 

Un long silence suivit le sombre exposé d’Imoen. Daren réfléchissait à toute vitesse, échafaudant des plans plus improbables les uns que les autres, mais aucun n’était véritablement réalisable.

 

− Et on ne peut pas exclure qu’ils ne soient pas ailleurs…, ajouta-t-il en secouant la tête lentement.

− Tout à fait, précisa Imoen. Je suis presque sûre qu’ils sont dans ce temple, bien que je puisse me tromper, mais il n’est pas impossible qu’ils soient dans les quartiers des Mères Matrones, ou derrière une de ces portes de métal…

 

Pour le moment, ils devaient se contenter de suivre les ordres de cette Phaere. Peut-être en apprendraient-ils plus sur les œufs, Irenicus, ou cette guerre imminente encore tenue secrète ? La perspective de devoir à nouveau accomplir des tâches plus dangereuses les unes que les autres ne le réjouissait pas vraiment, mais il espérait à croire qu’ils étaient plus en sécurité ici qu’errants dans les Tréfonds Obscurs à la recherche d’une sortie pour la surface.

 

− Ce n’est pas à toi de décider, mâle !, s’écria une voix féminine exaspérée près de la porte. Si tu continues, j’arracherai ton cœur sur l’autel à main nue !

 

Phaere et Solaufein venaient d’entrer dans l’auberge, et leur échange mouvementé portait jusqu’aux tables.

 

− Tu bluffes, chienne arrogante !, répliqua le soldat. Si tu agis, tu risques de déclancher une guerre entre nos deux Maisons. Qu’en penserait Mère Ardulace, à ton avis ?

 

Solaufein avait touché un point sensible, et la Vestale ne répondit pas tout de suite. Elle se ressaisit cependant rapidement en reprenant de plus belle.

 

− Cela mériterait presque d’être fait ! Si ça pouvait te faire taire ! Si une Mère Matrone t’entendait parler ainsi, elle te fouetterait sur l’instant !

− Tu devrais être très chanceuse, chienne Despana, répliqua Solaufein d’un ton sarcastique.

− Assez ! Tu…

 

Son regard se posa sur Daren, et elle laissa sa phrase en suspens. Tous les deux avaient rejoint la pièce principale et capté par leurs cris la plupart des regards des clients de l’auberge. Les mains de la Vestale tremblaient encore légèrement de colère et d’excitation lorsque tout à coup, elle reprit du même ton autoritaire.

 

− Veldrin ! Rejoins-moi dans mes quartiers, à la Société des Combattantes, dans une heure. Seul. Et ne soies pas en retard !

 

Le visage de Daren se décomposa, et il ne put retenir une exclamation de surprise.

 

− Mais pourquoi…

− Parce que j’ai besoin d’intimité, idiot !, hurla-t-elle à nouveau. Si tu ne viens pas, je t’y ferai traîner par des crochets !

 

Elle tourna les talons en direction de la sortie, et sans daigner poser son regard sur lui, elle s’adressa à Solaufein.

 

− Quant à toi, tu attends que les Mères Matrones te trouvent une autre mission. Puisses-tu y trouver une mort horrible, pauvre ver de terre !

 

La porte d’entrée claqua derrière elle, et le soldat poussa un soupir de lassitude en secouant lentement la tête.

 

− Tu bois quelque chose ?, lança-t-il finalement à Daren.

 

Le drow semblait terriblement fatigué, et il s’assit machinalement à leur table. Avant même d’attendre sa réponse, il commanda une boisson pour tout le monde et s’affala en poussant un long soupir. Un silence gêné s’était installé depuis son arrivée, mais il semblait bien trop préoccupé pour s’en être rendu compte.

 

− Elle m’en aura fait voir, celle-là…, souffla-t-il après plusieurs minutes.

 

Il sursauta presque à l’impertinence de sa phrase, et se redressa en jaugeant les cinq compagnons du regard.

 

− Je… je suis désolé que vous soyez obligé d’endurer ça, répondit finalement Daren.

 

Solaufein lui sourit en retour et porta la boisson à ses lèvres.

 

− Tu es peut-être moins antipathique que je ne le pensais, Veldrin… Mais cependant, je dois te prévenir que faire preuve de compassion comme tu le fais est passible de mort du point de vue de notre chère Vestale…

 

Daren ne répondit pas, et préféra garder ses yeux sur son verre de peur de trahir une quelconque surprise.

 

− Bah, ne te méprends pas, reprit-il d’une tape amicale sur son épaule. Je te suis reconnaissant, mais tu te feras dévorer facilement ici si tu t’attaches à des sentiments comme ceux-là… Allons, je ne voudrais pas te mettre en retard. Je te rappelle que tu as un… « ordre » que tu as intérêt à respecter !

 

Phaere avait été on ne peut plus claire sur leur rendez-vous, et seul un fou l’aurait ignoré. Daren se leva donc en emportant ses affaires, et salua une dernière fois ses compagnons. La Vestale avait bien précisé qu’il devait s’y rendre seul, et même si cette perspective ne l’enchantait guère, son choix était plus que limité.

 

La « Société des Combattantes » ressemblait à son homologue masculin, à ceci près qu’il était moins excentré et plus imposant. Quelques marches en colimaçon permettaient l’accès au bâtiment en forme de tour, qui aurait pu ressembler à un gigantesque arbre de pierre sans les décorations en forme d’araignées tout autour. Daren monta lentement les marches une à une et franchit les portes laissées ouvertes. Un terrible sentiment de malaise l’angoissa et il regretta presque pour la première fois d’avoir endossé le rôle de ce « Veldrin » lors de leur arrivée.

 

− Tu as de la chance que je sois de bonne humeur, mâle.

 

Phaere l’attendait sur les marches montant du grand hall désert, dans une tenue provocatrice de soie bleutée. Elle avait attaché ses cheveux en chignon, et seules quelques mèches blanches tombaient encore sur son cou.

 

− J’aimais bien l’idée de te torturer pour mon divertissement, mais ce caprice s’est évanoui…

 

Elle descendit de quelques pas, laissant intentionnellement entrapercevoir ses longues jambes d’ébènes. Daren s’était figé sur place, dans un mélange d’horreur et de fascination.

 

− Allons, ne sois pas si nerveux, idiot !, le railla-t-elle. Si j’avais besoin de ce que tu crois, tu serais déjà nu et ruisselant de sueur…

 

Elle lui lança un clin d’œil terrifiant qui le fit frissoner. Daren fixait depuis le début la boule de verre qui fermait la rampe du colimaçon et tenta de calmer son stress par une respiration régulière.

 

− Non, en fait j’ai besoin de toi pour autre chose…

 

Elle s’approcha de lui et effleura son bras de sa main gantée.

 

− Montons. À l’abri d’éventuelles oreilles indiscrètes…

 

D’un geste, elle l’invita à le suivre vers l’escalier qui montait à l’étage. Malgré l’attitude déstabilisante de son hôte, Daren réalisa soudainement que le bâtiment semblait désert, malgré sa taille imposante. Des dizaines de personnes auraient pu vivre ici, mais en dehors du bruit diffus de la faible agitation extérieure étouffée par les murs, aucun autre son que celui de leurs pas ne parvenait à ses oreilles. Toutefois, sa question ne resta pas longtemps sans réponse.

 

− Ne sois pas surpris, expliqua-t-elle, j’ai fait vider le bâtiment quelques heures. Le temps de notre petit… entretien. Par sécurité.

 

L’elfe noire s’arrêta à l’entrée d’un long couloir et ouvrit la porte sur sa gauche qui donnait sur une chambre richement décorée. Elle entra la première, s’assit sur un lit recouvert de soie rouge, et saisit délicatement une fiole argentée posée sur une commode qu’elle déboucha aussitôt en la portant à ses narines. Une volute de fumée argentée s’échappa du flacon, répandant une odeur sucrée et entêtante dans la pièce. La Vestale resta ainsi quelques secondes, les yeux mi-clos, en extase, et déposa à contrecœur son précieux liquide sur le mobilier. Une fois qu’elle eut repris ses esprits, elle tourna son visage maintenant détendu vers Daren qui était resté debout près de l’entrée.

 

− Tu es au courant de ma relation avec Solaufein, n’est ce pas ?

 

Daren écarquilla les yeux. Que sous-entendait-elle ? De ce qu’il en avait vu, elle semblait plus prête à l’écorcher vif qu’à le demander en mariage… Toutefois, n’ayant aucune connaissance sur la société des elfes noirs, il se contenta d’acquiescer d’un sourire timide.

 

− Arrête de me regarder avec cet air stupide !, s’écria-t-elle. Notre haine est évidente !

 

Daren hocha la tête derechef.

 

− Son insolence dépasse les bornes, reprit-elle. Je ne peux pas me permettre de la tolérer plus longtemps sans risquer de perdre ma position dans la hiérarchie de Lolth.

 

Elle s’arrêta quelques secondes, et continua.

 

− Mais d’un autre côté, je ne peux pas prendre d’initiative sans que l’on remonte jusqu’à moi ou ma Maison…

 

Elle parlait presque plus pour elle-même que pour lui. Ses intentions ne surprirent toutefois pas Daren, car elle ne retenait en rien la violence ses propos même en présence de Solaufein lui-même. L’espace d’une seconde, il se demanda pour quelles raisons elle l’avait fait venir ici. Mais la réponse, une réponse qu’il n’osait même pas envisager, arriva rapidement.

 

− Alors, tu vas agir pour moi. Toi, ou tes compagnons. Tu vas tuer ce chien de Solaufein à ma place.

 

Son visage perdit instantanément ses couleurs. Cette femme drow voulait qu’il commît un assassinat. Non seulement tout son être répugnait l’idée même de cette tâche, mais en plus, il leur faudrait un véritable miracle pour en réchapper sans être pris.

 

− Je…, bégaya-t-il en guise de réponse. Je ne…

− Ce n’est pas une question, Veldrin !, le coupa-t-elle. Tu le peux, et tu le dois.

 

Elle s’approcha à nouveau de lui, et saisit fermement sa main dans les siennes. Le contact doux du cuir le surpris un instant, mais la virulence des propos de la Vestale le ramena rapidement à la réalité.

 

− Tu aimes le sang, Veldrin, ne le nies pas ! Et que dois-tu à Solaufein ? Rien.

 

Daren retira sa main instinctivement, et recula d’un pas en arrière. Phaere plissa légèrement les yeux et le dévisagea d’un air glacial.

 

− À moins qu’une morale stupide ne te retienne ?

 

Il se figea à ses mots. Il devait absolument donner l’illusion d’être enthousiasmé par cette nouvelle mission, car son attitude risquait de le trahir et de briser par là même l’illusion du dragon.

 

− Je…, bredouilla-t-il à nouveau. C’est d’accord, oui. Je le ferai !, conclut-il d’un ton faussement sincère.

− Nous sommes des elfes noirs, renchérit-elle, et nous ne devons montrer aucune pitié. Mon heure approche, Veldrin, et il est hors de question qu’un vermisseau vienne m’en détourner.

 

Elle s’approcha de la porte et posa sa main sur la poignée.

 

− Solaufein a été mis au repos de ses fonctions. Tu le trouveras dans ses quartiers ce soir à la Société des Combattants, en train de flemmarder. Il ne s’attendra pas à te voir… mais il ne se doutera de rien, tel que je le connais… Profite de sa faiblesse, Veldrin. Et tue-le !

− Je serais sans doute rapidement démasqué, tenta-t-il une dernière fois. Comment vais-je me sortir de là ?

− Tu n’auras qu’à y aller ce soir, avant que le bâtiment ne soit fermé. La Société des Combattants est tout au nord de la ville, et on n’y croise que rarement du monde à cette heure. De plus, une fois ta mission accomplie, les membres de ma Maison seront les premiers interrogés… mais tu n’es apparenté à aucune Maison spécifique ici, et tu pourras donc t’en sortir indemne.

 

Elle ouvrit la porte et l’invita à sortir. Daren la salua d’une courte révérence, et prit la direction des escaliers.

 

− Une dernière chose, Veldrin. Quand tu auras… terminé, prends-lui sa cape et ramène-la moi. C’était… un cadeau stupide, et j’aimerai la récupérer. Et, bien entendu…

 

Elle vérifia rapidement que le couloir était désert et conclut en baissant d’un ton.

 

− Parle… et tu connaîtras une mort particulièrement atroce. Je garderai bien ma langue, si j’étais toi…

 

Daren acquiesça une nouvelle fois d’un air fataliste.

 

− Allons, Veldrin !, reprit-elle d’un ton plus enjoué. Est-ce vraiment si grave ? À Ched Nasad, avais-tu les faveurs de l’aînée d’une Maison, et de grandes perspectives d’avenir ? Non, je ne pense pas. Alors, ne me déçois pas, et tu ne seras pas déçu !

 

Sur ces dernières paroles, elle referma la porte, le laissant seul avec sa « mission ». Il ne restait plus qu’un seul espoir : que l’un de ses compagnons parvînt à trouver les œufs avant le lendemain, leur permettant de quitter l’Ombreterre avant l’aube.

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