Une nouvelle faveur

− Alors ?

 

Jaheira, Imoen, Minsc et Aerie l’avaient attendu près du bâtiment. Daren ne répondit pas tout de suite et fit signe à ses compagnons de le suivre. Il avait échappé aux griffes de la Vestale, mais restait encore sous le choc. Plus ils tardaient à trouver les œufs, plus leurs chances d’être découverts augmentaient.

 

− Je…, commença-t-il. Nous sommes convoqués au temple, demain, pour une rencontre officielle avec une Mère Matrone, répondit-il finalement.

− Au temple ?, répéta Imoen.

− Oui. C’est Phaere qui viendra nous chercher à l’auberge pour nous y conduire.

− Cela peut s’avérer intéressant, intervint Jaheira.

− C’est l’occasion d’en apprendre plus sur ces œufs, compléta Imoen, pensive, ou de repérer des quartiers auxquels nous n’avons pas encore eu accès. Mais dis-moi, Daren…, ajouta-t-elle d’un clin d’œil malicieux, c’était comment ? Avec Phaere, je veux dire ?

 

Le visage d’Aerie se décomposa soudainement, passant d’un noir sombre à un gris tirant sur le vert.

 

− Qu-quoi ?, bredouilla Daren. Je… Il ne s’est rien passé !

− Elle n’était pas à ton goût ?, le taquina-t-elle à nouveau.

 

Daren baissa les yeux vers le sol, n’osant croiser le regard d’Aerie.

 

− Oh, je plaisante !, ajouta-t-elle en lui adressant une tape sur l’épaule. Vu le temps que tu as mis, je me doute bien qu’il ne s’est rien passé !

 

Il lui adressa un sourire gêné et changea rapidement de sujet, préférant échanger son point de vue avec celui de ses compagnons sur leur entrevue du lendemain. Ils ne croisèrent que deux drows dans les rues d’Ust Nasha, accompagnés de ces énormes araignées velues qui faisaient office d’animal de compagnie. À cette heure, l’auberge était déserte, et tous les cinq montèrent dans leur chambre se coucher. Hanté par les images de la Vestale à demi nue étendue sur son lit, Daren finit par s’endormir, d’un sommeil agité de songes.

 

 

− Quand est-ce qu’elle doit passer nous voir, déjà ?, demanda Imoen pour la troisième fois.

 

Daren et ses compagnons attendaient leurs repas autour d’une table. Phaere n’avait pas donné d’heure de rendez-vous précise, mais comme seule consigne d’être prêts à sa venue à toute heure.

 

− Je t’ai déjà dit que je n’en savais rien, répondit Daren d’un ton las.

− Nous pourrions peut-être récupérer les œufs en ce moment même, continua-t-elle en baissant la voix, si on utilisait notre temps libre au lieu de rester bêtement ici…

− Il me semble plus sage de nous en tenir aux ordres, intervint Aerie. Si elle découvrait ce que nous projetons de faire… je n’ose même pas imaginer ce qui pourrait nous arriver !

 

Un duegar enchaîné leur apporta leurs plats en s’inclinant bassement, et ils mangèrent en silence la nourriture raffinée des elfes noirs. Ils avaient passé en revue de trop nombreuses fois leurs différentes opportunités, et en l’absence d’éléments nouveaux, une angoisse latente rongeait insidieusement leurs derniers espoirs de voir la situation se régler rapidement.

Daren mastiquait lentement, ses pensées focalisées sur la situation qu’ils allaient devoir affronter. Rencontrer une Mère Matrone devait certainement être le signe d’une intégration réussie, mais cela allait sans aucun doute impliquer de nouvelles compromissions envers cette société barbare qui le révulsait davantage chaque jour. La seule lueur d’humanité qu’ils avaient entraperçue depuis leur arrivée s’était éteinte après le meurtre supposé du soldat, les privant du même coup d’un allié potentiel. Même si Daren semblait dans les bonnes grâces de cette Phaere, rien ne laissait supposer que cette situation allait durer, ni qu’elle ne conduirait pas vers davantage de violence ou de meurtres.

Un bruit sourd ainsi que les chuchotements paniqués de ses compagnons le ramenèrent soudainement à la réalité.

 

− Imoen !

 

Daren se leva aussitôt de sa chaise, manquant de renverser les assiettes de porcelaine sur la table. Imoen venait de perdre connaissance et s’était effondrée sur le carrelage.

 

− Imoen, tu vas bien ?, s’écria Jaheira.

 

Leurs cris avaient attiré quelques regards curieux, mais personne ne se déplaça jusqu’à leur table. Jaheira giflait doucement les joues gris pâles d’Imoen, lui parlant sans interruption, lorsqu’elle finit enfin par ouvrir un œil en murmurant quelques mots.

 

− Imoen, est-ce que tu nous entends ?, demanda Daren en s’approchant.

− Respire, respire profondément, ajouta la druide en mimant le geste d’une main sur le ventre.

 

Minsc la soutenait par les épaules et la redressa à son réveil. Imoen s’assit en se massant le crâne, les yeux plissés, incommodés par la lumière ambiante. Elle prit une profonde inspiration et se leva, appuyée par ses compagnons.

 

− Ça va aller, finit-elle par dire d’une voix faible.

 

Personne ne la questionna davantage et Daren se contenta de lui prendre amicalement la main, ce à quoi elle répondit d’un sourire fatigué. Il savait mieux que quiconque ce qu’elle ressentait, et la source du mal qui la rongeait de l’intérieur. Rien ni personne ne pouvait quoique ce fût pour eux, en dehors de Bodhi et Irenicus, et ce nouvel évènement le leur rappelait cruellement.

 

− Il faut que tu tiennes bon, conclut simplement Daren en lui massant le bras. Il faut que nous tenions bon.

− Je sais…

 

La porte s’ouvrit soudainement, laissant apparaître la Vestale Phaere vêtue de l’armure d’apparat traditionnelle des prêtresses de Lolth.

 

− Ah, Veldrin ! J’espérai bien te trouver là !, le salua-t-elle. Suis-moi, nous allons au temple. J’ai d’excellentes nouvelles, pour toi comme pour moi !

 

Son humeur était des plus joyeuses, et même si cela ne présageait rien de bon, elle semblait au moins avoir oublié leur entrevue de la veille. Daren la suivit silencieusement, imité par ses compagnons, jusqu’au temple de Lolth. Les deux sentinelles qui bloquaient l’accès Est du temple s’inclinèrent à l’arrivée de la Vestale, et tous les cinq suivirent Phaere qui empruntait les escaliers dont leur avait parlé Imoen. En haut, les portes donnaient sur un salon luxueux, d’où on pouvait deviner trois nouvelles sorties.

 

− Reste ici et installe-toi, je reviens tout de suite.

 

Elle sortit de sa ceinture une bourse dont elle tira le cordon, laissant entrevoir un flacon aux reflets douteux qu’elle cacha de son autre main. Elle ouvrit la porte au fond de la pièce, posa son pied sur la première marche d’un nouvel escalier, et la referma derrière elle dans un claquement sec.

 

− Ce bâtiment est un vrai labyrinthe, murmura Aerie une fois leur hôte partie.

 

Vu des sommets de la ville, on pouvait facilement deviner qu’une architecture tortueuse régissait l’organisation des lieux, mais cela compliquait encore davantage leur mission.

 

− En tout cas, c’est bien les quartiers des prêtresses, commenta Imoen d’un air ravi.

− Espérons que tes autres intuitions seront aussi avisées…, soupira Jaheira.

 

Quelques bruits de pas au-dessus d’eux ramenèrent le silence dans la pièce.

 

− Quelqu’un arrive…, chuchota Aerie.

 

Les bruits de pas se firent plus proches, mais furent rapidement couverts par des cris. La voix qui retentissait puissamment n’était pas celle de la Vestale, et à mesure qu’elle se rapprochait, on devinait aussi le son de coups virulents. Soudainement, la porte s’ouvrit avec fracas, et Phaere termina la chute qu’elle venait d’entamer dans les escaliers sur le tapis. Les yeux écarquillés et du sang coulant de sa lèvre, elle implorait la clémence d’une autre elfe noire qui descendait à son tour, le regard furibond.

 

− Tu n’es qu’une incapable ! Une traînée !

− Mais… Mère…

− Tais-toi, femelle ! Ton arrogance et ta stupidité me soulèvent le cœur !

 

Elle frappa une nouvelle fois la Vestale au visage, qui tomba à la renverse. Tout à coup, l’elfe noire remarqua la présence de Daren et de ses compagnons, et se désintéressa aussitôt de Phaere.

 

− Je…, balbutia Daren. Je vous salue Mère Matrone, commença-t-il en s’inclina bassement, et je suis ici à la demande de…

 

La Matrone le dévisagea d’un air sévère, ce qui mit Daren particulièrement mal à l’aise. Au même moment, Phaere se releva et continua les présentations.

 

− Mère, c’est l’homme dont je vous ai parlé, Veldrin.

− Je vois bien que c’est lui, petite idiote, répliqua-t-elle. Tu me prends pour une aveugle ? Hé bien… Je ne vois rien de spécial le concernant… Qu’est-ce qui te fascine tant chez lui ?, conclut-elle d’un ton méprisant.

 

Le visage de Phaere se tendit encore davantage.

 

− Matrone, Veldrin est un excellent guerrier… et c’est lui qui a… « résolu » les petits problèmes de la Maison Despana.

− Ah oui, je vois…, répondit-elle, pensive. Ce qui comprend le tout-puissant Solaufein, c’est bien cela ?

− Oui, Mère, confirma Phaere en s’inclinant.

 

La Matrone de la Maison Despana semblait s’être calmée. Son ton restait rude, mais elle avait cessé de hurler, et Daren ne pouvait qu’espérer que leur entretien ne s’éterniserait pas.

 

− C’est étrange…, continua-t-elle en tournant lentement autour de Daren comme s’il n’avait été qu’une vulgaire marchandise. Il a l’air bien frêle pour un guerrier… et… il y a quelque chose d’étrange…

 

Daren sentit une goutte de sueur couler le long de sa nuque. Cette prêtresse se doutait-elle de leur imposture ? Elle l’observait de si près maintenant qu’il n’osait même plus remuer un sourcil. Il pouvait sentir l’arôme que dégageaient ses vêtements de cérémonie, et son cœur battait si fort qu’il se demandait comment elle ne l’entendait pas.

 

− Je suis convaincue qu’il peut nous être d’une grande utilité, Matrone !, s’écria soudainement Phaere.

 

La prêtresse de Lolth recula de quelques pas, mettant un terme à son examen méticuleux.

 

− C’est possible, répondit-elle finalement, un léger et inquiétant sourire sur les lèvres. Laissons-le, dans ce cas, faire ses preuves. Qu’en penses-tu, Phaere ?

 

Elle releva ses yeux noirs vers Daren.

 

− Veldrin, c’est bien ça ?

 

Il s’empressa d’acquiescer rapidement.

 

− L’Œil-Tyran que vous tué hier n’était qu’un vulgaire Spectateur, expliqua-t-elle. J’ai pourtant dit à cette fille que je voulais un œil d’Orbe Ancien, les plus nobles de cette race, mais elle ne m’a comme d’habitude pas écoutée.

− Mais, Mère, je…

− Silence, femelle !, tonna la prêtresse. Ouvre à nouveau la bouche et je t’envoie croupir dans les carrières de Lolth !

 

Phaere serra les poings et sa mâchoire se crispa, et malgré l’injonction de la Matrone, elle ne baissa pas le regard.

 

− As-tu réellement envie d’avoir de nouveau à faire avec le Drider, fillette ?, ajouta-t-elle d’un ton doucereux.

 

La Vestale déglutit péniblement, et Daren devina quelques larmes embuer le coin de ses yeux.

 

− Tu as non seulement échoué dans la mission que je t’avais confiée, mais tu as en plus tué un émissaire venu proposer allégeance aux elfes noirs ! Tu n’es qu’une incompétente, doublée d’une prétentieuse !

 

Elle s’arrêta une seconde, le souffle court, et se retourna vers Daren.

 

− Quant à toi Veldrin, reprit-elle, tu m’as tout l’air prometteur, et je suis impatiente de te voir à l’œuvre. La Maison Despana a besoin de personnes compétentes, qualité rare quand on est entouré d’incapables… Mais le chemin de la gloire est tout proche. Et tu peux le suivre avec nous. Lolth aime les gagnants, crois-moi.

 

Elle fit quelques pas autour de lui. Daren pouvait presque sentir son regard le disséquer, quand bien même il fixait une petite sculpture de marbre sur le coin d’une table à l’autre bout de la pièce.

 

− Mais il faudra quelque chose d’assez rare pour entrer sur ce chemin, reprit-elle. Peut-être pourriez-vous l’acquérir pour moi ? Je vais vous confier cette tâche, pour voir si vous méritez les faveurs de la Maison Despana…

 

Daren sentit son cœur palpiter dangereusement. Cette femme, capable d’intimider la redoutable Phaere, allait sans aucun doute leur faire exécuter l’impossible dans le seul but de satisfaire son ego. Et plus ils allaient « progresser » dans cette hiérarchie sanglante, plus leurs chances de s’en sortir seraient minces.

 

− Il me faut un œil d’une créature que l’on nomme « Œil-Tyran ». Tu sais de quoi je parle, Veldrin ?

 

Le visage de Daren se décomposa lentement, et il hocha furtivement la tête de haut en bas en baissant les yeux.

 

− C’est une mission dangereuse, mais je sais que tu es impatient de faire tes preuves, et vois plutôt ceci comme l’opportunité d’une promotion. Au sud d’Ust Nasha, il existe un repaire de ces créatures appelées tyrannœils. Il me suffit d’un seul de leurs appendices oculaires, mais j’ai besoin de celui des plus puissants d’entre eux : ceux que l’on nomme « Œil-Tyran », ou « Orbe Ancien ». Ils diffèrent de leurs semblables par leur taille, bien sûr, mais aussi et surtout par l’étendue de leurs pouvoirs.

− Le tyrannœil du Spelljammer était un ancien, Mère !, s’écria Phaere. Je vous jure que c’est ce que les espions avaient dit !

Silence !, hurla la prêtresse, en giflant la Vestale si fort que Daren distingua nettement son sang gicler jusqu’à la table basse un peu plus loin.

 

Phaere tomba à nouveau à la renverse, des larmes de douleur et de rage lui coulant sur les joues.

 

− Tu aurais dû vérifier cela toi-même, femelle ! Ne te fies-tu donc qu’à des demeurés pour penser et agir à ta place ?

 

La Vestale ne répondit pas, et se releva en essuyant le sang qui coulait de son nez.

 

− Bien. Veldrin, ta mission est de me rapporter cet œil. La Maison Despana attendra ton retour avec impatience… Une dernière chose : j’ai absolument besoin de cet œil pour dans trois jours, dernier délai.

− Mais…, balbutia Daren, comment…

− Le repaire de ces créatures ne te sera pas difficile à trouver, ajouta-t-elle, mais tu dois te mettre en route sur-le-champ. Allons, Veldrin ! Dans trois jours, tu seras riche, célèbre, et puissant. Alors qu’attends-tu ? Si tu ne dépêches pas, d’autres remplirons cette mission à ta place,…et ton avenir parmi nous en serait grandement affecté…

 

Daren resta paralysé, aucun son ne parvenant à sortir de sa bouche. Comment comptait-elle qu’ils prissent d’assaut toute une nichée de ces créatures monstrueuses ? Lorsqu’ils avaient affronté le tyrannœil sous les égouts d’Athkatla, ils avaient en leur possession un artefact sans lequel leur victoire n’aurait pas été possible. Quelles chances avaient-ils cette fois, et contre plusieurs de ces créatures ? Il fallait refuser cette mission tant qu’il était encore temps, et Daren comptait sur son improvisation pour tenter de convaincre la Matrone de lui fournir leur aide sur un autre sujet.

 

− Vos désirs sont des ordres, répondit finalement Imoen en s’inclinant si bas qu’elle faillit en tomber en avant.

− Qui t’a donné la parole, esclave ?, rugit la prêtresse.

 

Alors qu’elle s’inclinait une nouvelle fois pour s’excuser, Daren crut deviner un large sourire sur le visage de sa sœur. Un sourire qui ne pouvait signifier qu’une seule chose : si lui n’avait pas encore de plan, Imoen en avait un.

 

 

− J’espère que tu sais ce que tu fais, Imoen…

 

Ils avaient pris congé de la Mère Matrone, et Daren avait été contraint d’accepter son marché suite à l’intervention de sa sœur.

 

− Je n’étais pas là lors de votre combat contre l’« Œil Aveugle », intervint Jaheira, mais je sais ce que sont les tyrannœils. Et même si nous sommes sans doute capable d’en affronter un, nous serons morts avant d’avoir fait trois pas dans leur repaire.

− Oui oui, chantonna Imoen qui n’avait rien perdu de sa bonne humeur.

− Vas-tu nous dire enfin nous dire ce que tu prépares ?, reprit la druide, une pointe d’exaspération dans la voix.

− Minsc est prêt à affronter tous les yeux de ces créatures, mais Bouh est intrigué par ton attitude, et il lit dans ton regard que tu as une idée.

 

Imoen tourna soudainement dans une ruelle peu fréquentée, et défit la lanière de son sac à dos.

 

− Nous devons rester discret au moins pour la journée, expliqua-t-elle. Si Phaere ou la Mère Matrone nous voit alors que nous devrions être partis à la chasse au tyrannœil, nous risquons de nous faire démasquer.

− Tu ne comptes pas te rendre là-bas ?, s’étonna Aerie. Comment allons-nous obtenir ce qu’elle nous demande, dans ce cas ?

− Oh, c’est très simple, répondit-elle, les yeux pétillants de malice. C’est très simple parce que nous l’avons déjà.

 

Imoen savoura les quelques secondes de silence qui s’ensuivirent, et sortit un flacon brunâtre de sa besace.

 

− Le voilà !, dit-elle en débouchant le récipient usé. Un œil d’Orbe Ancien ! Enfin, si j’en crois ce que vous m’avez raconté…

 

Daren écarquilla les yeux, une expression d’incompréhension sur le visage. Où avait-elle trouvé cet œil ? Phaere leur avait interdit d’approcher le Spectateur qu’ils avaient combattu sur les hauteurs d’Ust Nasha, Spectateur qui de toute façon, d’après les dires de la Mère Matrone, n’était pas un véritable « Œil-Tyran ». Maintenant qu’elle l’avait ouvert, la différence était saisissante : celui-ci devait bien faire le double du volume de l’autre. Le pédoncule de couleur brune s’entortillait autour d’un globe oculaire de la taille d’un poing et muni d’une pupille vert vif. Daren se rappelait leur combat contre l’« Œil Aveugle », la taille imposante de son échantillon correspondait sans aucun doute à celle de que ce Phaere nommait « Orbe Ancien ».

 

− Mais où as-tu trouvé…ça ?, demanda enfin Jaheira. Tu l’as obtenu à Spellhold ?

− Non non, répliqua aussitôt Imoen en haussant le menton. En fait, c’est plutôt vous qui devriez me dire d’où il vient !

 

Le visage d’Aerie s’éclaira soudainement.

 

− Je sais d’où vient cet œil…, souffla-t-elle. J’en suis sûre maintenant, je le reconnais. C’est l’un de ceux du tyrannœil que nous avons combattu à Athkatla !

 

Imoen lui décocha un sourire admiratif et leva un pouce en signe de confirmation.

 

− Mais comment…, intervint Daren. Comment, et quand, as-tu…

 

Il s’arrêta soudainement au milieu de sa phrase, prenant une longue inspiration au moment où il devinait la situation.

 

− Yoshimo…, soupira Jaheira.

− Lui-même. Vous vous rappelez lorsqu’il a affronté Daren après la fuite d’Irenicus ?

 

Daren, Minsc, Aerie et Jaheira hochèrent la tête en même temps.

 

− Hé bien…, avant de brûler son corps, j’ai… disons que j’ai pris le temps de jeter un œil dans son sac. Il n’y avait pas grand-chose, en dehors de quelques flèches, des torches, et un peu d’argent. Mais il y avait cette petite bouteille étrange, avec ce… cette chose qui flottait à l’intérieur. Je me suis dit que, s’il l’avait récupéré, ça devait peut-être valoir quelque chose… En fait, je n’y ai plus pensé depuis. Jusqu’à hier, quand Phaere s’est approchée du cadavre.

− Il a dû la récupérer une fois que tu as vaincu l’« Œil Aveugle », suggéra Aerie. Le corps du tyrannœil a explosé, et Yoshimo a du ramasser l’un des tentacules.

− C’était très judicieux de sa part, ajouta Jaheira. Les yeux de ces créatures ont de puissantes propriétés magiques, et sont souvent utilisées comme catalyseurs lors d’expériences.

− En tout cas, je suis sûre que la vieille nous laissera tranquille avec ça !, conclut Imoen.

− Espérons que tu dises vrai…

 

La présence d’esprit de sa sœur allait encore une fois les sortir d’une situation délicate. Lorsqu’il l’avait affronté, la trahison et les dernières paroles de Yoshimo l’avaient tellement préoccupé qu’il en avait oublié les détails, comme celui de fouiller minutieusement ses affaires.

 

− Daren, tu es bien censé être un… comment déjà ?… un puissant et valeureux guerrier, le nargua-t-elle, et c’est pour cela que dès demain, tu auras vaincu le terrible « Œil-Tyran » et ramènera ton trophée à la grandissime Mère Matrone !

 

Imoen tendit le flacon à Daren et referma son sac.

 

− Bon, on va manger quelque chose ? Je meurs de faim !

 

Daren se sentit soudainement le cœur plus léger. Imoen venait de leur ôter un poids, et avec un peu de chance, ils auraient quelques jours de répit pour enfin mettre la main sur les œufs du dragon d’argent, quitter cet endroit maudit, et par la même occasion l’Ombreterre. Tandis qu’ils marchaient en direction de l’auberge, il repensait aux projets d’Irenicus et de Bodhi. Il avait lu plusieurs fois les quelques pages qu’avait laissées le sorcier à propos de sa malédiction et de sa « vengeance », et il ne pouvait s’empêcher de l’imaginer combattant à mort un autre mage avec lequel il aurait eu un différent; peut-être cette « Ellesime » dont il faisait mention dans son journal ? Mais pour le moment, leurs préoccupations étaient toute autre, et il ne s’agissait que de s’extirper de l’inévitable engrenage dans lequel ils avaient été contrains de mettre la main. Sa survie ainsi que celle de ses compagnons restaient sa priorité, et Daren se sentait quelque peu coupable de les avoir entraînés dans une quête aussi périlleuse.

 

Ils attendirent le soir, traînant autour des étals surpeuplés de la place centrale, avant de rejoindre l’auberge dont l’abondante clientèle leur fournissait l’anonymat dont ils avaient besoin.

 

− Bon, je monte dans ma chambre, lança Jaheira à peine leur repas terminé.

 

Elle se leva dans un bâillement et les salua d’un geste avant de quitter la pièce. Daren terminait un dessert à base d’une gelée sucrée qu’il ne connaissait pas, perdu dans ses pensées.

 

− Imoen…, lança tout à coup Aerie. Je… Je voulais te dire…

− Hm, oui ?

 

Aerie baissa la tête.

 

− Je suis désolée.

− Pourquoi ça ?

 

Imoen se tourna vers l’avarielle.

 

− Pour… pour avoir été le centre d’intérêt la dernière fois que nous avons discuté. J’étais tellement immergée dans mes problèmes que je ne réalisais plus que chacun avait ses propres soucis, et souvent pire que les miens.

 

Imoen haussa les sourcils, mais ne l’interrompit pas.

 

− Et… et aussi, merci pour m’avoir parlé et avoir pris soin de moi…

 

Un large et chaleureux sourire se dessina sur le visage d’Imoen.

 

− Aerie, s’il y a quelqu’un qui devrait s’excuser, c’est moi, je me suis montrée assez dure l’autre fois. Mais… Dis-moi, tu as réfléchi à ce dont nous avons parlé…?

 

Il était évident qu’elle s’attendait à cette question, et qu’elle l’avait minutieusement préparée. Daren pressentit que cette conversation allait devenir privée et s’excusa avant de se lever.

 

− Je vais vous laisser discuter tranquille, commença-t-il, je préfère…

− Non, reste, le coupa Aerie. Et toi aussi, Minsc. En fait… en fait je vous dois énormément, à vous tous, et je voulais te remercier de tout mon coeur, Imoen. Tu m’as ouvert les yeux. Je… je ne connais pas ma raison de vivre, mais tu m’as montré que ça ne rimait à rien de pleurer sur mes ailes perdues. Et…

 

Un sourire complice illumina son visage.

 

− … j’ai commencé à collecter quelques plumes pour mon envol.

− C’est tout ? Oh, allez, dis-nous en plus !

− Je ne sais pas trop, j’ai… j’ai pensé à mon entourage… aux gens qui parcourent le monde, et j’ai essayé de discerner la vraie raison de leurs actions.

− C’est un bon début.

− Tout le monde cherche quelque chose…, continua-t-elle, certains cherchent le pouvoir, d’autres la richesse, l’amour… la gloire, ou la gloire de leur dieu… Tout le monde a un rêve… Et en fait je me demandais…

 

Elle déglutit plusieurs fois avant d’oser poser sa question.

 

− Quel est le tien, Imoen ? À part retrouver ton âme bien sûr…

− Euh, mon rêve ?

 

Elle demeura pensive un instant. Daren écoutait attentivement lui aussi, car même s’il connaissait une partie de la réponse, sa sœur avait considérablement évolué depuis leur départ de Château-Suif. Et si leurs voyages lui avaient ôté une grande part de sa naïveté et de son innocence, Irenicus avait irrémédiablement changé le cours de sa destinée.

 

− Mmmmm, finit-elle par répondre, je n’arrive pas à me décider entre avoir un hamster ou devenir monstrueusement riche et puissante… Peut-être que je choisirai les deux, en fait !

 

Aerie se pinça les lèvres, tandis que Minsc approuvait fermement son premier choix d’un coup de poing sur la table. Daren ne put se retenir d’éclater de rire devant une Imoen stoïque et imperturbable.

 

− Imoen, j’essayais d’être sérieuse…

− Bon, d’accord, d’accord…, céda-t-elle. Je vais te dire : trouve-toi ton propre rêve, et je te promets de t’en dire un peu plus sur le mien.

 

Aerie y réfléchit brièvement puis sourit.

 

− Très bien.

− Et si nous allions rejoindre Jaheira ?, proposa-t-elle soudainement. Ça commence à se vider, et je préfèrerai que nous restions incognito, si on veut que notre petite histoire soit crédible.

 

Une question sans réponse le harcelait depuis le début de cette conversation. Que pouvait bien être son propre rêve ? Si on lui avait posé cette question un an plus tôt, sortir de Château-Suif et parcourir le monde auraient sans doute été les premiers mots qui lui seraient venus à l’esprit, tout comme Imoen. Mais maintenant que son père adoptif était mort, il ne s’était plus posé cette question. Le destin semblait s’acharner contre lui, à dresser morts et machinations sur sa route, et il aspirait principalement à davantage de calme. Vivre simplement, aux côtés d’une personne avec qui il aurait partagé sa vie. Aerie ne lui avait pas posé la question directement, mais il était sûr qu’elle ne l’avait pas invité à suivre leur conversation par hasard, et au fond de lui, il espérait secrètement que sa question lui était aussi destinée. Un bâillement douloureux le ramena à la réalité, et il rejoignit ses compagnons à l’étage avant de se glisser sous les couvertures de soies rouges et de s’endormir profondément.

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